la voix du sang
Quand Arounwâdî a écrit La voix du sang, roman paru en 1997, elle n'avait pas encore tout à fait 21 ans. Ce texte fort, inattendu de la part d'une jeune Thaïlandaise, a tout de suite trouvé un public parmi la jeunesse déboussolée du royaume et est devenu un livre culte. Il raconte la difficulté de vivre d'une enfant devenue adolescente en mal de tendresse et de chaleur humaine, rejetée, incomprise, soumise à une dérive provinciale perpétuelle qui se double d'une dérive personnelle, des premières cigarettes aux jeux répugnants avec son propre sang — intériorisation d'une cruauté envers les animaux de toutes sortes dont elle ne cesse d'être le témoin froid et tentative désespérée d'attirer l'attention et de trouver une raison de vivre.
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1
La nuit dernière j’ai encore fait un cauchemar. J’ai un souvenir très précis de son déroulement, si bien que je peux distinguer les diverses sensations que j’ai éprouvées. Au début, comme je m’enfonçais dans le sommeil, j’ai vu défiler des visages. Je me souviens qu’il s’agissait de mes nouveaux camarades de classe. Ils étaient assis en train d’étudier, mais pas dans la salle de classe à l’école. Il s’agissait plutôt d’un endroit – quelque part assurément de par le vaste monde – où je n’étais pas sûre d’être jamais venue… À force de m’interroger là-dessus, la scène s’est dissipée. À ce moment-là, j’ai l’impression de me trouver debout au milieu d’une esplanade déserte. Comme je promène mon regard à la ronde, tout se met à changer. En face de moi s’étend à présent une forêt vierge. Il y a des arbres énormes et immenses dont les troncs surgissent de rochers ronds aussi grands que des entrées de caverne. Vus d’où je me trouve, on dirait que ce ne sont pas des rochers de taille ordinaire. Je m’approche pas à pas et vois alors que ce ne sont pas des rochers, mais des crânes humains jonchant le sol de toutes parts. De plus, chaque crâne possède sa propre attitude. Certains ont la bouche grande ouverte, comme s’ils criaient pour réclamer quelque chose ; d’autres sont tournés face contre le sol ; d’autres encore gisent sur le côté ; d’autres enfin se tiennent impeccablement droits ou même penchés en avant dans une attitude de recueillement. Mais ce qui est commun à tous ces crânes, c’est que les racines des arbres traversent leurs orbites et leur trou nasal. Ces racines sont vivantes comme des vers de taille géante occupés à forer et à se repaître des cervelles jusqu’à faire le vide à l’intérieur. Mucosités et lymphe suintent des rares interstices en longues traînées. Ces écoulements putrides se mettent à inonder les alentours, y compris l’endroit où je me trouve. Mes jambes sont engluées dans ce flot de mucosités visqueuses de sorte que je me trouve dans l’impossibilité de faire un pas en arrière pour fuir, ou même de remuer un orteil. Je suis entièrement cernée par les crânes, que les racines pénètrent à vive allure. Quand une racine atteint le sol, elle s’y enfonce aussitôt. Du sang frais gicle du sol et se mêle aux viscosités immondes, si bien qu’en un clin d’œil le sol alentour devient invisible. Je me regarde en train de sombrer et disparaître dans cette mare de sang. Me débats pour fuir ce flot fétide, mais mes jambes ne peuvent plus du tout bouger. Mes bras n’agrippent que le vide. Ne s’étirent aussi loin qu’ils peuvent que pour retomber comme à bout de force. Mon corps est ballotté par le flot de sang. Je commence à respirer avec difficulté, haletant, suffocant. J’ouvre la bouche pour hurler au secours, mais je n’entends même pas le son de ma voix. Qui plus est, ma bouche s’emplit du répugnant liquide. Je me sens sur le point de perdre connaissance et de périr noyée. J’essaie de serrer fort mes poings, mais il n’est plus en mon pouvoir de les contrôler. Je n’ai plus aucun contrôle sur moi-même. Pas même sur ma respiration. Tout est en train de basculer dans le vide. Je suis en train de plonger dans l’abîme…
Ces diverses
sensations cessent dans l’instant. Ce que je vois ensuite devant moi, c’est
seulement la couverture d’un manuel scolaire, et je me retrouve assise dans un
coin de la salle de classe. Aucun de mes camarades ne regarde vers moi. Le
professeur lui-même évite de soutenir mon regard, comme si je n’étais pas là,
mais en même temps c’est comme si une autre moi-même se trouvait parmi mes
camarades. Je détaille le visage de cette autre moi-même assise avec ses
copines. Au bout d’un instant, j’y vois un sourire. Un sourire de pure malice.
Si odieux que j’en ai la chair de poule. Un frisson court le long de ma colonne
vertébrale. Je m'empresse de fermer les yeux, mais le sourire est toujours
devant moi.
J’ouvre les
yeux à nouveau. Me retrouve plongée dans une obscurité totale. Je bats des
paupières ; rien n’a changé. Après avoir gardé mes yeux écarquillés un bon bout
de temps, je commence à entrevoir divers objets dans la pénombre. Un rideau
s’agite dans la brise. J’entends la respiration de la personne allongée à côté
de moi et qui dort à poings fermés, toute à ses rêves. Je ne saurais dire au
juste combien de nuits j’ai connu ce genre de péripéties dans mes rêves. Si je
ferme à nouveau les yeux, est-ce que je vais retrouver cette scène ? Je pense
au sourire si odieux de cette autre moi-même. Est-ce que je souris ainsi en
réalité ?
L’horloge
sonne cinq heures. Je suis allongée, le revers de ma main sur mon front.
J’aimerais dormir encore un peu, mais mes yeux ne veulent rien entendre. Au
bout d’un moment, je me tire du lit. Me tourne pour regarder ma mère, qui dort
d’un sommeil de plomb. J’aimerais bien savoir à quoi ressemblent ses rêves. Je
vais ouvrir la porte de la chambre aussi doucement que je peux, et néanmoins ma
mère s’en rend compte.
À présent bien
éveillée, je vais m’asseoir devant le miroir. Il me renvoie l’image brouillée
d’un visage déprimé et inexpressif, qui se fend finalement d’un rictus, avec
quelque chose de déplaisant et même de provocateur dans le regard. Je me hâte
de couvrir de mes deux mains mon reflet dans le miroir. J’entends un rire
étouffé. J’ôte vite mes mains du miroir pour me boucher les oreilles, et voilà
que je ris dans le miroir !
« Va
mourir ailleurs, va donc. » Ces
mots échappent du coin des lèvres répugnantes que je vois.
Je presse
l’interrupteur. La lumière s’éteint. Mon visage disparaît, ne laissant qu’un
bloc d’ombre. J’ai beau regarder, je ne me vois plus. Aussi, je me détourne,
m'éloigne puis m'assois dans un coin sombre. J’enfouis mon visage dans mes
paumes. Mes pleurs sont tièdes. Un flot de réflexions déferle dans mon cerveau,
toutes centrées sur l’envie d’en finir avec ce que je suis. Je voudrais
tellement mourir, si la mort est bien le terme des états d’âme, ou alors si la
mort est pareille à un rêve. Si je meurs pour être comme dans mes rêves, cela veut
dire que je n’en finirai jamais de mourir. Et si je dois continuer de vivre ?
Je serais comme une mort vivante. Ma vie ne serait pas différente de celle
d’une folle. Je suis déjà au seuil de la folie. Ou bien est-ce que ma conscience
domine et échappe au contrôle de mon cerveau ? Mon cerveau m’ordonne de faire
certaines choses alors même que ma conscience m’oblige à cesser de les faire, à
cesser de penser que le monde m’appartient. Le monde est devenu enfer pour moi.
Je veux mourir. Au cours des deux derniers mois, j’ai fait plusieurs tentatives
de suicide.
Ça n’a pas été
facile de me procurer des barbituriques, même en les achetant dans une
pharmacie où on me fait confiance, voire en recourant à l’intercession d’un ami
dont les parents sont pharmaciens pour les convaincre de me les vendre en
faisant état d’autant de symptômes que je peux en inventer. Au fil des jours,
la quantité de cachets que j’ingurgite n’a cessé d’augmenter. J’avais déjà une
certaine pratique des somnifères. Cela fait des mois que je souffre d’insomnie.
Mais cette
fois, bien que je n’aie aucune peine à m’endormir, je suis bien décidée à les
avaler. À les avaler pour ne plus jamais me réveiller.
Les choses ne
se sont pas du tout déroulées comme je l’escomptais. Au lieu de m’endormir
pour toujours, voilà que je me suis réveillée le lendemain soir et que j’ai dû
passer la nuit suivante assise hébétée et les yeux grands ouverts. Ressasser
tout ce que j’ai vécu au cours de presque vingt années d’existence n’a fait que
renforcer mon sentiment d’abattement, comme si le monde ne voulait pas que je
le contemple plus longtemps.
Chaque nuit
j’essaie de maintenir mes yeux fermés pour dormir, mais je n’aboutis qu’à avoir
les yeux fermés. Ma conscience (mon esprit ?) reste en éveil et vient s’asseoir
et me regarde toutes les nuits. Observe ce corps allongé tout du long sous une
épaisse couverture rabattue sur le visage qui étouffe presque. Mon corps ne
peut absolument pas voir qu’il est sur le point d’être tué. Je tire le couteau
de sous l’oreiller de ma mère et d’un bond enfourche mon propre corps. La
longue lame fine plonge. Transperce la couverture. Une douleur aiguë fouaille
la poitrine à chaque impact du couteau. Mais, en dépit des coups répétés, pas
une goutte de sang ne sourd. Pas le moindre sang sur la lame non plus. Mais
pour moi, c’est comme si mon sang s’épandait sur le lit et mouillait et glaçait
mon dos tout entier. En plus, je ressens au plus haut degré la fatigue d’avoir
lardé de coups ce corps inerte et roide. Mes bras sont si fatigués qu’ils n’ont
presque plus la force de repousser la couverture pour révéler la mort que je
désire ardemment. Je rallie mes dernières forces pour rouler un pan de la
couverture et ne rencontre rien, sinon l’obscurité qui règne dans la chambre.
Je palpe ma propre poitrine. N’en tire que des gouttes de sueur. Mon cœur bat
encore la chamade. Cette nuit, si je veux dormir paisiblement, il faut que
j’augmente ma dose de barbiturique. Mais, au réveil, une partie de mes
souvenirs sera oblitérée sous l’effet du médicament. J’ai peur que les
souvenirs que je haïs ne disparaissent avant que je ne les tue et les rejette
de mon esprit.
2
Leurs voix croisées résonnent
toujours dans les fibres de ma conscience. Chaque fois qu’un conflit éclate
dans la famille, ma mère ne manque pas de rappeler toutes les épreuves qu’elle
a eu à surmonter lorsque j’habitais son ventre. Elle a dû souffrir de la faim
et se louer pour les récoltes en rizière, alors même qu’elle est femme de
militaire, le plus haut statut auquel une famille de paysans comme la sienne
peut prétendre. Elle a dû soutenir à deux bras son ventre lourd de moi
tandis qu’elle allait louer ses services à des travaux multiples, un trop-plein
de hargne au cœur. Elle a pensé me mettre à mort en se tuant à la tâche pour
avoir de quoi se procurer maintes potions qui, une fois ingurgitées, renouvelleraient
son sang. Qui, une fois ingurgitées, fortifieraient son cœur avide de liberté.
Qui, une fois ingurgitées, écrabouilleraient à jamais mon âme innocente et déjà
tenace. Mais je n’ai jamais montré le moindre signe avant-coureur de défaite
face à ces potions, qui agissaient en fait comme des fortifiants pour le ventre
de ma mère, lequel ne cessait de croître de jour en jour alors même que, de
jour en jour, ma mère attendait une lettre de l’autre bout du pays. Mon père
n’avait pas donné signe de vie depuis que ma mère était enceinte, si bien que
ma mère, le visage à présent buriné et tavelé avant l’âge, a dû ravaler sa
fierté pour faire la tournée des membres de sa famille et même de ses amies.
Mais qui donc aurait eu de l’argent à lui prêter, vu que je suis née dans une
pauvreté crasse et que nul d’entre eux ne souhaitait me voir naître ? Ma mère a
donc cessé de se louer à la journée. Elle a pris ses cliques et ses claques
pour les échanger contre du riz blanc dans un autre terroir où on gagnait mieux
en peinant moins. Ma mère m’a raconté qu’à force de privations et de maints
travaux ingrats, elle a mis un peu d’argent de côté. De quoi tenir non plus
jusqu’au soir mais jusqu’au lendemain soir. Moi-même j’ai grandi en elle en me
nourrissant du suc de sa misère.
Le jour où
elle a réuni une somme suffisante, ma mère a pris la ferme décision de
m’expulser de ses entrailles. Étreignant son ventre distendu où se voyait
clairement un lacis de vaisseaux sanguins, elle est entrée voir le docteur.
Pour ressortir
dans le même état physique, assorti d’une déception pour toute sa vie. Vu
qu’elle avait trop attendu pour avorter. Vu qu’elle n’avait pas assez d’argent.
Vu que j’étais un petit corps parfaitement formé – tels ont été les arguments
du docteur. Mais ledit docteur ignorait sans doute qu’en ce corps parfait,
l’esprit était si estropié que nul ne lui aurait jamais tendu une main
secourable. Quant au cœur qui battait dans le même corps que ma mère – nos
cœurs battaient à l’unisson d’une même détresse, partageaient les mêmes
épreuves, mais ils se repoussaient comme des aimants de même polarité.
Je me moque de
savoir ce que j’ai dû surmonter pour naître. Ce serait trop demander à
quiconque que d’en avoir le souvenir. Que je sois née et sois encore en vie à
ce jour, voilà qui me suffit. Si quelqu’un m’interrogeait sur ma date de
naissance, je serais bien incapable de répondre. Personne ne m’a fourni de
preuve tangible, pas même ma mère qui parle chaque fois comme si elle n’avait
aucune information sur moi dans son cerveau. Je sais seulement que je suis née
dans la cuisine à l’arrière d’une vieille maison loin de toute civilisation –
loin de mon père, mon père qui n’a jamais vu ni perçu le moindre signe de moi
dans le ventre de ma mère. De la conception à l’accouchement, il n’a jamais eu
le moindre contact avec moi.
Ma tante et
plusieurs amies de ma mère m’ont raconté les efforts émérites que ma mère a
fait pour se débarrasser de moi comme s’il s’agissait d’actions éminemment
louables. Moi-même je les trouve louables et admire ma mère pour cela, et je
suis navrée qu’elle n’ait pas réussi.
Une fois que
je fus née, ma mère m’a élevée aussi bien qu’elle a su et qu’elle a pu. Elle
m’a donné le sein et non du lait en boîte d’une marque connue comme à ma sœur
aînée. J’ai tété au sein triste de ma mère jusqu’à ce que je sois en âge d’être
sevrée. Ses tétons qui avaient donné du lait clair se sont taris et sont
devenus sombres et peu appétissants, et pourtant j’ai maintes fois cherché à
tâtons le sein de ma mère, qui m’a à chaque fois repoussée. J’ai pleuré, pris
des coups. Parfois, à force de pleurer je m’endormais. Parfois, les mamelons de
ma mère s’offraient à se laisser téter, mais ce que mes petites lèvres en
tiraient était d’un goût atrocement amer (l’amertume du borrapet*), si amer que j’avais envie de dégueuler tripes et boyaux.
Dès lors, j’ai éprouvé de la répulsion pour la poitrine de ma mère comme si
c’était quelque chose de dangereux dont je devais éviter la moite chaleur à
tout prix quand j’avais faim.
Souvent je
dois m’allonger toute seule dans un coin ou un autre de la maison quand il y a
une fête au monastère du village voisin où, dit ma mère, les enfants ne sont
pas admis. Ce qui ne l’empêche pas de laisser son enfant seule à la maison.
Souvent aussi,
en pleine nuit, je dois descendre de la pièce où je dors parce que je ne
connais pas les gens à qui ma mère me confie, et je me retrouve en haut des
marches de ma maison où je l’attends en tombant de sommeil. Rentrée de sa
visite, elle me cherche partout. Découragée et ne sachant plus que faire, elle
finit par rentrer à la maison où elle trouve sa fille endormie à force de
l’attendre. Dès lors, ma mère veut bien me laisser l’accompagner dans ses
sorties. J’ai l’occasion de rencontrer davantage de gens. Plusieurs hommes
aiment à me caresser la tête. Ils raccompagnent ma mère à la maison ou y
passent la nuit. Et mon père, alors ? C’est qui, mon père ? Je demande lequel
est mon père. Pas de réponse. À part des regards furibonds, pas la moindre
réponse. Je demande à une parente de ma mère. La réponse qu’elle me fait à
l’âge que j’ai alors me fait comprendre à présent que ma bêtise ne date pas
d’hier. Que je suis bête depuis l’enfance : « Ben, c’est le monsieur qui
vit à la maison avec ta mère, voyons. »
Je ne partage
plus le lit de ma mère, mais il m’arrive parfois de retourner où j’ai toujours
dormi, désirant seulement l’étreinte d’un bras, la chaleur d’une cuisse, le
contact d’un corps. Mais certaines nuits je ne peux agir de la sorte. J’entre
dans le lit de ma mère et y trouve quelqu’un d’autre. Je recule. M’en reviens
dormir à l’endroit assigné. Dans mon innocence, je n’éprouve pas du tout de
chagrin, mais il m’est resté cette image de moi-même marchant dans l’obscurité
jusqu’à ma couche où je me retrouve toute seule et, bras lovés autour de mon
corps, m’endors sans façon. J’ai été facile à élever. Je me souviens que je
n’ai jamais été fragile. N’ai jamais fait de scènes pour réclamer une douceur à
ma mère. N’ai rien voulu d’autre qu’un peu de riz que je garde en bouche. Je
suce le sucré léger de chaque grain. Assise dans un coin tranquille, une de mes
jambes levée et tendue appuyant du talon contre un mur de la maison, je bats du
pied et m’endors, jusqu’à ce que ma mère me réveille et m’ordonne de recracher
le riz devenu fade et d’aller me coucher à l’endroit habituel les nuits où nous
ne sommes pas seules. Les hommes de ma mère me donnent souvent des friandises.
Même à présent que je suis grande, c’est encore le cas.
J’ai une sœur
aînée, mais nous n’avons jamais vécu ensemble longtemps, si bien que nous
n’avons guère de liens. Nous ne manifestons quelque intérêt l’une pour l’autre
qu’à partir du moment où je suis en âge de comprendre certaines choses. Je vois
ma mère enceinte. Je la vois accoucher. J’ai une petite sœur, me dit-on, mais
elle meurt au bout de quelques jours. Mon oncle prend le cadavre dans ses bras
et l’emporte au monastère, un corps tout blanc et sans vie. Cela ne me fait ni
chaud ni froid. Je ne pleure pas de chagrin, mais ce qui m’étonne, c’est que
ma grande sœur n’arrête pas de pleurer la disparition de notre cadette. Aujourd’hui
encore, cela ne me fait pas plaisir d’être en vie, même si parfois je suis heureuse
que le Seigneur ait fait en sorte que ma vie ait affronté autant d’épreuves de
toutes sortes tout du long.
Enfant, je
pleure quand j’ai mal et quand j’ai faim. Je ne sais pas vraiment ce qu’est le
chagrin d’une séparation, jusqu’au jour où ma mère me confie à son frère cadet,
afin qu’elle puisse se mettre au travail pour subvenir aux besoins de la
famille. Où donc est passé mon père ? je ne cesse de demander à ma grande sœur.
Pas de réponse. Nous avons été séparées à dater de ce moment-là.
Ma sœur est
envoyée chez notre père ; je reste avec le frère cadet de ma mère. Ma mère va
travailler à l’étranger, alors même qu’elle ne sait quasiment pas lire et écrit
en faisant beaucoup de fautes. Ma mère me dit qu’elle sera de retour avant peu.
Je la crois et me mets à l’attendre.
La femme de
mon oncle est sans profession. Lui-même pédale un cyclopousse. Son beau-père
est éboueur. Sa belle-mère élève des vers à soie. La sœur cadette de sa femme a
atteint l’âge de la puberté. Les enfants de mon oncle sont moins âgés que moi.
Je reste ici avec en tête le mot « attente ». L’intérêt de mon oncle
pour moi se borne à « Tu as assez mangé ? » C’est peu comparé au mot
« faim » qui me vient souvent aux lèvres.
La pauvreté
m’oblige à supporter l’absence totale d’argent. Manger suffit à me rendre
heureuse. Souvent mon oncle bat sa femme. Je vois le nouveau-né, j’entends ses
cris. Je comprends le mot « accoucher », le mot
« famille », l’amour entre parents et enfants que je jalouse en
secret. Je déteste les cris du bébé. Je déteste être mise à contribution pour
tendre la moustiquaire au-dessus du lit des tout-petits alors que moi-même
tombe de sommeil. Ma vie connaît de plus en plus d’expériences.
Je revois
encore le beau-père éboueur rentrant à la maison avec deux porcelets morts. Ils
ont la taille du nouveau-né, sauf que la forme n’est pas la même, ni la couleur
: le nouveau-né est rougeaud, les porcelets livides. Le beau-père explique
qu’il les a trouvés sur un tas d’ordures ; comme ils ne doivent pas être morts
depuis bien longtemps, il les a pris avec lui. Cela dit, il entre dans la
cuisine, après m’avoir ordonné de prendre un porcelet dans mes bras et de le
suivre.
Il prend un
coutelas. Racle le premier porcelet. Le rince. Grille les soies avec de la
braise vive. Une forte odeur se dégage, semblable à celle de cheveux qui
brûlent. Les soies se rabougrissent en virgules coagulées et en petits points
noirs. Il racle le porcelet à nouveau et le met de côté. Assise le poing sous
le menton, je le regarde faire avec intérêt. Il répète l’opération avec le
second. Bientôt la pointe acérée du coutelas dans la main du beau-père perfore
la poitrine du porcelet. Un mince filet de sang non encore coagulé coule
jusqu’au bord du billot. Je pense à ma petite sœur que mon oncle a emportée
dans ses bras au cimetière, au sang qui inondait la plate-forme de bambou sur
laquelle ma tante venait d’accoucher. Les deux reçoivent le même traitement,
sont découpés en morceaux qui n’ont plus rien à voir avec la forme originelle,
préparation de nourriture dont l’illustration est restée longtemps vivace
devant mes yeux.
Es-tu heureuse
? je me demande souvent. Pas du tout. Surtout d’avoir à vivre avec les autres.
À la moindre incartade que je me permets, la paume de mon oncle s’abat sur ma
joue, ou alors la canne de ma tante s’abat sur mes jambes juste parce que son
bébé s’éveille en sursaut dès que le hamac cesse de se balancer quand je me
laisse aller à somnoler.
Chaque fois
que je pleure, je vais m’asseoir en haut des marches devant la maison ; j’attends
ma mère. Quand j’ai faim, personne ne m’apporte à manger. Seule la belle-mère
m’appelle pour la forme. Si je ne me dépêche pas de me lever et d’aller manger,
je fais ceinture pour la journée. Certains jours, quand je suis débarrassée de
ma corvée auprès du hamac, je vais m’asseoir près de la belle-mère et la
regarde recouvrir de feuilles de mûrier la masse grouillante et répugnante des
vers à soie. Les vers grossissent au fil des jours et réclament des soins
toujours plus attentifs. La belle-mère fait bouillir de l’eau qu’elle verse
dans une boîte en fer blanc où elle ébouillante les vers par poignées. J’ai
beau les trouver écœurants d’ordinaire, quand je vois leurs chrysalides flotter
dans l’eau chaude je n’en suis pas moins consternée.
Une fois, la
belle-mère me charge de donner à manger à ses vers, ce qui me fournit
l’occasion de les toucher. J’en prends une poignée pour voir. Ils varappent
tout doux dans ma paume, tout à fait inoffensifs. Par la suite, j’en prends
souvent dans le tas pour m’amuser et ma main s’y fait. J’ai pitié à les voir
confinés dans leur tamis, destinés à être bientôt ébouillantés. Je me mets à en
prendre discrètement trois ou quatre par jour et à les relâcher dans les
arbres. J’aime les voir se tortiller sur les branches, chacun besognant dans sa
direction. Je fais cela souvent – et pourquoi donc ? C’est qu’ils me font
pitié. Je ne veux pas voir leur future chrysalide flotter dans l’eau
bouillante.
Un jour, je
prends beaucoup plus de vers que je ne l’ai fait jusqu’alors, avec l’intention
d’en libérer un maximum, si bien que j’en ai les deux mains pleines. Je sors à
pas furtifs de la pièce où la belle-mère élève ses vers à soie. Au moment où
je m’apprête à descendre les marches pour aller vers les arbres, le bébé se met
à crier, parce que le hamac dans lequel il est a cessé de bouger depuis un bon
moment. Il a peut-être été piqué par un moustique. Ou a compissé sa couche. Ou
va savoir. Je lui jette juste un coup d’œil, occupée que je suis à essayer
d’ouvrir la barrière de bois placée en haut des marches pour empêcher les
tout-petits de tomber de la plate-forme. Pas facile, avec toutes ces vies
minuscules plein les mains. Je n’ai même pas réussi à ouvrir la barrière que ma
tante accourt de derrière la maison, demandant ce que je peux bien fabriquer au
lieu de prendre soin du bébé. Elle me crie de venir l’aider à changer sa
couche. Ses mains sont couvertes de mousse Fab. Je me fais la réflexion que mon
compte est bon, mais je ne sais que faire. Je ne peux rien faire de mes mains
pour l’instant. Je reste debout à hésiter et battre des cils. Ma tante,
furieuse, m’appelle à nouveau. Elle doit être fatiguée par sa lessive et, de
surcroît, irritée par les cris du bébé, sans parler de mon apparente léthargie.
Incapable de se contenir plus longtemps, elle marche droit sur moi et m’assène
un coup dans le dos de sa main fermée. Avec le coup, une question :
« Pourquoi tu t’occupes pas du bébé ? » Un autre coup, une autre
question. Je reste plantée là, poings serrés, larmes aux yeux, oubliant tout à
fait que mes mains sont pleines de vers. Dans mon effort pour contrôler ma
douleur, je vois à travers le rideau trouble de mes larmes une bave s’échapper
d’entre mes doigts. Je desserre mes poings. Mes mains sont couvertes de vers
éclatés. Il n’en reste pas un seul de vivant.
Ma tante est
déjà repartie, maudissant ma mère, une irresponsable qui n’envoie pas un sou
pour défrayer l’entretien de cette gourde, de cette idiote qui mange comme
quatre et qui ne sait rien faire de ses dix doigts – et le reste à l’avenant.
Entendant ce
flot d’imprécations, la belle-mère, qui se confine dans la pièce aux vers à
soie, sort voir. Elle me regarde avec compassion et s’approche de moi prête à
me consoler. Je referme vite mes mains et lui tourne le dos. Étonnée par la
bizarrerie de mon attitude, elle m’attire à elle, et alors elle sait. Elle
saisit une branche de mûrier dans le tas et me fouette au sang. Mais pas un cri
n’échappe de mes lèvres, que je maintiens serrées. Même si je sanglote au point
de suffoquer et si mes larmes coulent au point que je vois tout trouble. Et ça
a été un autre jour où j’ai dû rester assise en pleurant en haut des marches,
mes yeux noyés tournés vers la route dans l’espoir que ma mère va venir me
chercher, tandis que j’essuie mes mains poisseuses sur mon pantalon.
Je reste
assise à pleurer en haut des marches, le regard fixé, derrière un rideau de
larmes, sur le fin bout de la route, espérant en mon for intérieur que ma mère
va apparaître et venir à moi. Je n’arrête pas d’essuyer mes mains sur mon vieux
pantalon, vieux et sale, saturé d’auréoles provenant de ma propre urine quand
je m’oublie sous les coups. Qu’est-ce que je suis crasseuse ! À me voir, je
n’ai rien, mais vraiment rien, d’adorable. Ma qualité d’enfant au regard
innocent n’attire l’attention de personne. Pas même de ma mère. Je pense à elle
tous les jours, et pourtant c’est comme si elle ne sait pas que je l’attends.
Sans doute que je ne l’intéresse plus. Sans doute qu’elle est comme mon oncle
dit : « Ta mère s’est trouvé un nouveau jules à l’étranger. » Je ne
fais pas vraiment attention à ce qu’il dit. J’aime ma mère : c’est tout ce que
je sais. Je voudrais qu’elle revienne me voir. Je veux me retrouver dans ses
bras qui me repoussent. Je veux nicher mon corps au creux du corps de ma mère
et m’endormir, et non plus m’affaler où le sommeil me prend, en haut des
marches, entre deux meubles, ou près du hamac du bébé qui sent le pipi et le
lait suri.
3
Ces temps-ci, seule la mort
m’intéresse. Je voudrais ne m’habiller que de noir. Avant-hier, j’ai dû
me rendre à pied jusqu’au marché et j’en suis revenue courbatue à force de
déambuler en quête de tissu noir. J’aimerais me voir toute de noir vêtue
assistant à mes propres funérailles. Dans la journée, je n’ai aucune envie
d’étudier. Pendant les heures de cours, je passe le temps à dessiner. À
dessiner quelqu’un gisant mort, un lotus entre ses mains croisées. Qui est-ce,
sinon moi-même, bien sûr ? Quand j’ai fini un dessin, je le déchire. Le jette.
Recommence jusqu’à ce que j’en fasse un qui me plaît. Il a les éléments d’une
veillée funéraire autour du cadavre que je souhaite être de tout mon cœur.
Dans ce
dessin, mon cadavre est allongé dans un cercueil de verre. Il faut que le
cercueil soit en verre afin que je puisse voir ce qui se passe autour de moi
plus commodément que dans l’atmosphère confinée d’un cercueil en bois. Mais
quand je serai vraiment morte, même si je ne vois rien, à tout le moins les
gens venus aux obsèques seront en mesure de me voir, de voir ce corps
paisiblement endormi. J’ai aussi dessiné des couronnes tout autour, des
offrandes coniques de fleurs ornées de bulbes qui clignotent.
J’aimerais
tellement savoir si l’âme existe pour de bon. Si oui, une fois morte, est-ce
que j’irai dans un endroit qui me plaît vraiment ? Si cela m’est possible, où
irai-je, étant donné que, depuis que je suis née, je n’ai jamais été heureuse
nulle part ? Mais je n’irai sans doute nulle part, justement. Je continuerai
d'assister à mes propres obsèques, pour voir ce qui s’y passe, pour dénombrer
les gens qui pleurent. Ma mère se servira sans doute de la photo que j’ai prise
au début du mois et encadrée, et au bas de laquelle j’ai écrit les dates de ma
naissance et de ma mort. Je serai là debout à regarder ma propre photo. À
regarder mon regard indifférent et vide sur papier glacé. À côté de la photo,
il y aura des guirlandes de fleurs noires suspendues.
Et puis la
scène tout entière change. Il n’y a plus de salle de classe où je suis assise
sensée étudier. Je dérive vers le monde du dessin placé devant moi. Il est si
clair, si précis, qu’il semble réel.
Le pavillon
funéraire est plein de gens que je connais, vêtus les uns de blanc, les autres
de noir, en mon honneur. Mes amies proches, larmes aux yeux, manifestent leur
joie que j’aie réussi mon suicide. Ma sœur, les yeux gonflés, pleure à chaudes
larmes. Quant à ma mère, elle se contente de fixer le cercueil d’un regard
vacant, de contempler le corps privé d’âme à travers le verre transparent.
Bientôt, elle doit se relever pour accueillir les invités qui viennent se
joindre aux obsèques. Les uns et les autres viennent écouter les prières des
bonzes, alors même qu’ils n’ont pas la moindre idée de ce que ces prières en
pali veulent dire. Assis, le visage aux aguets, ils décortiquent les raisons de
ma mort à bouche que veux-tu et, pour finir, concluent que si je me suis
suicidée, c’est que j’étais une névrosée sujette à hallucination. Ils trouvent
tous que c’est tant pis pour moi. Personne n’entend ces propos. Pas même moi.
La scansion des bonzes recouvre tout.
La nuit n’est
pas encore tombée que, déjà, ceux qui sont venus pour le service des prières se
retirent les uns après les autres. Ma mère et ma sœur vont à la rencontre l’une
de l’autre. Se laissent choir devant les pots d’encens. Saisissent chacune le
bâtonnet la plus proche. L’allument. Le brandissent au-dessus de leur tête au
bout de leurs mains jointes. Leurs yeux fixés sur mon visage font que leur
bouche remue, formant ces mots silencieux: « Dors tranquille cette nuit. À
présent, nous devons rentrer. » Alors, elles ferment les yeux et se
prosternent devant moi. Qui donc saura que je dois me retenir pour ne pas
éclater de rire ? Mon cadavre est pris d’un rire rentré. Comment peut-on être
aussi insensée pour aller jusqu’à payer ses respects à un cadavre et se montrer
si prévenante pour une morte alors qu’on l’ignorait de son vivant ? Ah, si je
n’avais pas un tant soit peu le sens des convenances, je me laisserais aller à
rire aux éclats une bonne fois à en faire trembler le cercueil ! Mais vaut
mieux pas. Si je m’emportais, je risquerais de provoquer des crises cardiaques
et mère et sœur me suivraient dans la mort et n’en finiraient pas de
m’enquiquiner. N’empêche que je gis avec le sourire. Si elles levaient les yeux
et s’en apercevaient, cela ferait déjà toute une histoire.
Quand tout le
monde est parti, il ne reste de mes funérailles que le silence. Les jolis
bulbes colorés qui clignotaient sont éteints. L’encens s’est consumé. J’essaie
de me remuer pour me dresser dans l’étroit cercueil. Au bout d’un moment j’y
parviens. Me dégage du cercueil, passe mes jambes par-dessus bord et atteins le
plancher. Tourne autour de mon propre cercueil dans un sens et dans l’autre, ne
sachant où aller. J’aimerais aller n’importe où sauf à la maison. Je regarde
autour de moi. Il n’y a personne à qui demander ce que je dois faire. Je jette
un coup d’œil derrière moi, et j’ai un choc : mon corps repose toujours dans le
cercueil. Mais alors, moi qui suis debout la main sur le cœur ? À présent, mon
cœur ne bat plus… Il s’est finalement arrêté de battre une bonne fois.
Mais au bout
de quelques minutes seulement, je reprends conscience. Il n’y a pas eu
d’obsèques pour moi. Il ne m’est rien arrivé. Même si j’ai pensé que tout ce
qui m’arrivait était réel, c’est que j’avais décroché de la réalité auparavant.
Un copain se
penche pour regarder mon dessin puis se met à rire. Un peu avant la fin des
cours, je m’arrange pour questionner la copine à propos de seringue
hypodermique. En résumé, après les cours, j’ai dû faire le tour des comptoirs
pharmaceutiques dans les cliniques pour essayer de me procurer une seringue.
Pas un seul d’entre eux n’a voulu m’en vendre une. Mais, pour autant, je n’ai
pas cessé de penser aux trente-six façons de me faire disparaître de ce monde en
douceur. Si j’arrive à obtenir une seringue, qu’est-ce que j’en ferai ? Est-ce
que je dois acheter un médicament nocif pour me l’injecter dans les veines ? Et
d’ailleurs, quel médicament ? Un de ceux dont on parle dans les polars ? J’ai
déjà demandé dans les pharmacies: ils ne sont pas en vente libre. La poudre
blanche, alors ? Un shoot et on s’envoie en l’air pour de bon. Mais où m’en
procurer ? Si je meurs vraiment, on m’accusera d’être une droguée, ce qui
serait vraiment un comble ! Si c’est possible, j’aimerais me faire une
intramusculaire de venin de serpent un matin avant que ma mère se réveille et
me voie. Je serais prise de convulsions, allongée auprès d’elle pendant
qu’elle dormirait. Au plus fort de mes convulsions, elle ne manquerait pas de
se réveiller, et elle me verrait dans les affres de la mort en sa présence. Ce
serait l'ultime image qu’elle aurait de sa fille vivante rendant péniblement
son dernier souffle. Le temps qu’elle sache à quoi s’en tenir, je serais bel et
bien morte.
Parfois j’ai
envie de taillader ma propre chair. Je voudrais voir du sang rouge vif jaillir
de mon visage couvert de cicatrices. Je tirerais la langue pour lécher les
coulées de sang. En savourer le goût troublant de poisson. Son goût trahit un
état d’esprit anormal. Je voudrais manger du sang quand je suis en colère. Je
voudrais manger mes moments de folie furieuse, les broyer sous mes dents, mais
j’en suis incapable. Les fois où j’ai enfoncé mes dents dans le gras de mon
bras, la douleur m’a bien vite obligée à desserrer les mâchoires, laissant une
indentation profonde dans la chair.
Ce jour-là,
j’ai ingurgité un nouveau médicament, et j’en ai avalé assez, m’a-t-il semblé,
pour mettre fin à cette vie dérisoire qui est la mienne. Plus rien ne
m’importait, sauf l’idée que peut-être je manquerais à quelqu’un qui serait
navré pour moi – voilà tout.
Avant que je
perde finalement conscience, je n’avais plus notion de quoi que ce soit.
C’était comme si je m’enfonçais dans un sommeil ordinaire, paisible, vide.
4
Quand ma mère est revenue me
voir, elle n’est pas arrivée seule. Des inconnus
l’accompagnaient, certains parlant une langue que je ne connaissais pas. Ma
mère avait totalement changé. Elle était vêtue de façon voyante, avait frisé
ses cheveux, et sentait bon mais bizarre. J’ai enfoncé mon visage dans sa
poitrine. Cela faisait si longtemps que j’avais soif de son étreinte. Était-ce
la même chose que ma mère me disant que je lui avais manquée tous les jours ?
Tous à la maison étaient pleins de prévenances pour moi. Ma tante me gâtait
comme elle ne l’avait jamais fait. Elle a raconté à ma mère toutes sortes
d’anecdotes me concernant qui n’avaient aucun rapport avec la vérité. Aussi,
dès que je l’ai pu, j’ai dit à ma mère tout ce qui s’était passé, comment
j’étais battue, mise à contribution, affamée et seule en permanence. Quelques
jours plus tard, ma mère m’a dit qu’elle allait m’accompagner chez mon père
pour vivre avec lui.
Nous avons
voyagé une nuit durant. J’ai dormi pendant tout le trajet. Quand je me
réveille, je suis arrivée à une grande maison entourée d’arbres touffus. La
maison regorge d’objets. Ma mère me dit de saluer ma grand-mère, ma tante, mon
oncle et les enfants de ma tante, et tout le monde me regarde comme si je tombe
de la lune. Ma sœur se trouve là aussi ; elle me regarde avec les mêmes yeux
qu’eux. Je cherche mon père du regard. Il est chez sa petite amie à Bangkok, je
crois comprendre. À chaque jour de repos, il va à Bangkok voir sa petite amie,
et parfois même il la ramène ici, dit ma grand-mère. Je vois des larmes couler
le long des joues de ma mère. Ma grand-mère demande qui je suis. Ma mère lui
dit que je suis l’autre fille de mon père. Ma grand-mère dit que ce n’est pas
possible, vu que quand mon père s’est séparé d’elle il y a bien des années je
n’étais même pas née. De la conversation des adultes, je retiens que je ne fais
nullement partie de leur côté de la famille. J’ai sommeil, j’ai faim et mal à
la tête, si bien que je me mets à pleurnicher. Ma mère me repousse et se met à
me frapper en présence de tous ces gens comme elle ne l’a jamais fait, se
défoulant sur moi en me battant sauvagement. Les autres se contentent de
regarder puis finissent par lui crier d’arrêter, mais ma mère continue de me
rouer de coups. Je pleure. Les larmes de ma mère coulent aussi. Des phrases
tombent de sa bouche : « Pourquoi m’en empêcher ? Si elle est pas de votre
sang, qu’est-ce que ça peut vous faire si je la bats à mort ? Ma fille est à
moi seule. »
J’essaie de me
plaquer contre elle et d’esquiver ses coups du mieux que je peux. Ma grand-mère
et ma tante ne peuvent pas supporter le spectacle plus longtemps et s’empressent
de m’arracher à elle et de me mettre hors d’atteinte.
« Ta mère
n’est même pas fichue d’élever ta sœur. Alors, je t’élèverai moi-même. Et toi,
si tu veux la tuer, va faire ça ailleurs. »
Tout rentre
dans l’ordre en laissant des plaies vives dans mon cœur, des traces
douloureuses par tout mon corps.
Cette nuit, je
ne veux pas m’approcher de ma mère. Je me pousse tout au bord du lit pour garder
mes distances. Même si les larmes ont fini par sécher, des sanglots se font
encore entendre. Allongée, je m’écoute sangloter jusqu’à ce que je m’endorme
sans savoir si cette nuit ma mère m’a prise dans ses bras ou non.
Au matin, tout
le monde va travailler chacun de son côté. Les enfants vont tous à l’école. Ma
mère est debout en train de se maquiller devant le miroir. Je suis assise et je
la regarde. Ma mère croise mon regard, puis vient me prendre dans ses bras en
prononçant des mots tendres d’un ton doux. « Attends-moi ici. Je vais
aller travailler pour gagner de quoi vivre. Quand tu seras grande, tu n’auras à
dépendre de personne. » Elle me caresse les cheveux doucement.
