Traqueur de mots The Bangkok Post, 15 mai 2001
Maître du verbe, imprégné de culture, Marcel Barang occupe une position unique en tant que traducteur de littérature thaïlandaise, qu’il a la passion de faire connaître dans le monde.
Texte : Wanphen Sétaboute
Photo : Somkit Tchaïdjitwânit
[Traduction : Marcel Barang]

« C’est un livre de premier plan, un chef d’œuvre, une belle œuvre littéraire ! » s’exclament certains avec admiration.
« C’est nul, c’est écœurant… L’auteur est une ordure ! » rétorquent d’autres.
A dix mille kilomètres de distance, via différents media et en plusieurs langues, un fascinant jeu de ping-pong littéraire est en cours.
Initiateur et observateur goguenard de cette confrontation sans précédent : Marcel Barang, traducteur littéraire du thaï en anglais et en français.
L’objet du débat ? Le roman de Saneh Sangsuk, Ngao Sî Kâo (L’Ombre blanche), écrit sous le nom de plume de « Dènarane Seingtong » qui a suscité un tollé lors de sa publication en Thaïlande en 1994, mais dont la version française, publiée début janvier 2001 aux Éditions du Seuil, suscite maints éloges de la critique étrangère.
« Ce pavé de 500 pages à lire en apnée – c’est une succession de chapitres de quarante pages sans paragraphes – mérite sans détour le qualificatif de chef d’œuvre », affirme le correspondant du Point à Bangkok, Philippe Latour, dans le numéro de ce mois-ci du magazine français de Bangkok, Gavroche.
Mais que Ngao Sî Kâo soit vraiment un chef d’œuvre « dont l’écriture est hautement poétique et complètement originale et fascinante » ; que ce soit ou non « pour la Thaïlande d’aujourd’hui ce que fut Ulysse pour l’Europe du début du XXème siècle : une œuvre pionnière, séminale » comme l’écrivait Barang dès 1994 dans le quotidien thaïlandais Manager ; que Saneh soit ou non un démon, c’est un autre débat.
En fait, le sujet de cet article est le « fou littéraire farang [étranger blanc]» comme il se décrit lui-même, un jongleur de langues, cultures et façons de penser qui a contribué à révéler un sommet grisant dans ce qui est un paysage littéraire thaïlandais plutôt plat.
Dans son article de 1994, Barang écrivait : « Ce farang qui lit le thaï fort lentement a été assez fou pour passer, à sa propre surprise, quelque 70 heures six jours d’affilée à lire plume en main cet unique volume et a terminé cette incroyablement jouissive torture en en redemandant, et il est assez fou aussi pour être totalement convaincu que, malgré ses défauts, cette volumineuse fiction est parmi les meilleurs romans thaïs jamais publiés, que le lectorat thaïlandais en convienne ou pas. »
Mais alors, si Barang est « fou », la santé mentale de nombre de critiques littéraires et de directeurs de collection est à mettre en question. « Ils ont crié d’emblée au chef d’œuvre », assure Barang, qui ajoute, exultant : « Si je suis fou, je ne suis pas le seul. »
Bien entendu, les possibilités de mettre en question sa raison sont inversement proportionnelles à son expérience avérée et à son talent reconnu.
Résidant en Thaïlande depuis 23 ans, ce farang de grande taille et d’abord sévère se définit comme le seul traducteur littéraire professionnel du thaï en anglais comme en français, trois langues qu’il pratique avec la même aisance et la même finesse. Magicien du verbe, il se fait thaumaturge pour permettre aux yeux non thaïs de percevoir le monde tel que les Thaïs le perçoivent.
« Je suis fait pour ce genre de travail. Je me suis vraiment ‘trouvé’ quand je me suis mis à traduire la littérature thaïe » commente Barang, dont les romanciers thaïs favoris sont Chart Korbjitti, « auteur de romans toujours de haut niveau », et, manifestement, Saneh Sangsuk.
« Je me définis par le travail que je fais », dit-il. « En fait, je suis plus à l’aise en anglais : je trouve que c’est une langue plus fluide et plus flexible que le français, qui est assez lourdaud parfois.
« La qualité d’une traduction dépend de l’expertise du traducteur dans la langue qu’il utilise : traduire le thaï exige une bonne connaissance du thaï et de ses nuances, mais sans plus : l’essentiel, c’est la connaissance du français ou de l’anglais ; le bon traducteur doit être un bon écrivain », explique Barang bille en tête.
Barang est tombé amoureux de la littérature thaïe contemporaine fin 1992 quand, à la suite d’une altercation avec son employeur, il s’est retrouvé… employé à ne rien faire pendant six mois. « Je suis un bosseur et ne rien faire m’aurait rendu fou », dit-il. C’est alors que, se souvenant qu’il avait été prof de lettres, il s’est tourné vers le roman thaï.