« Attends-moi ici. Je serai bientôt de retour. »
Je ne demande
pas combien de temps ce « bientôt » de ma mère va prendre. Elle me
prend par la main et nous descendons de la grande maison. Cela me donne
l’occasion de voir clairement les alentours pour la première fois. En face de
la maison, il y a un bâtiment en cours de construction. Derrière la maison, un
long pré d’herbes folles descend jusqu’à un large banc de sable bordant le
fleuve Chao Phraya. Une route passe devant la maison. De l’autre côté de la
route, une plantation de cocotiers, de tamariniers, de bananiers et d’autres
arbres est envahie par une végétation fauve. Sous la plate-forme surélevée de
la maison, ma tante est en train d’envelopper des gâteaux de riz dans des
feuilles de bananier avec l’aide de plusieurs employées. Quant à ma
grand-mère, elle est partie vendre au marché. Je regarde autour de moi tandis
que je sors de la maison avec ma mère. Elle se tourne et me prend dans ses
bras. Me serre fort. Hume mes joues avec frénésie. Elle m’étreint debout au
bord de la route si longtemps que je me sens mal à l’aise et m’arrange pour lui
échapper. Je m’écarte d’elle et marche droit sur le banc de sable où je
m’allonge et me roule, puis me tourne pour regarder ma mère qui me regarde. Au
même instant, un cyclopousse s’arrête à sa hauteur. Je me remets debout. Me
précipite vers elle tandis que le cyclopousse commence à s’éloigner. Je
l’appelle à grands cris. Elle ne se retourne pas. Je cours après le cyclopousse
jusqu’à ce qu’il tourne dans une rue, m’arrête et fonds en larmes. Mes jambes
sont aussi fatiguées que mon cœur est las. Je voudrais me laisser tomber au
sol et piquer une crise de nerfs, mais ici il n’y a personne qui vaille la
peine d’agir ainsi. Ma mère à nouveau m’a quittée. Je m’en reviens au banc de
sable, m’allonge et pleure. Je ne comprends rien. Où est allée ma mère ? Quand
est-ce qu’elle va revenir ? Qu’est-ce que je vais faire à présent que je suis
ici ? Est-ce qu’elle m’a vraiment abandonnée de nouveau ? Quand je l’ai
appelée, pourquoi ne s’est-elle pas retournée ? Je pleure assise sur le tas de
sable. Plusieurs moucherons virevoltent autour de mes yeux humides et font le
siège de mes narines pleines de morve sèche. Je les chasse d’une main irritée,
leur jette des poignées de sable. Le sable les disperse. Je jette des coups
d’œil à la route et pense à ma mère. Regarde les traces des coups de la nuit
dernière. Effleure de ma main les ecchymoses. Elles me font encore mal. Je
m’allonge sur le sable frais et m’endors.
Quand je me
réveille, j’ai la moitié du corps au soleil. Je me redresse. Époussette les
grains de sable de mes cheveux, de mes bras, de mes jambes. Ensuite, comme mon
estomac réclame, je quitte le banc de sable et me faufile entre les tamariniers
pour aller dire à ma grand-mère que j’ai faim. Elle me dit de patienter un peu,
puis s’assied et reprend son travail. Au bout d’un moment, elle se lève et s’en
va, revient avec une assiette en fer blanc qu’elle place devant moi. Dans
l’assiette il y a du riz blanc mélangé à des bribes de maquereau frit, et une
cuillère courte en alu vert foncé. L’odeur forte du poisson fait que je repose
la cuillère au bout de quelques bouchées. Ma grand-mère me tend le gâteau de
riz qu’elle est en train de grignoter. Je m’empresse de le prendre.
L’engloutis. En prends un autre sans demander. L’assiette de riz est toujours
à la même place, assaillie par les mouches. Ma grand-mère la couvre d’une
feuille de bananier.
À la
mi-journée, ma grand-mère et les employées font cercle pour déjeuner. Les mets
embaument. Je me contente de rester assise à regarder juste en dehors de leur
cercle. Je n’ose pas redemander à manger. Surveille les cuillères qui piochent
dans le riz du grand plat de porcelaine à motifs de fleurs. Couve du regard les
plats variés et riches placés au milieu, ô combien différents de mon assiettée
de riz au maquereau. Les fumets des plats diffèrent aussi de l’odeur fauve de
ma pâtée. À chaque bouchée des unes et des autres, je dois avaler ma salive,
pensant sans cesse à ma mère.
En fin
d’après-midi, les enfants rentrent de l’école et viennent chahuter avec moi. Ma
sœur me rapporte une friandise. Nous jouons ensemble et nous nous amusons
bien, et je ne les quitte plus d’un pas. Ils sont trois. L’aîné est un garçon.
La seconde est du même âge que ma sœur. La cadette n’a qu’un an de plus que
moi. Ils m’entraînent à la course jouer sur la plage, s’emparent de moi et me
jettent dans le fleuve. Je reste dans l’eau et m’amuse follement. D’une grande
bassine à cuire les gâteaux ils font une barque. La latte en bois qui sert à
touiller la pâte de riz devient la rame de notre bassine flottante. Je me tiens
debout dans l’eau à les regarder faire un concours de plongée. Le premier qui
remonte se fait chahuter. Pour m’amuser, je jette du sable vers le premier qui
fait surface, histoire de l’éclabousser. Au début, ils trouvent ça marrant,
mais voilà que quand la cadette remonte et je jette du sable dans sa direction
comme aux autres, un faux mouvement de ma part et elle prend le sable en plein
dans les yeux ! Je me dresse, saisie, ne sachant que faire. Quand son frère
fait surface et voit ça, la colère le prend. Il me cogne sur la tête et
m’injurie d’un retentissant « Petite salope ! » Une autre torgnole,
et il m’enfonce la tête sous l’eau. Je me débats, le souffle coupé. Mes pieds
essaient de le repousser. Ma bouche ne peut appeler au secours. Dès que je
l’ouvre, elle s’emplit d’eau. Mes oreilles sifflent. Mes bras barattent des
geysers en surface. Je ne sais combien de temps ma tête reste sous l’eau, mais
quand, à force de me débattre, j’échappe à la main du grand, je dégueule un
flot de salive visqueuse. Ma sœur vient me taper dans le dos et me tirer hors
de l’eau. Je continue de gerber sur la berge. Un liquide amer me sort de la
bouche. Les yeux me piquent. Mon cœur bat follement, mais si faible qu’il
semble sur le point de lâcher. Mes oreilles, outre qu’elles doivent entendre
les jurons du grand, sécrètent un liquide tiède et je suis tout étourdie.
Je leur tourne
le dos. Vais m’asseoir à l’écart. Les regarde batifoler dans l’eau. Au bout
d’un moment, ma sœur nous presse de rentrer à la maison. Elle me dit que notre
père est arrivé, qu’elle va me conduire jusqu’à lui. Je lève les yeux vers la
maison et vois un monsieur debout. Ma sœur me dit que c’est bien lui et qu’il
est en train de trinquer avec notre oncle. Puis la voilà qui prend les devants.
J’hésite un temps puis cours après elle. À chaque pas que je fais, je me dis
que chaque pas me rapproche de mon père. Quelques pas encore et je le
rencontrerai. Comment vais-je me comporter ? À quoi ressemble-t-il ? Qu’est-ce
qu’il va me dire ? Je suis tellement, tellement heureuse de rencontrer mon père
! Je presse le pas le long du sentier qui grimpe sec à travers des touffes
d’herbes hautes qui coupent et qui piquent. J’entends leurs voix de plus en
plus clairement, mais dès que je débouche de l’étroit sentier entre les herbes,
un caillou lancé à la volée me frappe. Ça fait très mal. Mais ça ne ferait pas
si mal que ça si celui qui l’a lancé sur moi n’était en train de prendre ma
sœur dans ses bras. Je regarde ébahie, confuse, mystifiée. Qu’est-ce que
ça veut dire ? Pourquoi me traite-t-on ainsi ? Je ne peux plus faire un pas
pour me rapprocher. L’homme hurle à mon adresse : « File ! File hors de ma
vue, tout de suite ! » Aussitôt dit, il lance un autre caillou droit sur
moi. Je reste plantée là, incapable de faire quoi que ce soit. Ma sœur, debout
à côté de lui, se contente de regarder.
« Ça
suffit. C’est qu’une gosse, elle n’y est pour rien. » Ma grand-mère
intervient et retient la main de mon père. « Allez ouste, disparais
! » Ma grand-mère se tourne vers moi pour me gronder. Elle ordonne aux
autres de se saisir de moi et de m’éloigner. Avant d’être emmenée de force, je
me retourne pour regarder cet homme de haute taille, au teint basané, aux
traits anguleux, qui me regarde d’un regard que je trouve plus que haïssable.
À l’heure du
repas du soir, la famille au complet s’assoit en cercle sur le porche de la
maison pour manger. Ils discutent de mon cas et blâment ma mère. Je lorgne vers
les plats qu’ils mangent et me force à avaler ma pitance. L’assiette en fer
blanc et son contenu de la fin de matinée sont à nouveau mon lot pour le dîner.
Ils m’ont chassée et faite asseoir à l’écart de leur cercle. Ce soir, j’avale
mon riz assaisonné de larmes, le cœur lourd en pensant à ma mère – mais elle
n’est toujours pas de retour.
À la tombée de
la nuit, on m’envoie me coucher alors même que je n’ai pas sommeil. Je
m’allonge sur un matelas qui sent le jus de bétel et la brillantine, avec en
prime l’odeur rance de la couverture grisâtre et douteuse pleine de taches
sombres de brillantine et de poussière agglomérées. D’un coin du lit, je vois à
travers la moustiquaire l’angle opposé de la pièce. Les enfants, assis, font
leurs devoirs. Ma tante et mon oncle regardent la télé. Mon père apprend des
mots à ma sœur avec force éclats de voix coléreux. Ça me fait un drôle d’effet
chaque fois que ma sœur se fait gronder. Ma grand-mère, qui pile du bétel près
de mon matelas, se tourne et me regarde. « Comment ça, tu ne dors pas
encore ? » Puis elle se taille une chique et se la met dans la bouche.
« Ta mère ne va pas revenir aujourd’hui, pour sûr. » Cela dit, elle
mâche son bétel pendant un long moment. Quand elle voit que je ne dors toujours
pas, elle vient soulever la moustiquaire et m’observe. « Dors, demain je
t’emmènerai au marché. » Elle ramasse son fourbi épars un peu partout dans
le coin dortoir, qui est un fatras de bouts de papier journal, de vieux matelas
et oreillers, de toutes sortes d’instruments, et d’un grand portrait d’homme –
mon grand-père, m’a dit ma grand-mère. Je la regarde ruminer son bétel et
bientôt m’endors.
À l’aube le
lendemain, quand je m’éveille, je ne vois plus ma grand-mère sur son matelas.
Ne vois que les enfants qui enfilent leurs tenues d’écoliers à peu près
semblables. J’apprendrai plus tard que ma sœur fréquente l’école du monastère
qui se trouve sur la rive opposée du fleuve. La fille cadette de ma tante va à
l’école maternelle provinciale. Ils ne semblent pas s’intéresser à moi, sauf
que parfois ils viennent me secouer la tête brutalement et me flanquer des
claques. Si je fais mine de pleurer, ils me menacent, et quand je reste sans
broncher, ils éclatent de rires satisfaits.
À cette heure,
ma grand-mère fait don de nourriture aux bonzes, ma tante va vendre ses gâteaux
de riz au marché, et mon père, vêtu de son uniforme militaire, vient s’asseoir
en haut des marches, prêt à rejoindre son poste. Ses grosses chaussures cirées
luisent, mais avant de les mettre, chaque fois, il les brosse pour les faire
reluire. Assise à bonne distance, je l’observe. Je le vois desserrer sa
ceinture et ajuster les pans verts et épais de ses guêtres dans son pantalon
des deux côtés. Ensuite il se penche pour ajuster l’aplomb de son pantalon. Je
regarde la fourche de ses jambes. Le slip minuscule qui dépasse du bord de sa
chemise me fait penser à certains des hommes qui venaient dormir à la maison où
j’habitais avec ma mère. Ils portaient en tout et pour tout une fine serviette
de bain et ce que je voyais sous cette serviette ressemblait à ce que j’ai à
présent sous les yeux. Une fois prêt, mon père descend les marches et
s’éloigne. Un peu plus tard, un cyclopousse conduira ma grand-mère et moi au
marché. Là, elle dira à qui l’interroge sur moi : « Sa mère me l’a
confiée, elle prétend que c’est la fille de —. Moi, cette gosse me fait pitié.
Vrai ou faux, j’ai décidé de l’élever moi-même. »
J’entends ma
grand-mère parler ainsi chaque jour si bien que, bientôt, tous ses clients
habituels au marché sont au courant. Au bout d’un certain temps, plus personne
ne pose de questions à mon sujet. Combien de temps ma mère m’a abandonnée ici,
je ne m’en souviens plus. Il m’a fallu assez longtemps pour que je parvienne à
me faire accepter de tout le monde dans la maison. Il n’y a que mon père que je
me suis efforcée de mon mieux d’éviter. Je n’aime pas la façon dont son regard
me surveille. C’est comme si ses yeux étaient lourds d’invectives destinées à
ma mère. Il ne m’a jamais adressé un seul mot depuis le premier jour où il m’a
rencontrée. Je n’ose pas m’approcher de lui. Pas même croiser son chemin.
Quand je sais où il se trouve, je file jouer ailleurs. Ce n’est que quand il
part en mission dans une autre province que je me sens soulagée de n’avoir pas
à chercher à éviter quelqu’un de la maisonnée.
Ma mère a
écrit une lettre. Une fois que tout le monde à la maison l’a eu lue, ils se
mettent à traiter ma mère de tous les noms. Ma grand-mère m’en fait la lecture.
Elle demande si je vais enfin à l’école. Ma mère a entendu dire que je n’étudie
pas encore. Pourquoi mon père est-il aussi indifférent envers sa fille ? Est-ce
trop exiger de lui qu’il s’occupe de sa propre fille ? C’est alors seulement
que je me demande pourquoi je ne vais pas à l’école comme les autres. Des gens
de la maison me disent que je ne peux pas aller à l’école parce que mon nom ne
figure pas dans le livret de famille et que je n’ai pas d’acte de naissance.
Même à présent que je fais des études supérieures, je n’ai toujours pas d’acte
de naissance.
Puisque je
n’ai pas la possibilité d’aller à l’école, on me donne des leçons à la maison.
On m’achète un abécédaire pour que j’apprenne à lire et à écrire. On me force à
faire des bâtons avec les autres tous les soirs. À l’heure des repas aussi, on
m’autorise à m’asseoir avec les autres. Il semble que tous me considèrent
désormais un petit peu comme un des leurs, mais chaque fois que je fais une
bêtise, je m’entends reprocher, « Tu ne vaux pas le riz qu’on te donne.
Quand est-ce que ta mère va venir nous débarrasser de toi ? Ta mère ceci, ta mère
cela… » Mais jamais le moindre mot sur mon père.
Quelques mois après l’envoi de sa
lettre, ma mère est réapparue à la maison, cette fois en compagnie d'un monsieur.
Je n’ai pas couru me jeter dans ses bras comme j’avais imaginé que je le ferais
chaque fois que je pensais à elle. Ma grand-mère m’a dit que ce monsieur était
mon beau-père. Elle m’a dit de le saluer, que désormais c’est lui qui allait
m’élever. Elle m’a dit que je devais aller vivre avec ma mère dans le Nord-est,
que je ne resterais plus avec elle ici. Je me suis approchée du monsieur.
« Bonjour. »
Je prononce le
mot toute intimidée. Il échappe de ma bouche en même temps que ma menotte se
pose sur la main tendue vers moi. Le monsieur m’attire à lui. Me prend dans ses
bras. Me caresse la tête en parlant une langue bizarre. Sous l’effet de ma
frustration et du sentiment d’être agressée, mon cœur bat fort. Je le regarde
bien en face. Son visage est rugueux, énorme, son nez plat, sa bouche large
avec des poils tout autour. Il me sourit. Je pense à mon père qui ne m’a jamais
gratifiée du moindre sourire. Le visage de mon père est incomparablement plus
beau que celui-ci, mais le peu d’affection qu’il m’a manifestée n’incite pas à
la moindre comparaison avec celui qui est devant moi.
J’ai dû quitter
la maison de mon père dès l’aube pour voyager. Ils nous ont tous souhaité bonne
chance, comme ma grand-mère l’avait fait pour moi la veille au soir. Je me
souviens comme si c’était d’hier que, lorsque je suis descendue du véhicule,
mes pieds n’ont pas foulé le sol plus de quelques pas quand mon beau-père me
prend dans ses bras. Je m’accroche à son cou comme si on a l’habitude de faire
comme ça depuis toujours. Sur le chemin de la maison, quand quelqu’un demande
qui je suis, il répond, « Ma fille ». Ces seuls mots ont toujours
suffi à m’emplir d’une douce chaleur chaque fois que j’y pense.
Ma nouvelle
maison est une maison en bois cinq fois plus petite environ que la maison de
mon père. La cuisine est en bambou avec des parois en tôle ondulée. La salle d’eau,
un cabanon d’herbe à éléphant tressée. La chambre à coucher consiste en un
matelas unique derrière un rideau. Sur la plate-forme surélevée de la maison,
il y a une télé en noir et blanc. La partie avancée du porche est entièrement
occupée par des plantes médicinales. Notre maison est attenante à une maison
plus grande. Le soir, mon beau-père nous présente aux habitants de la grande
maison. Ils me font tous bon accueil. Une vieille dame me noue un fil de coton
blanc aux poignets, me souffle sur la tête et récite l’invocation à l’esprit
gardien pour qu’il vienne me protéger. Ma mère me dit que c’est la mère de mon
beau-père, et me demande d’appeler mon beau-père papa, mais je préfère
l’appeler beau-papa. Mes sentiments envers le mot « papa » sont trop
ambivalents pour que j’emploie ce mot pour le désigner. Beau-papa me dit de
saluer mon neveu. Il est plus âgé que moi et tout maculé de la boue qui coule
du panier de pêche et du filet qu’il porte sur l’épaule. Il est trempé de la
tête aux pieds. Il entre accompagné d’une chienne de race alsacienne. Ma mère
me dit qu’elle s’appelle Julie. Mon neveu n’a pas tous ses esprits. Beau-papa,
qui est stérile, a demandé à sa sœur aînée de lui confier son fils et l’a
adopté. Mon neveu a un ami, qui s’appelle Kaï et qui est élevé par les bonzes.
Tous les deux aiment aller avec moi au monastère juste en face de la maison.
Là, il y a un grand stoupa, avec une procession de cierges tous les jours
saints. Chaque jour saint, ils cueillent des fleurs dans les environs, les
lient en cône, y plantent de l’encens et un cierge et me donnent le tout. Mais
à chaque fois ils se servent d’ixoras, encore et toujours d’ixoras, et à chaque
visite au temple, on s’amuse bien. La procession de cierges ces nuits-là est
une fête pour les yeux. Les villageois, chacun brandissant son offrande de
fleurs, encens et cierge, font plusieurs fois le tour du stoupa, puis déposent
leurs bouquets, qui sont presque tous d’ixoras rouges, autour du stoupa. Je
dépose mon bouquet auprès des autres. Mon neveu me dit de faire un vœu, mais je
ne me souviens plus des vœux que j’ai pu faire.
Je fais
connaissance avec les nonnes, les bonzes, les novices, et des copains. Un peu
plus tard, j’apprends incidemment que beau-papa est un paysan possédé par le
jeu. Ma mère doit courir à ses trousses partout où il joue aux cartes, aux dés
et quoi encore, comme je l’ai vu faire à la maison, où il est arrivé qu’il joue
du matin au soir deux jours de suite. Quand il s’en va jouer chez d’autres
gens, ma mère me confie à sa belle-sœur. Chaque fois qu’il gagne au jeu, il
rentre avec un cadeau pour moi. Il me soulève et m’assoit sur le réservoir
d’essence de sa moto et nous voilà partis faire un tour pour voir ceci ou cela
tant qu’il est plein aux as. Quand il n’a plus d’argent, eh bien, il recommence
à en chercher, et je dois aller avec lui. Ainsi, il achète toutes les mangues
d’un verger, en charge son dix-roues et va les vendre ; ou alors du manioc. Une
fois, il m’a emmenée acheter du manioc chez un fermier. C’est dans cette
bicoque que j’ai pu le voir fumer du haschisch pour la première fois. Et par la
suite, chaque fois que je suis entrée dans un champ de manioc, j’y ai toujours
vu des rangées de chanvre indien en double culture, de même que dans certains
champs de canne à sucre ou même de citrouilles. J’ai souvent été forcée de
rester dans le dix-roues avec la chienne Julie à attendre beau-papa et ma mère
tandis qu’ils supervisaient les ouvriers dans les champs. Beau-papa s’est mis
sérieusement à gagner sa vie, et j’ai pu aller à l’école avec plusieurs années
de retard.
Les jours où
je n’ai pas classe, j’aime à le suivre à son travail. Si vraiment ce n’est pas
possible, je dois rester avec Julie, à regarder la télé toute la journée. Quand
ils sont libres, mon neveu et Kaï m’emmènent au monastère. Parfois, comme
beau-papa et ma mère ne rentrent pas, je dois transporter mes pénates jusqu’à
la grande maison pour dormir avec la grand-mère. Je dois partager la chambre
de la grand-mère avec mon neveu et Kaï. J’aime asticoter Kaï pour qu’il me
raconte une histoire. La plupart du temps, il me raconte des contes édifiants.
Encore aujourd’hui je me souviens fort bien de ce que je ressentais, et de
certains de ces contes. J’aimerais redevenir une enfant une fois encore, mais
quand je me dis que l’enfant heureuse que j’étais une fois grande est devenue
ce que je suis, j’ai envie de mourir.
À force, je
finis par me lasser des histoires de Kaï, si bien qu’il doit me trouver de quoi
lire. Je choisis de lire un livre sur les tisserins. Parfois je demande à mon
neveu de m’en faire la lecture. Le jour où l’histoire finit, j’ai dû rentrer
coucher à la maison comme auparavant. Je dors en étreignant mon oreiller ou
pelotonnée tout contre Julie, si bien que l’odeur de chienne de Julie
m’imprègne. Elle a beau sentir mauvais, je l’étreins quand même. Sa respiration
me tient drôlement chaud au cœur, comme quand je saute au cou de beau-papa
quand il rentre du travail exténué. Je n’ai jamais songé à m’offenser de
l’odeur de son corps, de sa sueur, de la terre qui colle à ses vêtements. Il
m’a bien interdit une fois de dormir avec Julie. Elle a des puces et des tas de
microbes, et il craint en plus qu’elle me salisse. Il me promet de me trouver
un chiot adorable. Quelques jours plus tard, j’ai un chiot adorable avec qui
dormir au lieu de Julie. Mais, quelques jours plus tard, il est mort. Du coup,
beau-papa s’inquiète à mon sujet, craignant que je n’aie attrapé la maladie du
chiot et il me traîne fissa à l’hôpital pour me faire faire des piqûres. Cette
nuit-là j’ai de la fièvre et ma mère et beau-papa sont dans tous leurs états.
Beau-papa est tellement aux petits soins pour moi que je n’ai pratiquement pas
à lever le petit doigt. Je me sens alors comme sa précieuse petite princesse.
Il s’occupe si bien de moi que je suis bientôt guérie. Alors ma mère et lui
sont repartis travailler comme d’habitude, et je me suis retrouvée au lit avec
Julie comme avant. Beau-papa promet de me trouver un autre animal pour me tenir
compagnie.
Un soir, à la
tombée de la nuit, beau-papa rentre à la maison une jarre sous le bras. Il
m’appelle. Me dit de venir voir. Dans la jarre, il y a un mulot de bambou
allongé replié sur lui-même, l’œil innocent. Je ne me tiens pas de joie, mais
au bout de trois jours, il a pris la fuite. Beau-papa me dit qu’il va m’en
trouver un autre, mais les jours passent et je n’ai toujours rien, et je ne
veux rien entendre et le harcèle pour qu’il tienne parole. Il doit m’emmener
avec lui pour me montrer qu’il travaille dans le champ de manioc et qu’il pose
des souricières pour moi en même temps. Il m’accompagne à la chasse aux mulots
plusieurs fois, louant les services d’un jardinier pour se libérer. Et puis, je
vois un mulot allongé mort et baignant dans son sang dans une souricière, et
l’envie de posséder un mulot me passe aussitôt. Je pense à la morale d’un conte
de Kaï : « Tuer des animaux est un péché qui nous vaudra peut-être d’être
tués dans notre vie prochaine. » Ces mots résonnent toujours dans mes
oreilles.
« Et
quand tu pèches des poissons, alors ? ai-je rétorqué.
– Moi je vis
au monastère, je prie avec le supérieur, je fais des actes de mérite tous les
jours, alors ça fait rien. »
Dans la
période où beau-papa travaille d’arrache-pied, son statut s’améliore
considérablement. Il achète toutes sortes de choses et il y en a plein la
maison, y compris une chaîne stéréo que j’aime écouter. Beau-papa me dit
souvent qu’il m’aime beaucoup. Il veut que je m’applique à l’école. Il fera
tout pour améliorer notre condition, afin que je vive à l’aise quand je serai
grande. La sympathie que j’ai alors pour beau-papa me fait oublier mon père
tout à fait. Ma mère s’occupe bien de moi, mais parfois, quand elle est de mauvaise
humeur, elle me gronde et me bat comme avant, et chaque fois que je me fais
battre, beau-papa s’empresse de me consoler et crie après ma mère, mais jamais
après moi, quelle que soit la gravité de mes fautes. La vie familiale avec
beau-papa m’a fait connaître le bonheur pendant presque un an. Le bonheur –
tous ces souvenirs, je ne les ai jamais oubliés.
Mais quand la
fièvre du jeu s’empare à nouveau de beau-papa, il s’y abandonne et n’y gagne
que pertes sur pertes. Au fur et à mesure qu’il perd, les objets dans la maison
sont vendus les uns après les autres. Quand il se retrouve pratiquement sans
le sou, ma mère est de plus en plus souvent d’humeur massacrante et finit par
se plaindre sans arrêt, si bien que, parfois, beau-papa ne peut plus supporter
ses récriminations et quitte la maison pour ne rentrer que le lendemain ou le
surlendemain. Il prend de l’argent et s’en va jouer. Quand il a tout dépensé,
il revient en redemander. Il commence à se disputer avec ma mère à propos de
riens et leurs querelles sont de plus en plus violentes. Mais, aussi monté
qu’il soit contre ma mère, il continue de se comporter avec moi de la même
façon qu’avant. Quand il lui arrive de gagner, il revient toujours avec un
cadeau pour moi.
Un jour, ils
se querellent au point d’en venir aux mains. Je ne peux pas supporter de voir
ça. Je fuis en larmes retrouver les garçons au monastère. Je revois toujours
aussi vivement beau-papa sur le point de donner un coup de pied à ma mère. De
lui flanquer un coup de poing. J’entends ma mère pleurer. Je pleure aussi et
l’étreins fort. Quand il voit que je pleure, beau-papa s’arrête. S’approche
pour me consoler, mais il se met à insulter ma mère en termes grossiers, sans
se rendre compte qu’en faisant violence à ma mère il est en train de détruire
la foi que j’ai en lui. Je ne me suis plus approchée de lui après ce jour-là.
Ma mère pleure souvent quand il disparaît de la maison. Quand il rentre, ils se
disputent à nouveau. Cette fois, je me force à le regarder lever la main sur
elle sans intervenir. Ils s’empoignent devant moi. Ma mère crie de douleur à
chaque coup de poing, à chaque coup de genou, et se remet à l’insulter de plus
belle. Lui l’insulte tout autant. Les voisins accourent voir. Je me contente de
regarder, les larmes aux yeux, ne sachant que faire. Quand Julie la chienne
vient près de moi, je l’attrape. Prends un manche à balai. L’abat sur son
échine de toutes mes forces. Julie pousse un hurlement. Je la prends par les
pattes pour qu’elle ne puisse pas s’enfuir et la roue de coups, encore et
encore. Ses hurlements font vibrer mes tympans. Plus elle hurle, plus je la bats.
Sa douleur doit être insupportable. Elle se débat pour essayer de m’échapper.
Je la regarde. Soudain l’attire à moi. La prends dans mes bras. Puis je pleure
à en perdre haleine. Les gémissements de Julie, les sanglots de ma mère, mes
propres pleurs retentissent dans ma poitrine. Je caresse les longs poils de
Julie pour la rassurer. Lève le manche à balai pour le jeter au loin, ce qui
suffit à la terrifier. Je me dépêche de jeter le manche, puis serre Julie dans
mes bras très fort. Me baisse pour renifler l’odeur forte de ses poils.
Enfouis mon visage baigné de larmes dans son pelage, prise d’une haine
indicible envers moi-même. Je commence à comprendre pourquoi ma mère me crie
après. Peut-être est-ce parce que je ne lui rends pas ses coups, tout comme Julie
m’a laissée la battre ?
Cette nuit-là,
j’ai dormi avec ma mère. Elle m’a dit que le lendemain elle me raccompagnerait
à la maison. Je me suis rappelée la vieille maison où j’habitais il y a
longtemps. C’est vrai, ça, on l’a quittée il y a bien longtemps, si longtemps
que je me suis demandée ce qui peut bien rester de l’état flou qu’elle a dans
mon souvenir. Nous y vivrons toutes les deux, ma mère se débrouillera pour
m’élever elle-même. Je vais devoir changer d’école et me faire de nouveaux
amis, mais nous resterons avec les membres de notre vraie famille dans notre
vieille maison. Quand elle a fini de parler, ma mère pousse un long soupir et
pose sa main sur moi jusqu’à ce que je m’endorme.
À l’aube, j’ai
dit au revoir à tout le monde dans la grande maison. La vieille dame m’a de
nouveau noué un fil de coton aux poignets et donné sa bénédiction. Quand la
voiture s’ébranle, je cherche mon neveu et Kaï du regard, mais je ne vois
personne. Beau-papa n’est pas encore rentré. Je ne lui ai pas dit adieu. Je
regarde des deux côtés de la route le long de laquelle la voiture s’éloigne
inexorablement de la maison, qui finit par disparaître et j’ai comme un coup au
cœur.
5
Mince alors ! Le monde que je
vois en ce moment est drôlement flou, vague, tout embué, comme s’il
était protégé par un rideau de larmes. Tout autour de moi semble se séparer et
flotter, même le visage de ma mère. On dirait un lavis saturé de taches
d’eau. Le lit a dû tourner sur lui-même pendant que je dormais pour qu’à mon
réveil tout tourne de la sorte.
J’ai la tête
lourde et engourdie, si bien que je dois refermer les yeux. Mes membres n’ont
plus de force. Mon cou est incapable de supporter le poids de ma tête. À part
ma respiration, seules mes paupières indiquent que je ne suis pas encore
morte.
La serviette
imbibée d’eau froide de ma mère me fait reprendre conscience mieux que
précédemment. Les mains hargneuses de ma mère promènent la serviette humide sur
mon visage et sur ma gorge. Pas un seul mot ne sort de la bouche de l’une ou de
l’autre. Je ne suis pas capable de lire dans le regard de ma mère ce qu’elle
ressent, parce que son image est toute trouble. Elle-même ne doit pas pouvoir
lire dans mes yeux non plus, parce qu’ils sont dépourvus d’éclat, plus blancs
que noirs, se révulsent, vacillent puis retombent en place et je dors gentiment
à nouveau.
Ma mère me
secoue fort tout en me soulevant pour enlever ma chemise. À l’instant même,
c’est comme si j’émerge d’un rêve. Je me débats pour éviter les mains de ma
mère qui agrippent le tissu protégeant fermement ce qui ne saurait être montré.
« Change-toi
donc. »
Ce sont les
premiers mots que ma mère m’adresse depuis une semaine. Elle me tourne le dos
et s’en va. Je boutonne ma chemise gauchement comme une gosse en maternelle qui
s’entraîne à s’habiller toute seule.
D’un pas vif
ma mère revient. Elle m’aide à descendre les marches et à gagner la voiture qui
va me conduire en enfer.
Quand la
voiture s’arrête, tout le monde descend. Je reste assise inerte comme si je
dormais, bras et jambes placés n’importe comment comme s’ils n’obéissaient plus
à mon cerveau. Le cliquetis d’un lit d’hôpital se rapproche à toute vitesse.
J’entrouvre les yeux et vois qu’il s’agit en fait d’un lit roulant qui dévale
un plan incliné. Quelqu’un ouvre la portière la plus proche de moi. Un soldat
jeune et musclé me prend dans ses bras et m’allonge sur le lit à roulettes,
puis le pousse le long du plan incliné qui entre sous la voûte d’une caverne.
Ma mère marche juste derrière, puis, courant presque, passe devant et fonce.
Le lit
poursuit son chemin, prend un virage et s’arrête devant une porte.
« Service des urgences. » Passée la porte de la salle, mon oreille
saisit vaguement une litanie de questions. Ma mère, debout dans un coin,
répond.
« Quel
est son nom, madame ? Qu’est-ce qu’elle a ? Elle en a avalé combien ? Il y a
combien d’heures de cela ? Par exemple ? Remplissez le formulaire, madame.
Pouvez-vous vous faire rembourser ?… »
Ma mère fait
au docteur un exposé de ce qui s’est passé et lui donne le nom de divers
stupéfiants. Le docteur écoute puis disparaît de la salle. Il entre et
s’approche. Sa main me tapote légèrement le bras. Une infirmière et une aide-soignante
apportent un appareil pour prendre ma tension. Le docteur fouille mes yeux avec
un pinceau lumineux. Prend mon pouls. Allongée, je me contente de regarder mes
doigts de pied.
« On lui
fait un lavage d’estomac, docteur ? » demande l’infirmière, qui est en
train d’appuyer sur la poire du tensiomètre.
Le docteur
retire son stéthoscope. « Ce ne sera pas nécessaire… Elle a repris
conscience. »
Puis une
drogue au nom bizarre est infusée dans mon système sanguin.
« Mettez-la
sous perf… Une poche devrait suffire… C’est cela. »
Puis le
docteur s’en va.
Un étroit
chariot chargé d’accessoires médicaux divers est poussé vers mon lit. Une bande
élastique est nouée autour d’un de mes poignets, si serrée qu’elle fait un
bourrelet dans ma chair. Un coton imbibé d’alcool est frotté contre le dos de
ma main. Sa fraîcheur insensibilise la zone. L’infirmière, de ses quatre doigts
tendus, frappe le dos de ma main de trois coups secs. Mes veines gonflent à vue
d’œil. Je détourne le regard quand l’aide-soignante prend un bock à infusions
plein d’un liquide couleur de pipi clair. Le soulève. L’accroche à une tringle
d’acier dressée d’un côté du lit. Le bout de la tringle est bifurqué pour
servir d’accroche et ressemble presque au trident du gardien des enfers comme
on en voit dans les bédés. Le sac de sérum a un œillet pour l’accrocher tête en
bas à la tringle. Sa fine tubulure en plastique est reliée à un mince tuyau de
caoutchouc pourvu d’un robinet régulateur. L’aide-soignante ajuste le robinet
et le liquide s’écoule.
Alors que je
suis toute à mon observation du trident, je ressens une douleur aiguë au dos de
ma main. L’infirmière a enfoncé une grosse aiguille dans une de mes veines. Le
sang sourd du trou de l’aiguille. Je secoue vivement ma main qui échappe à
l’emprise de l’infirmière. L’aiguille est toujours plantée dans le dos de ma
main. Le sang coule de l’aiguille et tombe sur le drap de lit, qui est d’un
blanc immaculé, y formant des gouttes étoilées. Sur le dos de ma main, le sang
continue de sourdre et de couler entre les jointures de mes doigts en traînées
rouges. L’infirmière et l’aide-soignante se précipitent pour immobiliser mon
bras, comme si elles avaient peur que mon sang ne contienne un virus ou ne macule
leurs impeccables tenues blanches.
« Tenez-vous
donc tranquille. »
L’infirmière
m’empoigne la main fermement puis relâche l’élastique qu’elle avait oublié
d’enlever. Saisit un autre bout de coton. Nettoie le sang sur ma main. Prend
l’aiguille qui a sauté sur le drap et la jette dans la poubelle la plus proche
d’un geste machinal.
« Ne
bougez pas. Je vais recommencer la piqûre. »
La jeune
infirmière pousse le chariot de l’autre côté du lit et entreprend de tendre
l’élastique à nouveau. Elle ajoute d’un ton bougon : « Serrez les dents.
C’est juste un mauvais moment à passer. » Elle recommence l’opération,
puis essuie le sang avec une froide compétence. « Ne secouez pas votre
main. Si l’aiguille saute encore, il va falloir vous piquer de nouveau, vous
savez. »
Je fixe le
bout de l’aiguille qui perfore la peau fine pour pénétrer dans la veine. Au
moment où elle trouve la veine, du sang rouge monte le long de l’embout du tube
et s’écoule. Avant que l’aiguille ait été retirée, du sang goutte sur le sol,
où il explose en éclaboussures vermeilles que je regarde avec regret.
La jupe à
mi-mollets remue au rythme des hanches de la jeune infirmière. Le bruit de
rires et d’éclats de voix d’elle et de ses collègues s’insinue dans le tumulte
de mes nerfs. Où est passée ma mère ? Ça fait bien une heure qu’elle n’est pas
revenue.
Je suis
allongée aux prises avec cette douleur irritante, mes yeux fixés sur le liquide
couleur de pipi clair, mon esprit à la dérive. Plic, plic, plic. Goutte après
goutte. Chaque goutte se forme comme pour ajouter à ma douleur. Je promène mon
regard autour de la salle et me sens rassurée. Je ne suis pas la seule à me
retrouver sous perfusion. Chacune a son sac de sérum, comme si c’était une
décoration que nous devons toutes porter. La seule différence, c’est que la
mienne n’est pas de la même couleur que les autres.
La douleur au
dos de ma main ne fait que s’accentuer au fur et à mesure que le liquide
s’écoule goutte à goutte. Que faire ? J’essaie de remuer doucement mes doigts
l’un après l’autre. C’est comme s’il y avait quelque chose qui les empêche de
se presser les uns contre les autres.
Plus je les
remue, plus j’ai mal. Que faire ? Où donc est passée ma mère ? Et le docteur
qui ne veut pas venir par ici…
Je décide de
me servir de ma main libre pour enlever les bouts de sparadrap transparent qui
maintiennent la perfusion en place. Je tire doucement de peur que ça me fasse
encore plus mal, et en dépit de cela, je ne peux pas éviter d’avoir mal, à
cause de ces fichus poils encollés que j’arrache en même temps. Mais la
volonté triomphe de la douleur. Le premier bout de sparadrap se détache. Le
second. Le troisième. Je tire aussitôt sur le petit tube en plastique enfoncé
dans ma veine et qui me fait tellement souffrir pour l’extirper enfin de mon
corps.
Mon sang coule
par le tube. Je presse ma main qui saigne contre la housse du matelas.
Une fois que
je me retrouve avec toute ma liberté, je ne désire rien d’autre que de
replonger dans le sommeil après avoir été tenue éveillée si longtemps. Puis
tout autour de moi retourne au vide une fois de plus.
6
Ma maison natale… L’allée
centrale est bordée de rangées d’arbustes aux fleurs orange depuis le portail
de la clôture en bord de route jusqu’au perron de la clôture intérieure, qui
est faite de fines barres de bois carrées de deux mètres de haut. La maison est
peinte en bleu ciel. C’est une petite bâtisse juchée sur douze pilotis. Le
porche avance à l’aplomb d’une balustrade blanche qui descend jusqu’au pied de
l’escalier de l’étage. Le bac pour se laver les pieds n’a pas une goutte d’eau.
L’intérieur est poussiéreux, avec des toiles d’araignée dans tous les coins.
Les meubles et les matelas laissés là jadis sont toujours dans le même état. Il
y a de longues rangées d’œufs de geckos dans les recoins et derrière les
meubles. Les tiroirs des meubles sont pleins d’œufs de margouillats, de crottes
de cancrelats, de revues porno, etc. Derrière la maison il y a une terrasse de
planches ajourées. La cuisine où ma mère a accouché de moi n’a pas beaucoup
changé. Sur la vieille balançoire, une boîte pleine de vieux vêtements est
empilée sur des sacs de voyage. Des lambeaux de photos de stars pendent des
vitres des fenêtres. La grande jarre est sèche. Tout au fond, l’écuelle
d’aluminium noircie est presque entièrement recouverte de feuilles mortes.
L’eau dans l’étang derrière la maison a beaucoup baissé. Les deux kapokiers
sont couverts de fleurs en bouton. Les quelques fleurs déjà épanouies sont d’un
blanc sale. L’autre étang, qui appartient à la vieille dame de la maison
d’à-côté, est totalement asséché, si bien qu’on voit son fond concave de terre
craquelée avec des excavations qui se chevauchent. Les deux étangs se
remplissent à ras bord au moment des crues ou quand il pleut à verse.
Ma mère et moi
passons plusieurs jours à transformer cette maison si sale en une demeure où
deux personnes peuvent vivre.
Ma nouvelle
école est à moins de cent mètres de la maison. Presque tous les instituteurs
ici connaissent ma mère. Tous me font bon accueil. À l’époque, l’école ne
compte pas plus de quinze enseignants. Ma mère se met à travailler dur en se
louant dans les rizières avec ma tante et mon oncle. Exposé au soleil, son
visage se basane et se ride de plus en plus.
Nous ne sommes
pas installées depuis bien longtemps que beau-papa vient relancer ma mère
jusqu’à la maison. Il jure qu’il ne se comportera plus comme avant. Ma mère
accepte de se remettre en ménage avec lui et je dois en prendre mon parti, bien
que, côté cœur, tout ne soit plus comme avant. Il y a comme un fossé entre
nous. En plus, quand beau-papa nous dit qu’il vient de vendre sa maison, nous
sommes sidérées. Il dit qu’il va s’installer ici avec ma mère pour de bon et se
trouver un vrai travail une bonne fois.
Nous élevons
des cochons, achetés alors qu’ils sont encore d’adorables porcelets. La
première fois que je les vois, ils me font penser aux deux porcelets que le
beau-père éboueur a récupérés sur un tas d’ordures et dépecés et qui ont
couvert de sang le billot. Mon beau-père a mis de côté une part de l’argent de
la vente de sa maison pour que ma mère puisse repartir travailler à l’étranger,
comme elle le réclame, n’en pouvant plus de s’échiner dans la rizière. Avec
l’argent qui reste, il achète des centaines de canards et d’oies pour les
élever près de l’étang derrière la maison. Après des mois de démarches, ma mère
peut enfin partir à l’étranger comme elle le souhaite.
Ma mère
partie, j’ai dû vivre seule avec beau-papa. Deux mois seulement après son
départ, beau-papa s’est remis au jeu et a recommencé à perdre, mais il est
toujours aussi attentionné à mon égard. Il engage une fille pour venir dormir
avec moi quand il sait qu’il sera absent pour plusieurs jours, alors même que
j’ai toujours Julie. En l’absence de ma mère, les objets dans la maison sont
vendus. L’appareil stéréo que j’écoutais souvent disparaît. Je dois aller
regarder la télé chez les voisins tous les soirs. Quand je trouve des gâteaux
et des sachets de soupe au vermicelle dans le garde-manger, cela veut dire que
je dois passer la journée seule. Plusieurs cochons sont vendus à un monsieur en
ville. Les quelques-uns qui restent sont confiés au frère cadet de ma mère.
Un jour, en
rentrant de l’école, j’entends les canards qui s’égosillent. Ils ont faim et
personne ne s’est occupé d’eux parce que mon oncle est parti à la rizière dès
l’aube, et c’est à moi qu’il revient de leur préparer leur pâtée de son. Je
regarde atterrée leurs becs qui claquent sans répit. À partir de ce moment-là,
je ne les laisserai plus jamais avoir faim, si bien que c’est moi qui me charge
désormais de leur donner la pâtée. Quand je rentre de l’école, les canards
sortent dare-dare de l’étang et accourent vers moi, sans craindre un seul
instant que je leur marche dessus. Une fois rassasiés, ils redescendent jouer
dans l’étang derrière la maison. Les jours où mon oncle rentre tôt de la
rizière, il leur donne à manger à ma place. La maison de mon oncle est juste de
l’autre côté de la clôture, qu’enjambe un petit pont. Mon oncle aime ramener à
la maison toutes sortes de gibier bizarre pour ses repas, tels que sauterelles,
chauve-souris, maquis, serpents, caméléons ou grenouilles. Je ne vais pas
souvent manger chez lui. Les jours où beau-papa ne rentre pas et où il n’y a
rien à manger à la maison, je me serre la ceinture.
Un jour que je
rentre de l’école, j’entends un concert de grenouilles provenant de la maison
de mon oncle, mais il n’y a personne chez lui. Je vais voir de quoi il
retourne. Les coassements proviennent d’un bidon. Dès que je soulève le
couvercle, je vois les yeux clairs des grenouilles qui me regardent. Elles ont
cessé de coasser dès qu’elle m’ont entendu soulever le couvercle. Je regarde
autour de moi et ne vois personne, aussi je soulève le lourd bidon, traverse le
pont et vais à l’arrière de ma maison, dans l’intention de relâcher ces pauvres
bestioles, qui me font pitié. Si elles ne meurent pas en détention, ma tante
les estourbira d’un coup du dos du couteau sur la tête ou sinon, elle les
jettera vivantes dans la marmite après les avoir dépiautées exactement comme on
s’enlève une chemise. Je farfouille de la main dans le bidon et attrape la
première grenouille que je vais rendre à la liberté. Elle gigote dans ma main.
Ma main se couvre de bave qui sent la marée. Puis la première grenouille est
par moi jetée par la fenêtre. Dans l’étang elle tombe, percutant l’eau avec un
plouc retentissant. Aussitôt, une dizaine de canards fondent sur elle et se la
disputent. Quand toute la bande de canards voit qu’un seul d’entre eux tient la
grenouille dans son bec, ils se lancent à sa poursuite, le culbutent, se disputent
la grenouille et se paient du bon temps. Je me contente de regarder. Je ne peux
rien faire pour l’aider. Écartelée, elle doit déjà être morte. J’en jette une
deuxième. Elle tombe près de l’étang à un endroit où aucun canard ne la voit.
J’en jette une troisième. Une quatrième. Une cinquième. Elles restent où elles
tombent. Ne cherchent pas à sauter et à se sauver. Et quand les canards qui se
disputent la première grenouille passent par là et les voient, ils les
attrapent toutes et se séparent en plusieurs groupes, chacun après sa proie. Je
jette d’autres grenouilles et les canards s’en emparent aussitôt, si bien que
j’abandonne l’idée de relâcher les autres. Toutes celles que j’ai jetées sont
mortes. Je prends le bidon et le rapporte où je l’ai trouvé. Dans ma tête, je
pense à toutes sortes de choses. Si mon oncle apprend que j’ai relâché des
grenouilles, est-ce qu’il va me punir ? Est-ce ma faute si les canards les ont
attrapées pour les manger ? Est-ce la faute des canards ? De mon oncle et de
moi, lequel des deux est le plus coupable ?… J’apprendrai par la suite que,
quand on attrape des grenouilles, on leur casse les pattes pour qu’elles ne
puissent pas sauter et s’enfuir. Celles que j’ai jetées sont restées où elles
étaient sans tenter de fuir tout simplement parce qu’elle ne le pouvaient pas.
Après cela,
Julie s’est mise à faire des siennes. Poussée sans doute par la faim, elle a
égorgé un canard. En rentrant de l’école je la vois en train de déchiqueter un
canard sur la plate-forme de la maison, du sang partout sur le plancher. Je me
précipite sur elle et lui donne un coup sur la tête pour lui faire lâcher
prise. Elle ne veut rien savoir. Je la frappe à coups de poing et de pied, elle
détourne la tête et continue de mâchonner. Lui desserrer les mâchoires et lui
arracher le canard de la gueule n’est pas une mince affaire. Il y a des plumes
de canard partout. Le canard est tout mou et poisseux de la salive de la
chienne et de son propre sang. Il n’a plus du tout la forme d’un canard. En
plus il pue. Il pue le sang et la fiente. Julie regarde le canard dans mes
mains. Elle se pourlèche les babines, quémandant presque. Moi, je suis au bord
de la nausée, mais je n’ose pas taper sur Julie, car si elle n’avait pas faim
elle ne se serait jamais comportée de la sorte.
Plusieurs
jours plus tard, les villageois des environs viennent se plaindre que Julie
vole les œufs que leurs poules couvent. Beau-papa ne dit rien, sinon que c’est
normal, vu que Julie est enceinte. Je me réjouis qu’elle soit enceinte et
m’arrange pour lui trouver à manger, quitte à me priver. Le jour où Julie a
accouché, je n’ai pas voulu aller à l’école. Je l’observe dès l’instant où elle
se cherche une tanière. Elle y reste couchée tranquillement pendant des heures.
Je caresse son ventre rebondi et attends… Bientôt le premier chiot apparaît de
sous sa queue. J’écarquille les yeux. Je n’arrive pas à croire qu’une aussi
petite fente puisse expulser un chiot de plusieurs fois sa taille. Et ce n’est
pas tout. Un liquide glaireux et nauséabond continue de s’écouler. J’attrape
le chiot et l’essuie avec un chiffon, parce que je ne veux pas que Julie lèche
ce liquide visqueux et sale qui sort d’elle. Je porte ma main poisseuse à mon
nez. C’est d’une puanteur insupportable. Le chiot de Julie est mort avant même d’avoir
ouvert les yeux. Beau-papa m’explique qu’elle a fait ce qu’on appelle une
fausse couche.
Ensuite, je
demande à une voisine de me donner un chaton pour l’élever. Beau-papa me dit
que le petit chat pourrait me donner de l’asthme et il ne veut pas que je dorme
avec. Cette nuit-là, j’ai dû prendre des chiffons pour en faire une couche tout
contre le sac de son afin que le chaton soit au chaud, mais quand je me suis
éveillée au matin, le sac de son s’était renversé et avait complètement aplati
le chaton. J’ai pensé à part moi que j’avais encore commis une faute. Et quand
je me suis rappelée le dicton selon lequel « Tuer un chat c’est comme tuer
sept novices », j’ai été d’autant plus mortifiée.
À l’époque,
j’aime observer les poules en cachette, car je me demande comment elles font
pour que des poussins sortent des œufs qu’elles couvent. Quand je sais qu’une
poule est en train de couver ou que ses œufs sont en train d’éclore, je glisse
ma main au creux du nid. Certaines poules me piquent du bec en gloussant de
colère, d’autres se contentent de menacer. Sous leur jabot c’est tiède mais
sale. Des poux grimpent le long de mon bras que je frotte pour m’en
débarrasser. Je choisis d’abord un œuf qui a de petites craquelures et,
précautionneusement, du bout de l’ongle, je détache des morceaux de coquille.
Au début, je vois le bout d’un bec. Le saisis et tire. La coquille se brise.
Son intérieur est tapissé de minuscules vaisseaux sanguins. Le derrière du
poussin est tout mouillé. Je le fais sortir entièrement et le remets dans
le nid comme avant, et me cache pour voir ce que sa mère va faire quand elle le
verra. J’ai peine à en croire mes yeux : la poule tue son enfant en quelques
coups de bec et, en plus, elle le mange ! Je m’entête à en ouvrir d’autres pour
voir. Certaines poules mangent aussi leur enfant, d’autres ne font rien. Mais
ce qui ne change pas, c’est qu’aucun des poussins que j’ai aidé à naître ne
survit. Beau-papa me dit de cesser de jouer avec les œufs de poule, car les
poussins sont de santé fragile. Je cesse donc et me tourne vers les œufs de
dinde, vu qu’ils sont plus gros et donc sans doute moins fragiles. Ah ouiche !
Je n’ai même pas le temps d’attraper l’œuf : je reçois un tel coup de bec sur
le bras que j’en porte encore la marque.
7
Dans mon rêve, j’entends des gens
qui parlent près de moi.
« Elle ne
veut pas se laisser soigner. J’ai dû lui refaire l’intraveineuse. »
Ce n’est pas
un rêve, mais bien la réalité. J’ai refait surface. La voix de l’infirmière est
toujours là.
« Elle
s’est enlevé le drip pendant qu’on avait le dos tourné. »
J’ouvre les
yeux et regarde autour de moi. Je vois maman debout près de mon lit, les traits
tirés par l’inquiétude.
Ce jour-là,
nous avons dû revenir chez nous dans l’heure qui a suivi, sans doute parce que
l’hôpital ne pouvait accepter quelqu’un comme moi qui refuse tout traitement.
Le soleil disparaissait derrière la crête de la montagne. J’ai regardé le grand
bâtiment de l’hôpital qui se pressait contre le flanc de la montagne. Il a
rapetissé au fur et à mesure que notre voiture s’éloignait.
Je me suis
retrouvée couchée à la maison et on m’a remise sous perf. C’était la troisième
aiguille de la journée, et cette nuit-là j’ai dû la supporter toute la nuit.
Maman a engagé une garde-malade pour s’occuper de moi pendant deux jours, mais
mes symptômes de léthargie profonde n’ont pas diminué.
Finalement,
tôt le troisième jour, on m’a reconduite à l’hôpital.
8
Maman est revenue les bras
chargés d’objets qu’elle avait achetés à l’étranger. Bien que dix ans se
soient écoulés depuis lors, j’ai toujours dans un tiroir le chien blanc en
peluche fonctionnant sur pile qu’elle m’a tendu à sa descente de voiture sous
la pluie ce jour-là. Et j’ai toujours dans le cœur l’impression que j’ai
ressentie alors.
Ma maison est
devenue riche du jour au lendemain et s’est emplie d’appareils ultramodernes.
Maman a fait venir de la terre par camions pour combler l’étang derrière la
maison. Tous les canards se sont réfugiés sur l’étang de la vieille dame de la
maison d’à côté. Les arbustes devant la maison ont péri étouffés sous la
latérite. La vieille maison a été surélevée, de même que son terre-plein, si
bien qu’elle domine les maisons alentour. Maman a acheté une grande structure
de maison en préfabriqué et l’a installée là où se trouvait auparavant une
profusion de plantes médicinales. C’était un squelette de bois coiffé d’un toit
en planches, vendu tel quel. À présent, je comprends que ce que voulait maman
ne se bornait pas à cela mais qu’elle avait aussi des vues sur mon avenir. Même
si, désormais, la maison neuve est devenue vieille, elle est toujours dans le
même état, un schéma de maison en bois avec un toit qui ne peut servir à rien
du tout, sinon qu’à l’occasion je m’y rends seule, m’assois et fume un joint en
pensant à maman autrefois et à tout ce qui s’est passé ici.
La situation
financière de maman s’est améliorée. Beau-papa a continué de jouer comme
toujours. Maman s’est tournée vers une autre activité que la rizière, qui lui
abîmait la peau.
Le premier
cochon, il faut trois solides gaillards pour lui lier les pattes et le sortir
de la porcherie. Ils le ligotent avec une grosse corde et l’attachent court au
premier pilotis soutenant le porche de la vieille maison bleu ciel. Sur
l’esplanade couleur de brique aplanie au rouleau compresseur, le cochon est
couché attendant la mort. Il se débat en vains soubresauts. Tu sais que tu vas
être tué ? je n’arrête pas de lui demander en pensée, et en un éclair je vois
les deux porcelets que le beau-père éboueur a dépecés et dont le sang a inondé
le billot. Je détourne la tête et file à la maison, m’allonge sur le lit et me
berce de droite et de gauche. Les grognements du cochon luttant pour se mettre
debout me parviennent étouffés et m’obligent à sortir pour aller le voir de
nouveau. Je vois une grande bassine vide en émail blanc tout près. Un homme qui
tient un coutelas est debout tout près. Maman souffle sur le four à charbon
pour faire bouillir de l’eau. Au bout d’un moment, l’eau bout à grosses bulles.
Maman fait rouler des braises au sol et allume un feu de bois sur le
terre-plein. Trois hommes, dont beau-papa, s’affairent autour de la citerne.
Ils décrochent une grande jarre et viennent la mettre près du feu de bois, puis
pompent de l’eau jusqu’à ce qu’elle soit pleine. Un autre homme tapisse le sol
alentour de feuilles de bananier sur une large surface. Beau-papa dispose sur
un long plateau en bambou de quoi consommer un alcool de sa composition. Maman
apporte un assortiment d’instruments de cuisine qu’elle dépose à côté, si bien
que le plateau a à présent tout ce qu’il faut pour préparer le boire et le
manger.
Au crépuscule,
je sors voir ce qu’ils vont faire ensuite. Je passe la tête à travers les
barreaux de la balustrade. Près du pilotis où le cochon est attaché, un homme
armé d’un coutelas à longue lame s’approche du cochon puis s’assied. Pose sa
main libre sur le cou de la bête. Tâte en quête de quelque chose. Au bout d’un
moment, il passe la lame crissante du coutelas deux ou trois fois sur une
pierre. Je regarde cœur battant. Le dernier crissement de la lame sur la pierre
cesse. L’homme lève le coutelas et le plante au creux du cou du cochon jusqu’à
la garde. Le couinement suraigu de la bête m’entaille le cœur. Je me contente
de regarder, les yeux écarquillés. Le cochon s’arrête de crier pour se débattre
en soubresauts. L’homme attrape une bassine de taille moyenne et recueille le
sang qui s’écoule du cou d’un blanc blafard, alors même que le cochon continue
de lutter. Et voilà que les cordes qui le lient sautent. Ses pattes ruent.
Percutent la bassine. La renversent. Le sang s’étale en flaque sur le sol. Le
cochon se débat de plus belle. Les hommes s’abattent sur lui, saisissent ses
pattes, les ligotent de nouveau et le lardent de coups de coutelas au même
endroit du cou. La bête jette un dernier hurlement. Son corps tressaille, et
pour finir ne bouge plus. L’homme reprend la bassine. Recueille le sang qui
gicle du cou comme d’un sac en plastique qui fuit. Beau-papa coupe un brin de
lichen et le jette dans la bassine. Il malaxe le sang dans son poing. Le
liquide ruisselle entre ses doigts en faisant des bulles. Maman prend un petit
sac en plastique. L’emplit de sang. Le ferme avec un élastique.
On enlève les
cordes au cochon, qui gît absolument immobile. Il ne faut pas longtemps au rasoir
affilé et crissant pour faire le tour du corps et le laisser sans une soie. On
jette les soies dans le brasier et elles dégagent une odeur âcre de cheveux en
feu. On tourne le cochon ventre à l’air, puis le fil du coutelas l’ouvre du
haut du cou presque jusqu’à l’entrecuisse. Un tube de néon de cent watts dégage
une lumière crue qui permet de voir clairement les grosses mains de l’homme qui
soulèvent le foie et les entrailles puis les détachent au coutelas. Il dispose
les divers morceaux en piles séparées, puis détoure la tête du corps. L’expose
au feu jusqu’à ce qu’elle roussisse. Ensuite, il brise le crâne à la hachette.
Écarte les esquilles. Dégage la cervelle. La met de côté sur un plateau.
Les viscères
du cochon sont séparés les uns des autres. Un homme se détache du groupe pour
aller vider les boyaux de leur merde. Certains se partagent les morceaux de
porc empilés sur les feuilles de bananier sans les peser. Puis l’alcool
commence à couler dans ma maison. C’est la première nuit de fête, en échange de
la vie d’un cochon et d’une entaille dans mon cœur. Je m’assois discrètement
avec maman dans un coin en retrait du cercle des buveurs. Je les écoute parler
du poids, du prix, du profit et de la saveur des tranches de foie cru qu’ils
trempent dans la bile et se mettent sous la dent. J’avale ma salive tout en
pensant au goût de ça et j’ai envie de dégueuler, écœurée par chaque bouchée
qu’ils enfournent d’un plat improvisé de sang frais aux piments. Aujourd’hui,
je suis la seule personne à manger cuit, et néanmoins j’ai de la peine à
avaler. Avec les chansons folks en stéréo à fond la caisse, on se croirait dans
une fête de temple pour gagner des mérites, alors qu’on vient de commettre une
mauvaise action.
Couchée,
j’écoute les éclats de voix des gens soûls. Le vacarme assourdissant des
chansons folks m’empêche de dormir. Je me tourne et me retourne. Mes pupilles
ne voient que du rouge. Ne voient que le cochon en convulsion. Il couine
suraigu. Je m’éveille en sursaut dans le noir. Ce n’est que maman qui ferme la
fenêtre à la tête du lit.
Au matin, les
villageois apportent des boisseaux de riz en échange du monceau de viande de
porc et du sachet de plastique plein de sang que chacun d’eux a emporté chez
lui la nuit dernière. Cela nous vaut plusieurs sacs de riz, que maman va
vendre. Elle met une partie de l’argent de côté, et une moindre part va à
beau-papa, qui la joue au jeu. Les cochons à la maison sont égorgés l’un après
l’autre jusqu’au dernier. Dès lors, maman et beau-papa en achètent d’autres aux
villageois pour les égorger aussi. J’aime observer les yeux des cochons,
pensant à part moi que si c’étaient des êtres humains, ils pleureraient et
supplieraient qu’on leur laisse la vie sauve. Quand ils sont en vie, leurs yeux
roulent comme des billes dans une bouteille, mais quand leur tête se détache de
leur corps, ils deviennent comme des balles de ping-pong qu’on aurait marquées
d’un point noir. Ni plus ni moins.
Le pilotis qui
soutient le porche est couvert de traces de sang qui, à force d’éclaboussures,
forment une croûte épaisse qui s’effrite par plaques. L’esplanade à cet
endroit est devenue un terrain d’exécution pour animaux. J’assiste à la mort de
chacun sans exception. Est-ce à dire que j’aime les mises à mort ? Pas du tout.
En fait, je les ai en horreur. Chaque fois que j’assiste à l’une d’elles, je
suis excitée, d’une excitation faite de consternation et de pitié.
Aujourd’hui,
maman amène un gros buffle à la panse rebondie qu’elle attache au même pilotis.
Elle ne lui lie pas les pattes comme les cochons condamnés, mais lui lie le cou
au pilotis si étroitement qu’il ne peut pratiquement pas bouger la tête. Ses
cornes frappent le pilotis avec un bruit sourd tandis qu’il attend son
bourreau. Je me hausse sur la pointe des pieds, le menton sur la rampe de la
balustrade, attendant sans impatience. Quoi d’étonnant à cela ? J’assiste à ce
genre de scène si souvent. Sauf qu’aujourd’hui c’est spécial, il ne s’agit pas
d’un cochon… Beau-papa, une masse sur l’épaule, déboule, venant de l’extérieur,
et pose la masse contre le pilotis. Ses amis, anciens et nouveaux, sont déjà
prêts à écluser comme d’habitude. À la tombée de la nuit, la mise à mort
commence avant même que je m’en rende compte. Un homme corpulent soulève la
masse à bout de bras et l’abat sur la tempe du buffle, qui tressaute si fort
que tout le porche tremble. L’instant d’après, la masse s’abat à nouveau, et à
nouveau le buffle tressaute. La masse s’abat, s’abat, jusqu’à ce que le buffle
ne réagisse plus. Pendu au pilotis, il reste debout. Seul son arrière-train
s’affaisse. Un autre homme prend un coutelas à lame longue et épaisse et
l’enfonce dans la jugulaire. Dès que la lame se retire, un flot de sang vient
avec. Le sang couvre de rouge luisant le fil de la lame. Le sang s’écoule dans
la bassine qui l’attend. Cette fois, on en recueille plusieurs fois plus que
d’un cochon. En outre, il est plus foncé… Les hommes s’entraident pour dénuder
le buffle d’un large pan de peau qu’ils plient. Je descends de la maison et
vais m’asseoir tout près pour mieux voir. J’enfonce un doigt dans la peau du
buffle. Ce n’est que de la peau de buffle, ce n’est plus lui. Ils coupent la
tête du buffle à la hache, puis découpent le corps en morceaux qu’ils
empilent. Je regarde les viscères. Ils ont tous l’air tellement grand.
L’estomac est plein d’herbe broyée ; l’intestin grêle, de chyle. Ils se mettent
à plusieurs pour vider les boyaux de leur merde qu’ils recueillent dans un
bidon et vont jeter sur la pile de déjections des cochons. Le chyle fin, ils le
mettent de côté pour maman, qui en emplit un petit sac en plastique comme elle
fait pour le sang et pour la bile. Je regarde les quartiers de viande d’un
rouge vif. Un buffle donne tellement plus de viande qu’un cochon. Quelqu’un
réclame les cornes du buffle pour en décorer son grenier. Les paires de cornes
les mieux formées, maman se les réserve. Il y en a tellement qu’elles forment
une pile énorme sur la terrasse à l’arrière de la maison.
Ma maison est
comme un abattoir. Je regarde la gueule de chaque animal. Je me souviens d’une
vache à la panse distendue, prête à vêler. Sa gueule était inexpressive. Maman
me dit que cette vache est malingre et risque de mourir en accouchant. Personne
ne veut de la viande d’une vache morte de maladie. Son propriétaire l’a vendue
à bas prix. Elle est tuée le soir même. Peu de temps avant qu’on ne lui
fracasse le crâne à la masse, je suis encore en train de caresser sa panse
rebondie. Je voudrais toucher le petit veau recroquevillé à l’intérieur. Quand
on tue la mère, son enfant doit mourir aussi. Je demande pourquoi on n’attend
pas qu’elle accouche avant de la tuer. La réponse : « Maigre comme elle
est, comment veux-tu que son petit survive ? » C’est pas vrai. On me
raconte des bobards. Je sais bien qu’elle n’est pas bien portante ; alors,
qu’est-ce qu’on va en tirer comme viande, je vous demande un peu ? Puis la question
que je me pose trouve la bonne réponse, bientôt confirmée… Le cercle des
buveurs installé d’ordinaire sous la maison neuve se transporte sur le porche
de ma maison, près de ma chambre. Quand on a fini d’estourbir la vache, je ne
veux plus regarder cette scène insoutenable, car je crains de ne pouvoir la
supporter. Aussi, je m’enfuis. Monte m’allonger. Yeux grands ouverts, j’écoute
les conversations qui viennent d’en bas. Ils discutent entre eux de que faire
vu que le temps est à la pluie. Plusieurs d’entre eux mettent ce qu’ils peuvent
à l’abri dans la maison. J’ouvre la fenêtre à la tête du lit et regarde. Je
vois une assez grosse boîte en fer blanc à moitié pleine d’eau sur le fourneau.
Maman est en train de verser du sel dans l’eau qui bout et d’y ajouter les
autres ingrédients d’un tom yam*. Au
bout d’un moment, les buveurs montent et s’asseyent en cercle, accompagnant
leur boisson des amuse-gueule habituels : sang frais aux piments, foie cru,
viande grillée et nâm tok**. Je les entends dire que la viande de la vache n’est pas
fameuse ni abondante, mais que le veau sera délicieux, d’autant qu’il est
fraîchement tué. Le veau tout blanc, gros comme un nouveau-né, repose dans la
bassine, yeux fermés, ses longues pattes quillées en tous sens. Bientôt, un des
buveurs le prend par le cou, le soulève puis le fait glisser dans le bidon
alors que l’eau bout furieusement, brassant les épices. La panse du veau est
intacte ; on ne lui a pas enlevé les entrailles. Au contact de l’eau
bouillante, les longues pattes se raidissent et se coincent contre la boîte et
empêchent le reste du corps d’entrer entièrement dans l’eau. Le cou dépasse du
bord de la boîte, s’y repose, et la tête se tourne vers moi. Je me contente de
la regarder, prise de pitié. Ouvre les yeux ! Mais ouvre donc les yeux ! Je
l’appelle dans mon cœur, mais les éclats de rire des buveurs recouvrent
entièrement mes sentiments, comme s’ils étaient en train de se moquer de mes
idées stupides, moi qui ne sais pas à quoi ressemble le goût du veau au-delà de
l’odeur fétide qu’aucune épice ne saurait déguiser. À quoi son goût ressemble,
je me le demande. Comment font-ils pour manger ça ? L’odeur est vraiment
répugnante. L’eau du tom yam qui bouillonne est riche de sang et de
chair tendre. Son crâne est vraiment tout petit. Il n’a pas encore de cornes.
De fait, il ressemble à un chien. Cette nuit, ils vont sans doute tout manger,
sans laisser ne seraient-ce que les os tendres pour les chiens. Ça suffit. Je
ne veux pas en voir davantage – vraiment, tu ne veux pas ? Comment ne pas
regarder plus longtemps ? Avant peu, ils vont manger les viscères : tu ne vas
pas rater ça ? Peut-être qu’il va ouvrir les yeux. Ouvre donc les yeux ! Ouvre
les yeux et regarde moi. Je veux que tu ouvres les yeux. Je laisse retomber ma
tête sur l’oreiller, puis ferme les yeux pour mieux voir. J’entends ma propre
voix me dire d’ouvrir les yeux. D’où vient donc cette voix ? Un chuchotement à
l’oreille qui retentit dans mon cœur. J’ouvre les yeux au point de ne quasiment
pas pouvoir dormir. Cette nuit, c’est pareil. Le veau est dans mon cœur. Il
m’avertit que je dois m’appeler ou alors il est en train de m’appeler pour que
je me réveille. Je suis allongée les yeux grands ouverts dans l’obscurité. Ne
vois rien que du noir. Si quelqu’un était capable de voir dans l’obscurité en
ce moment, il verrait mes yeux écarquillés par la peur, comme ceux du buffle
souffrant sous les coups de masse, la gorge lardée de coups de coutelas
aiguisés. Il hurle. Se débat en soubresauts. Rue. Cesse de respirer et plonge
dans un doux sommeil quand il échappe enfin à la torture de la douleur.
Quand maman
m’a dit qu’elle allait cesser de tuer des animaux, qu’est-ce que j’ai pensé ?
Je ne saurais dire ce que j’ai ressenti, à part un extrême soulagement. Au
moins, je n’aurais plus à voir ça. Il fallait bien que ça prenne fin une bonne
fois. Mais voilà que le même jour maman me demande de l’aider à tenir un gros
dindon par les pattes pendant qu’elle le tue. Par le passé, ce dindon a souvent
gonflé son plumage pour me menacer. Quand je m’amusais à le taquiner, il gonflait
ses plumes et se mettait à glouglouter, en déployant les plumes de sa queue
comme le font les paons, mais sa queue n’était pas du tout belle comme celle
d’un paon. En plus, il avait sur la tête une boursouflure qui faisait comme un
long ver de terre agrippé au bout de son bec. Quand il me menaçait, parfois je
le chassais à coups de pied feints, parfois il me pourchassait en me donnant
des coups de bec. L’attraper n’était pas difficile, coups de bec mis à part. Il
suffisait que j’approche mon pied de lui pour qu’il se mette à me courir après.
Maman me dit de l’attraper, de prendre son corps dodu dans mes bras et de le
lui apporter dans la cuisine. Je me force à faire ce que maman me demande
malgré la pitié que j’ai pour lui. Je pense à tout le temps qu’on a passé à
l’élever. Et voilà que son heure est venue. Je l’attrape. On lui noue les ailes
dans le dos. Maman appuie sur sa tête d’une main ferme tandis que, de l’autre,
elle lui arrache les plumes autour du cou. Je vois du sang sourdre des trous à
la racine des plumes. J’en ai mal pour lui. L’eau bouillante glougloute sur le
fourneau. Maman prend un bol. Le place sous le cou du dindon. Elle me rappelle
de tenir les pattes bien serrées. Sa main libre saisit un couteau de cuisine,
fin mais si aiguisé qu’au premier coup porté sur le cou incurvé le sang gicle
dans le bol et s’y écrase en moussant. Le dindon se contracte et se débat,
mettant mes bras à rude épreuve. C’est qu’il n’est pas malingre, lui. Je le
regarde, me mords les lèvres et ressens une douleur aiguë. Je voudrais lâcher
ses pattes pour qu’il se sauve, mais ce n’est qu’une idée. Maman me dit de le
soulever et de le maintenir en l’air. Je fais comme elle me dit. Quand je le
soulève, il bascule à la verticale, tête en bas. Maman lui incise le cou une
fois encore, et un nouveau jet de sang fuse. Le dindon tressaute de douleur si
violemment que mes bras en sont tout secoués. Je regarde le sang vermeil dans
le bol.
9
Quarante-cinq jours à l’hôpital.
Maman n’est pas venue me tenir compagnie une seule journée entière. Elle vient
en général aux alentours de midi pour repartir dans l’heure qui suit, disant
qu'elle a fort à faire. Son travail, c’est quoi ? Tenir la maison. Arroser les
quelques plantes. Donner à manger aux trois chiens. À part ça, quoi d’autre ?
Elle vient me voir à l’hôpital accompagnée à plusieurs reprises d’amis à elle,
jamais deux fois le même, et toujours des hommes que j’ai entrevus souvent
auparavant. Elle me dit même qu’un ami se tient à sa disposition pour la
conduire de la maison à l’hôpital. Ma sœur est venue me voir et a passé une
nuit avec moi. Une seule nuit et on ne s’est plus revues. Plusieurs de mes amis
sont venus me voir à l’hôpital une seule fois et aucun n’a osé revenir, parce
qu’avant d’être autorisés à me rencontrer, on les a fouillés et on ne leur a
pas permis d’entrer avec ne serait-ce que des cigarettes. Mon professeur est
venu m’apporter mon bulletin scolaire jusqu’à mon lit avec ses félicitations :
j’ai encore une fois les meilleures notes. Maman et moi nous disputons à
l’hôpital même parce qu’elle refuse de laisser mes amis me rendre visite. Elle
me dit qu’elle ne fait confiance à personne. Qu’elle craint que mes amis ne
m’apportent des drogues. Qu’elle s’étonne d’ailleurs que je n’en manifeste pas
le désir. Le docteur et maman supposent que je m’en procure d’une façon ou
d’une autre. Ils n’ont pas tort. Même ici, je n’ai aucun problème pour fumer
des cigarettes. Je n’étais pas ici depuis plus de quelques jours qu’une femme
qui me ressemble et que j’ai déjà vue quelque part – mais où, je ne m’en
souviens pas – est venue en compagnie d’un homme en tenue de parachutiste. Elle
n’a pas l’air de bien me connaître, car elle se trompe en prononçant mon petit
nom. Elle me dit qu’elle connaît ma mère. S’enquiert poliment de ma santé. Je
remarque que, dans la poche de la chemise de l’homme, il y a un paquet de
cigarettes. Aussi, je lui en demande une. Sans perdre de temps en
circonlocutions, il me tend le paquet, puis me demande si je veux du feu.
J’accepte l’un et l’autre. Depuis ce jour-là, ils ne se sont plus jamais
manifestés. Plusieurs jours plus tard, un proche de la malade dans le lit à
côté du mien s’est étonné de me voir aller aux toilettes souvent. Il a dû
trouver ça suspect. Quand je suis sortie des toilettes, il y est entré et a
senti l’odeur de cigarette. L’affaire est parvenue à l’oreille de maman. Elle a
pleuré assise à côté de mon lit. Me suppliant d’avouer. Me demandant sans
relâche où je m’étais procuré les cigarettes. Aucun ami ne vient plus me rendre
visite. Le médecin traitant a envenimé les choses en disant que, dans ces
cigarettes, il y avait de la poudre blanche mélangée au tabac. Quelle foutaise
! Si c’était vrai, je serais complètement dans les vaps. Depuis que je suis
née, je n’ai jamais essayé. Pas une seule fois. En plus, j’ai fumé tout le
paquet et leur goût n’était en rien différent de celui des cigarettes en vente
sur le marché. J’ai pris ce toubib en grippe. Pas seulement pour ça. Il a
encore ajouté qu’avant peu, j’en distribuerais à toutes les autres patientes,
vous allez voir, et que j’aurais du sang dans mes selles. J’aurais voulu lui
rire au nez. Il a dit encore, Une fois qu’elle aura du sang dans ses selles,
elle sera pour ainsi dire guérie et pourra rentrer chez elle. Quelle absurdité
! Comment ce type peut-il être docteur ? Est-ce qu’il m’examine seulement ?
Rien que ça, et il ne sait pas qui est droguée et qui ne l’est pas. Je suis
restée assise ou allongée des jours et des jours à attendre sans qu’il y ait le
moindre indice de sang dans mes selles, ce qui signifie que je dois rester à
l’hôpital pour une durée illimitée, mes bras de plus en plus couverts de traces
de perfusions pendant tout ce temps.
Du tout
premier jour où je suis entrée à l’hôpital, j’aime regarder le sérum tomber
goutte à goutte à goutte à goutte. Quand le sac est presque vide, il y a sur le
tuyau un embout, placé à environ une coudée de la veine, pour brancher un
nouveau sac, mais le docteur ne s’en est jamais servi. À chaque changement de
sac, il fait une nouvelle piqûre. Pourquoi cela ? J’aime compresser le tube.
C’est un tuyau de caoutchouc souple. Quand je le presse fort, le sérum n’est
plus en mesure de couler et de pénétrer dans ma veine. En même temps, le sang
ressort au point d’injection et colore de rouge la portion du tube jusqu’au
point de pression. Quand je retire ma main, le sérum coule et fait pression sur
le sang qui, peu à peu, reflue. La portion rouge du tube commence à changer. Le
rouge se dilue. Devient rose. Finit par s’effacer. Mais si je presse trop
longtemps, le sang qui remonte le long du tube s’y accumule. En l’absence de
flux, le sang se coagule et stagne. Dès lors, j’ai beau presser le tube, le
sérum ne peut plus pénétrer dans la veine comme avant.
Au début, je
laisse le tube comme ça jusqu’à ce que l’infirmière le remarque. Elle se sert
alors d’une seringue pour transpercer la zone de sang durci. Parfois le sang
n’est pas encore très coagulé et l’aiguille le traverse, mais s’il est coagulé,
l’infirmière doit changer de tube et me faire une nouvelle injection, si bien
que mes bras sont couverts de piqûres d’aiguille. Certains jours, j’appuie sur
le tube quatre ou cinq fois. L’infirmière se demande comment diantre mon sang
peut bien remonter dans le tube et, en plus, se coaguler si souvent, ce qui est
anormal. Personne n’en sait rien. Ils se contentent tous de dire que j’ai
quelque chose de pas normal, que ma circulation sanguine n’est pas normale. En
entendant cela, j’ai envie de leur crier au visage : « Imbéciles ! Vous
ne vous rendez donc pas compte que je ne suis pas du tout malade ? » Si je
fais de la fièvre dans l’après-midi tous les jours, c’est parce que je ne
prends pas les médicaments à l’heure voulue. Le matin, quand le docteur me
donne les médicaments à prendre après le petit-déjeuner, je ne les avale pas.
Je les enfonce dans la poche de ma chemise. À la mi-journée, le docteur
distribue de nouveau des médicaments à prendre après le repas. C’est alors que
j’avale le premier lot. Au bout d’un moment, j’ai chaud partout, je transpire à
grosses gouttes comme si je venais de passer des heures à marner sous le
soleil, alors même que j’ai la chair de poule et des frissons. Maman doit me
trouver une couverture et brancher le ventilateur. Elle ne sait plus où donner
de la tête. Le docteur doit m’examiner souvent. Je dois avaler une nouvelle
dose de drogues. Subir une nouvelle piqûre. Mes symptômes s’atténuent. Ce que
je veux, c’est retenir l’attention. Personne ne le comprend. Pas même maman.
Maman ne sait pas que, si j’ai de la fièvre en début d’après-midi, c’est que je
ne veux pas qu’elle s’en aille. J’aimerais qu’elle passe la nuit avec moi,
qu’elle reste plus longtemps qu’elle ne le fait, au lieu de s’habiller juste
pour parader devant une malade et puis s’en aller. D’apporter quelque friandise
et puis s’en aller.
Chaque nuit,
j’essaie de ne pas m’endormir, bien que certains des cachets du docteur soient
sans doute des somnifères. Je lui ai demandé qu’est-ce que c’est tous ces
médicaments qu’il me donne. Il n’a rien répondu. Aussi j’ai décidé de ne pas
en avaler un seul. En pleine nuit, je me lève, m’assois et reste tranquillement
à regarder l’infirmière qui vient changer les sacs de sérum. Quand elle arrive
à ma hauteur, elle doit aussi me refaire une perfusion. Si jamais elle me
demande pourquoi je ne dors pas, je lui répondrai que, si je dors, comment
est-ce que je saurai quand le sang remontera le long du tube. Les médicaments
que je ne prends pas le soir, je les garde pour les avaler le lendemain matin,
en les panachant quand l’envie m’en prend. Certains jours, j’ai des bouffées de
chaleur dès le matin. Le docteur vient m’examiner et ne comprend pas ce que
j’ai. Les jours où il a des soupçons précis, il dit à l’aide soignante de me
mettre dans une chaise roulante et de me conduire dans telle salle d’examen. On
m’a ainsi vérifié les poumons, le sang, l’urine, etc., mais on n’a jamais rien
trouvé d’anormal.
À part cela,
je dois aussi parler avec un psychiatre tous les mardis et mercredis. Depuis
qu’on s’est rencontrés le jour même où je suis entrée à l’hôpital, il m’a fait
lui raconter tout ce que j’ai sur le cœur, depuis « Pourquoi est-ce que tu…? »
jusqu’à « Bon, va te reposer maintenant, on remettra ça la prochaine
fois ». Je lui ai parlé de maman, de l’école, de la maison tant et plus,
mais ne lui ai jamais raconté ce que je fais pendant tout le temps que je suis
à l’hôpital. J’attends tous les jours le moment où j’aurai du sang dans mes
selles. Au bout d’une semaine, on me soigne toujours comme avant : deux sacs
de sérum et une piqûre par jour, médicaments, repas. La nourriture, toujours
la même, est rebutante. Je mange fort peu. Deux sacs de sérum par jour doivent
suffire à me maintenir en vie. Une fois, j’ai demandé au docteur quand est-ce
que je serai guérie. C’est quoi, au juste, mon problème, vu que les jours où je
ne me fais rien de spécial, je vais bien ? Le docteur m’a dit que ma mère voulait
que je reste ici un certain temps. Pourquoi ? Je n’en sais rien. J’en ai ras le
bol.