Comme une huître qui se referme, Barang a puisé dans ses forces vives et a engendré une perle – une perle de culture, pourrait-on dire – : il a lancé une collection des meilleurs romans de la littérature thaïe, Thai Modern Classics. Altercation oubliée, économie au beau fixe, son employeur de l’époque – le dynamique Sonti Limtongkoune du Manager Group – l’a volontiers appuyé dans cette entreprise prestigieuse.
« Ce qui est merveilleux dans cette histoire, c’est qu’avant de commencer ce projet je n’avais jamais vraiment lu en entier un roman en thaï », reconnaît Barang qui, aidé par une douzaine de spécialistes du cru a entrepris de faire une sélection des meilleurs romans thaïs, réduisant le choix à 99 romans à découvrir et à lire.
« En l’espace de deux ans environ, j’ai évalué quelque trois cents romans, avec pour règle de laisser tomber au bout de cent pages si vraiment je n’‘accrochais’ pas, » explique Barang.
De ces lectures naquît une anthologie, the 20 best novels of thailand (Les 20 meilleurs romans de Thaïlande) qui présente tout le panorama du roman thaïlandais, du Cirque de la vie d’Akâtdamkeung Rapîpat (1929) à L’Ombre blanche de Saneh Sangsuk (1994).
Mais la crise économique de 1997 allait torpiller cette noble entreprise. Le groupe Manager ayant implosé, la série de traductions s’est interrompue à mi-parcours : dix titres restent à traduire. Barang, toujours bosseur et toujours fou de littérature, a cherché une solution de rechange.
« Mon visa annuel de séjour en Thaïlande était en voie d’expiration. J’ai écrit au roi, expliquant que je souhaitais poursuivre mon projet, que j’étais particulièrement qualifié pour ce faire et à quel point il était important de faire connaître la littérature thaïe à l’étranger.
« Sa Majesté n’a probablement pas lu ma lettre, mais son secrétaire, feu le prince Pirapong Kasemsî, lui-même excellent traducteur de poésie thaïe en anglais, m’a fait appeler. Il m’a dit d’emblée que les circonstances ne permettaient pas la poursuite de mon entreprise, mais il a fait faire le nécessaire pour mon visa : j’ai été nommé ‘conseiller éditorial’ du Bureau d’Identité Nationale qui dépend du Bureau du Premier Ministre. »
Depuis lors, ce traducteur prolifique a réussi à survivre grâce à des petits boulots qui lui laissent assez de temps pour se livrer à sa passion. « Pendant la période de prospérité économique, à mes débuts, j’ai vécu mon âge d’or, mais depuis je me suis rendu compte qu’il est impossible de vivre de mes gains de traducteur », explique Barang, qui a toujours de la difficulté à joindre les deux bouts mais ne voudrait renoncer à sa « vocation » pour rien au monde.
Cet ancien enseignant, ancien journaliste et traducteur de 56 ans ne s’est jamais laissé aller à la facilité et semble avoir l’habitude de se battre pour obtenir ce qu’il veut. « En fait, j’en suis à ma troisième existence », dit Barang entre deux cigarettes.
Originaire du sud-ouest de la France, Barang a d’abord enseigné le français, l’anglais et le dessin, y compris pendant deux ans de service national au Cambodge vers la fin des années 1960, avant de s’aviser qu’il n’était pas fait pour ça. Il est alors devenu journaliste et a appris le métier au service français de l’agence Reuter à Londres. De retour en France, il s’est rapidement spécialisé sur l’Asie du sud-est, d’abord à partir de Paris, puis, dès 1976, sur place.
Déterminé à « apprendre la langue du pays » où il s’installerait, il a mis le cap sur l’Indonésie, « dont la langue est facile à apprendre ». Le sort a voulu qu’il s’arrête en route, à Singapour d’abord, puis à Hongkong. En fait, il ne mettrait les pieds à Djakarta en reportage que cinq ans plus tard. Entre temps, il aurait déposé son sac de bourlingueur pour de bon à Bangkok le 12 mai 1978.
Un quart de siècle plus tard, il y est toujours, marié à une Thaïlandaise et père d’une fille de 14 ans. Son investissement premier dans l’étude approfondie de la langue locale s’est révélé payant, tout comme sa persévérance à écrire pour la presse anglo-saxonne d’une main et française de l’autre.
« Connaître la langue locale rend la vie facile mais pas question pour un farang de s’assimiler. Devenir thaï pour moi est hors de question. Avec la tête que j’ai, comment passer pour thaï ? » dit Barang. « Mon tempérament n’a rien de thaï, ni de particulièrement français, d’ailleurs. Disons que je me sens blanc. »