Un hôpital
n’est pas un endroit où il fait bon vivre. Quand j’y suis entrée, j’ai vu une
fille qui avait avalé de la poudre à récurer les WC et qui avait la bouche et la
gorge à vif, mais elle est sortie de l’hôpital bien avant moi. Maman m’a
raconté que cette fille était furieuse contre son père parce qu’il s’était
tué à force de boire. À la réflexion, avec un prétexte aussi fallacieux que
celui-ci, ça fait longtemps que je devrais être morte.
Dès que cette
fille est partie, une autre a pris sa place. La première nuit qu’elle est
arrivée, elle semblait aller plutôt bien. La nuit suivante, le docteur a dû lui
faire une transfusion de sang. J’ai regardé la poche de sang au-dessus de son
lit tout en pensant à des tas de choses. Quelqu’un avait dû faire don de son
sang. Mais non, pas du tout, c’était un échange. J’avais vu plusieurs de ses
proches avec un pansement sur le bras, ce qui voulait dire qu’elle avait pris
du sang de ses proches. Sans doute qu’ils pouvaient se le refiler de l’un à
l’autre. Dans mon esprit, s’il se trouve que je perde beaucoup de sang, je
devrai me servir du sang de mes proches. Mes proches, c’est qui ? Maman et ma
sœur seulement. Ma sœur, pas question : je doute fort qu’elle revienne me voir.
Et du sang de maman je ne veux pas. Maman doit avoir du sang de buffle dans les
veines. Elle a recueilli du sang de buffle dans des sacs en plastique, je m’en
souviens. Elle a vendu de la viande de porc. Elle a soulevé la bassine pleine
de sang de cochon. Elle a décapité des poulets. Leur sang a giclé en
éclaboussures mousseuses. Il n’a pas coulé dans un tuyau en caoutchouc comme le
mien. N’est pas ressorti comme quand je presse le tube de sérum. Le sang de ma voisine
de lit s’est épuisé, la poche s’est ratatinée en formant des plis. Au bout d’un
moment, l’infirmière a remplacé la poche par une autre. J’ai pensé aux sacs de
sang de maman – ils avaient une tout autre contenance, et étaient plus foncés.
Ce sang-ci doit être de première qualité, autrement on ne le donnerait pas à
une malade. Vois comme il est rouge. Et le mien alors ? Rouge foncé ou rouge
vif ? Je ne sais pas, tant que je n’essaie pas de le faire monter une nouvelle
fois.
Elle est morte
dans la nuit. Avant qu’elle ne meure, les infirmières se sont mises à plusieurs
pour lui administrer de l’oxygène. Je me suis même levée pour aller voir, vu
que la salle d’urgence était tout près et qu’on n’en avait pas fermé la porte.
Plusieurs malades en état de se tenir debout sont sorties voir. Elle était déjà
morte. Le corps reposait immobile, languide. On lui a croisé les bras, les
jambes, on l’a dépouillée de ses vêtements, ne lui laissant qu’un pan de tissu
au milieu du corps pour décourager les regards. Une aide-soignante est entrée
avec un plateau chargé de coton hydrophile. Avec une paire de pinces, elle a
enfoncé de grosses boules de coton dans les narines, les oreilles et les autres
orifices du corps. J’ai demandé à mes voisines à quoi ça rimait. C’est pour
empêcher le sang et les humeurs de s’écouler, m’a-t-on répondu. Que je meure
et, si ça se trouve, on va me bourrer de coton aussi. Peut-être qu’ils ont peur
que je reprenne connaissance et revienne à la vie pour mourir de nouveau, faute
de pouvoir respirer. Impossible de respirer par la bouche, obturée par une
pièce de monnaie inamovible, vu que j’aurais les mains liées. Avant que j’aie
défait les liens, je serais rôtie à point sur le brasier.
Quand une
infirmière a sorti le cadavre sur une civière, je suis retournée m’allonger sur
mon lit, soudain prise de peur. Il y a quelques heures seulement, elle était
encore allongée sur le lit voisin. Les autres malades ont des proches pour
leur tenir compagnie, mais toutes les nuits je dois dormir seule. Cette nuit,
avant que je parvienne à m’endormir, je me tourne des dizaines de fois vers le
lit voisin. Plus je le regarde, plus je pense à la maison, plus je pense à
maman. Ce n’est pas que j’aie vraiment peur, c’est que je me sens encore
angoissée. Elle était comme quelqu’un qui dort : pas de quoi être effrayée. Si
je dors, je serai comme quelqu’un qui est mort. Tout le monde dans cette salle
est comme mort. Je suis la seule à être éveillée. Comme j’aimerais que maman
me voie comme ça ! Peut-être qu’elle comprendrait pourquoi je veux quitter
l’hôpital au plus vite.
Je suis restée
à l’hôpital si longtemps que mes symptômes n’ont fait que s’aggraver d’un jour
sur l’autre. Je suis devenue accro à la perf sans m’en rendre compte. J’en ai
pris conscience lorsque le docteur n’a plus su où me piquer. Les veines le long
de mes bras et sur le dos de mes mains sont couvertes de piqûres. J’ai
même vaguement entendu le docteur dire que, si on ne peut vraiment plus trouver
un endroit où me piquer, on peut toujours me faire des piqûres sur les veines
du coup de pied, mais le docteur n’est pas allé jusque là. Il a préféré
enfoncer l’aiguille dans une des plaies existantes. J’aime regarder le sang
monter quand il change d’aiguille.
Ces derniers
temps, chaque fois que je vais aux toilettes, je détache le sac de sérum de la
tringle et le dépose sur le sol puis me redresse. Le sang de mon corps remonte
par le tube et, quand il a presque atteint le sac, je me hâte de ramasser
celui-ci et de le rependre au même endroit, puis je m’assois. La solution
saline pousse le sang dans le tube et le force à réintégrer mon corps comme
avant. Je fais ça souvent pour m’amuser. Parfois le sang coule en quantité et
se coagule trop vite. Je dois fermer le robinet et débrancher le tube à la
hauteur de l’embout. Je m’empresse de laisser mon bras baller et pince le bout
du tube entre mes doigts pour empêcher le sang de sortir. Je relâche la
pression de mes doigts une fois que j’ai le tube dans la bouche et que je me
mets à souffler dedans. Je souffle à en avoir les oreilles qui sifflent et les
joues engourdies avant que la pression soit assez forte pour forcer le sang qui
commence à coaguler à régresser. Quand tout le sang est rentré d’où il était
venu, je dois me hâter de rebrancher le sac de sérum et ouvrir le robinet à
fond pour que le sérum coule au maximum, puis progressivement j’en régule le
cours. La fois où j’ai laissé le sang s’écouler avant de souffler dans le tube,
je me souviens encore du goût qu’il avait. Il était salé et avait une odeur douceâtre
et écœurante – si salé que je l’ai senti tout de suite, parce qu’il était
mélangé au sérum, mais son odeur écœurante m’a fait penser au sang de buffle,
au sang de cochon, au sang de poulet, au sang de la personne morte dans le lit
d’à côté, au sang qui sourdait de la blessure sur la poitrine de papa – si
écœurante que mes cheveux se sont dressés sur ma tête. La goutte de sang sur le
bout de ma langue m’a donné la nausée. Je me suis empressée d’essuyer les
traces de sang autour de l’embout avant de sortir des toilettes.
Le lit
d’à-côté n’est pas resté vide longtemps. Une autre malade est arrivée, une très
vieille dame aux cheveux poivre et sel coiffés lisses, l’air de quelqu’un qui a
de quoi. Elle n’a pas arrêté de protester qu’elle voulait une chambre à part,
mais il n’y en avait aucune de libre. À la nuit tombée, elle s’est mise à
pleurer en réclamant sa mère, toute bonne à mettre en bière qu’elle était. Elle
devait aimer sa mère. Et moi donc. J’aime maman mais dois me disputer avec elle
tous les jours, même ici à l’hôpital, parce que je ne veux plus rester dans cet
hôpital qui me rend folle, qui me rend malade. Je ne veux plus voir
d’agonisants. J’en ai marre de voir de vieilles rombières qu’on nourrit par le
nez. Je déteste l’odeur de pisse de celles qui ne peuvent pas se contenir. Je
commence à ne plus rien accepter. Maman ne veut pas rester une journée entière.
Et qui plus est, les jours où elle vient accompagnée d’un ami, elle n’en repart
que plus vite. Les patientes qui me connaissent assez parce que ça fait assez
longtemps qu’on est là n’hésitent pas à me demander: « Ce sont tes
parents, n’est-ce pas ? » « Hein ? Comment ça ? Si ce n’est pas ton
beau-père, c’est qui ? » Je n’aime pas répondre aux questions de ce
genre, parce que je ne veux pas mentir. Maman ne sait pas, ou ne remarque rien
en ce qui me concerne. Elle ne se demande pas pourquoi mon apparence se
détériore tous les jours. Je deviens pâle et maigre. Dors de plus en plus dans
la journée. Vais de plus en plus souvent aux toilettes.
Dans les
toilettes, je me tiens debout face aux vécés. Regarde le sang rouge qui
s’écoule lentement et s’écrase sur la céramique blanche. Ma main qui est reliée
au sac de sérum est crispée. Je laisse beaucoup de sang s’écouler dans la
cuvette. Combien exactement je ne sais. Mais quand le flot faiblit, je
m’empresse de laver le bout du tuyau, puis l’enfonce dans l’embout comme
avant, ouvre le robinet à fond puis le règle à débit normal. Je sors des
toilettes soulagée comme si je m’étais effectivement soulagée. Dans les jours
qui suivent, je me force à finir le sachet de gelée à la noix de coco qu’on
nous distribue avec le déjeuner. Je garde le sachet pour m’en servir dans les
toilettes. Je retire le tube de la tubulure, puis laisse le sang de mon poignet
monter le long du tube, et le mélange de sang et de sérum s’écoule tout droit
dans le sachet. En quelques instants, le sachet est plein. À quoi est-ce que je
pense ? Je pense aux vieilles scènes que j’ai de mes yeux vues. Au sang de
buffle de maman. À mon sang de buffle. Je suis un buffle – le sang de buffle
est dans ma paume. Je suis le buffle de maman. Maman ordonne de me tuer. Elle
veut mon sang. Elle prend mon sang pour le manger. Je voudrais bien donner mon
sang à maman, mais elle le jetterait sans doute. Quel dommage ! Mon propre
sang. Autant que je le jette moi-même. Quand il s’écoule sur le carrelage des
toilettes, je marche dessus pour m’amuser. Je lève mon pied et l’abaisse
doucement. Tchik, tchouk. Le sang gicle et se répand. Le carrelage en est tout
rougi. Quel dommage, vraiment ! Mon propre sang devrait être plus utile que le
sang de buffle de maman. Le sang de buffle, on en fait de quoi manger. Mais mon
sang on ne peut pas le manger. Il est tout partout épandu sur le carrelage.
C’est alors que je lave le carrelage à grande eau. Avant que je sorte des
toilettes, j’ai pris mon pied si longtemps que la tête me tourne. Le sang a une
telle odeur ! Rien que d’y penser, j’en viens à me demander vraiment comment
ces poivrots font pour avaler du sang frais aux piments.
Je m’amuse à
faire remonter mon sang le long du tube et à le répandre, mais au bout de
quatre jours je commence à avoir l’impression que c’est du gâchis. Alors je me
dis que je vais le garder dans le bol du bac à eau, m’asseoir à côté et le regarder.
Mais je ne le regarde pas longtemps. Quand quelqu’un veut entrer dans les
toilettes, je dois le jeter en vitesse. Pas moyen de le cacher ; il n’y a pas
la moindre cache dans les toilettes. Si j’en emplis un sachet et que maman le
voie, ça va faire toute une histoire. Ce jour-là, j’ai laissé le sang couler
dans le bol en inox. Le sang frais avance en vagues torses selon l’incurvé du
bol. Je regarde avec intérêt les traînées de sang sur les flancs du bol qui se
vident en vaguelettes. Je plante le bout de mon doigt au fond jusqu’à
mi-ongle. Incline le bol. Vois que ça ne fait pas beaucoup en termes de volume.
Cinq ou six cuillerées tout au plus. Ce n’est pas beaucoup, mais c’est quand
même ton sang, non ? Tu n’es pas déçue ? Qu’est-ce que tu vas en faire? Tu ne
peux pas le laisser comme ça. Tu te rends compte ? Tu as extrait tant de sang
que tu es toute livide. Mon visage dans le miroir a l’air vraiment trop
blafard. Les yeux ont ce regard trouble comme quand on ne se voit pas
clairement. Au bout d’un moment, j’ouvre de nouveau les yeux – ben non, mon
visage n’a pas changé. Je joue souvent avec le miroir. J’adore ça. Je lui fais
des sourires ; il me les rend. Je dis quelque chose et c’est comme si je me
regardais en train de parler. Mais regarde donc. Je baisse la tête pour
regarder le sang sur ma main. Ah, quel dommage ! Qu’est-ce que je vais en faire
? J’aimerais le montrer à maman. Maman ne voudrait sans doute pas le voir. Elle
en a vu jusqu’à plus soif. Autrefois, je n’aimais pas du tout quand je voyais
maman remplir de sang ses sacs en plastique. C’était comme – comme je ne sais
quoi. Comme moi, pardi ! Vois donc : c’est tout ce que tu en as obtenu, et
voilà qu’il te faut déjà le jeter. Quel dommage ! Ne le jette pas. Ton sang est
précieux. Ne fais pas ça. Regarde-le bien : il est encore tout frais. Sens-le.
Il ne sent pas si fort que ça. Et même s’il sent, c’est ton sang, non ? Ton
doigt, là, mets-le donc en contact avec ta langue. C’est à peine musqué, ça n’a
pratiquement pas de goût. J’ai envie de rire quand je vois la tête que je fais
dans la glace – la tête d’une poltronne qui a la frousse d’on ne sait quoi. Ce
n’est pas permis – voilà que j’ai peur de ce que je ressens, tellement peur que
le visage dans la glace est livide. Mais est-ce que tu vois ou non que le sang
sur ta main est rouge ? Mange-le. Ne le jette pas. Ce serait dommage. Avale-le.
Je lève le bol. Le porte à mes lèvres. Rien qu’à sentir l’odeur poivrée du sang
frais, mes jambes flageolent. Mais une fois qu’il a atteint la bouche, il faut
bien l’avaler. Il a le goût à peine salé des pleurs, mais son odeur est révoltante.
Je voudrais pleurer. Mes sensations sont en pleine confusion pendant que
j’avale mon sang à pleines gorgées. À la première gorgée, je dégueule presque,
mais dégueuler vraiment je n’ose pas. Dans mon oreille, il y a ces mots, Quel
dommage ! Avale donc. Quel dommage ! Avale donc. Ton propre sang, avale-le, qui
retentissent en échos démultipliés. La seconde gorgée semble se bloquer au fond
de ma gorge. À la troisième, je ne peux plus déglutir. Je relève la tête et
regarde dans la glace, alors même que le sang dans ma bouche gonfle encore mes
joues. Rien qu’à voir ça, je le recrache dans le bol. M’empresse de relever la
tête. Vois mes yeux injectés de sang car j’ai vraiment la nausée. Ma bouche est
rouge du sang qui colle aux interstices entre mes dents et épaissit ma salive.
Un bref instant, je vois un drôle de sourire. J’ai un haut le cœur et gerbe
droit devant moi. Dans mon dégueulis, il y a des glaires roses. C’est mon sang.
J’ai dégueulé du sang. Je n’ai pas eu de sang dans mes selles. Ce sont mes
yeux qui sont rouge sang à force de pleurer je ne sais pourquoi. L’odeur
musquée qui n’a pas disparu de mon souffle semble encourager mes pleurs à
couler sans cesse. Alors, comme ça, je suis devenue folle ? Je n’arrête pas de
penser, Alors, comme ça, je suis folle ? Comment est-ce que je peux me
faire ça ? J’ai une horreur absolue de commettre une mauvaise action. Mais
voilà que je suis en train de boire mon propre sang. Je l’ai déjà ingurgité.
Son goût est le mal absolu. J’ai beau me laver la bouche, le goût persiste.
L’odeur continue d’empuantir mon souffle. Je me plonge l’index dans la gorge
pour me forcer à dégueuler de nouveau, mais en vain. Je n’en tire que des
larmes. Je pleure tant que j’en ai mal aux tempes. Je ne suis pas désolée, mais
j’ai pitié de moi-même. En arriver à ce point, comment est-ce possible ? Mais
c’est plutôt bien – plutôt bien d’apprendre par hasard que, demain, j’ai le
moyen de passer du sang dans mes selles pour contenter maman. Qu’est-ce qu’elle
va en penser? Que c’est bien fait pour moi ? Demain même, maman dira que c’est
bien fait pour moi. Demain j’avalerai encore de mon sang.
Aujourd’hui,
je mange plus que tous les autres jours, car j’ai l’intention de dégueuler un
bon coup et de garder le vomi pour le montrer à maman. Une fois rassasiée, je
prends le crachoir et m’enferme dans les toilettes pour faire tout comme il
faut, à commencer par trouver l’endroit qui convient et laver le bol qui va recueillir
le sang. Cela suffit pour que tout soit en ordre. Debout, je regarde calmement
le sang qui s’écoule du tube de sérum. Dans ma tête, je pense à une chose et à
une autre. J’aimerais bien savoir ce que maman va faire. Je voudrais la voir
désolée. Je voudrais avaler mon propre sang. Hier, il n’y en avait pas assez.
Vraiment pas assez. Je me suis gardée ça pour me demander toute la nuit si je
suis vraiment folle de me saigner de mon propre sang. Pas du tout. Ça ne m’a
pas fait souffrir du tout. Je n’ai rien senti. C’est aussi bien en un sens. Si
je reste ici une semaine de plus, j’arriverai à me suicider d’une façon que
personne ne peut imaginer. Qui donc saurait ce que je fais dans le secret des
toilettes ? Mon sang s’écoule par la tuyauterie, mon corps s’affaiblit, mais
s’ils s’aperçoivent que je me débarrasse discrètement de mon sang, ils vont
aussitôt me faire une transfusion sanguine. C’est aussi bien : ça me permettra
de renouveler mon sang. J’aurai deux aiguilles fichées au même endroit de mon
bras. Quand j’irai aux toilettes, je ferai sortir le sang par l’autre tube,
celui qui ne me donne pas de sang. Super ! Quand je n’aurai plus une goutte de
mon propre sang, je serai une autre personne. Mais s’ils me prennent sur le
fait, est-ce qu’ils vont dire que je suis folle ? Si c’est ce qu’ils pensent,
ce sera aussi bien : je ferai semblant d’être folle. Sortie d’ici, j’irai dans
un asile d’aliénées. Je n’aurai plus à aller à l’école. Si je suis quelqu’un
de normal qui doit vivre avec des folles, avant peu je serai comme elles.
Peut-être que ça me rendra plus intelligente ? que j’aurai des tas
d’expériences nouvelles et bizarres ? Toute réflexion faite, aujourd’hui ou un
autre jour, je ne suis pas différente d’une folle. N'ai-je pas un psychiatre
qui me soutire mes secrets ? Qu’est-ce que je veux ? Qu’est-ce qui ne me plaît
pas ? Tout compte fait, il semble qu’il ne m’aide pas davantage que de me
regarder pleurer. De prendre un kleenex pour m’essuyer les yeux. De trouver
des excuses à maman. De me dire de me mettre à l’aise. De me laisser aller.
Sans doute que je pourrais me laisser aller si je pouvais passer dix heures par
jour dans les toilettes. Je me viderais de tout mon sang, pour sûr. Une fois
vidée de mon sang, je me laisserais aller tout à fait. Peut-être que je ne
serais pas guérie, que je ne ferais qu’empirer. Je ne sais pas pourquoi
j’aimerais être malade, pourquoi je veux me débattre pour que tout le monde
comprenne que je suis malade, alors que mon corps se porte bien. Je ne peux
vraiment plus faire semblant que ce n’est pas le cas. Le seul fait de dégueuler
est considéré comme anormal, n’est-ce pas ? Mais je dois dégueuler du sang pour
que ça fasse sérieux. Mon propre sang, parbleu. Il s’écoule peu à peu et se
recueille dans le bol. Avant peu, il se répand et forme un rond rouge au fond
du bol. Son volume augmente insensiblement. Mais si le sang qui s’écoule du
tube de sérum se met à durcir ? Ce qu’il y a dans le bol, ce n’est pas rien. Je
ne tarde pas à me décider. Soulève le bol. Le porte à mes lèvres. Je souris à
l’idée de ma propre audace, qui plus est. Je n’obéis à aucune consigne
m’enjoignant de l’avaler. Il y a seulement une voix qui m’encourage et me
provoque. Ce que je fais est correct. Je n’aurais pas dû le jeter la première
fois. Si je l’avais avalé dès ce moment-là, à l’heure actuelle je serais sans
doute déjà ailleurs. Même maintenant il n’est pas trop tard. Avale-le. Ton
propre sang, n’est-ce pas ? Tu en as beaucoup, et tout frais. Je bloque ma
respiration pendant un long moment jusqu’à ce que je l’aie entièrement
ingurgité. Le goût sur ma langue est comme le goût de l’enfer. Le liquide
semble avoir servi à laver un cadavre. Son odeur d’entrecuisse colle à ma
respiration au moment où il traverse ma gorge. J’entends une bordée de jurons
orduriers assaillir ma conscience, des rires moqueurs, des pleurs, des prières
dans un langage incohérent. Un frisson glacé me parcourt la colonne vertébrale.
Je suis terrorisée, alors que mes paupières sont brûlantes de larmes
retenues. Mon estomac se soulève, je dégueule et restitue le sang là où il se
trouvait avant. Cette fois-ci, il est accompagné de ce que j’ai mangé tout
récemment. Dans le crachoir, il y a un brouet de couleur rose. Je m’empresse
de me laver la bouche. De me gargariser. De me laver le visage. D’essuyer mes
pleurs. Je prends le crachoir et sors des toilettes, sonnée et en larmes. Je me
traîne péniblement jusqu’à mon lit. Place le crachoir sous le lit. Si maman
vient, elle le nettoiera, et aujourd’hui elle verra. Je m’effondre sur le lit
comme si j’avais reçu un coup violent sur la tête. Je m’étale et cherche
l’oreiller à bout de forces, lasse comme je ne l’ai jamais été. Je suis
allongée sur le lit le cœur battant, regarde les gouttes du goutte-à-goutte
goutter sans fin. Ma tête est de plus en plus lourde. De quelque côté que je la
tourne, elle pèse tellement que bientôt je n’ai plus la force de la bouger.
10
Finalement, maman s’est séparée
de beau-papa pour de bon quand il s’est remis à jouer, avec tout ce que ça
impliquait, puis elle m’a raccompagnée à la maison de papa. Pendant tout le
voyage j’ai fantasmé, espérant que papa serait comme ceci et comme cela. Maman
m’a dit que papa lui avait écrit une lettre lui demandant de changer mon nom et
de m’inscrire à l’école ici pour être avec papa, ma sœur et les autres membres
de la famille.
Quand je suis
arrivée, personne dans la maison n’a eu l’air d’apprécier particulièrement
notre visite, pas même papa. Son accueil a été extrêmement distant, mais
c’était quand même mieux que la fois où il a hurlé après moi en me jetant des
pierres. D’une certaine façon, j’ai trouvé ça encourageant, même si je ne
pouvais pas l’appeler papa. J’ai dû appeler mon propre père
« tonton ». Si je m’oubliais à l’appeler « papa », par
excès d’amour ou pour quelque autre raison que ce soit, ce qu’il advenait à ces
lèvres impudentes c’est que les doigts rigides de papa s’abattaient sur elles
en secs allers-retours. Je pinçais fortement mes lèvres. Ça faisait très mal.
D’une douleur profonde et durable. Mais, pour finir, le mot « papa »
ne s’est plus jamais échappé de mes lèvres.
Chaque fois
que j’étais punie de la sorte, je regardais maman, qui ne faisait que détourner
le regard, si bien que je n’osais pas ouvrir la bouche pour demander, Est-ce
que c’est de ma faute ? C’est bien mon père, non ? Alors pourquoi ? Ou alors je
ne suis pas vraiment sa fille… Malgré cela, je n’en continuais pas moins de
croire que j’étais sa fille. Je croyais ça comme ça. Je croyais maman quand
elle me disait d’obéir à tous les ordres de papa si je voulais qu’il m’aime.
Papa aimait élever des animaux. Il avait de nombreux animaux captifs dont il
s’occupait. Le matin, avant de partir au travail, il nourrissait les oiseaux
d’abord. Le soir, quand il rentrait du travail, il se dépêchait d’enlever son
uniforme militaire pour enfiler des shorts. Parfois il ne mettait même pas de
chemise. Il m’enjoignait souvent d’aller avec lui dans le verger, qui se
trouvait de l’autre côté de la route.
Un jour, papa
verse de l’eau dans un grand bidon en plastique. Quand le bidon est à moitié
plein, il me le donne pour que je le porte et le suive. Toute de guingois sous
le poids du bidon, je suis papa dans le verger. Nous marchons le long d’une
sente étroite. Je regarde le dos nu de papa. Quand il passe devant une touffe
d’herbes pleine de petits insectes, il me dit de m’arrêter et de me tenir
tranquille pour ne pas effrayer les insectes qui, autrement, vont s’envoler.
Avec de brusques revers de main, il les attrape presto et les glisse un à un
dans un sac en plastique. Ils bourdonnent dans le sac à insectes de papa.
Nous nous
arrêtons à l’ombre d’un grand manguier au feuillage ample et fourni. Je pose le
bidon d’eau et sens mon bras tout engourdi. Je relève la tête pour regarder
papa qui grimpe sur le manguier avec agilité. Au bout d’un moment, il est tout
en haut. Le manguier est plein de nids de fourmis rouges, mais elles n’ont pas
le temps de piquer la peau exposée de papa, car dès qu’il approche d’un nid de
fourmis, il tend la main, casse la branche sur laquelle est le nid et la
projette au sol près de l’endroit où je me trouve, en même temps qu’il me crie
de me dépêcher d’attraper le nid de fourmis et de le plonger dans l’eau. Le nid
a éclaté dans sa chute. Je regarde avec répugnance la branche qui grouille de
fourmis rouges, puis m’oblige à saisir le bout qui a le moins de fourmis,
enfonce la branche dans l’eau et aussitôt la retire. Une partie des fourmis se
mettent à flotter sur l’eau où elles pédalent comme des dératées pour rejoindre
le bord. Un autre groupe reste accroché à la branche, que je m’empresse de
jeter. Du haut du manguier, la voix de papa me morigène: « Idiote,
pourquoi tu les jettes ? »
Puis papa
coupe une nouvelle branche. Je fais comme avant. Papa me lance des jurons, puis
il se laisse dégringoler du manguier. Sans doute qu’il est écœuré de me voir
avoir peur de ces petites bêtes. À peine descendu, il attrape une des branches
qui gisent sur le sol, la plonge dans l’eau et l’agite fortement. Les fourmis
rouges se mettent à flotter sur l’eau par paquets. Papa me jette un regard dur,
puis il retire la branche de l’eau, la secoue en une pluie de gouttelettes et
m’en cingle le visage si fort que la douleur se fige. Je porte ma main à ma
joue. Je voudrais éclater en sanglots.
Papa remonte
sur le manguier, puis casse une branchette qui a un nid de fourmis et à nouveau
la jette au sol, tout en m’ordonnant de l’agiter fortement dans l’eau. Pleurant
à chaudes larmes, je fais comme il me dit. Ma joue me cuit. Papa n’y est pas
allé de main morte. Mon bras me fait mal. Les fourmis se mettent à plusieurs
pour me piquer. Papa lance encore d’autres branchettes. L’eau dans le bidon est
tellement saturée de fourmis qu’on n’en voit plus la surface. Chacune se débat,
œufs entre mandibules, cherchant la voie du salut. Certaines s’accrochent à des
bouts de feuille sèche et en font le tour, paniquées. Mes deux bras sont
couverts de cloques rouges, tout comme ceux de papa. Des fourmis lui piquent la
peau de partout tout le temps qu’on rentre à pied à la maison. Dans sa foulée,
je ploie sous le même bidon plein de fourmis, essuyant souvent mon bras pour me
débarrasser des fourmis qui grimpent hors de l’eau et escaladent ma peau.
Papa marche sans s’arrêter, sauf quand il voit des insectes, et c’est alors que
je peux gratter les piqûres qui me démangent atrocement.
De retour à la
maison, papa prend un pan de cotonnade et le plonge dans le bidon des fourmis
tout en le faisant tournoyer. Les fourmis s’agglutinent sur le bout de tissu
et en font l’ascension. Papa fait tomber les fourmis dans la poêle chaude, et
me dit de les écraser. Je les regarde courir affolées là-dedans. Certaines
grimpent jusqu’au bord brûlant de la poêle, puis banzaï. Celles qui restent
varappent en tous sens dans la poêle. Je les écrase et, au bout d’un moment,
tout est tranquille et dégage une forte odeur aigre. Papa prend les fourmis
grillées dans la poêle et les met dans un bocal à café, visse le couvercle et
met le bocal dans le frigo. Au bout d’un moment, il se dirige vers la cage de
son oiseau favori, claque des doigts quatre ou cinq fois, puis introduit les
insectes qu’il vient d’attraper dans la cage. L’oiseau les becquette. C’est
là un de ses repas. Quand il n’y a plus d’insectes, papa va chercher les
fourmis dans le frigo pour les lui donner à manger. Quand il n’y a plus de
fourmis, on doit aller chercher des nids dans les manguiers du verger et faire
griller les fourmis. Il en va ainsi pendant un an. Les jours où il pleut fort,
les fourmis ailées viennent tourbillonner autour des lampes. Alors papa et moi
on s’aide à les attraper, les faire griller et les mettre au frigo pour servir
de nourriture à l’oiseau de papa.
Il s’est
trouvé qu’un jour de congé, alors que, d’ordinaire, papa va voir sa bonne amie
à Bangkok, il n’est pas parti parce qu’il tombait des cordes depuis l’aube. Il
a dû rester pour s’occuper des lapins. Il craignait que leur cage ne soit
inondée, et il semblait vraiment qu’elle allait l’être. Dans le courant de
l’après-midi, papa s’est dépêché de prendre une grande cage qui ne servait pas,
y a mis les trois lapins et les a placés à l’abri sur la plate-forme de la
maison, et il m’a enrôlée pour aller chercher de la belle-de-jour dans le verger.
Alors qu’il pleuvait à verse, nous nous sommes hâtés de recueillir autant de
belle-de-jour qu’on a pu en rapporter. Avant de rentrer à la maison, nous
sommes passés devant une grosse fourmilière qui se trouvait dans un bosquet de
bambous. Papa me l’a montrée du doigt et m’a dit de me rappeler que, quand il
pleut, les fourmis ailées s’envolent des fourmilières. De retour à la maison,
la pluie s’est éclaircie. Papa a pris deux sacs en plastique et me les a
tendus, et il m’a dit d’aller attraper les fournis ailées à la fourmilière
qu’il venait de me montrer.
Je retourne
dans le verger avec les deux sacs en plastique. Je regarde les fourmis ailées
en n’en menant pas large. La fourmilière se trouve dans un bosquet de bambous
enchevêtrés. Quand le vent souffle fort, les tiges de bambou se frottent les
unes contre les autres avec des crissements lugubres. Les gouttes de pluie sur
le feuillage tombent en différé. Le sol à cet endroit est très inégal et
couvert d’une épaisse couche de feuilles de bambou dans laquelle mes pieds s’enfoncent.
De plus, le pourtour est hérissé d’épines de bambou. Grenouilles et crapauds
alentour coassent a capella. J’écarte avec maintes précautions les épines pour
m’approcher de la fourmilière. Je relève les yeux pour regarder le feuillage
tout ruisselant de pluie et me demande la gorge serrée s’il n’y a pas un
serpent caché dans ce fouillis ou si un mille-pattes ne va pas émerger du sol.
Je regarde tout autour de la fourmilière et constate que des escadrilles de
fourmis ailées s’envolent de trous dans le sol vraiment comme papa a dit et
que, tout près, plusieurs grenouilles et crapauds donnent de prestes coups de
langue et gobent les fourmis ailées à s’en faire sauter la panse. Les ailes des
fourmis se cognent contre les parois du sac avec de petits pets répétés comme
quand on insère une languette de papier fin entre les pales d’un ventilateur
qui tourne à grande vitesse. Plusieurs grenouilles que je viens de repousser du
pied d’un bond se rapprochent de moi tout en lançant leurs coassements irritants.
Sans doute qu’elles pensent que je ne suis qu’une souche, si bien qu’elles
n’ont pas peur de moi. Je m’accroupis pour attraper les fourmis ailées, mais je
n’en ai pas recueilli la moitié d’un sac que la pluie se remet à tomber, et
elle a l’air de vouloir tomber à verse, car elle dégouline sur moi à travers
toute l’épaisseur du feuillage. Je suis déjà trempée, alors, un peu plus un peu
moins, je reste comme ça. De violentes bourrasques font osciller le bosquet.
L’eau de pluie court le long des pentes de la fourmilière et forme des ruisselets
qui bouchent les trous dans le sol, si bien que les fourmis ailées ne peuvent
plus sortir. Moi-même, je n’ai plus la force d’en attraper. Je tremble de froid
des pieds à la tête. Je dois rester accroupie, étreignant mes jambes repliées
et grelottant sur le sol couvert de feuilles de bambou mouillées. Je me fais
la réflexion que si je reste longtemps ainsi exposée à la pluie, je vais
attraper un rhume, si bien que je prends l’autre sac en plastique que papa m’a
donné et m’en couvre la tête, oubliant complètement que je suis trempée
jusqu’aux os depuis que je suis sortie avec papa pour aller ramasser de la
belle-de-jour. Je suis restée ainsi à résister au froid jusqu’à l’approche du
crépuscule. La pluie n’avait pas l’air de vouloir s’arrêter de tomber. Au bout
d’un certain temps, j’ai décidé que ça suffisait comme ça. Je me suis relevée,
ai écarté les épines de bambou et suis rentrée à la maison sous la pluie. Tout
le long du chemin, je me suis demandée à part moi, Est-ce que papa va me
gronder ? Cette fois, est-ce qu’il va me tordre l’oreille ou me donner des
coups de pied, ou bien est-ce qu’il va m’ordonner de sortir de nouveau ?…
11
À l’époque, dans notre famille,
mon oncle et ma tante sont comme les piliers de la maison. Ma tante
confectionne des vermicelles thaïs ; elle a ouvert sa fabrique il y a à peu
près trois ans. Ma sœur lui prête main forte, si bien qu’elle a abandonné ses
études une fois terminée l’école primaire. Toute la journée, ma mère s’occupe à
de menus travaux pour aider ma tante ; le soir, elle doit s’occuper de papa.
Quand il rentre du travail, papa n’en a que pour ses animaux. Il me met à
contribution pour toutes sortes de tâches, et il ne m’en passe pas une.
Un soir, il me
tend une grosse boîte à lait en poudre pour nourrisson et me dit de marcher le
long des poteaux électriques de l’autre côté de la route, d’attraper autant de
crapauds que je peux et de les mettre dans la boîte. Papa a reçu un nouvel
oiseau, qui se nourrit d’animaux vivants.
L’éclairage
public est assez fort pour que j’y voie. Boîte à la main, je tournicote autour
d’un poteau. J’attends longtemps. Finalement, de petits insectes viennent
jouer autour de la lampe. Ils virevoltent autour du tube électrique et bientôt
s’écrasent au sol. Il se passe un long moment avant qu’un crapaud ne s’aventure
hors des touffes d’herbe autour du poteau. Il sort prudemment et se met à
manger les insectes. Au bout d’un moment, il en sort d’autres, et plus le temps
passe, plus il y a de crapauds. Je m’assois non loin d’eux. Ils ne s’enfuient
pas. Je couche la boîte près d’eux, puis avec un bout de bois je les pousse, et
hop, ils bondissent dans la boîte. Mais certains sont têtus et sautent hors de
la boîte. Ils ne sautent pas loin, car ils sont gros et leurs pattes sont
courtes. Je les repousse dans la boîte. Ils sautent de nouveau. Parfois ceux
qui sont dans la boîte bondissent en tous sens et retombent les uns sur les
autres. Ça m’amuse de les voir faire. Je ne m’amuse pas depuis longtemps que la
paume de papa s’écrase sur ma joue et la douleur me coupe le souffle. Papa me
considère d’un air furieux. Je me hâte de détourner le regard, car j’ai
parfaitement conscience que je suis en faute. Il lève la main comme pour me
gifler de nouveau. J’esquive et me baisse et attrape les crapauds et les fourre
dans la boîte, les larmes aux yeux. La dizaine de crapauds alentour se
retrouvent dans la boîte en un rien de temps. Papa, debout, impassible, me
regarde attraper les crapauds, puis il me précède jusqu’au poteau suivant. Je
prends la boîte de crapauds dans mes bras, et me rappelle la fois où j’ai
emporté le bidon de grenouilles de mon oncle. Cette fois-là, je les avais
prises pour les libérer, mais cette fois-ci, c’est moi qui plonge des tas de
crapauds dans le tourment d’une boîte à lait en poudre dont le couvercle ferme
bien. Il fait sombre quand on rentre à la maison. Avant de monter se coucher,
papa me prend la boîte pleine de crapauds et la met près de la cage du nouvel
oiseau, qui pousse des cris d’effroi en nous entendant. Papa me dit d’attraper
un crapaud et de le jeter dans la cage. Dans l’obscurité, j’entends des couacs
étouffés sortir de la cage, exactement les mêmes que quand la belle-sœur
assommait les grenouilles avec le dos de la lame de son couteau. Les autres
mènent tapage dans la boîte. Quand je me suis levée le lendemain matin, je ne
les ai pas entendus. Je les ai complètement oubliés jusqu’au surlendemain
soir. En rentrant de l’école, je vais tout droit à la cage. Dès que j’entrouvre
le couvercle de la boîte, une puissante odeur de pourriture se dégage. Ils sont
tous morts asphyxiés. Papa a fait des trous trop petits dans le couvercle.
Juste pour voir, j’attrape un crapaud mort et le jette dans la cage. L’oiseau
ne veut pas le picorer. Il se contente de le regarder, puis le prend dans son
bec, le secoue deux ou trois fois et le laisse retomber. Quand papa rentre du
travail, il me fait jeter les crapauds pourris dans le fleuve. Je reste à les
regarder flotter à la dérive et me prends à détester de tout mon cœur ce sale
volatile de papa. Mais il ne perd rien pour attendre : un de ces jours, quand
papa ne sera pas là, je le priverai de repas.
Chaque fois
que papa sort attraper des insectes pour en nourrir ses oiseaux, je dois le
suivre avec un petit sac en plastique. Aujourd’hui, papa tombe par hasard sur
un serpent vert. Son long corps luisant est enroulé autour d’une branche basse
de tamarinier. L’index sur la bouche, papa m’enjoint de lui trouver un bout de
bois pour taper sur le serpent. Je le regarde sans bien comprendre : le serpent
n’a encore mordu personne, et en plus il est en train d’onduler pour
disparaître dans un fourré. Mais quoi que j’en pense, je dois tendre à papa un
morceau de bambou épais comme mon pouce. Papa lentement lève le bras, puis abat
le bout de bois une fois, deux fois, trois fois, sur le mitan du corps du
serpent. Le serpent ne peut plus bouger que sa partie supérieure ; sa queue
pend comme dénuée de force. Je regarde papa attraper le serpent à m’en donner
la chair de poule. Il le saisit par le cou, puis d’une traction le détache de
la branche, et s’en retourne serpent au poing à la maison, où il le jette dans
la cage de l’oiseau. L’oiseau criaille en sautillant avant de planter le bout
de son bec dans le corps du serpent. Le serpent se laisse becqueter sans
pouvoir se défendre, car à part la tête, le reste de son corps est paralysé,
et, quand il relève la tête et fait mine de s’enfuir, l’oiseau change de
tactique, et de ses serres lui lacère la tête, et du bec lui ouvre le ventre,
qui livre ses boyaux.
Certaines
nuits, papa taille le bout tendre et recourbé de quatre ou cinq nervures de
feuilles de cocotier pour en faire des nœuds coulants pour que j’attrape des
margouillats. Il me montre comment leur passer le nœud autour du cou. Il
approche lentement le nœud coulant de la tête d’un margouillat, qui regarde
fixement. D’un seul geste, il passe le nœud autour du petit cou et tire
légèrement. Sous la traction, les pattes adhésives se détachent et gigotent
convulsivement. La tête prise dans le nœud se débat en tout sens, comme un
pendu qui calanche. Quand il cesse de se débattre, papa desserre le nœud
coulant, puis prend le margouillat et le glisse dans une bouteille
transparente fermée par une capsule, dans laquelle il perce un petit trou juste
assez grand pour laisser entrer l’air. Après cela, il me dit de faire comme il
vient de faire. Souvent je m’arrange pour que le margouillat s’échappe du nœud
coulant et disparaisse, et souvent papa me prend sur le fait, et je reçois des
coups de latte effilée de coco tantôt sur les joues tantôt sur les mollets.
Parfois, je
m’amuse à caresser la bouteille qui est presque pleine de margouillats. Comme
elle est transparente, je peux voir les ventres des margouillats. Ça par
exemple ! Dans le ventre des femelles, je vois même la forme de leurs œufs,
mais ces pauvres bêtes n’auront pas l’occasion de les pondre, car avant peu,
papa les sortira une par une de la bouteille pour les jeter dans les cages des
oiseaux. Certains margouillats ont la queue qui se détache et qui continue de
vibrionner, comme si cette queue était une autre vie de margouillat. Qui plus
est, les jours où il y a beaucoup de queues détachées, elles frétillent dans la
bouteille. On dirait des animaux d’une autre espèce que les margouillats. Elles
frétillent et se bousculent. Bientôt, les queues à leur tour meurent quand
elles vont s’accumuler dans les jabots des oiseaux.
De l’autre
côté de la fabrique de vermicelles sont alignés des centaines de sacs de
brisure de riz. À la nuit tombée, on entend le raffut des rats qui viennent
casser la graine. Même dans le courant
de la journée, il n’est pas rare de voir des rats courir entre les sacs.
Et pour ne rien arranger, éliminer les petits animaux est le passe-temps favori
de mon père, et je dois l’aider et me montrer à la hauteur en toute circonstance.
Cette fois, je dois étaler de la glu sur un plateau pour attraper les rats,
mettre un appât au milieu, puis prendre le plateau et aller le placer tout près
des sacs de riz, de préférence entre les rangées pour que les rats osent sortir
manger. Je m’y adonne dès avant la tombée de la nuit. Le lendemain à l’aube,
quand je m’éveille, je descends voir et tombe presque à la renverse à voir le
nombre de rats pris dans la glu. Papa prend un petit bout de bois et appuie sur
la tête d’un des rats, qui couine sans arrêt comme s’il avait très mal. Ce
n’est que quand la tête est en bouillie et que la queue cesse de remuer que le
couinement cesse. Alors, c’est au tour du suivant. Assise, je regarde papa
écraser une tête après l’autre jusqu’au dernier rat. Puis il me dit d’aller
jeter le plateau dans le feu du grand four en ciment sur lequel ma tante fait
bouillir la farine pour ses vermicelles thaïs. Dès que le plateau m’échappe des
mains, il se dégage une atroce odeur de poils brûlés. Tout de suite après, une
odeur de rôti, puis une odeur de chair qui brûle. Je dois attraper des rats à
la glu tous les jours. Et tous les jours des rats se retrouvent pris à la glu
sur le plateau.
Un jour, en
fin d’après-midi, papa rentre du travail avec de petites cages. Il dit que,
non, ce ne sont pas des cages à oiseaux, ce sont des souricières. Quand on
ouvre la trappe, qu’on place l’appât au bout de la tapette et qu’on va mettre
la souricière à l’endroit voulu, le pauvre rat qui va entrer pour manger
l’appât va se retrouver prisonnier. On pourra en attraper plusieurs par jour.
Papa et moi on s’aide à transporter les souricières jusqu’à la cage de son
oiseau de mauvais augure. Papa prend une souricière et la glisse dans la cage,
puis ouvre la trappe. Le rat se rue hors de la souricière. Quand l’oiseau le
voit, il bat des ailes et, avec des sautillements excités, plante ses serres
dans le corps du rat et du bout du bec le déchire. Le rat couine. L’oiseau le
taille en pièces et le mange sans plus de pitié que mon père, qui libère
cruellement des rats dans la cage presque tous les jours. Est-ce qu’il n’en a
pas marre, à la fin, l’oiseau ? je ne cesse de penser. Moi, si. Je me dégoûte
d’avoir à obéir aux ordres de mon père sans pouvoir jamais les éviter. Si un
jour je m’avise d’y contrevenir, cela veut dire que je dois être punie selon
les règles qu’il édicte à sa discrétion, au point que parfois je dois me cacher
pour pleurer. Papa me tord l’oreille. Me tire les cheveux. Me frappe avec ce
qui lui tombe sous la main à ce moment-là. Si je pleure et qu’il voit mes
larmes, il me force à sourire. Me force à rire. Me demande si je suis en
colère. Je dois répondre que non, et sourire en plus. Me demande si j’ai mal.
Je dois répondre que pas du tout, et je suis frappée de nouveau. C’est toujours
comme ça. Je dois garder pour moi mes vrais sentiments. Je ne lui donne pas
souvent l’occasion de me voir pleurer. Je déteste quand il me force à sourire
alors que j’ai les joues baignées de larmes, quand il m’oblige à rire alors que
je sanglote. Comment donc mon rire fait-il pour sortir ? Comment mon sourire
fait-il pour apparaître sur mes lèvres ? Je ne sais pas. Ce que papa me dit de
faire, je dois le faire. Personne n’est là pour m’aider. Pas même maman. Elle
se contente de regarder, puis détourne les yeux. Ou peut-être que, parfois, son
cœur pleure pour moi ? Je ne fais qu’espérer à part moi que maman comprend tout
à fait ce que je ressens, parce qu’elle m’a déjà dit que je dois être patiente,
c’est ton père, tu sais. Oh oui, je sais, c’est mon père.
Je me souviens
parfaitement de tout ce que j’ai dû faire chaque jour. Chaque jour que papa ne
va pas au travail et que je ne vais pas à l’école, lui et moi, chacun tenant un
plateau de nourriture pour oiseau, on attend que les ouvriers de ma tante
aient emporté une pile entière de sacs de riz. Sous les sacs de riz, des nids
de rats sont cachés. C’est à moi qu’il revient d’enfoncer ma main dans
l’interstice entre les sacs. Là-dedans, il y a des nids de rats extrêmement
sales, faits de bouts de tissus et de papiers déchirés, et dans ces nids il y a
des ratons rougeauds qui dorment tous ensemble dans une odeur de renfermé.
Certains sont si petits qu’ils n’ont pas encore ouvert les yeux. Ils sont
transparents, propres, couchés bouche bée, et ils poussent de faibles cris
comme des nouveaux nés. Ils n’ont pas encore de dents. Leurs pattes s’agitent
dans l’ordure de leur nid. D’autres, si grands qu’ils peuvent presque courir,
me regardent d’un œil clair. Certains semblent à peine sortis du ventre de leur
mère. Leurs corps sont rose foncé. Ils dorment à poings fermés comme des
bébés. Leurs courtes pattes sont adorables. De quelque côté qu’on les pousse,
ils continuent de dormir, inconscients. C’est aussi bien qu’ils soient
inconscients, trop innocents pour savoir que la main qui avec pitié les palpe
va en toute cruauté les envoyer à la mort. Je prends les bébés rats et les mets
sur le plateau de nourriture d’oiseau avec des gestes doux, tout en leur demandant
pardon dans mon cœur.
Le plateau de
nourriture pour oiseau est chargé d’un monceau grouillant de ratons. Certains
sont déjà grands, d’autres tout petits, mais qu’importe : quand le plateau sera
déposé dans la cage d’un oiseau, ils mourront tous sans exception, parce que
les maudits oiseaux de papa n’aiment que la chair fraîche. Leurs becs sont
assez aiguisés et forts pour comprimer les cerveaux des ratons jusqu’à ce que
leurs crânes éclatent. Ils n’ont pas à perdre de temps à les déchirer en
morceaux : ils les enfournent tels quels dans leurs becs sales. Je regarde
s’écouler le sang et la cervelle des rats, me demandant tout le temps dans ma
tête si papa et moi on n’est pas en train de commettre de vilaines actions. Si
mes deux mains refusent de faire le mal, papa me punira. De ses propres mains,
bien entendu.
En milieu
d’après-midi certains jours, papa jette à la volée des brisures de riz sur le
terre-plein du poulailler, qui est enclos dans un filet à fines mailles et n’a
qu’une seule porte, en général tenue fermée. Une fois le riz épandu, papa sort,
laisse la porte ouverte et se met dans un coin sans bouger, attendant que tout
se calme. Avant peu, quantité de moineaux viennent picorer les brisures de riz
que papa vient de répandre. Quand ils sont réunis en grand nombre, papa
rassemble de petites cages. Me prend par la main et m’entraîne dans le
poulailler. Ferme, et pourchasse les moineaux dans l’étroit poulailler. Ils ne
sont pas difficiles à attraper, car, bientôt fatigués à force de fuir, ils se
réfugient dans les coins, et papa peut alors les attraper juste en étendant le
bras. Quand il les a attrapés, il les met dans les petites cages qu’il a
préparées. Les dizaines de moineaux qui batifolaient à l’instant dans le
poulailler se font prendre et se retrouvent dans les cages de papa en un rien
de temps. Je me souviens encore de ce que j’ai ressenti quand j’ai attrapé mon
premier moineau. Il lançait des pépiements paniqués dans ma main. Son cœur
battait à tout rompre comme s’il allait déserter son poitrail. Et le mien, donc
! J’étais tout excitée. Je n’avais jamais rien fait de tel auparavant. Mon
excitation même sans nul doute effrayait l’oiseau. Non que je n’aie pas eu
peur. À vrai dire, attraper un oiseau me faisait peur. Si je l’ai fait, c’est
que j’avais encore plus peur de papa. Quoi qu’il en soit, je devais aider papa
souvent, si bien que j’ai fini par m’y faire. Une fois, on était en train
d’attraper des moineaux et voilà qu’un moineau tout blanc est venu se prendre
au leurre de papa. Papa s’en est entiché et l’a mis dans une cage à part. Il a
accroché la cage du moineau blanc à la poutre principale de la maison. Sous sa
cage, il y a souvent des moineaux qui viennent manger les bribes de nourriture
qui en tombent, mais le moineau blanc, lui, ne veut rien manger. En plus, quand
on lui apporte à manger, il volette affolé dans sa cage et essaie de passer sa
tête à travers les barreaux pour s’échapper. Il a fini par se blesser à la
tête. Au bout de plusieurs jours, il est mort. Papa a dit qu’il était mort
délibérément. Ce genre d’oiseau n’est pas fait pour la captivité. En ce qui
concerne tous les autres oiseaux qu’il attrape, papa les libère – il les libère
dans les cages de ses oiseaux de malheur, qui leur volent après et les
déchiquètent dans un grand envol de plumes, leur déchirent les ailes et les
mangent avec un plaisir évident.
J’ai bien
suggéré à papa qu’il les laisse partir, mais il m’a riposté que c’est moi qu’il
devrait laisser partir. Si j’en ai assez, ma mère n’a qu’à me raccompagner à
l’ancienne maison. J’en avais de plus en plus assez de papa. Papa n’était pas
quelqu’un de constructif. Je devais toujours me comporter comme il entendait
que je me comporte. Même à l’heure des repas. Je n’osais pas me servir des
plats que j’aurais voulu manger tant qu’il ne m’y avait pas autorisée. Un jour,
papa épluche un mangoustan et le porte à mes lèvres. J’hésite : il n’a jamais
fait ça. Je n’ose pas ouvrir la bouche pour le recevoir. Sans doute irrité,
papa me l’enfonce dans la bouche. Comme je m’apprête à l’avaler, il m’ordonne
de le recracher. Quand je l’ai recraché, il m’ordonne d’avaler le mangoustan
que je viens de recracher. Je voudrais tellement lui dire que je ne suis pas
un oisillon qui doit ouvrir son bec pour manger, ni un chien qui dégueule puis
avale à nouveau son vomi. Mais je n’ai rien fait d’autre que ce que papa
m’ordonnait de faire.
Tout le temps
que je suis restée avec papa, j’ai dû me tenir prête à le servir. Avant de
dormir, papa a coutume de s’asseoir et de boire une décoction médicinale, puis
il se rejette en arrière jambes croisées et regarde la télévision. Une de ses
jambes est tendue vers moi, tandis que son autre pied est tout près de mon
visage. Il met son pied à la hauteur de mon visage parce qu’il craint que je ne
m’endorme. Le pied de papa me maintient sur le qui-vive en permanence. Si un
soir je me laisse aller à somnoler pendant que mes mains massent sa jambe, son
pied pousse ma tête à la renverse. Même mon sommeil est réglementé. Je ne peux
dormir que quand papa dort déjà. Je dois m’asseoir près de lui et attendre qu’il
s’endorme, et cela presque toutes les nuits, sauf quand il est de garde ou
qu’il va à Bangkok voir sa maîtresse. Si j’ai l’audace de m’esquiver, le
lendemain matin je suis privée des maigres cinq bahts d’argent de poche qu’il
me donne chaque jour d’école. Quand papa ne me donne rien, maman, craignant de
s’attirer les foudres de papa, ne me donne rien non plus. Je dois aller en
cachette demander à ma grand-mère. Si par hasard elle n’est pas là, je dois me
proposer à donner à manger aux cochons de ma tante. Ma tante élève des cochons
(tant et plus). C’est comme si quelque chose fait que papa et moi n’avons rien
en commun. Papa m’interdit absolument de m’occuper des cochons, car il respecte
la religion musulmane de sa maîtresse. Avant que je ne m’approche de lui, il me
demande toujours si j’ai pris un bain.
Je vis en
famille dans une apathie totale, tuant des animaux chaque jour, y compris des
mouches et des vers. De retour de l’école, je dois prendre le jeune coq de
combat de papa dans mes bras et aller le déposer sur le banc de sable, marcher
le long de la décharge de la fabrique de vermicelles, m’asseoir et déterrer
des vers pour le coquelet de papa. Parfois, ma tante me fait m’asseoir à côté
d’elle pour tuer les mouches. Quand il y en a trop, elle achète de la poix pour
en enduire des bâtonnets avec lesquels harceler les mouches. Des milliers de
mouches, des centaines de milliers peut-être, trouvent ainsi la mort. Lorsqu’il
n’y a vraiment plus rien à me faire faire, papa m’entraîne dans la jungle pour déterrer
des termites et les mettre dans des boîtes pour ses oiseaux, chasser les
abeilles et prendre leur miel et le faire macérer dans de l’alcool, déterrer
des lombrics afin de nourrir les barbillons dans le réservoir, et chercher des
têtards pour ses poissons de combat.
Maman me secoue, m’appelle pour
que je me réveille et prenne le repas de midi, puis elle m’interroge à propos
du crachoir. Me demande si je me sens bien. Elle est passablement secouée. Elle
n’a sans doute pas cru le docteur. Elle comprend que je vais mal au point de
dégobiller du sang. Je prétends que c’est le cas, tout en éprouvant une secrète
compassion pour l’opinion des imbéciles. Tout le monde comprend comme maman
comprend. Je lui dis que ça fait plusieurs jours que je suis comme ça mais
que je n’ai voulu le dire à personne. Aujourd’hui le docteur vient m’examiner
de nouveau dans l’après-midi, car j’ai de la fièvre, mais il ne me dit pas ce
que j’ai. Il dit à l’infirmière de me faire une piqûre comme d’habitude, que je
me repose au maximum. Les jours suivants, je fais comme avant. Le docteur lui
aussi me traite comme avant, mais rien ne s’améliore. Je suis toujours comme
avant. J’ai mal à la tête chaque fois que je sors du lit, des éblouissements
dès que je fais l’effort de marcher jusqu’aux toilettes. Je suis pâle, ne peux
pratiquement rien avaler. Je fais semblant de dégueuler du sang pendant trois
jours. Le quatrième jour, je ne parviens pas à dégueuler. Une fois que j’ai
avalé le sang, il disparaît. J’ai beau me chatouiller la gorge, il ne sort que
des larmes.
Après ça, je
cesse de manger mon propre sang, mais je le jette comme avant. La dernière
fois, je n’en laisse pas sortir beaucoup, mais désormais je ne peux plus
supporter de le voir. Je vois tout trouble. Mes mains tremblent. La tête me
tourne. Je me dépêche de rebrancher le bock à injections. Comme je m’apprête à
me remettre debout, la salle d’eau se met à basculer. Je peux à peine
m’entrevoir dans la glace. Commence à ne plus rien voir. Sens une bouffée de
chaleur me monter à la tête. Mes oreilles sifflent. Quand je ferme les yeux, ça
pulse en chaos dans ma tête. Je n’arrive quasiment pas à rouvrir les yeux. Je
tâtonne, finis par trouver la porte des toilettes. Rallie les forces qui me
restent. Ouvre la porte et sors. Mon oreille entend le déclic du loquet, et
puis des cris de gens excités. Je ne vois plus rien. À ce moment-là, en face de
moi il n’y a que la nuit. Je sombre dans le sommeil.
12
Maman ne m’a pas ramenée vivre
chez papa depuis bien longtemps qu’ils commencent à se disputer, et
chaque fois papa m’interdit d’aller à l’école. Je dois regarder papa et maman
se quereller. Papa maudit maman. Maman réplique à papa. Le ton monte. Traînée,
fumier, salope. Maman pleure. Je pleure. Puis papa disparaît. Quand il revient,
ils se rabibochent.
La dernière
fois, papa fait mine de frapper maman. Lève la jambe pour lui flanquer un coup
de pied, pas moins. Retient son geste. Maman lui annonce qu’elle part faire sa
vie ailleurs. Me laisse avec papa. Maman prend ma sœur avec elle. Elle s’en va
cette fois comme si elle m’abandonnait en enfer. Quand papa est en colère
contre quoi que ce soit, je suis la seule à subir son humeur. Assise, je le
regarde boire jusque tard dans la nuit. Un jour que par hasard j’oublie de
nourrir les oiseaux, papa rentre du travail, voit que les oiseaux ont faim et
me flanque une baigne qui m’engourdit la moitié du visage. Papa, une fois, m’a
corrigée d’un coup de tibia qui m’a envoyée dinguer. Personne n’ose
s’interposer ou ne serait-ce que rester à le regarder faire. Les oiseaux de
papa commencent à mourir un par un. Les lapins que papa élève sont déchiquetés
par des chiens. Tous les cochons d’Inde de papa sont décimés par une maladie.
Les poules dans le poulailler meurent de la peste. Les oiseaux que papa aime
tant meurent l’un après l’autre, presque tous. Papa est aux petits soins pour
ses oiseaux comme il ne l’a jamais été pour moi. Il est toujours en train de me
demander si j’ai nourri les oiseaux, Çui-là n’aime pas ça, Comment qu’il fait
pour avaler ça ? Mais il ne m’a jamais demandé une seule fois si j’ai faim, ce
que je veux manger aujourd’hui. Maman partie, il se soucie de moi d’autant
moins.
Certains
jours, quand il est d’assez bonne humeur, il rentre du travail avec des paquets
de nourriture. Me fait m’asseoir et les partager avec lui. D’autres jours, il
me jette une pièce pour que je m’achète quelque chose à manger. Je n’attends
qu’une chose, c’est que les oiseaux de papa crèvent jusqu’au dernier. Je suis
jalouse même des oiseaux. Même de ma propre sœur. Pensez donc : ma sœur, ma
grande sœur, n’a jamais eu à se mettre en quatre pour papa. Qui plus est, il
lui manifeste son amour à tout bout de champ. Il l’appelle avec des mots doux à
entendre. Quant à moi, quand il m’appelle, il me donne du « la » :
« Eh, toi, La —, viens ici. Tu n’as pas encore fini ? Bonne à rien.
Disparais de ma vue. » J’entends papa me parler ainsi tout le temps.
Comment pourrais-je espérer qu’il me montre de l’affection ? Certains soirs, je
dois me caresser la tête de la main comme papa aime caresser la tête de ma
sœur. Je ne vois pas en quoi cela procure une sensation agréable, ou alors
c’est que je suis de parti pris ? Peu importe. Je fais quand même toujours mon
devoir d’enfant modèle du mieux que je peux.
Un jour en fin
d’après-midi, je rentre de l’école et me dis que je vais donner à manger à
l’oiseau avant que papa rentre. Je sais que, ce matin, j’ai oublié de le nourrir.
Quand je me rends à l’endroit où papa met la cage, je ne trouve que le vide. Je
demande à ma grand-mère. Elle me dit que, dans le courant de la journée, un
électricien est venu faire une réparation. Par hasard, papa a posé la cage près
du poteau électrique. Grand-mère a craint que l’oiseau ne prenne peur, aussi
elle a pris la cage et l’a suspendue sous l’avant-toit derrière la maison. Je
prends le tronçon de bambou plein de graines et vais voir. Effectivement, la
cage est bien suspendue là, mais voilà que, quand je m’approche, l’oiseau
s’affole de ma présence, alors même que c’est moi qui le nourris tous les
jours. Il saute et vole en tous sens dans sa cage exiguë, tout en poussant des
cris d’effroi. Bat des ailes et saute de plus en plus violemment. Donne des
coups de tête dans le filet de l’entrée, qui crève en un grand trou. Quand je
m’approche de lui d’encore un pas, il s’affole davantage. À ce moment-là, je
prends mon pied : au moins qu’il souffre un peu, puisque papa l’aime tant. Je
soulève le bambou et déverse du grain dans la cage, pensant qu’il doit être
affamé et qu’il va se calmer pour se dépêcher de manger. Mais pas du tout. Il
saute une dernière fois. Son corps se catapulte hors de la cage et s’envole. Je
ne peux que regarder, cœur battant, ne sachant que faire. Il est déjà loin et
aura bientôt atteint la rive opposée du fleuve. Mais il ne l’atteint pas. Cet
oiseau, papa l’a élevé depuis qu’il est tout petit, et c’est la première fois
qu’il fait un long vol. En plus, c’est la saison des crues ; le fleuve a doublé
de surface. L’oiseau vole, vole encore et, tout à coup, tombe à l’eau. Je prie
pour qu’il parvienne à gagner la rive. À cet endroit-là de la rive, il y a le
monastère. Quelque bonze l’attrapera peut-être… Qu’est-ce que je vais dire à papa
quand il va rentrer ? Pour sûr qu’il va me flanquer une trempe. Et si je
m’enfuyais avant ? Mais pour aller où ? Si je me précipite à sa recherche,
comment le retrouver à temps ? Il s’est envolé si loin, jusque de l’autre côté
du fleuve. Je me laisse tomber et m’assois sous la cage à attendre mortifiée
que papa rentre et me flanque une raclée.
Aussitôt que
je vois papa entrer dans la maison, je me mets à pleurer. Les questions de papa
trahissent son humeur massacrante. Je lui raconte tout en sanglotant que
grand-mère a suspendu la cage de l’oiseau ici et que, dès que je lui ai donné à
manger, il s’est affolé, a défoncé la cage et s’est envolé et a disparu.
Papa va
interroger grand-mère. Je les regarde se disputer à propos de l’oiseau, mais ni
l’un ni l’autre ne veut lâcher pied. Pour finir, papa quitte grand-mère sur un
juron. Il me demande dans quelle direction l’oiseau s’est envolé, et s’empresse
de m’entraîner à sa recherche.
Papa loue un
canot à moteur longue-queue pour nous faire traverser le fleuve. Il est
nécessaire que j’aille avec lui, étant donné que cette fois, que je le veuille
ou non, je suis en partie responsable… Les vagues dans notre sillage me font
penser à la fois où le fils de ma tante m’a maintenu la tête sous l’eau. Et à
présent papa est en colère. S’il lui vient l’idée de me pousser et de me faire
passer par-dessus bord au milieu du fleuve, qu’est-ce que je vais faire ? Mais
pas la peine de faire quoi que ce soit, parce que je n’ose pas esquisser
le moindre geste dans ce bateau.
Quand nous
atteignons la rive, papa va et vient à la recherche de l’oiseau. Demande à tout
un chacun s’ils ont vu un oiseau qui ressemble à ceci cela tomber à l’eau. Leur
dit que si quelqu’un l’attrape, il versera volontiers une récompense. Je dois
marcher après papa jusqu’à la tombée de la nuit, fatiguée, affamée, mais je
n’ose en faire état à papa. Sans doute qu’il n’est pas mieux loti que moi.
Personne n’a rien mangé depuis le milieu de l’après-midi.
Papa loue un
autre bateau pour retraverser le fleuve et rentrer à la maison. À bout d’espoir
de retrouver l’oiseau, une fois de retour, il me fait aller lui acheter de
l’alcool. Il boit davantage que de coutume, et ce soir-là se passe de manger.
Il m’ordonne d’aller chercher mes affaires chez grand-mère avec qui je dors
toutes les nuits et de venir dormir avec lui dans la chambre. M’interdit
d’avoir à faire avec grand-mère dorénavant, même pas pour un repas, en quelque
occasion que ce soit.
La première
nuit que je dois dormir dans la chambre de papa, je me sens on ne peut plus
oppressée. Ce n’est sans doute pas différent de ce que ressent un oiseau
enfermé dans une cage étroite. Je n’arrive pas à fermer l’œil. Me tourne et me
retourne. Regarde à la dérobée papa boire. Quand il se tourne et croise mon
regard, il m’enjoint de dormir et m’avertit que, s’il me surprend encore les
yeux ouverts, il ne me laissera pas dormir de la nuit. Je reste allongée les
yeux fermés. Papa, assis, boit tout seul, sans bruit. Parfois, il allume une
cigarette et l’odeur du tabac se répand dans toute la pièce. Puis il se laisse
tomber et se couche près de moi. Me pousse du pied et me dit de me reculer, si
bien que je me retrouve en fœtus presque à ses pieds. Je fais comme papa me
dit. Couchée, les larmes aux yeux, je pense dans mon for intérieur, Pourquoi
est-ce qu’il me parle pas gentiment ? Est-ce qu’il sait seulement à quel point
je me sens humiliée ? à quel point son attitude me blesse ?
Quelques jours
plus tard, maman est de retour. Grand-mère commence à manifester de
l’irritation envers notre famille, et cela vaut aussi pour tout le monde dans
la maison. Finalement, papa ne peut plus le supporter et dit à maman de venir
s’installer ici.
Notre nouvelle
maison est un logement pour familles de militaires construit en série en
bordure du camp. On appelle ça des maisons attenantes. C’est une maison en bois
à deux niveaux. À l’arrière de la maison, il y a une cour en ciment qui déborde
de l’avant-toit. Maman et moi passons plusieurs jours à la désherber jusqu’à ce
qu’elle prenne un aspect convenable. Ma sœur ne veut pas déménager pour vivre
avec nous, et refuse de dire pourquoi. Papa est si fâché contre elle qu’il lui
interdit de remettre le pied chez nous et proclame qu’il rompt toute relation
avec elle à dater de ce jour. Inutile de dire à quel point je suis contente. À
tout le moins, en l’absence de ma sœur, papa va mieux se rendre compte de mon
importance. Le soir, il fait toujours partie de mes attributions de m’occuper
de papa comme d’habitude. Sauf qu’on n’a plus à s’occuper d’animaux captifs.
Dans les logements de militaires, il n’est pas permis d’élever des animaux
autres que des chats ou des chiens. Néanmoins, papa s’arrange pour se trouver
discrètement des oiseaux à élever. Ma vie commence à changer dès lors que
j’habite ici. Le matin, je dois me lever avant l’aube pour me préparer à aller
à l’école, qui se trouve dans une autre province. Maman m’a dit de prendre mon
mal en patience. L’examen n’est pas loin. Si on m’avait changée d’école quand
on a déménagé, la nouvelle école n’aurait pas eu le temps de faire face. Ma vie
éveillée se passe donc entre l’école et les allers-retours. J’ai juste terminé
le primaire quand les autorités militaires transfèrent papa à la frontière.
Papa parti, je deviens plus libre. Je n’ai plus à lui masser les jambes avant
de dormir, mais parce que j’ai fait ça des années durant, il me semble que
quelque chose me manque. Mon monstre de père me manque. Papa reste absent
pendant des mois. Il ne revient pas, mais une lettre nous parvient. Je lis et
relis le seul paragraphe qui parle de moi. Il ne dit rien d’important, mais je
me réjouis d’avoir encore une petite place dans le cœur de papa. Je suis reçue
à l’examen d’entrée à l’école secondaire de la province. Quand il apprend la
nouvelle, papa écrit à maman de m’acheter un vélo en récompense. Je ne me tiens
pas de joie. Je n’ai jamais osé espérer rien de tel, et je n’ai pas la moindre
idée que ce sera le premier et le dernier cadeau que je recevrai de papa.
Pendant tout le temps où l’école est fermée, j’attends le jour où papa va
revenir. Ma sœur s’est décidée et a déménagé pour vivre avec nous. Jour après
jour, chacune de nous attend que papa revienne.
Et puis papa
est revenu.
Alors que je
suis assise au rez-de-chaussée à regarder la télé toute seule, et que ma sœur
et maman, en haut, prennent leurs mensurations pour se tailler des vêtements,
papa entre les bras chargés de colis. Il s’est laissé pousser la barbe et ne se
ressemble plus. Aussitôt qu’il apparaît dans l’encadrement de la porte,
« M’man, papa est là ! » je m’écrie, toute excitée. Puis ma joie
sur-le-champ cède la place au désespoir. Papa me toise d’un air glacial.
L’aversion dans ses yeux est évidente. Il dit d’une voix forte, « C’est
qui, ça, ‘papa’ ? »
Il dépose ses
colis puis grimpe à l’étage, me laissant plongée dans toutes sortes de
réflexions. Quel crève-cœur ! Alors, comme ça, j’ai encore fait faux ? Mes yeux
sont rivés sur les images qui bougent sur l’écran de télé. Elles se brouillent
à travers le rideau de mes larmes. Je tends l’oreille pour saisir ce que maman
dit à papa. J’entends les longues excuses de ma sœur… Quand maman descend, elle
me dit d’aller porter un verre d’eau à papa. Je fais ce que maman me dit sans
enthousiasme. Je n’ai pas assez de confiance en moi pour aller porter de l’eau
à papa. Comme si j’étais en faute. C’est vrai que je suis en faute. Papa m’a
toujours interdit de l’appeler papa. À l’instant, dans ma joie, je me suis
oubliée à l’appeler papa. Est-ce que c’est vraiment ma faute ? Le verre d’eau
fraîche à la main, je monte l’escalier. À chaque marche, j’aimerais que
l’escalier s’allonge à ne jamais prendre fin, parce que quand j’atteins la
dernière marche, la scène qui apparaît devant moi est de ma sœur allongée tout
alanguie dans les bras de papa. J’ai soudain envie de jeter le verre d’eau à la
tête de ma sœur pour qu’on sache à quoi s’en tenir une fois pour toutes. Mais
ce n’est qu’une impulsion. Je m’empresse de déposer le verre, puis de quitter
la pièce, de fuir ce spectacle qui me fait mal. Papa ne lui a-t-il pas interdit
de jamais remettre le pied chez lui ? N’a-t-il pas dit qu’elle n’était plus sa
fille ? En fait, celle des deux qui n’est plus sa fille, c’est moi, non ? En
descendant, je croise maman. L’évite. Me précipite dans la salle de bains.
Pleure… Quand je me sens soulagée, je me baigne le visage et sors de la maison.
Je rentre quand je me rends compte que ça ne sert à rien de fuir mon sentiment
d’humiliation. Mais quand j’en parle à maman, elle m’accuse d’être jalouse de
ma grande sœur. Cette nuit, je reste allongée les yeux grands ouverts, écoutant
la voix insistante de ma sœur. Par la conversation entre mes parents,
j’apprends que papa est revenu cette fois pour se faire faire un bilan de
santé.
Dès l’aube,
papa et maman vont à l’hôpital. Ils rentrent en fin d’après-midi. Papa prépare
ses affaires et repart avant l’aube le jour suivant, sans que j’ai la
possibilité de lui dire au revoir.
13
Un bruit de conversation me
parvient faiblement. Autour de moi l’air pulse sans cesse. Je respire une odeur
âcre d’ammoniaque à pleins poumons. Cette odeur me réveille. J’ai
l’impression que quelqu’un est en train de me frotter avec un chiffon mouillé.
Des bouffées d’ammoniaque m’emplissent les narines sans arrêt au point que je
suffoque. Je détourne le visage. Ouvre les yeux avec beaucoup d’efforts. En
face de moi, je vois maman en train de m’éventer. Une de ses mains tient un
bout de coton mouillé pressé contre mon nez. L’aide-soignante est en train de
nouer un élastique autour de mon bras pour trouver une veine où me faire une
nouvelle injection. La voix de l’aide soignante demande si je me sens bien ?
pourquoi est-ce que je me suis évanouie ? ai-je mal à la tête ? envie de vomir
? Je dis oui à tout. Un docteur tenant une petite éprouvette dans sa main
s’approche de mon lit. Il dit à maman qu’il va me faire une prise de sang pour
de nouvelles analyses. Peut-être qu’on va trouver un virus, ou alors que le
taux de sucre dans le sang est trop bas, ce qui expliquerait que je tourne de
l’œil simplement en me rendant aux toilettes. Il se sert d’un morceau de coton
froid pour m’essuyer le bout d’un doigt, puis me fait un prélèvement sanguin.
L’infirmière s’apprête à me prendre la tension de nouveau. Bientôt le résultat
de l’analyse de sang est annoncé. Je n’ai rien du tout. Et pourquoi aurais-je
quelque chose ? Personne ne sait que, si je me suis évanouie, c’est parce que
j’ai perdu trop de sang. L’idée ne leur vient pas que je puisse me saigner.
À dater de ce
moment-là, je n’ai plus eu l’occasion de faire sortir mon sang. Je ne suis plus
capable de me rendre aux toilettes par moi-même. Rien que de me lever du lit,
je sens ma tête qui chavire. Je dois demander à l’aide soignante de
m’accompagner aux toilettes trois jours durant.
Le quatrième
jour, mon hospitalisation prend fin. Un siège roulant vient me prendre au pied
du lit pour aller voir le psychiatre une dernière fois. Nous parlons une fois
de plus des mêmes problèmes. Je suis assise à la même table et je pleure. Le
psychiatre se comporte avec moi comme avant. Il me donne rendez-vous pour dans
une semaine.
Assise, je
regarde maman mettre mes affaires dans une valise sans faire un geste pour
l’aider. L’ami de service de ma mère prend mes effets personnels et les
descend. J’ai toujours la tête qui tourne et, en outre, je ne comprends pas
pourquoi on me fait partir de l’hôpital alors que je suis beaucoup plus mal en
point que quand j’y suis entrée. Je n’en sais toujours rien… Maman me dit
d’attendre sur mon lit pendant qu’elle règle les frais d’hospitalisation. Cela
fait quarante-cinq jours que je suis ici. J’ai dépensé moins de trois cent
cinquante bahts en médicaments, y compris la flopée que j’emporte pour prendre
à la maison. Maman me dit que les médicaments sont si peu chers parce que je
suis fille de militaire tombé au champ d’honneur. Si on vient à l’hôpital en
consultation externe, on peut se faire rembourser en partie seulement ; pour
être remboursée intégralement, il faut être hospitalisée. C’est pourquoi elle
m’a fait hospitaliser, car à part le fait que les dépenses de santé sont
minimes, on y est sous supervision médicale constante. Si je suis à la maison,
quelle perte de temps pour maman ! Louer quelqu’un pour les perfusions coûte
les yeux de la tête. Ici, les poches de sérum physiologique sont gratuites. Les
analyses, les tests de dépistage, tout est gratuit. Ici, tu sais, c’est un
hôpital militaire. Ton père était militaire, autant profiter à fond de ses
droits. Oh oui, maman en profite plus qu’à fond. Que je souffre, elle ne trouve
pas ça important du tout. C’est seulement maintenant que je le sais. En plus,
elle ajoute que, quand je serai guérie, elle viendra se faire faire un bilan de
santé à son tour. Des fois qu’elle serait malade, elle pourrait se faire
hospitaliser pour une nuit ou deux. Maman n’a pas envie d’être malade, je le
sais bien. Ce qu’elle veut, c’est se faire dorloter. Elle veut que des gens
qui reconnaissent son importance viennent la voir, c’est tout. Alors même que
je suis malade, maman a son ami qui vient la voir souvent. Si c’était elle la
malade, je préfère ne pas penser à ce qu’il en serait. C’est une bonne chose
qu’aujourd’hui maman lui ait dit de venir me chercher pour me ramener à la
maison. Encore heureux qu’elle ne m’ait pas dit de rentrer toute seule. Maman
m’a apporté de nouveaux vêtements pour que je me change à l’hôpital. Elle
m’oblige à les mettre pour sortir de l’hôpital. Elle les a empruntés à quelqu’un
pour que je les mette, et d’ailleurs ce sont les seuls qu’il y ait. Je sais de
tout mon cœur ce que maman est en train de penser. Ne dit-elle pas à tout un
chacun que je suis une droguée ? Ne clame-t-elle pas sous tous les toits que je
me drogue ? À l’hôpital, moi-même j’ai failli ne pas savoir comment me
comporter. Au début, quand quelqu’un venait me voir et demandait ce que j’avais,
avec certains maman le disait franchement, et avec d’autres elle mentait sans
vergogne. Aujourd’hui, cet homme vient me chercher. Ce que veut maman, je le
sais. Maman veut qu’il me considère comme une enfant nouvelle, et qu’il la
considère elle comme capable de mater sa fille. Elle prétend lui faire croire
qu’en quarante-cinq jours d’hôpital, j’ai changé du tout au tout, y compris de
vêtements.
Dès que je
descends de la voiture, je regarde la maison de maman. Elle a déjà changé.
Auparavant, dans cette maison maman vivait seule, mais aujourd’hui j’y vois des
tas de gens et je ne connais personne. Ils viennent m’entourer pour me
manifester leur sollicitude. Mais non. Ce qu’ils veulent, c’est se donner du
crédit, voilà tout. Dans la maison, ils se préparent à jouer aux cartes avec
alacrité. En face de la maison, il y a un petit restaurant nouvellement
installé. Ma famille, outre que la chienne a eu des petits, a de nouveaux
membres. Plusieurs personnes sont assises jambes croisées devant le restaurant
et grillent des cigarettes en faisant beaucoup de fumée. Maman se dépêche de
m’escamoter à l’étage, puis me dit de me reposer, alors même que les gens à
l’étage en dessous ne discutent pas précisément à voix basse. Maman me dit
qu’ils sont là pour juste un petit moment et qu’ils vont bientôt s’en aller.
S’ils jouent aux cartes ici, c’est qu’ils n’ont pas pu trouver un autre
endroit. Non, non, ils ne viennent pas régulièrement.
Je me vois
confinée à l’étage. Maman m’interdit de descendre. Si je veux manger ou quoi
que ce soit, je n’ai qu’à crier pour passer commande au restaurant d’en face.
Elle m’interdit d’aller de nouveau dans le camp militaire. Puis elle-même y va.
Elle fouille mes affaires et détruit les choses que j’y ai cachées, ne
serait-ce que la boîte en plastique dans laquelle j’ai percé un trou pour en
faire un bong. Quel dommage, quand je pense à tout le bonheur qu’il m’a procuré
pendant si longtemps. Je ne sais si j’aurai jamais l’occasion de rêvasser à
nouveau grâce à lui, de revoir encore des souvenirs secrets surgis de quelque
part en moi. Le temps du bonheur trompe conscience ne reviendra plus jamais.
Maman m’a dit qu’elle a tout détruit, sans se rendre compte que ces choses-là
sont des ersatz de la part de bonheur qui a disparue de ma vie. Maman
m’apporte les notes que j’écris au psychiatre et me les tends. Je lui demande
si elle les a lues…
Mon
psychiatre,
Ces temps-ci
je ne sais pas ce que j’ai. Je n’arrive pas à dormir. Parfois il est une ou
deux heures du matin avant que je m’endorme. Je ne sais que faire. À vrai dire,
je ne suis pas déprimée ou soucieuse. Au contraire : je trouve encore la vie
belle.
Vous
êtes-vous jamais demandé, docteur, en tant que docteur, de quoi nous provenons
? Je pense que notre vie est un sous-produit de la libido. Vraiment. En effet,
quand on fait l’amour et qu’on se trompe dans les dates, il en résulte une vie
supplémentaire – ah ! ah ! ah ! (rires pour indiquer la bonne humeur). Nous
sommes tous des bâtards, un de mes amis m’a dit une fois, et c’est ce que je
suis.
Aujourd’hui
je suis d’excellente humeur. Je trouve tout beau. C’est pas seulement les
amoureux, vous savez, qui voient la vie en rose. Des gens au cœur vacant comme
moi sont aussi capables de trouver le monde beau. J’aime ma mère, et je suis
tout à fait certaine que toutes les mères aiment leurs enfants, au point que,
parfois, avant de faire quelque chose, elles pensent à leurs enfants. Je pense
toujours à maman avant. J’ai peur de lui faire de la peine, parce que désormais,
elle est la seule personne qui compte dans ma vie… Mais je lui ai déjà fait de
la peine, parce que je fume des cigarettes, rien que pour ça. À vrai dire, pas
seulement des cigarettes. Marijuana, amphétamines, lao heng
(des petits cachets jaunes qu’un copain m’a revendus) – j’ai tout essayé, mais
en cachette de maman, parce que j’ai vraiment peur de lui faire de la peine, et
je n’ai jamais rien fait pour lui donner du chagrin. Au contraire : j’ai fait
des tas de choses pour qu’elle en soit fière… sauf qu’elle ne les voit pas…
Passons.
Toujours
pas sommeil, docteur.
J’ai
fumé de la marijuana et m’y suis habituée. Quand je n’en ai plus, je n’arrive
pas à dormir. Ça fait trois ans que j’en fume, et mon apparence s’en ressent,
mais j’ai toujours consciente que je suis solide. Je mange comme quatre,
docteur. Aujourd’hui j’ai fumé plusieurs cigarettes. Je me dis que, quand je
mourrai, il sera toujours temps d’arrêter.
Je
vais sans doute devoir poursuivre mes études à l’école normale, docteur.
Qu’est-ce que je peux faire: maman veut tellement que j’y entre. Je n’ai pas
envie d’être instit. Je veux apprendre l’artisanat, mais maman ne veut pas en
entendre parler. Et même si elle m’y autorisait, il serait trop tard : les
inscriptions sont closes.
Ça
fait un mois que je ne dors pas. Je dois m’y faire. Tant pis si je ne peux pas
dormir. J’aime maman à la folie.
Je
suis désolée de faire de la peine à maman, mais maman doit s’y faire aussi, je
suppose.
Je
suis seule comme si elle m’avait rejetée. Parfois je me sens humiliée. Parfois
je suis contente d’avoir mon monde à moi.
Je
vais vous raconter. Quand je suis revenue de l’examen d’entrée, je suis entrée
dans la maison de maman, je suis allée la voir et suis tombée sur quelque chose
qu’aucun enfant au monde ne peut accepter. Maman a tellement besoin d’être
heureuse. Personne ne sait ce que je pense. À ce moment-là, j’ai fait le projet
de fumer de l’herbe à en oublier le monde entier. Et je l’ai fait. Quand j’ai
émergé, le monde était pareil qu’avant.
Mon
psychiatre,
Hier je suis
allée passer un examen dans une autre province. Quand j’ai eu fini, je suis
allée acheter des somnifères. J’ai fait quatre ou cinq pharmacies. Ils n’ont
pas voulu m’en vendre… De retour ici j’ai supplié mon meilleur ami d’en acheter
pour moi. Il m’a procuré neuf cachets. Il m’a dit de prendre un cachet toutes
les deux heures. Si je prends les neuf cachets en dix-huit heures, ça fera un
long sommeil. Je ferai sans doute de beaux rêves. Quand je me réveillerai, je
vous raconterai, docteur. Mais en général, quand je rêve, je vois des lotus.
Mon
psychiatre,
Minuit et je
ne dors toujours pas. Je n’ai pas dîné et j’ai très, très faim. Quand j’ai
faim, je pense à maman. À cette heure-ci sans doute qu’elle dort déjà. Elle est
de nouveau en guerre froide avec moi. Elle ne veut pas me parler. Seul le
silence est grand, mais drôlement gênant. Je me sens bien seule dans ce pays.
Je voudrais dire à maman que je ne veux pas cesser de fumer, mais elle ne
voudra pas. Qu’on cesse de fumer toutes les deux à la fois, elle ne voudra pas.
Maman me donne bien des choses, mais pas ce peu de liberté. Bizarre, non ?
D’autant que, plus je grandis, plus elle s’inquiète, plus elle m’empêche. Pour
les cigarettes, c’est la même chose. Ça fait trois ans que je fume, et c’est
seulement maintenant qu’elle s’inquiète.
Mon
psychiatre,
Docteur, à
quoi mesure-t-on la valeur d’une personne ? À mon avis, on la mesure au coût de
ses funérailles.
Il est
tard. J’ai sommeil. Je suppose que le nouveau somnifère est en train de faire
effet. Je tombe de sommeil.
Au
revoir, psychiatre.
Je
vous quitte avant deux heures du matin aujourd’hui. À quelle heure vais-je me
réveiller ? Midi sans doute. Si je ne me réveille plus, qu’est-ce que je vais
faire, docteur ?
Mon
psychiatre,
J’ai fait mes
prières, compté les moutons, compté jusqu’à cent. C’est sûr que je ne vais pas
dormir. Cette nuit, je n’ai pas de cachets. Je ne sais pas où aller pour en
trouver presque chaque jour. J’avale des cachets comme on croque des bonbons.
J’en mange tellement que j’en ai la bouche amère, docteur… Je n’arrive pas à
dormir, docteur… Je n’arrive vraiment pas à dormir. Quoi que je fasse, je ne
dors pas. Je compte de un à cent – de un à cent. Onze heures passées, bientôt
minuit. Je vais continuer de gamberger, continuer de me torturer les méninges.
Docteur,
Je me
suis réveillée vers onze heures. Je ne me sens pas bien du tout. Quand j’en
aurai la force, j’en prendrai encore. Ce soir je voudrais dormir dès la tombée
de la nuit. À vrai dire, le sommeil a du bon, n’est-ce pas ? Ça fait un drôle
de vide. Mais ces derniers temps, c’est comme si j’étais forcée à m’endormir.
Quand je me réveille, je me sens tout chose, la tête dans les vaps. Demain je
me réveillerai probablement vers huit heures du soir. Je m’arrête là. Je
n’arrive pas à me concentrer.
Mon
psychiatre,
L’autre jour,
j’ai acheté quatre lotus. J’en ai offert trois au Bouddha. Ça m’a fait du bien
à l’âme, mais mon cerveau est dans un drôle de coton. Rien qu’à fermer les
yeux, je me sens flotter. En plus, j’ai pris un bain et me suis lavé les
cheveux, c’était comme si je me sentais mal. Il est tard et je ne dors pas.
J’ai commencé à prendre des cachets vers huit heures et j’en ai pris
régulièrement jusqu’à maintenant. Tout à l’heure, j’ai pris un cachet, puis je
me suis assise pour écrire ceci. Docteur, je suis vraiment sonnée. Pourquoi
est-ce que je ne dors pas, docteur ? Est-ce que je suis devenue rebelle aux
somnifères ? En ce moment, je suis très perplexe. Parfois il m’arrive de tomber
endormie alors même que je n’ai pas sommeil. Mon souffle sent les drogues.
Quand je pisse, il y a aussi cette odeur de drogues, n’est-ce pas ?
Je
dors jusqu’à en avoir les yeux gonflés, mais aussi hagards. Je ne sais plus
quel jour on est. Je ne sais pas si l’aube qui vient sera l’aube de demain ou
du jour suivant, ou d’hier. Et c’est comme ça depuis que je me suis mise à
prendre des somnifères, ça fait bien longtemps. La voisine m’a demandé où
j’étais hier, vu que j’avais laissé la lumière allumée. Ça veut dire que j’ai
dormi toute la journée d’hier. J’ai très peur, docteur.
Etc.
Maman n’a rien
lu. Ne sait donc rien du contenu. Ne sait rien de moi. Quand j’ai écrit ces
notes, c’était sans aucune intention que quiconque les lise avant que je sois
morte. Ce sont mes notes au docteur. Si quelque chose m’arrivait, maman les
lirait avant le docteur et elle devrait les garder. Mais elle ne s’intéresse
pas du tout à ce qui se passe dans ma vie. Tout le temps que je vis dans sa
maison, sa maison est pleine d’animation mais, pour moi, c’est comme si je me
trouvais dans un cimetière. Ça grouille de gens, mais c’est rudement morne.
Certains jours je descends de l’étage, me promène dans les environs de la
maison. Très vite, je me fais renvoyer me reposer, prendre mes médicaments,
dormir. En ce qui concerne maman, elle entre, sort, vaque à ses affaires.
Parfois des amis viennent la voir à la maison. Ils se réunissent dans le
restaurant devant la maison. Ceux qui me connaissent un peu me pressent souvent
de descendre et de venir m’asseoir, bavarder et grignoter des amuse-gueule avec
eux histoire de me détendre. Ce jour-là, je mangeais dans le restaurant. J’ai
vu une femme dont le visage m’a semblé familier. J’ai mis du temps à me
rappeler que c’était la femme qui était venue me voir à l’hôpital en compagnie
d’un homme en uniforme militaire. C’est eux qui m’avaient donné les cigarettes
dont le docteur a prétendu qu’elles contenaient de la blanche. Cette femme
était ici en tant que vieille connaissance de maman. J’ai raconté l’histoire de
cette femme à maman. Je ne l’ai pas vue manifester la moindre surprise, à
l’inverse de quand elle était à l’hôpital.
Quand le
moment est venu de revoir le psychiatre, j’ai dû aller à l’hôpital toute seule.
Ce jour-là, j’ai raconté au docteur tout ce qui était arrivé pendant que
j’étais à l’hôpital. Je lui ai aussi raconté les changements intervenus dans la
maison une fois rentrée de l’hôpital. Mais le docteur était davantage intéressé
par mon histoire de sang. Il m’a fait ausculter comme à chaque fois, m’a
prescrit un tonifiant pour le sang et plusieurs autres sortes de médicaments
pour que je rentre les prendre à la maison, tout en me disant que ceux qui sont
capables de faire comme je l’ai fait on ne les appelle pas des gens normaux, et
c’est alors que j’ai su que j’ai vraiment quelque chose d’anormal dans le
psychique.
Avant que je
ne rentre à la maison, le docteur a noté pour moi sur une feuille la date de la
prochaine consultation. Il a aussi écrit une note demandant à maman de venir
discuter de mon cas avec lui. Le docteur et maman seront sans doute d’avis que
je vais très mal et que ça n’ira qu’en empirant si on ne fait rien. Peut-être
que je vais m’affaiblir et attraper toutes sortes de maladies. Je ne me suis
pas tellement alarmée des conclusions du docteur. À ce moment-là, je voulais
faire quelque chose qui les mette sur une fausse piste. Et j’ai fini par
trouver.
Je me suis
souvenue que, quand je suis sous perfusion à la maison, le docteur se sert de
l’aiguille d’injection pour perforer le sac de sérum afin qu’il ne se contracte
pas trop quand le sérum arrive à sa fin. Quand un sac est vide, maman va le
jeter en tas derrière la maison. Lorsque je vais voir, je vois que les
aiguilles sont toujours plantées dans les sacs. Et alors, je les rafle toutes.
14
Depuis que papa est en mission,
maman va recevoir sa paie à sa place. Elle a ainsi l’occasion d’acheter ce
qu’elle veut pour la maison, à savoir, bien entendu, toutes sortes d’appareils
qui facilitent la vie quotidienne. Mais en ce qui me concerne, elle ne me donne
que quinze bahts d’argent de poche par semaine. Je dois me lever dès l’aube,
empaqueter le riz que je vais manger à l’école, alors que mes camarades de
promotion s’achètent un plat de riz et se font servir ce que leur index
désigne. Je dépense trois bahts par jour (nous sommes en 1989). Ce que
j’aimerais manger, je m’en passe. Les jours où je dois acheter des fournitures
scolaires, je dois me priver… Après que papa est reparti, une autre lettre
arrive à la maison. Cette lettre fait davantage état de moi que la précédente.
Papa écrit pour dire à maman d’élever les enfants du mieux possible. De cesser
une bonne fois de pester contre eux. Papa en a assez. Il ne veut plus perdre la
face devant les voisins. N’a pas envie de revenir ici, parce que maman n’arrête
pas de râler. Il dit à maman de suivre mes études de très près. Je lis la
lettre de papa en cachette, souvent. Après cela, il n’y a plus jamais eu de
lettre de papa.
Ce jour-là, je
reviens de l’école et quand j’entre dans la maison n’y trouve que ma sœur. Elle
me dit qu’aujourd’hui maman a reçu un télégramme lui enjoignant d’aller voir
papa à la frontière. Papa est très malade. Maman est partie en fin de matinée.
Ma sœur et moi attendons maman. À la nuit tombée, elle n’est pas encore
rentrée. Je me sens pleine d’inquiétude pour papa, parce que d’ordinaire papa
est quelqu’un de robuste. Qu’est-ce qu’il peut bien avoir comme maladie, si
sérieuse que maman a dû partir le rejoindre à la frontière ?
Vers neuf
heures du soir le même jour, plusieurs gradés viennent à la maison. Ils posent
en vrac des tas de questions sur la vie de papa, en même temps qu’ils demandent
où papa et maman sont nés. Puis ma sœur doit les conduire à la maison de
grand-mère, me laissant seule à garder la maison. Des femmes de soldats du coin
viennent bavarder avec moi jusque tard dans la soirée. Elles parlent de la
solde de mon père, de ses états de service, de son rang, de ses fonctions, de
son testament. Je suis alors trop jeune pour comprendre par moi-même ce que le
fait que des maîtresses de maison viennent me parler avec commisération de mon
avenir tard le soir veut dire.
Cette nuit, ma
maison est d’un calme angoissant. Où que je regarde, je ne vois personne. Mes
oreilles n’entendent que le bruit de ma respiration. Dans le silence, des
pensées diverses me trottent par la tête. Papa est malade. Maman n’est
toujours pas rentrée. Ma sœur a quitté la maison avec ces inconnus alors même
qu’il fait nuit. Tard dans la nuit, je monte me coucher. Mes yeux font le tour
de la chambre. Tous les lits sont vides. J’en profite pour me laisser tomber
sur le lit de papa. Referme mes bras sur l’oreiller dont papa se sert
d’habitude. Une douce chaleur me pénètre le cœur, si bien que j’ai envie de
pleurer. Allons, allons, rien que d’étreindre un oreiller et te voilà toute
retournée. Si seulement un jour papa me prenait dans ses bras. Impossible. En
pensant à cela, mes larmes coulent. Je sanglote doucement. Dans ma tête mes
pensées dérivent. Je tends toujours l’oreille dans l’espoir que quelqu’un va
rentrer, et cette nuit-là je reste seule et je pleure jusqu’à ce que je
m’endorme.
Il ne fait pas
encore jour que je me réveille. Personne n’est encore rentré. Je vaque à mes
occupations jusqu’à l’aube. Ce matin, avant que je prenne le bus pour aller à
l’école, un militaire vient me chercher pour m’emmener au lieu de travail de
papa. Des militaires me questionnent sur moi et sur maman de façon extrêmement
détaillée, en même temps qu’ils m’apprennent que papa a une autre fille. Je
n’ai jamais eu la moindre idée que, à part moi et ma sœur, papa a eu une enfant
de sa femme numéro va savoir combien. On parle depuis un long moment déjà quand
je finis par ouvrir la bouche pour demander comment va papa. Le monsieur
militaire me dit de faire preuve de courage. Papa ne souffre plus. Il a perdu
la vie depuis trois heures de l’après-midi la veille. Je n’ai pas besoin de
poser d’autres questions. Tous les mots, toutes les phrases, sont on ne peut
plus clairs dans mon cerveau. Mes nerfs sont comme électrisés. Mes larmes
coulent sans qu’il soit besoin de les forcer. J’aimerais pleurer à en faire
éclater mes glandes lacrymales. Dans l’instant, je voudrais hurler. Voudrais me
laisser tomber au sol. Me tordre en convulsions comme quand j’étais enfant je
ne l’ai jamais fait. Voudrais crier à quelqu’un ce que j’ai perdu. Ce que je
n’ai jamais reçu. Il ne me reste plus rien. À qui puis-je demander tout ce que
je ressens et qui m’est enlevé ? Je n’aurai plus l’occasion de revoir le
visage de mon père. Des images de papa se mêlent confusément dans ma tête. La
voix de papa retentit encore dans mon crâne. Yeux fermés, yeux ouverts, papa
apparaît dans mon souvenir. Dans la maison, c’est le vide. J’espère contre tout
espoir que je vais voir papa entrer et me dire, « Je ne suis pas mort, ils
se sont moqués de toi ». Ce que je pense est impossible. Papa est vraiment
mort. Et c’est aussi bien qu’il soit mort. Plus de passif entre nous.
Désormais, je n’aurai plus à être en butte aux humeurs de quiconque. Papa est
mort. Papa ne reviendra plus. Je ne l’ai pas appelé papa. De ma vie, je
n’aurai jamais eu l’occasion de l’appeler papa ouvertement une seule fois.
Pourquoi s’est-il dépêché de mourir ? Qu’il revienne élever ses oiseaux s’il
veut. Qu’il me fasse faire ce qu’il veut. Papa ne m’a jamais aimée. Qu’est-ce
que je vais bien pouvoir faire de ma vie ? Qu’est-ce que je vais bien pouvoir
faire de plus que de pleurer ? Ou bien est-ce que je dois rester assise à attendre
que quelqu’un vienne me consoler ? Il n’y a personne. À l’heure où les
sentiments se brisent, il n’y a que moi assise à ramasser, à recouvrir les
débris pour qu’ils s’enfoncent de plus en plus profond. J’exhume de vieilles
photos de papa pour les regarder. Lis les lettres que papa a écrites. Les
parcours si souvent que je ne les comprends plus. Mes yeux sont embués de
larmes. J’ouvre l’armoire à vêtements de papa. Me glisse à l’intérieur, pour
avoir l’impression que papa se trouve à côté de moi, que papa est en train de
me tenir dans ses bras. Ris par moquerie de moi-même. Pleure de pitié pour
moi-même. Cours sans fin dans la maison toute seule. M’allonge et étreins la
couverture de papa tout en pensant que papa m’étreint par amour. Elle est
tiède, bientôt chaude. Je pleure, paupières enflées, à perdre haleine. Le nez
me pique. Les yeux me font mal. Allongée, je regarde le plafond. Voudrais ne
plus rien ressentir. Laisser mes pensées se penser sans moi.
Du camp
militaire, l’annonce à tous les officiels de s’assembler pour procéder aux
rites funéraires me parvient. Me tire du somme causé par une extrême fatigue.
Je me suis endormie en fin de matinée. Quand je me lève pour me débarbouiller,
c’est déjà l’après-midi. Je me joins à des inconnus pour assister aux obsèques
de mon propre père. Maman me manque terriblement. Elle doit être au courant à
présent. Comment se sent-elle ? Qu’est-ce qu’elle fait ? Ma sœur doit être avec
grand-mère. Moi, avec qui je suis, je ne sais pas. Je ne connais personne. Les gens
du voisinage ont disparu pour aider aux préparatifs dès le matin. Tout le monde
me regarde avec surprise. Qu’est-ce que c’est que cette gosse en uniforme
scolaire tout froissé ?
Au monastère,
je me mets dans la longue file pour aller verser de l’eau lustrale sur le corps
de papa. Chaque pas me rapproche à chaque instant du corps roide qui gît là.
Quand la personne devant moi me cède la place, je regarde de tous mes yeux le
corps sans vie de papa. Papa est étendu tranquille. Son visage, on dirait
presque qu’il dort. Il y a comme un léger sourire à la commissure des lèvres.
L’œil de l’autre côté de moi n’est pas entièrement fermé. La main droite
dépasse du bord du drapeau national. J’étends mes deux mains et prends la main
de papa. Main humide, livide, dure. Je l’étreins fermement, espérant
transmettre à papa mon désespoir et ma tristesse. Presse sa main pendant un
moment, puis retire une des miennes et rabats l’énorme drapeau tricolore qui
recouvre le corps de papa pour regarder. Papa ne porte pas de chemise. Je
voudrais me pencher pour me prosterner contre sa poitrine au moins une fois,
mais ne peux pas. La large poitrine de papa est barrée par une longue plaie
cousue de gros fil de coton. Du sang en sourd. On lui aura barboté son cœur, si
bien qu’il s’est arrêté de battre. La poitrine de papa est inerte, sans les
palpitations du cœur. À l’inverse de moi. Mon cœur bat à tout rompre. Mais une
part en manque. Je remets le drapeau en place. Dans ma tête, je vois tous les
animaux que papa a tués. Je fais des vœux pour que papa en soit absous.
L’ardoise est effacée.
Quand on a
fini d’asperger le corps, deux ou trois soldats mettent le corps de papa en
uniforme militaire. Papa est dans un uniforme vert. Un bonze attache les mains
de papa avec un fil sacré et les joint paume contre paume sur sa poitrine. Lui
glisse une fleur entre les doigts. On soulève le corps de papa. Le dépose dans
un cercueil étroit. Cloue le couvercle. Recouvre le cercueil d’un catafalque
doré. Puis on place le drapeau tricolore sur le mitan du catafalque, qu’on
jonche de chrysanthèmes. Des dizaines de couronnes sont placées tout autour.
Des militaires en uniforme, une écharpe caca d’oie autour du cou, se tiennent
debout immobiles recueillis.
Maman arrive
au monastère alors que les bonzes récitent les prières, le premier soir. Je me
précipite vers elle les larmes aux yeux. Maman vient à moi et me caresse doucement
la tête, puis me dit de me calmer, alors même qu’elle continue de sangloter. Me
dit que, même si papa est mort, elle est toujours vivante. Désormais, elle
m’élèvera du mieux qu’elle peut. Avant, quand on n’avait pas papa, on s’en
sortait bien, non ?… Ma sœur, depuis qu’elle a quitté la maison pour aller
trouver grand-mère cette nuit-là, ne veut plus rentrer à la maison. Ne veut plus
entrer voir maman. Sans doute qu’elle pense rester avec grand-mère pour toujours.
Maman est si fâchée qu’elle ne peut pas parler. Même pour la photographie
devant le cercueil, ma sœur ne veut pas se joindre au groupe.
Avant qu’on ne
brûle le corps de papa, je me redresse. M’accroche au bord du cercueil.
M’avance. Jette un dernier coup d’œil à papa. Son visage est enflé, vert foncé.
Un linge blanc tirebouchonné le protège en partie. Le coton naguère blanc qui
bouche son nez est à présent saturé d’un mélange de sang et de pus. Les yeux de
papa sont entrouverts, ternes, pas vraiment endormis. Sur la poitrine de papa
un mélange de sang et de lymphe s’écoule et imprègne l’uniforme que papa
porte. Le ventre gonflé distend l’uniforme. L’odeur de formaldéhyde est
puissante. Je la respire à pleins poumons sans la moindre gêne. Regarde le
visage de papa une dernière fois. Puis on déplace le corps de papa jusqu’au
bûcher. Les flammes surgissent. J’éclate en sanglots. Maman s’évanouit dès la
première salve. J’observe la fumée qui s’échappe du sommet du four crématoire
et flotte dans le ciel en une longue traîne puis finit par disparaître, tout
comme les gens qui sont venus assister aux obsèques s’en vont les uns après les
autres et il ne reste bientôt plus grand monde et pour finir seulement maman et
moi dans le monastère. Le corps de mon père se consume peu à peu, au point
qu’il n’y a bientôt rien qui prouve que le tas de cendres blanches qui
demeurent est bien mon père.
Cette nuit, je
dors à la maison seule avec maman. Maman, allongée, ne bouge presque pas, son
regard perdu dans l’obscurité, sans qu’un seul mot échappe de ses lèvres,
seulement des soupirs. Dans l’obscurité, je passe un bras autour de la poitrine
de maman et lui dis de me serrer fort dans ses bras. Papa ne m’a jamais prise
dans ses bras. Papa n’est plus là. Alors maman, étreins-moi, pour une fois.
Maman s’exécute lentement et m’enlace. L’instant d’après, se détourne irritée.
Je devine qu’elle est irritée, alors que je n’ai même pas le temps de ressentir
la douceur que je recherche depuis toujours. Jusqu’à sa mort, papa ne me l’a
jamais offerte. Cette nuit, mes yeux sondent l’obscurité. Mes larmes tombent
près de l’oreiller.
Le lendemain,
un bonze ouvre la feuille de bananier pour montrer à maman et à moi les os
blanchis. Je tends la main et prends certains bouts d’os de papa pour les
regarder. Ils sont friables et secs, criblés de petits trous comme les os
d’animaux que j’ai eu l’occasion de voir – ces os qu’on entassait à l’arrière
de l’ancienne maison de maman. Il y en avait vraiment des tas. Mais ceux-ci, ce
ne sont pas des os d’animaux. Dans ma main, ce sont les os de papa. Avec
précaution, je les prends un à un et les dépose dans l’urne funéraire blanche,
comme si j’avais peur de faire mal à papa. Ce qui reste, je le réunis et le
glisse dans une jarre en verre transparent que j’emporte à la maison pour la
mettre à la tête du lit, côte à côte avec la photo de papa. L’image de papa me
regarde chaque fois que je la regarde, mais c’est comme si aucun sentiment ne
passait en provenance de cette paire d’yeux, à l’exception, hélas, d’un vide à
perte de vue.
Une semaine
après les obsèques de papa, ma sœur n’est toujours pas revenue. Maman m’a
envoyée lui demander de rentrer des dizaines de fois. Ce n’est que lorsque les
gens dans la maison de grand-mère la chassent qu’elle revient. Mais, peu de
temps après, elle quitte la maison à nouveau, en faisant valoir qu’à son âge
elle doit travailler. Elle revient une fois de temps en temps. L’argent
recueilli lors des obsèques de papa, maman le garde pour le dépenser dans la
famille avec parcimonie. Étant donné que le testament de papa n’est pas clair,
les autorités ne sont pas en mesure de prendre des décisions définitives, si
bien que j’ai dû rester dans ce camp militaire pour une durée de plus de cinq
ans après la mort de papa.
15
Aujourd’hui, maman a de nouveau
des invités. Ils sont assis en train de boire au rez-de-chaussée.
Allongée sur le porche, je les regarde parler et rire. Ils sont heureux. Je
m’assois jambes ballantes sur le pouf. Il y a un instant, j’ai apporté un
récipient d’eau cylindrique en bambou à l’étage. Ma jambe gauche est recouverte
par une serviette. Sous la serviette, du côté intérieur de la cheville, une
aiguille de perfusion est plantée. La partie extérieure de l’aiguille est
branchée au tuyau de sérum physiologique, dont l’autre bout est à l’intérieur
du cylindre qui repose incliné contre moi. Mon sang lentement se mélange à
l’eau au fond du cylindre, alors que mes yeux regardent maman d’un air
distrait. Les rires de maman parviennent jusqu’à moi. Parfois, elle se tourne
pour me regarder et me demande en criant si j’ai faim. Elle entre et sort sans
cesse. Parfois elle me demande ce que je fais, si je n’ai pas envie de
descendre. Je ne réponds pas. Je ne peux me déplacer que sur une seule jambe ;
le sang s’écoule de l’autre. Cette aiguille est dure. Dès que je bouge un peu,
je sens un faible élancement, mais cette douleur provoque en moi une sensation
inexprimable, comme si quelqu’un me pinçait pour me tenir éveillée, pour me
faire sentir que, quand bien même je souffre, je suis toujours en vie. Mais si
je reste tranquille sans rien faire du tout, c’est un temps mort tout à fait
déprimant. Je ne peux pas rester ainsi longtemps. L’aiguille de sérum
physiologique aide le sang à couler jusqu’au volume prescrit. Quand il se
coagule, le sang ne peut plus couler, mais si je retire l’aiguille, une goutte
de sang se forme à l’endroit de la piqûre. Le sang fait des bulles et ne se
mélange pas bien avec l’eau, mais quelqu’un d’ignare comme maman pensera que
tout ça c’est du sang. Je mets le cylindre plein de mon sang dans le frigo,
puis attends la suite des événements. J’imagine que, tôt ou tard, le cercle des
buveurs va avoir besoin d’un cylindre d’eau fraîche. Il reviendra à maman de se
lever pour aller le prendre, et quand elle ouvrira le frigo et tombera sur lui,
elle comprendra sans doute ce que je veux dire. Je voudrais être une enfant
capricieuse, mais ma façon d’attirer l’attention sur moi est plutôt grossière.
Vous croyez que je n’ai pas mal ? Vous croyez que j’ai vraiment envie d’agir
ainsi ? Pourtant je dois le faire. Je dois le faire pour qu’on sache que je
suis une malade mentale. Tout le monde doit m’accorder de l’importance. On ne
doit pas me laisser seule. La solitude, ça suffit comme ça. J’en ai eu plus
que ma part dans la vie. Mais bientôt maman va voir. La voici qui entre dans la
maison. Des exclamations proviennent du rez-de-chaussée.
« Qui
c’est qui a mis du sang de je ne sais quoi dans le frigo ? » Maman prend
ses voisins immédiats à témoin. « Je suis sûre que c’est du sang.
Qu’est-ce que c’est que ce jeu idiot ? »
L’instant
d’après, maman apparaît à l’étage. Je suis assise calmement sur le pouf, mes
pieds reposant sur le sol, mais à ma cheville le sang continue de couler un
peu. Je ne l’ai pas essuyé. Le laisse comme ça. Il n’y en a pas beaucoup, mais
pour maman, dès qu’elle le voit, les yeux lui sortent de la tête. Elle se
précipite. Saisit ma cheville. La soulève pour l’examiner.
« Qu’est-ce
que tu es en train de fabriquer ? » est la première chose que maman
demande. Je ne réponds rien. Reste impassible. En plus je prends l’air de
défaillir. Ferme les yeux. Maman me secoue violemment, et crache :
« Qu’est-ce qui ne va pas ? Qu’est-ce que tu as ? Qu’est-ce que tu as ?
Pourquoi tu fais ça ? Le sang dans le frigo, c’est le tien, n’est-ce pas
? »
Je hoche la
tête. Maman se précipite en bas et remonte avec le cylindre de mon sang.
« C’est pas vrai ! C’est un comble ! On te soigne et voilà que tu te
saignes. Où as-tu trouvé l’aiguille ? Pourquoi est-ce que tu te piques ? Ça ne
te fait pas mal ? Ou alors, est-ce que tu es devenue folle ? »
La voix de
maman commence à chevroter. Je ne veux pas ouvrir les yeux pour la regarder.
Maman pleure. Moi-même, je suis au bord des larmes. Elles commencent à couler à
travers mes cils. Est-ce que maman souffre dans son cœur ? C’est tout ce à quoi
je pense. Est-ce qu’elle ressent aussi la douleur quand j’ai mal ? Elle ne me
comprend pas. Je ne me comprends pas moi-même. Comment est-ce que je fais pour
continuer de supporter de la voir dans cet état ?
Maman pose le
cylindre de sang sur une table, puis s’assied près de moi. Un chiffon humide à
la main, elle essuie le sang qui s’écoule de ma cheville jusqu’au sol. Elle
l’essuie en versant des larmes. Je les vois. Je l’entends.
« Si tu
n’es pas contente, dis le. Pourquoi est-ce que tu m’antagonises à ce
point ? Tu veux que je meure de chagrin, dis, c’est ça que tu veux ? »
Je jette un
regard désolé à maman, puis ferme les yeux, qui continuent de pleurer
d’abondance. D’un autre côté, maman me fait pitié. Elle ne voit pas que ce
n’est pas que du sang. Si j’en avais perdu autant, je ne serais pas assise là
en train de pleurer comme ça. À quoi bon se désoler à présent ? À quoi bon
savoir maintenant ? Quand j’étais à l’hôpital, pourquoi est-ce que tu ne t’en
es pas rendue compte alors ? Ne pourrais-tu pas être un peu plus attentive tout
le temps ? En ma présence, ah, oui, elle pleure tout ce qu’elle sait. Dès
qu’elle est descendue, elle rit et plaisante comme si rien ne s’était passé.
Elle a tout oublié de sa prétendue tristesse juste le temps de descendre
l’escalier.
16
Maman recommence à s’entourer de
prétendants moins de cent jours après la mort de papa. Ma sœur manifeste son
mécontentement dès le début. Moi-même je suis loin d’approuver. Souvent les
gens du coin disent qu'ils vont lui trouver un nouveau jules, à ma mère.
Certains jours, ils se retrouvent à la maison. J’aimerais bien savoir quelle
enfant peut bien supporter de voir sa mère dans ces conditions. Ces jours-là,
je me retire et vais pleurer à l’étage. Quand maman s’aperçoit de mon absence,
elle devine ce que je ressens. Monte me voir. Je fais semblant d’être endormie.
Elle redescend et reprend la discussion avec eux. Je dois me forcer à supporter
d’entendre les histoires qu’ils racontent pour se faire mousser devant elle
jusque tard dans la nuit. Certains soirs, ils boivent et s’amusent comme s’ils
tenaient une fête pour trouver un conjoint à maman.
Il y a un
homme en qui maman est particulièrement intéressée, et elle en fait l’article
à ma sœur et à moi. Il a une bonne situation, ce qui nous assurera une vie
confortable. Ses fonctions sont prestigieuses. Sa famille est de vieille
souche, connue de tout le monde en ville. Il prendra maman en charge
entièrement. Il a un enfant d’un premier lit, un garçon. La seule chose, c’est
qu’il boit beaucoup. À part lui, maman a plusieurs autres hommes entre qui
choisir. Ce genre d’histoires, maman m’en rebat les oreilles. Ma sœur disparaît
à nouveau de la maison pour vivre avec ses camarades de travail. Dit qu’elle
en a marre de la maison. Marre de maman qui n’arrête pas de rouspéter. Maman
râle à propos de tout et de rien. En certaines occasions, moi-même je ne peux
pas la supporter. Je m’enfuis chez ma sœur, mais je ne peux pas y rester
longtemps, car je dois toujours aller à l’école.
Un mois
seulement après la cérémonie des cent jours écoulés depuis la mort de papa,
maman décide de l’homme qu’elle veut comme chef de famille. Ni ma sœur ni moi
n’osons l’en empêcher. Les raisons que donne maman coupent court à certains
sentiments que nous avons. Maman demande à ma sœur : « Si tu ne me laisses
pas me remarier, c’est toi qui vas nous faire vivre, hein ? » Rien que ça,
et ma sœur reste coite : elle n’arrive même pas à se suffire, c’est dire. Maman
me demande : « Si tu ne me laisses pas me remarier, quel travail veux-tu
que je fasse pour t’élever ? Avec les quatre ans d’école que j’ai, bien
heureuse si on me prend pour faire la plonge ou comme bonne à tout
faire. »
Je me contente
de secouer la tête. Ce n’est pas que je n’ai jamais eu de beau-père. J’ai déjà
donné, merci. J’en ai eu un jadis, alors même que je n’en voulais pas. Ma sœur
et moi on se consulte sur ce qu’on va faire. On se met d’accord pour la laisser
faire ce qu’elle veut. C’est notre mère. Ma sœur quittera la maison
définitivement. Je resterai seule ici. Maman ira vivre avec notre beau-père.
Je ne sais pas
pourquoi je suis tellement désolée quand je vois maman assise à côté de lui
dans le cercle des buveurs, avec les éclats de voix des voisins venus se
joindre à la fête pour célébrer le fait que maman a un nouveau mari. Maman
m’appelle. Me dit de venir m’asseoir et de goûter aux amuse-gueule avec les
buveurs. En hâte, je m’enfuis pleurer derrière la maison. Jette tout ce qui me
tombe sous la main en pleurant, faute de mieux. Puis monte à l’étage en tapant
des pieds, m’assois et regarde la jarre contenant les cendres de papa à la tête
du lit. Je pense à papa intensément. Me demande s’il sait ce qu’il arrive à
maman aujourd’hui. Au bout d’un moment, maman monte me rejoindre. Me reproche
de ne lui montrer aucun respect, de lui faire perdre la face devant ses
invités. Quand elle a fini de me rabrouer, elle redescend. Je l’entends dire
que tout va bien, puis le cercle des buveurs s’éclate comme d’habitude. Les
verres d’alcool s’entrechoquent pour souhaiter à ma mère une longue et heureuse
vie conjugale. Ça me fait grincer l’oreille d’entendre ça. J’aimerais casser ces
rires en morceaux. J’aimerais jeter la jarre qui contient les cendres de papa
pour qu’elle explose au beau milieu du cercle des buveurs. Mais je me contente
d’ouvrir la jarre. Prends un os de papa. Le pose sur le couvercle. Dis à papa à
voix basse : « Regarde, écoute, apprend ce qui se passe et fais-toi une
raison. »
Une fois
qu’elle a un nouveau mari, maman se sépare de moi et va habiter très, très
loin, me laissant seule. Ma sœur a disparu depuis plusieurs jours déjà. Elle a
eu de la chance de ne pas assister à la fête donnée en l’honneur du nouveau
mari de maman.
À partir du
jour où maman s’est séparée de moi, ma vie connaît une liberté sans précédent.
Maman me donne une somme d’argent mensuelle plusieurs fois supérieure à ce
qu’elle me donnait auparavant. Je cesse de manger du riz empaqueté. Ce que
maman me donne suffit pour ma nourriture pendant un mois, mais ne suffit pas
pour toutes les autres dépenses auxquelles une enfant de mon âge doit faire
face. Au début, maman vient tous les jours en voiture m’apporter le repas du
soir. Bientôt, elle déménage pour être plus proche de moi et me fait manger
chez elle. Dans sa maison, je dois manger à la même table que mon beau-père et
son fils. Quand je vois le genre d’existence que maman mène, parfois je suis
atterrée. Mon beau-père boit comme un trou. Je vais chez lui tous les jours :
pas une seule fois je ne l’ai vu autrement que soûl. Je regarde maman mettre
les bouteilles d’alcool de côté pour aller les vendre. Elle prépare les
amuse-gueule qui vont avec. Je lui demande parfois si elle est heureuse. Elle
répond avec des mots qui sont autant de gifles. Me dit qu’elle fait tout cela
pour moi. Ça me rend folle. Je ne lui ai jamais dit de se prendre un nouveau
mari. Certains jours, je vois maman assise en train de laver une montagne de
linge, alors que moi qui vis seule me sers de la machine à laver. Et quand en
plus je la vois laver les vêtements du fils de son mari, je suis au comble de
l’embarras. Pourquoi fait-elle ça ? Depuis ma deuxième année d’école maternelle,
j’ai toujours lavé mes vêtements moi-même, alors même que c’est le rôle de
maman. J’ai même lavé le linge de maman dès que j’ai été assez grande pour le
faire. Et lui, c’est pas son vrai fils, mais elle doit le faire pour lui, y
compris lui laver les chaussettes. Je ne supporte pas longtemps de voir maman
trimer de la sorte et, pour finir, c’est moi qui dois accepter de le faire à sa
place. Et c’est ce qui me donne envie de pleurer chaque fois que je soulève les
vêtements de mon beau-père et de son fils pour les laisser tomber dans la
machine à laver achetée avec la solde de papa. Parfois, dans la corbeille de
linge sale, il y a leurs slips, comme s’ils le faisaient exprès pour me
narguer. Dès que je le dis à maman, elle s’excuse pour eux en disant qu’elle a
oublié. Mais la fois d’après, il y en a encore. Je ne les lave pas, les mets en
tas et les rapporte. Après cela, l’affaire est entendue.
À table, maman
est aux petits soins pour le fils de son mari à un degré que je trouve
insupportable, peut-être parce que je suis une enfant de nature jalouse. Je
suis écœurée. J’ai l’impression d’être de trop en toutes choses. Encore heureux
que je ne sois pas de trop dans ma propre maison.
Quand je
rentre, je me retrouve toute seule à la maison en compagnie d’un vide sinistre.
Dans le courant de la nuit, de mon lit, j’écoute les rats caracoler dans tous
les recoins et passages confinés. Regarde les cendres de papa dans la jarre
transparente. Puis appelle papa. L’appelle « papa » sans me gêner.
Personne ne m’entend. Personne ne me met un doigt sur les lèvres. Dans le calme
angoissant, j’aime m’asseoir en face du miroir de la coiffeuse et me parler à
moi-même. Regarde mes lèvres bouger. Me pose des questions et réponds aux
questions encore et encore. Est-ce que je suis devenue folle ? Mais pas du
tout, voyons. Je me sens seule, c’est tout. Regarde donc ton visage dans le
miroir. J’ai une certaine ressemblance avec papa. Mon père est mort. Je ne me
souviens pas de lui. Ne dis pas ça, je sais que tu te souviens encore de lui.
Regarde bien. Ça te revient ? Ferme un œil. Je ferme l’œil droit et la moitié
de l’image dans le miroir se brouille. Mon visage commence à ne plus tenir en
place. Il vibre en fonction des pulsions du nerf optique. Est-ce que tu vois
que mon visage est en train de changer ? Si je ressemblais davantage à papa,
peut-être qu’il m’aurait aimée ? Mais si je ressemblais à papa, je serais
absolument révoltante. Le visage de papa est vert et enflé. Du pus sort de ses
trous de nez. Ses yeux sont comme mon œil droit que je tiens fermé,
entrebâillé, voyant tout trouble. Ouvre les yeux, sinon cette nuit encore tu ne
vas pas dormir. Je dors seule. Et maman, avec qui dort-elle ? Est-ce que papa
sait avec qui maman dort ? Papa ne le sait pas non plus. Va donc le trouver.
Sors demander aux rats aussi bien. N’enlève pas la couverture, tu m’entends,
sinon tu vas voir papa debout devant toi. Tu ne me crois pas ? Soulèves-en un
coin pour voir. Maintenant il est debout dardant une longue langue comme les
crapauds qui gobent les insectes. Tu te souviens quand tu allais attraper des
crapauds avec papa et comme ils puaient une fois morts ? Mais le cadavre de
papa puait encore plus. Il puait tellement que je ne voulais ou ne pouvais pas
respirer. Ne sors pas de sous la couverture, tu m’entends. Ne regarde pas les
cendres de papa. Je veux voir les cendres de papa. Peut-être qu’elles ont pris
la forme du visage de papa là-dedans. Qu’est-ce que je vais bien pouvoir faire
? Est-ce que maman se rend compte que je suis folle à lier, je me le demande.
Certaines nuits, j’ai tellement la frousse que je ne veux pas éteindre la
lumière pour dormir. D’autres nuits, j’ai le courage de prendre les os de papa,
de les sortir, de les aligner. Quand j’ai envie de faire pipi dans le courant
de la nuit, il faut que j’attende qu’il fasse jour. Je n’ose pas mettre un pied
hors du lit. N’ose pas descendre l’escalier. Si jamais je rencontrais
quelqu’un, je mourrais sous le choc. Certaines nuits, je ne supporte pas de
rester toute seule, je dois sortir par la fenêtre. Grimper sur le toit.
Regarder allongée la route où passe une voiture tous les trente-six du mois. Je
vois un peu de ce qui se passe à l’extérieur. Espère à part moi que je verrai
quelqu’un que je connais qui me parlera, me tiendra compagnie. Voudrais que
maman vienne au volant de sa voiture et me dise qu’elle vient passer la nuit
ici. Voudrais que quelqu’un, n’importe qui, vienne ici. Même quelqu’un qui
frappe à ma porte par erreur serait mieux que de rester assise enfoncée dans la
solitude, à ne parler avec personne d’autre que moi-même. Parfois je ris de
bonheur. Ris et souris toute seule, parce que je plane.
Il est tombé
quelques gouttes de pluie cette nuit-là, mais je ne me suis pas levée pour
aller quelque part, juste pour me mouiller. Je voudrais attraper un rhume pour
que maman vienne dormir à la maison et me tienne compagnie. Mais je n’arrive
pas à attraper quoi que ce soit. Ça fait des nuits et des nuits que je me force
à rester sous la pluie. Écoute chanter les grenouilles et les insectes de la
nuit. Regarde les cocotiers branler du chef derrière la maison, les éclairs
zigzaguer dans le ciel accompagnés des grondements du tonnerre. Je suis
tellement trempée que je grelotte de froid. Pense à quand papa était encore en
vie. Si ces jours pouvaient revenir, papa dans l’instant m’ordonnerait de
sortir attraper des fourmis ailées. Mais en pleine nuit comme ça, papa ne me
laisserait sans doute pas y aller. À l’heure qu’il est, confortable dans son
fauteuil battant du pied et regardant la télé. Pas papa, non : maman. À
l’heure qu’il est, elle doit être en train de dormir. Alors qu’il pleut, en
plus. À vrai dire, je devrais rentrer ma carcasse ruisselante à l’intérieur et
dormir depuis longtemps. Sitôt pensé, sitôt fait : je rentre dans la maison par
la fenêtre et file tout droit sous la couverture. Pouffe de rire d’amusement.
Le monde est tellement solitaire. Pourquoi est-ce qu’on doit toujours me punir
en m’abandonnant ? Que fait maman ? Pourquoi est-ce que tout le monde
m’abandonne comme un chiot à la rue ? Je suis un chiot à la rue tout crasseux
qui ne veut pas se laver. Il n’y a personne qui vienne me forcer à prendre un
bain avant de me coucher. C’est le pied. Qui donc pourrait être aussi heureuse
de si peu ? Les gloussements de rire sous la couverture s’accentuent puis se
transforment en sanglots. Finalement, la pluie se met à tomber drue comme les
nuits précédentes. J’écoute le crépitement des gouttes de pluie jusqu’à ce que
je m’endorme. Pour combien de temps, je ne sais. Je me réveille à nouveau quand
j’entends frapper à la porte. Me précipite en bas pour aller ouvrir, sans même
prendre le temps de me demander qui… Je trouve maman debout sous la pluie
devant la maison, puis elle se jette dans l’entrebâillement de la porte. Elle
est quasiment méconnaissable. Elle pleure et a les yeux injectés. Son visage
est couvert de bleus. Ses cheveux dégoulinent et quillent. Et alors elle
raconte, comme si elle voulait exprimer tout ce qu’elle a sur le cœur à
quelqu’un. Mais à qui d’autre, à une heure pareille, sinon moi ? Chaque mot de
maman est comme une aiguille qui me pique au cœur. Elle pleure en parlant.
Il se soûle
tous les jours. Une fois soûl, il parle de comment on vit toutes les deux à
ses crochets en permanence. Maman est de plusieurs années plus âgée que lui.
Maman est une emmerdeuse. Vivre avec maman ne lui apporte rien. Il prend maman
en charge entièrement. Maman n’est pas capable de lui faire un enfant. Plus les
jours passent et plus ils se querellent. En face de moi ils font comme si de
rien n’était. Ils échangent des invectives, puis il la roue de coups. Qu’est-ce
que je suis donc supposée penser ? Qui lui a dit de prendre un nouveau mari ?
Je ne fais que répéter cette phrase souvent : Si tu ne peux pas le supporter,
maman, quitte-le. S’il n’y a vraiment pas moyen de trouver de quoi m’élever,
j’abandonnerai mes études. Nous trois (maman, ma sœur, moi) nous nous sommes
séparées, chacune de son côté. À chacune de mener sa vie comme elle l’entend,
parce que, par la suite, quand quelque chose arrivera à maman de nouveau, je ne
voudrais pas avoir à entendre ces mots – que si maman doit supporter ses
engueulades, c’est pour qui sinon pour moi. Mais maman ne veut pas. Elle espère
tellement que je poursuivrai mes études jusqu’au plus haut niveau. Je dois
devenir quelqu’un. Je dois être quelqu’un pour effacer les propos dédaigneux de
ma famille côté paternel – « Tu crois que ta mère pourrait t’élever toute
seule ? Mais regarde-la donc. » Ça la taraude plus qu’un peu sans doute au
plus profond de son cœur.
Moi-même ne
suis pas différente. Qui donc pourrait supporter de voir sa propre mère être
brutalisée ? D’aussi longtemps qu’il me souvienne, j’ai rarement vu maman vivre
une vie familiale normale. Dans mon cerveau, ces mots sont gravés profondément
: Ta mère a un nouveau jules. Je le fais pour toi, tu sais. Tu n’es pas ma
fille. Sa mère l’a abandonnée. Il prendra bien soin de nous et désormais nous
aurons une vie confortable. J’ai toujours espéré dans mon cœur qu’un jour
« nous » aurions une vie confortable. Ça fait si longtemps que je
n’attends que ça, depuis le moment où, petite fille, j’étreignais maman et
sentais sa douce chaleur, jusqu’au jour d’aujourd’hui. Trop c’est trop. Les
jours sont devenus des mois, des années, une vie entière. Je ne suis plus
capable de prendre dans mes bras ma maman que j’aime. Je suis trop embarrassée.
Maman ne m’appartient plus.
Le lendemain
matin, mon beau-père vient s’excuser. Maman rentre avec lui. Elle me dévisage
comme si ce qui s’est dit la nuit dernière n’est pas réellement arrivé. Maman a
encore mal, mais elle ne se souvient pas, ou elle se souvient mais fait
semblant d’avoir oublié. Pour qui au juste ? Pour moi, comme ça ? Je me
contente de la regarder en battant des paupières. Je n’arrive pas à en croire
mes yeux. Maman est repartie avec lui sur de simples excuses de sa part. Elle
fait comme si elle ne peut pas se passer de lui.
Est-ce que
c’est dû aux règles de la société ? Maman est veuve avec deux filles à la
traîne. Une fois qu’elle s’est remariée, le beau-père doit avoir des problèmes
avec ses belles-filles. L’an dernier, ma sœur est revenue à la maison et, au
bout de quelques jours, il y a eu une histoire pas jolie-jolie. Mon beau-père
lui a manifesté une sollicitude déplacée. Ma sœur dormait et il est venu la
couvrir avec une couverture et puis s’est assis à la regarder. Combien de temps
serait-il resté assis à la contempler si maman n’était pas arrivée et ne
l’avait vu ? Qui plus est, il s’est montré excessivement possessif quand un
jeune homme est venu parler avec ma sœur. Il est devenu agressif, un mot en a
entraîné un autre et ça a dégénéré en dispute. Ma sœur a quitté la maison en
pleurant et a proclamé qu’elle mourrait plutôt que de jamais remettre le pied
dans cette maison. Une fois l’affaire de ma sœur réglée, maman s’est sentie
soulagée pour des années. Puis elle a commencé à avoir des problèmes avec moi.
À la fin du premier cycle du secondaire, il est devenu nécessaire de me trouver
un nouvel établissement scolaire. Je voulais faire les arts et métiers dans le
lycée technique de la province. Maman voulait que je m’inscrive au programme
général d’une école réputée, avec l’espoir que, quand j’en sortirais trois ans
plus tard, je passerais l’examen d’entrée pour être enseignante ou infirmière,
comme elle a toujours rêvé pour moi, l’un ou l’autre étant un métier
prestigieux dans son monde à elle. Ce sont mes études et je sais fort bien ce
que j’aime et ce pour quoi je suis douée. Mais maman ne comprend pas. Nous nous
sommes disputées et c’est devenu une grosse affaire jusqu’à ce qu’elle
m’annonce irrévocablement que, si je ne veux pas étudier comme elle veut, je
devrai me payer mes études toute seule. J’ai fait comme elle veut. Je me
souviens du jour où j’ai présenté ma candidature. J’ai quitté l’école en question
en pleurs. C’en était fini de l’avenir que je souhaitais. Encore une fois, on
décidait de ma vie pour moi. Et j’allais devoir supporter d’étudier pendant
trois ans dans une école où je n’entrais pas de plein gré, vraiment ?
Le professeur
qui supervise l’examen d’entrée tente de me dissuader : je n’ai choisi que des
cours qu’aucune fille n’a choisis. Si maman l’apprend, elle sera en colère et
ne pourra pas le supporter, et elle devra m’envoyer étudier ailleurs à coup
sûr. Je suis convaincue en mon for intérieur que c’est comme ça que ça va se
passer. Quand les résultats sont publiés, je suis reçue à l’entrée, mais si
maman ne veut pas que j’étudie ici, elle devra accepter de m’envoyer au lycée
technique. Cette fois, je suis prête à me sacrifier, moi qui ai toujours été
une élève bien notée, en demandant à suivre des cours qui ne recrutent que des
cancres, juste pour faire la nique à maman. Mais tout se passe à l’inverse de
mes prévisions. Maman insiste pour que j’aille à l’école où j’ai été reçue,
tout en sachant que je serai la seule fille du groupe parmi plus de cent
garçons bons à rien. Moi et les autres nouveaux venus sommes introduits à
l’alcool et aux cigarettes. Celles-ci, je les pratique depuis pas mal de temps
déjà à la maison. On m’apprend à rouler des cibiches. On m’apprend à faire des
joints. Des anciennes m’apprennent à m’habiller à la garçonne. Quant à mes
camarades de classe, quand on s’est rencontrés le premier jour, ils
m’entraînent dans un coin sombre, tombent le pantalon et me montrent leur sexe.
Ma condition n’a pas cessé de se détériorer d’un jour sur l’autre, et au bout
d’un an, il ne me reste quasiment plus rien d’une personne normale. Mais hélas,
j’apprends trop bien, au point de regretter d’avoir pris un nouveau départ. Les
professeurs qui m’enseignent sont stupéfaits de me voir si douée. Certains de
mes camarades de classe aussi sont doués, si bien qu’on devient inséparables,
pour ainsi dire. Je suis la dernière des dernières. La lie de la terre. On ne
se quitte pas. Je suis la championne de hasch de la classe, tous sexes
confondus. Et une voleuse émérite qui fait main basse sur les gâteaux du
beau-père pour aller les manger en cachette toute seule à la maison, en
quantité chaque fois. Et, bientôt, les cigarettes du beau-père se mettent à
disparaître par paquets entiers.
Je passe ma
vie à l’école avec aussi peu de problèmes que possible, mais un gros problème
m’attend à la maison. Je déteste mon beau-père. Il aime me tenir discrètement
des propos déplacés. « Tu es devenue une vraie jeune fille à présent. »
« Avant, tu n’étais pas mignonne. » « Qu’est-ce que tu aimes
manger ? » « As-tu assez d’argent ? » Etc. Je suis assez grande
pour savoir de quels propos, de quels sourires je dois me défier. Même s’il a
cessé de boire depuis longtemps parce que maman a drogué ses boissons sans
qu’il s’en rende compte, je ne suis pas certaine qu’il a aussi cessé de
s’abandonner à ses propensions. Il se comporte de telle sorte que je n’ai
aucune envie de le voir. Parfois, quand je prépare le repas toute seule dans la
cuisine, il fait semblant de venir y chercher quelque chose d’insignifiant et
il s’arrange pour en faire tout un plat. Je m’assois en lui tournant le dos,
n’en menant pas large quand même. Qu’est-ce que je ferais s’il se passait
quelque chose ? Et puis il s’est effectivement passé quelque chose. Sa paume
touche mes côtes, puis il s’excuse. L’a pas fait exprès. Je ne dis rien. Laisse
tomber ce que je fais. Je la fais plus, la cuisine ! Je m’esquive et me réfugie
dans ma maison toute seule. Le lendemain, il me tend de l’argent pour qu’il
soit clair entre nous qu’il est désolé pour hier, qu’il ne faut pas que je me
défile sinon ma mère aura des soupçons. Je ne veux pas d’histoires. Par la
suite, quand ça recommence, il me donne encore de l’argent. Son argent, je l’ai
pris ? Et comment ! C’est un échange. On n’arrête pas de faire des échanges :
je le déteste tellement. Et puis, si maman a le moindre soupçon, dans quel état
elle sera ! Je raconte ce qui s’est passé à maman, mais elle n’a pas l’air d’y
attacher d’importance. Est-ce que je ne l’ai pas aguiché ? C’est ce que les
yeux de maman me demandent. Garde tes distances avec lui : telle est sa
suggestion. Il me caresse souvent le bras quand maman n’est pas là. Parfois je
m’amuse avec les chiens, et il vient attraper un chien, puis il fait semblant
de le rater et bascule contre moi. Parfois il me conduit en voiture à l’école,
une main tenant le volant, l’autre serrant mon bras. C’est mignon les poils
longs. Vieux saligaud ! Si quelqu’un me demande pourquoi je suis assez stupide
pour le laisser faire, qu’est-ce que je peux faire ? Le traiter de tous les
noms, comme ça ? S’il rapporte à maman que je l’ai insulté et pourquoi,
qu’est-ce qu’elle en pensera ?
Laisse-le
faire. Fais la charité à ce chien. Il te palpe, il te tripote un peu, qu’est-ce
que ça peut bien faire ? Ça te fait de l’argent de poche. Te fais pas de bile.
Prends soin que l’image de la famille reste intacte. Déjà qu’à la moindre
petite histoire dans la maison maman fait ses nerfs… Prends ton mal en
patience. Je ne fais que me répéter, Prends ton mal en patience. Quand je n’en
peux plus vraiment, je file tout raconter aux copains.
Les jours où
personne ne vient à la maison, je me sens si seule que j’ai envie de
disparaître de la face du monde. Si seule que je n’ai pas envie de mettre le
pied dans ma propre maison. Chez maman, je ne peux pas souffrir mon beau-père.
J’en ai marre d’avoir à toujours me défier de lui et de ses avances. Finalement,
je trouve la solution, en demandant à suivre un cours particulier le soir pour
tuer le temps. Je quitte l’école à quatre heures. M’en vais traîner chez des
copains. Ou me réfugie dans la bibliothèque ou dans un parc public. Ou me
promène dans le marché jusqu’à ce qu’il soit six heures, l’heure où le cours
particulier commence. J’ai plus de temps qu’il n’en faut pour faire mes
devoirs. Je reste assise l’œil dans le vague, renfermée. Le sujet du cours particulier
n’a rien à voir, mais alors rien, avec les sujets qu’on étudie à l’école, mais
je suis décidée à apprendre, parce que je ne veux pas rentrer à la maison. Mais
il semble que je ne puisse pas éviter les histoires cochonnes. Pendant tout le
temps que je suis ce cours particulier, mon beau-père se propose pour me
reconduire tous les soirs. Je quitte le cours à huit heures et demie. Je
demande à maman de venir me chercher chaque fois. Je lui explique franchement
que c’est parce que je n’ai pas confiance. Au début, maman vient à chaque fois,
mais au bout d’un certain temps je me retrouve seule à seul dans la voiture
avec mon beau-père. Tout ce qui se passe, c’est qu’il me prend le bras et le
caresse, mais j’ai l’impression pendant tout le trajet d’être assise en enfer.
Par la suite,
j’en viens à dire à maman que ce n’est plus la peine qu’il vienne me prendre.
Je suis prête à dépenser mon argent en rentrant par mes propres moyens… À ce
moment-là, il est près de six heures du soir un jour de saison fraîche. Je suis
restée assise dans le parc de la bibliothèque publique si longtemps que
beaucoup de gens sont déjà rentrés chez eux. Il ne reste que deux ou trois
types en tenue de sport qui trottent autour de la pelouse centrale. Je les
regarde sans vraiment faire attention. J’attends le moment de commencer le cours,
tandis que le ciel s’assombrit rapidement. Alors que je marche vers le bâtiment
de classe, j’ai l’impression d’être suivie. Quand je me retourne, je ne vois
que les gars qui courent pour se donner de l’exercice. Je m’étonne tout de même
qu’à cette heure tardive ils ne rentrent pas encore chez eux. Je marche en
pressant mon cartable contre ma poitrine. Comme je vais dépasser la pelouse, un
des coureurs arrive dans mon dos. Se colle contre moi pour me molester. Essaie
de me squeezer. Me fait très mal. Mal jusqu’à l’intérieur du bout des seins. Je
ne peux pas me battre. Ne peux pas riposter. Il part en courant tout en
éclatant de rire. Je monte étudier en larmes. Je ne peux dire à personne ce qui
vient de m’arriver. C’est trop humiliant. Au bout d’un petit moment, mon sein
gauche cesse de me faire mal, mais le mal fait en profondeur est impardonnable.
Mais peu importe. Dans ma vie, j’ai souvent fait la charité de bien des façons.
Qu’il suffise que je me dise que j’ai rencontré un autre chien. À partir de ce
jour-là, j’ai cessé de suivre le cours particulier. Je rentre à la maison alors
qu’il fait encore jour comme avant, pour me retrouver dans la même situation
qu’avant. À avoir à dîner à la même table que quelqu’un que je ne peux pas
voir en peinture. À rentrer dans une maison sans personne dedans. Je me sens si
seule que je ne sais que faire, sinon m’asseoir et fumer une cigarette. Écouter
des chansons. Fumer un joint. M’allonger pour rêver. Quand je plane, je me
revois quand j’étais petite. Je suis en train de courir avec des amis, que je
n’ai jamais vus de ma vie, sous le soleil doux du petit matin. Je vois un
théâtre, comme si, une fois dans ma vie, il m’est arrivé d’aller voir avec
quelqu’un un spectacle dans une salle de théâtre qui retentit d’applaudissements.
Dans cette scène, il y a un homme qui tient dans ses bras une petite fille et
qui marche sous la pluie légère et le soleil doux, puis demande à l’enfant : Tu
as peur de la pluie ? Il tend une main pour me protéger des gouttes. J’essaie
de me rappeler du visage de l’homme, mais voilà que la scène s’efface et que je
me trouve en train de regarder deux personnes accouplées comme des animaux dans
une pièce confinée. Mes larmes coulent goutte à goutte. Je n’ai pas pris de
petit-déjeuner. Je ne me souviens plus de la scène entre les murs de ciment,
mais si je la vois une fois de plus, je serai peut-être capable de me rappeler
où je l’ai vue. Je suis debout contre la balustrade d’un pont en bois et
regarde le soleil en présence de quelqu’un. Mon corps flotte et s’élève
progressivement tandis que ma tête tombe dans un gouffre sans fond. Quand
j’ouvre les yeux, c’est comme si le temps que je viens de passer les yeux
fermés n’était qu’un rêve. Mais pas du tout. Je vois ces scènes chaque fois
dans ma tête, alors même que mes yeux voient flou et que ma main tremble au
point que je rate la chandelle quand j’approche une allumette allumée. Je
regarde mes yeux dans le miroir et suis consternée. Ils sont injectés de sang
comme de quelqu’un qui a beaucoup pleuré. Dans ma tête, c’est comme si mon
cerveau pouvait tourner sur lui-même. Tout va à vau-l’eau. Mes paupières pèsent
de plus en plus. Quand ma tête touche l’oreiller, je dors et rêve que je vois
une vieille scène encore et encore. J’ouvre les yeux et me réveille une bonne
fois, et les histoires de tout à l’heure se transforment, mais les histoires
dans le monde réel demeurent. Je dois m’y confronter tous les jours, de plus en
plus violemment. Maman se dispute avec son mari si souvent que les voisins en
font des gorges chaudes. Et qu’on se fait la malle, et qu’on se raccommode.
Quand ils se disputent, ils se partagent la maison. Ça c’est ta télé. Ça c’est
mon frigo. Même la vaisselle finit dans un camp ou dans l’autre. Mon beau-père
met ses affaires dans sa voiture et va loger ailleurs. Puis un beau jour
reparaît.
Ces derniers
temps, on dirait que ma mère souffre des nerfs. Elle râle et se répand en
imprécations sans raison. Se plaint que papa avait des tas de maîtresses et que
c’est pour ça qu’elle en a bavé jusqu’à ce jour. Se plaint que ma sœur refuse
de venir la voir. Se plaint que je n’arrête pas de faire des histoires qui font
qu’elle doit se disputer avec son mari tout le temps. Se plaint à propos des
dépenses dans la maison – en fait, de tout ce qui lui passe par la tête quand
elle est de mauvais poil. Les jours où son mari revient, cela va un peu mieux.
Elle s’intéresse au ménage. Parfois, elle sort avec lui. Au bout d’un certain
temps, il rentre à la maison une fois ou deux par semaine. Mais pas pour y rester.
J’ai ainsi l’occasion de me retrouver seule avec maman. Maman n’arrête pas de
me dire qu’elle se fait du mauvais sang pour ma sœur. Les nouvelles qu’elle en
a ne sont pas jolies-jolies. Elle voudrait qu’elle revienne pour qu’on vive
ensemble, qu’elle aide sa mère et partage le loyer de la maison. Ni son mari ni
ma sœur ne veulent lui donner de l’argent. Et en ce qui concerne la pension de
papa, ça fait cinq ans déjà et elle n’a toujours pas reçu un fifrelin. Elle a
dû emprunter aux voisins de quoi payer mon semestre à l’école. C’est pas sûr,
mais si l’année prochaine ça continue comme ça, je vais devoir m’arrêter en fin
de secondaire. Maman doit se hâter de régler l’affaire du testament de papa
avant que nous mourrions de faim. Dans le testament de papa, il n’y a ni mon
nom ni celui de maman. C’est pourquoi cela fait cinq ans que ça dure.
17
Le lendemain, maman va voir le
psychiatre. Ce qu’ils se sont dits, je ne sais pas. Dès que maman est de
retour, elle me dit que le docteur veut que j’aille le voir tous les lundis. Il
se peut qu’il m’envoie me faire soigner en hôpital psychiatrique avant la
reprise des cours. Cela dépendra de l’évolution de mes symptômes. Mais maman
veut croire que je ne suis pas une malade mentale. Elle redoute plutôt que je
ne sois possédée par un esprit. Va consulter pour moi une diseuse de bonne
aventure, un médium, un jeteur de sort. Me presse d’aller me faire oindre d’eau
lustrale et je ne sais quoi encore, mais je refuse à chaque fois. Maman reporte
sa confiance du psychiatre au devin à dater de ce moment-là. Elle me rapporte
ce que dit mon horoscope. J’ai atteint l’âge où il doit y avoir des
changements. Quelque chose de drastique doit m’arriver si je ne laisse pas le
médium faire ses rites à la noix, en lesquels je ne crois pas.
À l’heure
convenue pour le rendez-vous, je vais voir le psychiatre. Lui raconte mes rêves
et tout ce qui est arrivé. Le psy me dit que chacun a sa façon de se prendre en
charge. Certains boivent et se droguent, ce que j’ai déjà fait. Les problèmes
de chacun ont des origines différentes. Les miens proviennent des tensions
internes qui se sont accumulées du fait de l’environnement qui est le mien. En
outre, je culpabilise, me sens mal aimée et veux attirer l’attention. Quand
les méthodes habituelles ne réussissent pas, j’en cherche de nouvelles et
finalement j’ai découvert que me rendre malade et me faire mal est le
comportement qui provoque le plus de réactions, ce qui a pour effet de
m’affaiblir physiquement et, pis encore, de me rendre dépendante de la douleur.
L’étonnant, c’est que je supporte aisément la douleur physique, mais j’essaie
au maximum de protéger mes sentiments et considère la douleur physique comme
une consolation.
Chaque fois
que je parle avec ce jeune psychiatre, la houle qui m’habite se calme peu à peu
et je finis toujours par sangloter. Je commence à comprendre à quel point il
est important de pouvoir se soulager sur quelqu’un de ce qu’on a sur le cœur,
même quand on sait parfaitement que celui à qui on conte ses malheurs ne les
partage pas mais prête une oreille attentive par simple devoir professionnel.
Quand je
réalise cela, je m’arrête de raconter, et me mets à interroger le docteur pour
changer. Je plonge mes yeux dans les yeux qui clignent du docteur, puis lui
sers la question dont je souhaite tellement connaître la réponse : quelle est
la raison pour laquelle il me traite en tant que malade mentale ?
« C’est
que tu es quelqu’un qui souffre de tension psychique très forte. »
À ces mots,
j’éclate presque de rire, style bulle de bédé. « Comment ça, docteur ?
Vous ne savez donc pas qu’à l’école je suis le comique de ma classe ? »
Le docteur
sourit largement au point que ses yeux deviennent des fentes. « La
tension provient de certains lieux, mais en d’autres lieux il peut très bien se
faire qu’on n’éprouve pas de tension. »
Je hoche la
tête sans très bien comprendre, mais le docteur semble se rendre compte que mon
esprit confus n’est pas encore prêt à assimiler ce qu’il vient de dire.
« C’est comme quand tu parles avec moi. Tu te sens soulagée et c’est pour
ça que tu pleures, n’est-ce pas ? Mais parfois, quand tu rigoles avec tes
camarades, il peut t’arriver de penser à quelque chose de contrariant, mais tu
enfouis ce qui te contrarie dans un recoin de ton cerveau. De retour chez toi,
ça s’ajoute à de nouvelles contrariétés – quelque chose dans ce goût-là. »
Très juste. Je
hoche la tête avec conviction. Après cela, le docteur continue de me parler de
tas de choses.
18
Un jour, maman me dit qu’elle va
aller voir ma grand-mère dans sa province pour se mettre d’accord à propos de
papa. Elle quitte la maison vers midi. Je reste à la maison. Regarde la télé.
Maman n’est pas partie depuis bien longtemps que le ciel s’assombrit. Je me
dépêche de fermer portes et fenêtres et de faire rentrer les deux chiots que
nous élevons, de peur qu’ils n’attrapent la pluie.
La pluie tombe
comme si le ciel fuyait. Alors que je suis en train de rêvasser, j’entends
frapper à la porte. Je me dis que maman est déjà de retour et me précipite pour
ouvrir, mais la personne qui se tient devant moi n’est autre que mon beau-père.
Dès qu’il me voit, il demande, Ta mère n’est pas là ? Je lui dis que maman est
en déplacement. Il me dit que ça ne fait rien, qu’il va entrer se mettre à
l’abri de la pluie et qu’il repartira à la première éclaircie. Il entre et
s’assoit. Je le laisse et file à l’autre bout de la pièce. J’aimerais aller
voir ma voisine et lui demander de rester un moment, mais elle a tout fermé
chez elle parce qu’il pleut très fort. En plus, si je m’en vais sous la pluie,
est-ce qu’il ne va pas prendre ça comme un manque d’égard délibéré ? Prends-en
ton parti, c’est l’affaire d’un moment, la pluie ne va pas durer, je me dis
pour me consoler. Au bout d’un moment, il m’appelle. Tu sais où est le coton
hydrophile ? J’en voudrais un bout. Maman en a en haut, je lui dis, sachant
pertinemment qu’en fait, le coton hydrophile est dans le réduit sous
l’escalier. Je veux qu’il aille dans une autre direction pour que je puisse le
prendre et le lui donner sans avoir à nous trouver face à face. Seule avec lui
dans la maison quand il pleut – comment lui faire confiance ? Je me hâte
d’aller prendre la boîte de coton et, comme je me détourne, il se tient debout
devant moi. Je ne dis rien, mais mon cœur bat la chamade, de haine et de peur.
Sûre qu’il va se passer quelque chose. Je ne fais que lui tendre la boîte,
impassible comme si j’étais ensorcelée. Il se rapproche encore de moi.
« Laisse-moi te prendre dans mes bras. » Tend la main pour me prendre
le bras et m’attirer à lui.
Je m’empresse
de me croiser les mains dans le dos et de reculer.
« Rien
qu’une fois. Une seule fois vraiment. » Il me tire tout contre lui. Dans
l’instant, j’ai envie de lui flanquer un coup de pied dans la figure. Il avance
son nez et se rapproche.
« Un
câlin. Rien qu’un câlin. Ça fait si longtemps que j’en ai envie. »
Je me
contorsionne en tous sens pour me protéger et finis par échapper à sa poigne.
Je hurle à gorge déployée : « Foutez le
camp ! Allez soulager vos envies ailleurs. Sortez d’ici ! »
Mais en
l’occurrence, c’est moi qui sors. Je me rue dehors sans me soucier de ce qu’il
va faire. Déboule de la maison. Cours sous la pluie. Vais frapper à la porte de
la voisine, en pleurs. Elle me demande ce qui m’arrive. Je ne peux pas lui
répondre. Lui dis seulement que le jules de maman est dans la maison et je veux
pas rester sous le même toit que lui.
Quand vient
l’heure du dîner, il se contente d’arborer un sourire moqueur, car il sait
parfaitement que je n’oserai pas le dénoncer à maman. Sûr que je n’ose rien
dire à maman ! Mais quand ma sœur revient, je lui raconte tout ce qui s’est
passé entre mon beau-père et moi. Ne lui cache rien, tout en lui demandant de
me promettre de n’en rien dire à maman. Maman me fait pitié. Elle a eu tant
d’avanies dans sa vie. Mais ma sœur va tout raconter à maman. Maman n’en finit
pas de me maudire pour n’avoir pas cherché à me protéger, alors même que je
savais ce qui devait arriver. Peu de temps après ça, il est revenu dormir à la
maison avec maman. Maman m’a raconté que cette nuit-là elle a versé en cachette
plusieurs verres de sable dans le réservoir d’essence de sa voiture, en
espérant qu’elle explose. Puisque rien ne peut l’atteindre, qu’au moins il
sente le vent du boulet. Rendre maman malheureuse ne lui suffit pas. Il lui
faut encore s’en prendre aux filles de maman. J’écoute maman parler et les
larmes me viennent aux yeux : maman n’a jamais cru aveuglément son mari comme
je croyais. Mais quand sa voiture rend l’âme pour de bon, il sait que c’est à
cause de maman. Il notifie la police pour qu’elle l’arrête, mais on ne peut
rien contre elle légalement. Ils se disputent plus violemment qu’ils ne l’ont
jamais fait. Maman me dit d’aller demander à ma sœur de rentrer à la maison
pour qu’elles se mettent d’accord sur le fait que ma sœur la prendra en charge
si elle accepte de se séparer de son mari. Ce jour-là, ma sœur dit d’accord.
Mon
ex-beau-père n’a pas tardé à prendre une autre femme. Dans cette période-là,
maman est si déprimée qu’elle veut tout laisser tomber et s’enfuir au diable
vauvert. Elle n’arrête pas de me houspiller. En plus, elle se met à fumer bien
plus qu’avant. Elle me supprime toutes les dépenses qu’elle juge inutiles, et
je me retrouve dans le besoin. Même pour me payer des friandises, parfois je
dois emprunter à des amis, ou traverser la province en toute hâte pour aller
demander de l’argent à ma sœur. Je me dispute avec maman tous les jours et à
tout propos, y compris au sujet de mon argent de poche à l’école. Par la suite,
je décide de me priver pour m’offrir un modeste paquet de hasch. Un mois avant
de terminer ma sixième et dernière année de secondaire, je dois me trouver de
l’argent pour maltraiter mon corps. Je suis prête à travailler dur comme un
homme sept nuits par semaine. J’ai commencé à tâter des amphétamines par
l’intermédiaire de camarades de classe. Je travaille pour quatre-vingts bahts
par nuit, ce qui me permet de me procurer une certaine quantité d’herbe. Ma
mère s’est enfuie dans une autre province, ce qui me laisse d’autant plus
d’occasions de fumer comme je l’entends. Quant à ce que je ressens au plus
profond, autant n’en rien dire. Sans même parler de marijuana dans le monde des
élèves en fin de secondaire, tous des garçons qui plus est, quiconque a essayé
ne serait-ce qu’une fois sait à quel point ce genre d’histoire arrive
facilement. Quand ma mère revient, je suis devenue une enfant maladive. Maman
recommence à fréquenter, en faisant valoir pour se justifier qu’elle est
vieille. Qu’elle se sent seule. Que ses enfants sont déjà grandes. Qu’elle veut
être heureuse. Que, si elle fréquente quelqu’un, c’est seulement dans l’espoir
d’avoir quelqu’un pour la conseiller en cas de problème. Elle veut avoir des
amis, plus de mari. En a soupé des maris : pas un qui vaille. Je ne lui dis
rien, bien entendu. Je suis vaccinée. Comme si ce genre d’histoire n’était
jamais arrivé avant.
Maman s’est
mise à fréquenter un homme marié. Sa femme téléphone souvent pour leur crier
après. Moi-même j’en prends pour mon grade à l’occasion. Parfois elle les suit
jusque devant la maison de maman tout en les couvrant d’insultes. Les voisins
sortent voir, puis en font des gorges chaudes. Quand ma sœur l’apprend, elle se
dispute avec maman, et disparaît une fois de plus. Je suis à quelques jours de
l’examen. Ma santé se détériore tellement que je dois me priver d’herbe pendant
une semaine. Néanmoins, quand j’entre dans la salle d’examen le dernier jour,
mes yeux sont encore lourds et humides. Je vais passer un examen d’entrée dans
une autre province et rentre à la maison vers dix heures du soir. Je vois une
voiture grise métallisée garée devant la maison de maman. Je sais que c’est un
des amis de maman. J’entre dans l’enceinte de la maison. Frappe à la porte en
appelant maman. Mais il n’y a pas de réponse. J’ouvre une fenêtre. Regarde dans
toute la maison. Ne vois personne. Fais le tour et reviens devant la maison.
Appelle maman pendant un moment. Enfin elle descend m’ouvrir. Elle est en robe
de chambre, tout à fait comme il faut. Est-ce qu’il s’est passé quelque chose ?
je ne cesse de me demander. Mais non, voyons. Maman ne m’a-t-elle pas dit que
ce n’était qu’un ami ? Alors, qu’est-ce qu’ils ont à discuter si tard dans la
nuit ? T’occupe. Ils sont majeurs. J’essaie de me dire de ne pas me mêler des
affaires des adultes. Une fois mes effets rassemblés, je hèle un mototaxi et
rentre à la maison. Je ne veux pas passer la nuit dans la maison de maman, bien
qu’il soit tard déjà. Tout le long du chemin du retour, je n’arrête pas de
penser : Est-ce qu’elle n’est pas en train de se trouver un nouveau mari pour
avoir de quoi m’élever?
19
Quand je rentre de l’hôpital, dès
que je vois la maison, mes yeux s’écarquillent à la vue de la belle
voiture garée en travers de mon chemin.
« Ce type
est de nouveau là. »
Je la
contourne. Passe le portail. Cherche des yeux maman en vain. Ne vois personne.
Un sentiment négatif envers ma chère génitrice tout de suite surgit. Je marche
à leur recherche à pas de loup.
« Pour
sûr qu’aujourd’hui je vais la prendre sur le fait… sans aucun doute. »
Mon regard ne
balaie plus le rez-de-chaussée à sa recherche. Ils doivent se trouver à
l’étage. J’enlève mes chaussures. Montre quatre à quatre l’escalier jusqu’à la
chambre à coucher de maman.
Personne.
Bizarrement, je me sens soulagée. Relâche ma respiration, puis souris quand
j’entends maman crier d’en bas : « Oh, tu es de retour… Qu’est-ce qu’il a
dit, le doc- teur ? »
Je me
précipite vers la source de la voix. Je vois maman assise avec lui en train de
déjeuner dans la cuisine. Voilà tout, et moi qui ai pensé à mal… Je m’excuse
auprès de maman dans mon cœur, et le salue, mains jointes devant mon visage.
« Bonjour,
m’sieur. Je te cherchais, m’man. J’ai cru que vous étiez sortis. »
Je me
gourmande, puis la faim me pousse vers la quantité de plats devant moi qu’il a
achetés pour nous les offrir. Je raconte sans enthousiasme à maman ce qui s’est
passé à l’hôpital tout en mangeant de bon cœur.
Je n’ai pas
avalé la moitié de mon plat de riz que lui et maman ont fini et poussent les
restes du bout de leurs fourchettes pour passer le temps. Je mange et je mange.
La faim rend tout bon.
Au bout d’un
moment, j’entends une autre voiture se garer devant la maison. Quand le bruit
du moteur s’arrête s’élève une voix de mégère dont les grossièretés parviennent
jusqu’à nous.
« Ousque
vous êtes tous les deux ?… En plein jour, nom d’un chien… C’est-y que vous
voulez que je monte vous secouer les puces ou vous vous radinez fissa ? À c’te
heure en plus ! Dis donc, mon homme, t’as pas honte de faire ça en plein jour ?
Ou c’est-y que la lumière vous excite ? »
Les insultes
qui précèdent la personne me font hoqueter sur mon riz. Cuillère en suspens, je
regarde en direction de la voix. Une femme au teint clair, aux cheveux frisés
comme ceux de maman, corpulente dans des vêtements amples comme maman au saut
du lit, en quelques enjambées entre et monte à l’étage sans la moindre
vergogne, tout en continuant de proférer des insanités. Elle doit sûrement se
méprendre comme moi tout à l’heure, j’en donnerais ma main à couper. Maman la
dévisage. Me dévisage. Nous nous regardons dans les yeux. Personne ne peut
deviner ce que l’autre ressent, mais en ce qui me concerne, je fais un tel
effort pour me contrôler que j’ai les orbites en feu.
« Non,
mais, ça va pas, connasse ?… Arrête de me suivre à la trace… Tu fais chier tout
le monde. » Ce sont les premiers mots qu’il prononce.
Maman
s’impatiente. « Tu t’occupes d’elle. Qu’est-ce qu’elle a après moi
? » Elle se lève. Monte à l’étage. Appelle la femme campée, invective à la
bouche, devant la chambre à coucher. Lui dit d’aller discuter en bas.
La femme suit
maman jusqu’au rez-de-chaussée. Ses insultes se changent en imprécations
virulentes contre son jules. Le combat entre concubines commence ici et
maintenant. Concubines en effet, car ni l’une ni l’autre n’est épouse dûment
enregistrée. Chaque mot qui insulte maman me bouleverse bien plus encore qu’il
ne semble affecter maman. Je pleure à chaudes larmes alors que tout se calme.
La femme s’en va et les insultes cessent, alors qu’à chacune de ses
accusations, maman n’a répliqué qu’avec des mots d’excuse. Dans mon assiette de
riz, les larmes montent. Mes joues sont baignées de larmes. J’avale une
cuillerée de riz. Il a le même goût qu’avant, mais l’atmosphère a changé. La
conversation est devenue un concert d’invectives qui m’emplit la tête alors que
tout est redevenu calme. L’idée de manger à satiété, ma faim même, ont disparu.
Je voudrais
retourner à l’hôpital et pleurer devant le psychiatre une fois encore. Maman
s’éloigne de moi en me laissant de quoi cogiter : « C’est moi qu’elle a
injurié, et pourtant je ne pleure pas, moi. »
Je marche en
pleurant. M’arrête à mon bureau. M’effondre, la tête entre les mains. Un vent
froid souffle par la fenêtre, chargé de l’odeur fétide de mon sang que je garde
pour le regarder quand je me fais souffrir. À de pareils moments, je n’ai pas
d’exutoire. Je suis si angoissée que je veux savoir si mon sang est de la même
couleur que celui des autres êtres humains. Si sa température est plus élevée
que celle des gens ordinaires. Quelle est sa consistance ? Pourquoi est-ce
qu’il arrose mon corps si je dois être si malheureuse ? L’aiguille hypodermique
que j’ai subtilisée au docteur m’a servi à me percer tous les vaisseaux
sanguins visibles. J’ai mis pas mal de mon sang en stock. Mon corps est devenu
livide. Le plaisir pris à voir mon sang, à subir ma douleur, m’a pacifiée.
Malade mentale. Les symptômes de maladie mentale sont apparus en moi voici plusieurs
mois. Souvent, je rêve que je vois le docteur. Que je vois des massacres
cruels. Et j’aimerais que de tels événements se produisent dans la réalité.
L’odeur de pourri me fait penser que je suis morte, loin de la confusion que
j’ai connue. Mon sang pourri est la part de cadavre de ce corps qui a accepté
de mourir afin que le reste du corps la voie. Chaque fois qu’il se produit un
événement qui me bouleverse, je monte respirer cette odeur fétide, puis je me
dis : « Sûr que je vais pas me suicider… C’est moi, ça… C’est la partie de
mon cadavre qui est déjà morte… Je suis déjà morte. »
Ma lassitude
mentale s’efface en un clin d’œil dès que je sens cette odeur. Je glisse dans
le sommeil, et, en rêve, à nouveau, les vieilles scènes réapparaissent.
20
Je m’éveille en sursaut quand un
jeune homme aux traits efféminés vient appeler ma mère à grands cris devant la
porte de la maison. Il monte et me trouve alors que je descends de l’étage
encore tout ensommeillée parce que le ton de sa voix montre assez que la
chochotte est d’humeur morose.
« Où est
ta mère ? »
Je ne la vois
nulle part, aussi je réponds : « J’sais pas. »
Il va et vient
puis s’assied et attend… attend assis… attend longtemps, puis se lève.
« Dis-lui que je suis venu et qu’elle passe me voir à la boutique… Faut
qu’on se parle pour de bon. » Puis, se déhanchant pis que fille, s’en va.
Je reste
allongée où je suis à attendre maman, une main sur le front. Je me sens bien.
Bien à pleurer. Il est bien tard quand maman rentre, et la nuit tombe. Dans son
dos, des vociférations la poursuivent comme d’habitude. Elle fuit tout en
prétendant riposter aux insultes en allant aiguiser un couteau à l’arrière de
la maison.
La voix rauque
du travelo qui raille maman me fait me lever pour aller négocier avec lui. Prenant
mon courage à deux mains, je m’enquiers de ses griefs. « Si ma mère a fait
quelque chose de mal… je vous demande pardon pour elle. » J’élève mes
mains jointes à la hauteur de mon front et m’incline devant lui pour m’excuser,
alors même que j’aimerais faire tout autre chose à la bouche de cette grande
folle.
« Ta mère
accuse ma mère d’acheter les votes pendant les élections. »
« Ta mère
dit que ma mère est avare, qu’elle refuse de donner un pourboire aux
serveuses. »
« Ta mère
se moque de ma mère devant les clients, elle dit que ma mère n’a pas de
jugeote. »
« Ta mère
m’accuse d’avoir le sida. »
La sœur aînée
du travelo arrive en voiture et se gare tout près. À son tour, elle hurle des
grossièretés. Les gens du coin sortent voir, mais je rentre à l’intérieur de la
maison. Maman n’a pas fini d’aiguiser son couteau. Je lui demande des
explications. Lui rapporte ce qu’on lui reproche. Elle se trouve toutes sortes
d’excuses. Je monte à l’étage. M’assois et regarde la pile de livres. Ouvre le
plus petit flacon de sang et le renifle. Prends la seringue. Ensuite, j’enfonce
le bout de l’aiguille dans la veine près du talon. Remplis entièrement la
seringue de sang. La vide dans le flacon. Du sang sourd de la piqûre à mon
talon. Je l’essuie avec mon doigt, puis enfonce à nouveau l’aiguille au même
endroit. Prélève encore du sang. Le verse dans le même flacon. Ce jour-là je me
saigne les veines pas moins de vingt fois. Mon corps est criblé de petits trous
de toutes parts, aux pieds, sur le dos de mes mains, aux poignets, aux
chevilles, aux articulations, aux cuisses et aux bras, des deux côtés. Mais je
ne garde que cinq flacons de sang. Ce qui reste après ça, j’en barbouille du
papier. Je mets du sang dans un bouchon de flacon près de moi, y trempe un
pinceau et trace des lignes rouge pâle sur le blanc du papier. Les lignes ne se
ressemblent pas. Certaines ont des grumeaux de sang. D’autres ne sont que de
larges traînées roses. Du coup, je verse le sang dans ma paume, l’étale
et applique ma paume contre le papier. Ensuite je le soulève pour le sentir.
L’odeur nauséabonde me donne envie de me détourner et de fuir. Néanmoins, je
prends du papier adhésif biface et colle la feuille à hauteur du regard. Je me
sers de la même seringue pour prélever du sang de ma cuisse. Quand je retire
l’aiguille, le sang sort de la piqûre et coule le long de ma jambe. Ce que je
ressens à ce moment-là, c’est une espèce de jubilation. La douleur ? La peur ?
Il n’y en a plus dans ma conscience. À présent, je suis comme un poltron qui a peur
du moindre problème, n’ose se confronter à quiconque, mais a le courage de se
faire du mal. Je prends plaisir à faire souffrir mon corps, parce que je ne
veux pas que mon cœur souffre. Je préfère que ce soit mon corps qui souffre. À
l’endroit même où l’envie me prend de souffrir, j’enfonce mon aiguille. Mon
cœur et ma conscience souffrent trop pour accepter plus que ceci désormais. Je
sais seulement que le sang qui se trouve dans ma main à présent est prêt à être
malaxé et appliqué sur le papier. Le sang gicle et bave. L’empreinte de mes
mains s’imprime en longues coulées. Ces images dégagent une odeur de marée.
Mes mains sont couvertes de sang. Je les porte à mon nez pour les sentir. En
dépit de l’odeur révoltante, ça ne me révolte pas de promener le bout de ma
langue le long des interstices entre mes doigts. Je me force à avaler, et pour
finir ça m’aide à dégurgiter mon dernier repas. Je me dépêche d’aller me laver
la bouche. Quand maman monte et qu’elle me voit dans cet état, elle ne dit pas
un mot. Elle ne fait que me regarder avec des yeux qui ne comprennent pas ce
que je ressens, puis elle ressort. Je me tourne pour me regarder dans le
miroir. Mon visage est drôlement indifférent, sans expression, comme de quelqu’un
qui se réveille les yeux las. Quand un sourire commence à se former sur ces
lèvres, je détourne aussitôt la tête pour ne plus voir cette image totalement
hideuse de moi-même. Il est plus facile de regarder le spectacle du sang puant
devant moi. Je le regarde longtemps et finis par remarquer que les lignes de
sang que j’ai faites sont tout à fait sèches. Je tends ma main toujours gluante
de sang et touche les lignes gondolées sur le papier, et pour finir tire et
décolle ma main. Je prends le papier et sors sur le porche avec des allumettes.
Exactement. Je vais le brûler, car il ne doit pas rester au monde plus
longtemps. Je vais le brûler avant la crémation de mon propre cadavre. Avant
peu, dans un monastère ou dans un autre, on devra organiser la crémation d’un
cadavre. Le cadavre d’une malade mentale. Je porte l’image de sang à mon nez
pour la sentir une dernière fois, puis j’y mets le feu.
La flamme
jaune pâle a consumé la moitié de la feuille quand la chaleur qu’elle dégage
m’oblige à lâcher le papier, qui voltige dans le vent et se déplace en même
temps que le feu qui le dévore et tombe au sol où il finit de se consumer. La
femme d’âge mûr dans la maison d’à côté me demande en criant à quoi je joue. Je
me tourne et lui fais un petit sourire. Ne réponds rien. Puis rentre à
l’intérieur.
Je reviens à
la même place. M’assois et rédige mes notes. Puis écris la mention « Sang
impur » sur le papier souillé. Je déchire le papier tout autour de la
formule, que je colle sur le flacon de sang. Quand je mourrai, tout le monde
saura que j’avais trop de sang impur dans mon corps pour être une personne
normale. Le sang impur doit être dénoncé, parce que c’est chose corrompue qui
pue de façon répugnante. Même ma mère, qui est la source de mon sang, est
dégoûtée. Mon père, qui m’a donné cette vie inutile, n’a jamais voulu le
reconnaître.
Le lendemain,
je me dépêche de me réveiller tandis que l’heure tourne. La vie d’un nouveau
jour commence. La routine quotidienne accomplie, j’enfile mon uniforme
scolaire, qui n’a pas l’air cent pour cent impec. C’est comme ça que je l’aime.
Habillée, cartable prêt, j’ai encore du temps de libre, aussi je reviens écrire
en attendant la voiture. Maman monte à l’étage, me regarde et commence à pester
à propos du collier que je porte. Il offense sa vue. On dirait un truc de
drogué. Un truc de voyou. Me dit de l’enlever. T’as pas besoin de ça, elle
ronchonne. Alors même que je suis assez grande pour aller au lycée. Je refuse
de l’enlever et je réplique que, si je me couvrais tout le cou de colliers,
ils coûteraient moins cher à eux tous que le plus petit des colliers qu’elle
porte. À chacun ses goûts. Elle se couvre de colliers en or gros comme des
chaînes, je ne la critique pas pour autant, quand bien même je n’ai rien à
manger. Et ce genre de babioles, je ne les achète pas. On me les donne, alors
je les porte, et je ne sens pas pour autant que je triche avec moi-même quand
je dis, « Tu es riche… même si tu n'as pas d’argent pour soigner ta fille
qui est très malade. Tu affirmes que ta fille est une droguée, comme ça tu la
fourres à l’hosto. Tu as peur de perdre la face, au point que ta fille doit
supporter d’être sous perfusion alors que ce n’est absolument pas nécessaire.
Je te l’ai dit et répété à m’en emporter la bouche, tu ne me crois pas. Tu
crois le docteur. Tout ce qu’il te dit, tu le crois. Mais quand le docteur te
dit de faire plaisir à ta fille, de la consulter parfois, de lui consacrer un
peu de temps, pourquoi ne veux-tu pas le croire ? » La guerre dans notre
petite famille commence sur cette broutille. Maman n’en finit pas de vanter ses
vertus. Tout ce qu’elle fait, c’est pour sa fille. Et qu’est-ce que sa fille
reçoit de ce que sa mère essaie de lui donner ? Rien du tout. Elle n’en veut
pas. Se comprendre l’une l’autre ? Écouter les explications de l’autre ?
Demander parfois qu’est-ce que tu veux faire ? Jamais. Tout est décidé à
l’avance. Le temps et les devoirs sont si quadrillés qu’il ne reste aucune
liberté. Sauf de protester par la pensée. J’ai mes raisons, mais elles ne sont
jamais bonnes dès que j’ouvre la bouche. Sauf de faire les choses en cachette
et garder le secret. Quand le secret est éventé, je l’assume et parfois même le
revendique hautement. Ce que je veux, c’est être comprise pour ce que je suis.
Je ne veux pas que maman me comprenne autrement. Même si le reste du monde ne
comprend pas. Est-ce qu’il lui vient seulement à l’esprit que la personne la
mieux placée pour comprendre sa fille, c’est la mère ? Mais tous ces temps-ci,
il semble que maman est loin de moi. Nous sommes dans deux mondes différents.
C’est bien vrai. Je suis morte. Je me tourne pour regarder les flacons de sang.
Maman dit que je suis une malade mentale. Je ris entre mes larmes comme une
folle, et lui demande : Tu viens juste de t’en rendre compte que j’ai des
problèmes mentaux ? Mais qui donc fait des histoires ? Et qui donc a assez de
sang-froid pour supporter de l’entendre insulter sa propre mère et qui, en
plus, lui fait des courbettes ? Tu prétends que je ne t’aime pas et que je te
regarde de haut. Mais si je ne t’aimais pas, maman, il y a longtemps que je
serais loin. Pourquoi rester avec quelqu’un qui vous a donné un corps mais qui
vous torture l’âme ? Je suis folle de faire en sorte que mon corps souffre.
Foldingue. Pas comme les autres enfants à qui tu voudrais tant que je
ressemble. Tu me compares aux autres, mais quand je te compare aux autres, je
m’entends dire que je te prends de haut et que je ne t’aime pas.
La seringue
est de sortie une fois de plus. Dans la confusion de mon cerveau s’élève une
voix qui réclame de voir mon sang. Les flacons de sang pourri sont secoués
violemment et débouchés. Leur puanteur est telle que les cheveux se dressent
sur ma tête et que je voudrais disparaître de ce monde où il y a ma mère, pour
qu’elle soit enfin seule comme elle le souhaite. Peut-être que ça mettrait un
terme à ce que je ressens, et ce qui est sûr, c’est que je ne gênerais plus la
vie paisible et heureuse de maman.
Maman continue
de dénoncer mes vilenies. Notre dialogue de sourdes se poursuit jusqu’à ce que
le téléphone sonne.
À neuf heures
du matin, je décide d’aller au lycée, bien que mon visage soit baigné de
larmes. Je pense à la maison où maman elle-même doit toujours être plongée dans
ses larmes elle aussi. Pourquoi donc ? Est-ce qu’il y a un mur entre nous, que
ce que chacune essaie d’exprimer ne soit pas compris par l’autre une seule fois
?
À l’école, je
suis enjouée, je fais le pitre quand les camarades le veulent. On chante des
chansons amusantes aux heures creuses. Prend plaisir à manger. Chahute. Joue.
Rie.
Quand il est
l’heure de rentrer à la maison, je m’assois et attends la voiture. Je ne veux
pas penser ou espérer rien de mieux que de retourner à l’état normal de notre
petite famille. Est-ce que maman va me regarder quand j’arrive ? Si elle ne me
regarde pas, je ne la saluerai pas. J’irai me chercher quelque chose à manger.
Sentirai cette odeur-là. Ferai mes devoirs ou n’importe quoi pour être aussi
loin d’elle que possible. Ou bien je lui ferai mes excuses ?
Mais qui donc
est prête à faire ses excuses quand on ne se sent toujours pas dans son tort ?
Au premier pas que je fais en entrant dans la maison, effectivement maman ne me
regarde pas : elle dort. Je regarde ce corps immobile. Elle respire toujours.
Je n’ose pas me demander, Et si elle ne respirait plus ? Comment est-ce que je
vivrais ?
J’aimerais
qu’elle me voie disparaître, plutôt que ce soit moi qui voie disparaître ce que
je ne retrouverais jamais plus dans ce monde-ci.
21
Ça fait un bon moment déjà que le
cours est fini, mais aucun d’entre nous ne songe à rentrer à la maison.
On continue de discuter en groupe à l’arrêt d’autobus et ce n’est que quand le
soleil disparaît qu’on prend le dernier bus pour rentrer chacun chez soi.
Je traverse la
route devant ma maison. Aujourd’hui, elle n’est pas ouverte pour me recevoir
comme la veille. La porte est fermée à clé. Cela signifie que maman n’est pas
là, une fois de plus. Je n’ai pas eu l’occasion de saluer maman au retour de
l’école depuis combien de jours ? Plusieurs jours, en tout cas. Maman n’arrête
pas d’avoir à faire à l’extérieur, si bien qu’elle ne sait pas si je rentre à
l’heure ou pas. Le matin, elle n’est pas en état pour que j'aille lui dire
bonjour avant de partir pour l’école. On ne se rencontre que la nuit, quand
elle ouvre la porte de ma chambre et entre pour voir si je suis toujours là, et
parfois je fais semblant de dormir. Si le lendemain je demande « Maman, à
quelle heure tu es rentrée hier soir ? Je me suis endormie très tôt », je
saurai peut-être si maman sait mentir elle aussi.
À l’instant,
j’ai demandé à la voisine : « Z’avez pas vu ma mère ? »
Elle a éclairé
ma lanterne en partie. « Un monsieur est passé la prendre en voiture en
début d’après-midi. »
C’est aussi
bien d’avoir l’occasion de me retrouver seule à nouveau. Le repas terminé,
j’irai me promener avec des copains du voisinage, au lieu d’être mise à
contribution pour des tâches ménagères on ne peut plus tatillonnes. Quand je
rentre à la maison, il fait nuit noire. J’aurai le temps de fumer une des
cigarettes que maman cache sans avoir à me soucier qu’elle sente le tabac à mon
haleine.
Quand la
maison est un palais pour moi toute seule, j’en profite pour mettre la musique
à fond, histoire de briser le calme angoissant sans les jérémiades de maman que
j’entends d’ordinaire. Si elle était là, elle ne manquerait pas de m’engueuler
pour que je baisse le volume comme elle le fait d’habitude. Je m’allonge pour
buller. Regarde la fumée qui s’échappe de mes trous de nez. J’adore vraiment
ça. Mais pourquoi est-ce que je déteste quand maman fume alors qu’elle aime
fumer ?
La sonnerie du
téléphone couvre à plusieurs reprises la musique avant que je me bouge pour
prendre l’appareil.
« Allô
? »
Pas de
réponse. « Qui c’est qui appelle mais ne parle pas ? Ou alors c’est que la
musique est trop forte ? » Je repose le combiné sur son socle et reviens
m’allonger comme avant, puis la sonnerie retentit de nouveau. Je baisse le
volume en vitesse et décroche le combiné une fois de plus.
« Allô ?
– Allô ? Ta
mère est là ? Je voudrais lui parler. »
Cette voix, je
la reconnais parfaitement. C’est celle de la femme de l’homme qui est passé
prendre maman en début d’après-midi.
« Maman
n’est pas là. Elle est sortie.
– Elle est
sortie il y a longtemps ?
– J’sais pas.
On s’est pas encore vues aujourd’hui.
– Elle est
sortie avec qui, tu le sais ? »
Je n’aime pas
ce genre de question. De quel droit veut-elle savoir avec qui ma mère est
sortie ? « J’sais pas. Je viens de vous dire qu’on ne s’est pas encore
vues. »
Et elle de
répliquer aussi sec : « Oh, elle est avec mon mari, pardi.
– Comment
savez-vous ça ? » La moutarde commence à me monter au nez. Qu’est-ce
qu’elle veut, cette bonne femme ? Si elle sait, pourquoi elle demande ?
« Tout à
l’heure on s’est croisés en voiture, près de chez moi. Comment ça se fait
qu’elle est pas encore rentrée ? Où est-ce qu’il l’accompagne, est-ce que tu
sais ?
– Je ne sais
pas. » Je commence à appuyer sur les mots.
« C’est
vrai, tu sais, je les ai vraiment vus. Je ne te raconte pas d’histoire.
– Ouais, je
sais, vous les avez vus. Alors, pourquoi est-ce que vous téléphonez ?
– Je pensais
qu’ils seraient déjà arrivés. S’ils ne sont pas rentrés à cette heure, ça
risque d’aller chercher loin, tu sais.
– Non, je
n’sais pas, je dis encore plus sèchement.
– Ils sortent
souvent ensemble, non ? Quand ta maman revient, dis lui que j’ai appelé pour
dire à mon homme de rentrer à la maison. Oh, et n’oublie pas de dire aussi à ta
maman qu’elle laisse mon homme tranquille. » Et elle m’éclate de rire dans
l’oreille.
« Non,
vous dites à votre homme de laisser ma mère tranquille. En plus, c’est pas la
peine de téléphoner de nouveau. »
Je raccroche
séance tenante et vais me rallonger. Allume une nouvelle cigarette. Monte le
volume. Je pense aux histoires de maman. C’est dit, quand elle sera de retour,
on va discuter le bout de gras une bonne fois. J’en ai ras le bol de la femme
de ce mec. Dimanche dernier, elle est venue gueuler devant la maison à
réveiller tout le quartier. À force d’attendre maman, j’ai sommeil, mais je me
défends de dormir. Le téléphone sonne de nouveau. Je vais le prendre sans me
presser.
« Allô ?
– Allô ? Je
voudrais parler à ta maman. »
C’est encore
cette folle, mais cette fois, je ne vais pas jouer son jeu. « Un instant.
Ma mère n’est pas encore rentrée. » Ceci dit, je pose le combiné tout
contre le baffle et tourne le volume à fond. La voisine sort en courant.
« Eh,
doucement, petite. Il est tard, tu sais. »
Je baisse le
volume en m’excusant, coupe le téléphone et dis à la voisine en pleurant :
« La femme du monsieur n’arrête pas de téléphoner. »
22
Fort tard, j’entends maman ouvrir
la porte de ma chambre et entrer pour me regarder. Je ne bouge pas. Au
bout d’un moment, elle recule et sort. Le lendemain matin, je vois que maman
dort toujours. Je n’ose pas la réveiller pour l’interroger sur hier soir. Je
file à l’école de bon matin et rentre au crépuscule. Aujourd’hui, maman, l’air
d’une ogresse, est assise à m’attendre sur sa chaise favorite. Je n’ai pas le
temps de lever les mains pour la saluer qu’elle me demande: « Pourquoi
rentres-tu si tard, hein? »
Je ne réponds
pas et me réfugie à l’étage, mais elle me suit. « Je t’ai demandé pourquoi
tu rentres si tard. »
Je m’assois et
baisse la tête pour l’écouter, mais maman ne dit rien de plus que,
« Dis-moi pourquoi tu rentres si tard. Où étais-tu donc ? »
Je la regarde
droit dans les yeux. « Et toi, pourquoi est-ce que tu es rentrée si tard
hier soir ? Où est-ce que tu étais ? » Je pose les questions qui attendent
depuis la veille au soir.
« Comment
ça, tard ? Tu t’étais à peine endormie quand je suis rentrée, maman répond
d’une voix dure.
– Maman, la
nuit dernière, quand je me suis couchée il était plus d’une heure et demie du
matin. »
Maman fait
semblant de n’avoir pas entendu puis se met à grommeler. « Les adultes
rentrent à l’heure qu’ils veulent. Tu n’es qu’une enfant. Tâche de rentrer à la
maison à l’heure. Vois comme ils font, les autres gosses. »
J’ai du mal à
supporter les reproches de maman. « D’où est-ce que tu tiens ça? »
Maman élève la
voix. « La voisine t’a vue. Elle m’a tout raconté. J’avais honte. Je ne
savais plus où me fourrer. »
Je pense à la
nuit dernière. Sûr que la voisine a dû me voir et cafter à maman. « Alors,
comme ça, tu préfères croire les autres plutôt que moi? »
La voix de
maman n’en devient que plus agressive. « Bien sûr qu’il faut que je croie
les autres, vu que tu n’arrêtes pas de mentir. Tu m’as dit que tu rentrais tous
les jours avant la nuit. Tu parles ! Si je n’écoutais que toi, autant être
sourde et aveugle. Les gens n’inventent pas n’importe quoi histoire qu’on se
dispute en famille. »
Je ne proteste
pas. C’est la vérité. Mais c’est mon tour de l’interroger: « Où étais-tu
hier soir ? »
Maman prend un
air pincé. « Je suis allé voir un terrain.
– On m’a dit
que tu étais sortie avec le monsieur.
– Qui t’a dit
ça ? elle me rembarre.
– On me l’a
dit, c’est tout. On m’a dit qu’on t’avait vu partir avec lui. C’est vrai, m’man
?
– Quand je te
dis où je vais, tu dois me croire. Tu crois que les autres savent mieux que moi
? Ce n’est pas eux qui t’élèvent.
– Ce n’est pas
eux qui m’élèvent, mais toi tu les crois. Quelqu’un m’a téléphoné pour me le
dire. La voisine m’a dit qu’elle l’a vu passer te prendre. Hier soir, tu es
rentrée très tard. Toi aussi, tu mens. Tu crois que je ne sais pas reconnaître
le bruit de la voiture qui t’a déposée? »
Je n’ajoute
rien de plus, car maman lève la main pour me gifler. « Ça ne regarde que
moi. Je suis ta mère, ne l’oublie pas. »
23
Cette nuit, je suis incapable de
fermer l’œil. J’ai la tête pleine des histoires de maman. Je ne voudrais
pas anticiper sur les événements. Est-ce qu’il s’est réellement passé quelque
chose ? Peu importe ce qu’ils ont bien pu faire : de toute façon, je n’ai rien
vu. Attends avant de les calomnier. Mais s’il s’est vraiment passé quelque
chose ? Est-ce que ça veut dire encore un suprême sacrifice de la part de maman
? « Je le fais pour toi, voyons. Qu’est-ce que tu veux que je fasse
d’autre, vieille comme je suis ? » Je suis assez grande pour savoir par
moi-même si les gens de son âge font comme ma mère ou pas. Elles sont combien,
les mères capables de faire ce que fait ma mère ? Elle mérite vraiment des
louanges. La mère se sacrifie, la fille se désespère. Va pas comparer les deux.
Tout ce qui se passe, c’est la faute à maman. Je n’y suis pour rien désormais.
Je ne me désolerai plus du fait que maman est comme elle est, parce que c’est
sa faute, pas la mienne.
« Si je
dois faire contre mauvaise fortune bon cœur, c’est à cause de toi, tu sais. Si seulement
je n’avais pas d’enfants, si j’étais toute seule, je m’en irais au diable
vauvert. Je trouverais toujours à me nourrir. Une fois morte, qu’est-ce que je
pourrais bien emporter, de toute façon ? Tout ce que je fais encore à présent,
c’est parce que je ne veux pas que vous vous sentiez inférieures aux autres.
Mes parents, ils n’en ont jamais fait autant pour moi. On pouvait même pas
emprunter de quoi s’acheter une aiguille. »
C’est vrai,
ça. Ce que maman est devenue, c’est à cause de qui ? Je ne fais que me chercher
des excuses. Ne te mets pas en colère contre maman. Regarde. Même ici, dans
cette maison : est-ce qu’il y a quelque chose que maman ne s’est pas échinée à
te procurer ? La chaîne stéréo, elle l’a obtenue de mon beau-père, le dernier en
date. Le lit en santal sur lequel je suis allongée main sur le front vient
aussi de lui. Les vêtements que je porte, maman les a achetés avec son argent à
lui. Et la nourriture que je mangeais tous les jours, ça venait de qui ?
N’était-ce pas ma mère qui me la procurait ? Et par quels moyens, sinon de la
façon dont elle doit s’y prendre tous ces temps-ci ? Pour qui ? Pour moi, vraiment
? Pour qui suis-je un fardeau sinon pour maman ? Et elle croit que je suis
heureuse, en plus. Ça fait des nuits et des nuits que je reste les yeux grands
ouverts, si bien que c’est devenu une seconde nature. À cause de qui ? N’est-ce
pas parce que je vois maman obligée de sortir avec des types comme ça ?
N’est-ce pas parce qu’on n’arrête pas de me poser des questions méprisantes sur
ma mère ? J’aimerais bien savoir s’il se trouve un seul gosse quelque part qui
aime se sentir délaissé. Ou un adulte, d’ailleurs. Est-ce qu’il y a quelqu’un
au monde qui ait envie de se sentir délaissé ? Il se peut, après tout, que ce
soit sa façon à elle d’éviter de se sentir seule. Mais moi alors ? Je dois me
consoler avec de l’herbe et des cachets et des pleurs sans que jamais maman
s’en soucie. Si elle me demandait seulement ce que je ressens… Depuis cinq ans
que je dois vivre dans la maison toute seule, elle ne l’a jamais fait. N’a
jamais demandé. Pas une seule fois. Parfois, quoi que ce soit que je raconte à
maman, même si c’est tout à fait positif, j’ai peur de ce qu’elle va répondre.
« M’man,
aujourd’hui on a eu les résultats de l’exam. Je suis première, tu sais.
– Ça suffit
avec tes salades. Tu n’arrêtes pas de me créer des soucis. À présent que tu es
reçue, il va falloir payer tes frais de scolarité pour le prochain semestre,
n’est-ce pas ? Et où est-ce que je vais trouver l’argent, hein ? »
Rien que ça,
juste ces quelques mots de maman, et je n’ai plus envie de rien faire. Et mes
copains, alors ? La vie des autres, alors ? « Si je suis reçu, mes vieux
m’ont promis de m’acheter une tire. » Peu importe les autres. Si
mécontente que je sois de l’existence que je mène, ce que je sais faire, c’est
de continuer de la supporter. Dans deux jours, les examens sont finis. Je
devrais dormir. Je devrais bachoter. Mais cette nuit je n’arrive pas à dormir.
Toutes sortes de pensées m’encombrent le cerveau.
Demain,
j’aurai peut-être oublié. Demain, la vie doit être meilleure qu’aujourd’hui.
Meilleure que maintenant. Le lendemain matin, je sors voir maman chez elle.
Elle me regarde avec des yeux pleins de dégoût et me pose une question de
derrière les fagots : « Tu fumes, à présent ? »
À ce point, je
ne me demande plus comment elle sait. L’an dernier, elle est entrée dans ma
maison. A farfouillé. Trouvé un mégot à la tête de mon lit. Cette fois-là, je
lui ai fait croire que son neveu avait fumé en cachette le soir où il avait
dormi à la maison, tu ne te souviens pas ? Maman n’a rien dit d’autre que
j’avais intérêt qu’il n’y ait pas de deuxième fois. Peu de temps après, elle a
trouvé un mégot dans la boîte de tortillons anti-moustiques. Je lui ai fait
croire qu’un copain était venu à la maison. Elle a fait tout un foin à propos
de mes fréquentations. Craignant que mes copains me dévergondent. Craignant que
je les imite. En plus, elle n’a pas vraiment cru ce que je lui ai dit. M’a dit
Attention à la troisième fois. Cette fois, c’est la troisième. La nuit dernière,
maman a fouillé les effets personnels que j’ai laissés ici et a trouvé trois
cigarettes dans une enveloppe qui m’appartient. Ça fait longtemps que je
fume, tu ne le sais donc pas ? Et pas seulement des cigarettes. Les gens du
coin ont rapporté à maman que, certains jours, ils me voient me défoncer au
hasch quand ma mère n’est pas à la maison. Ils me voient dormir toute la
journée. Parfois, je quitte la maison et me promène dans les rues. Quand on me demande
d’où je viens, je réponds de façon incohérente. Maman me fait subir un
contre-interrogatoire sans écouter mes excuses. C’est plus la peine. Désormais,
autant qu’elle sache ce qui est arrivé à sa fille pendant tout le temps où elle
ne s’est jamais occupée d’elle. Je dis à maman : « Je fume des cigarettes
depuis la première année de secondaire, et je fume de l’herbe depuis la
quatrième année. »
Maman écoute
mes aveux, puis les larmes lui montent aux yeux. L’index pointé sur mon visage,
elle m’injurie copieusement. « Je ne veux plus t’élever, tu m’entends.
Trop c’est trop, à la fin. Je me saigne aux quatre veines, et pour qui ? Tous
les jours, je te donne les autres enfants en exemple à ne pas suivre, et tu
n’as rien de plus pressé que de les imiter. Plus tu grandis, plus tu deviens
insupportable. Rien que des emmerdes à n’en plus finir. Pourquoi que tu n’es
pas morte quand tu étais toute petite, au lieu de grandir pour faire du chagrin
à ta mère, hein, pourquoi ? »
Quand elle a
fini, elle sort de la maison et chasse l’oiseau de sa cage par dépit contre
moi. La voisine demande, Et pourquoi que vous le relâchez, vous l’avez élevé si
longtemps ? Maman répond : « Ma fille, je la relâche aussi. Je ne fais
que la nourrir, et elle trouve encore le moyen de faire des siennes. Si on
pouvait lui tordre le cou comme on fait d’une poule ou d’un canard, il y a
longtemps que j’en serais débarrassée. »
La voix de
maman continue de m’injurier à l’arrière de la maison. Je me contente de
l’écouter, sereine. Maman jette à la volée tout ce qui lui tombe sous la main
dans la cuisine. Au bout d’un moment, elle sort. Se campe devant moi. Me
demande entre pleurs et sanglots : « Combien de temps tu vas continuer de
faire du chagrin à ta mère ? »
Ces mots, je
les connais. Son ton de voix la trahit. Aussi plaintive et douce qu’elle soit,
maman est en train de faire son numéro. En train de réclamer de la sympathie.
Ses yeux sont injectés de sang. Je n’ose pas deviner ce qu’elle ressent
réellement.
« Quand
ton père est mort, j’ai cru que tout allait s’arranger. Il avait tant de
maîtresses, qui sont venus faire des embrouilles à n’en plus finir, si bien
qu’on s’est retrouvées sans rien, obligées de vivre aux crochets des autres
jusqu’à maintenant. Ta sœur, on ne peut pas compter sur elle. Toi-même tu sais
bien à quel point on en a bavé depuis que tu es toute petite. Ah, quand tu
étais petite, tu étais si bien. On te disait quelque chose, tu le croyais. Tu
écoutais tout ce qu’on te disait. Une fois que tu es allée à l’école… C’est vrai
ça, qu’est-ce qu’ils t’ont donc appris pour que tu sois devenue comme ça ? Tu
es seulement bonne à me contredire. Je voulais que tu apprennes d’une certaine
façon, et voilà que tu tiens à toute force à apprendre autre chose. C’est ça
qui t’a entraîné à ce foutu… »
Maman doit
avoir oublié. Est-ce qu’elle ne peut vraiment pas se rappeler que je n’ai
jamais voulu apprendre quoi que ce soit ? C’est elle qui a tout décidé, qui a
donné des ordres impératifs, et pour finir elle accuse l’école. Elle accuse les
profs. Elle accuse mes copains. Et elle, alors ?
Je ne serais
pas aussi déçue si j’avais choisi ma propre voie et m’étais gourée. À tout le
moins, je me dirais en tout bien tout honneur que c’est bien fait pour moi.
Mais c’était un ordre. « Tu es ma fille. Tu dois le faire. Ce que je
pense, c’est ce qu’il y a de mieux pour toi. Tu es ma fille, alors boucle-la.
Si tu tiens à n’en faire qu’à ta tête, tu n’as qu’à devenir mère à ton tour et
prendre soin de moi. » On s’est disputées en remuant tant de vieilles histoires
que j’en ai marre de donner mes raisons, à savoir que tout ce qui est arrivé
est arrivé par ma faute, pas celle de mes copains. J’aimerais bien savoir quel
genre de copain se mettrait en quatre pour vous procurer des drogues. C’est pas
le genre de truc qu’on se refile comme ça. Quel prof dans quelle école
enseignerait à ses élèves de n’en faire qu’à leur tête ? Y a-t-il des parents
qui savent vraiment et admettent que leur enfant a ses raisons, plutôt qu’un
complexe d’infériorité ? Mais mes raisons à moi n’entrent jamais en ligne de
compte. Elles sont nulles et non avenues. Maman me supplie d’aller me soigner
à l’hôpital, mais je ne veux pas. Je ne suis pas accro au point de ne pas
pouvoir m’arrêter de moi-même. Je m’arrêterai quand je voudrai. Maman n’a
rien voulu entendre, et qui plus est, elle m’a chassée de la maison. Désormais,
elle n’aura plus d’enfants. Sa vie sera libre… Maman ne m’a pas adressé la
parole pendant trois jours entiers. Je n’ai pas pu dormir. J’ai dû prendre des
somnifères, au point de ne savoir quand je me réveillais, quand j’avais faim.
La nuit, j’avais les yeux grands ouverts. J’ai repiqué aux amphètes. Passé mes
nuits à cogiter. Que faire ? Depuis que j’étais petite, maman n’a jamais été
aussi en colère contre moi. Trois jours sans vouloir me dire un seul mot et
pratiquement sans me regarder. À l’heure des repas, elle me prépare un plateau
pour manger toute seule. En plus, elle parle de moi aux voisines en leur disant
que, de toute façon, il faudra bien m’envoyer à l’hosto. Que faire ? Peut-être
que je n’ai rien de mieux à faire que de dormir. Quand je dors, tout est calme,
je n’ai à connaître de rien. Me réveille à n’importe quelle heure. Ce sera
bientôt demain. C’est mon dernier jour d’exam. Maman ne veut pas me remettre l’argent
pour le bus en main propre. Elle le donne à la voisine. Pendant tout le trajet,
je n’ai aucune honte à pleurer assise seule dans l’autobus. Alors même que je
voudrais être quelqu’un de dur, que je ne voudrais pas que mes larmes coulent.
Quand je me rappelle tout ce qui m’est arrivé dans la vie depuis que j’ai des
souvenirs – j’ai toujours été quelqu’un de bien, non ? J’ai toujours tout
supporté. On m’a fait tellement souffrir. Papa ne m’a jamais aimée. Et voilà
que maman ne veut plus m’aimer non plus. Alors, comment est-ce qu’une vie sans
amour peut durer ? Bien sûr : à condition de n’aimer personne non plus. À
partir de maintenant, je n’aimerai personne. Pas même moi. Je n’ai jamais eu
de père depuis que je suis née. Désormais, je n’aurai plus de mère.
Dans la salle
d’examen, mon cerveau est incapable de trouver une seule réponse. Pas même à
propos de moi-même. À savoir : aujourd’hui, est-ce que je vais rentrer à la
maison ? Si je rentre, est-ce que tout aura changé ou non ? Maman aura-t-elle
abandonné l’idée de m’envoyer à l’hôpital ? Je ne veux pas aller voir de
docteur. Mais qu’est-ce que je peux faire ? Vu que maman insiste tellement, il
faudra bien que j’y aille. Une fois sortie de la salle d’examen, je vais faire
un tour au marché pour acheter des somnifères. J’ai assez de temps pour allumer
de l’encens, invoquer les puissances sacrées. Si je survis à ce que je
m’apprête à faire, dès que j’aurai ouvert les yeux, que je rencontre une vie
meilleure. Et si je dois y rester, que je sois morte pour de bon. Pendant le
trajet de retour à la maison, je pense à tous les gens que je connais. Si je
meurs, combien se joindront à mes obsèques ? J’aimerais qu’il y ait un accident
ici et maintenant. Que je sois la seule à mourir. Quand je traverse la chaussée,
je prie qu’une voiture m’écrabouille. Ce serait tellement plus dramatique que
de mourir d’un excès de somnifères.
Ce soir, quand
je rentre à la maison, je ne vois pas maman. La voisine me dit qu’un ami est
passé la prendre en début d’après-midi. Je l’attends longtemps. Ne la vois pas
revenir. J’aimerais la voir pour la dernière fois. Mais ne la vois pas. Cela
fait cinq ans que je dors avec les cendres de papa. Je vis avec moi-même au
point que je ne sais pas depuis quand je me déteste. Peut-être depuis ce matin.
Ou alors plusieurs jours. Depuis que je suis en âge de me souvenir, j’ai
toujours entendu maman se plaindre des difficultés qu’elle a eues à m’élever.
Ton père n’a jamais manifesté le moindre signe d’intérêt. Si je dois courber
l’échine, c’est pour qui, hein ? C’est que je voudrais que vous soyez à l’aise.
Alors, faites donc quelque chose pour que je sois à l’aise aussi. Du côté de
ton père, c’est que des égoïstes. Mais qui n’est pas égoïs-te ? C’est ce que je
rétorque volontiers à maman. On veut tous qu’on s’intéresse à nous, qu’on nous
prenne en charge, et en plus on convoite ce que les autres ont. Même l’amour
est égoïste. Moi, je suis toujours égoïste. Mais rien que ça, ça ne suffit pas.
Je suis égoïste pour maman aussi. Ce n’est pas bien, ça ? Quel enfant
accepterait que sa mère se mette sur son trente et un pour aller manger à
l’extérieur avec des hommes qu’elle prétend n’être que des amis, et en plus
ferait semblant d’être stupide ? Mais je le fais pour qui ? si ce n’est que je
veux qu'on vous respecte, comme les enfants des autres ? Tout ce que tu veux,
je m’arrange pour te le procurer. Dis voir un peu : celles qui sont plus riches
que moi, est-ce qu’elles font comme moi ? Mais désormais maman n’aura plus à
souffrir à cause de moi. J’ai avalé beaucoup de somnifères, au point que je ne
sais pas si demain je vais me réveiller ou non. Dès que mes yeux se ferment et
que ma tête s’engourdit, le visage de maman apparaît en face de moi, en même
temps que sa bouche n’arrête pas de remuer. Pourquoi que tu n’es pas morte
quand tu étais encore dans mon ventre ? Pourquoi être sortie de moi pour que
j’aie à t’élever en pure perte ? Tu as voulu naître pour me créer des tas
d’emmerdes… Il y a un sourire sur le visage de maman. Elle est bien habillée et
sort de la maison. Une voiture vient la prendre. C’est un ami de maman. Est-ce
qu’il l’emmène vraiment dîner ? Je n’arrête pas de penser en cercles. La
silhouette de maman a tellement changé qu’elle n’est plus reconnaissable. Je
ne sais pas ce qui s’est passé. Je ne sais plus rien. Ne vois plus rien.
Jusqu’à une autre nuit d’un nouveau jour. J’ouvre les yeux. Vois le plafond
dans ma maison comme s’il tournait lentement sur lui-même. Ma tête est bourrée
d’ouate. J’ai mal partout. Je me lève. Descends me laver. Me prépare à sortir
acheter des médicaments pour en prendre encore. J’aime tellement le temps du
sommeil. C’est si vide. On n’a rien à faire, comme les morts. Si la mort
est comme un simple sommeil, c’est bien, n’est-ce pas. Cette nuit je vais doubler
la dose. Mais avant que je puisse avaler ces cachets, il fait presque jour,
parce que j’ai dû prendre le temps de rédiger mes adieux correctement. Le point
principal de la note, c’est simplement de demander pardon à maman de lui faire
de la peine.
Le lendemain
matin, je me hâte de quitter la maison pour aller voir un de mes meilleurs
amis, dont les parents tiennent une pharmacie. Je le supplie de m’aider à
acheter des somnifères. En fin de matinée, je rédige mes dernières volontés,
histoire de, tout en avalant les cachets l’un après l’autre. Quand c’est fini,
je ne sens plus rien. Mes souvenirs commencent à s’effacer. Dans ma tête, c’est
comme si quelque chose de lourd écrasait tout. Dès que j’atteins le lit, je
peux ouvrir les yeux. À ce moment-là, je pense à maman. Pense à ma sœur. Pense
à papa. Pense à tout un tas de gens à m’en donner le tournis. Mon cerveau
grésille, la tête me tourne, comme si des dizaines de milliers d’insectes
tourbillonnaient sous mon crâne. Ils vrombissent parmi le bruit de ma voix et
de mes rires alors même que je m’endors. M’endors. Dors à poings fermés.
Quand je
reprends conscience, je me vois allongée les yeux grands ouverts sur le lit
numéro 19. Je me souviens que je suis déjà venue coucher ici il n’y a pas bien
longtemps, mais pas dans ce lit. Le voilà, celui dans lequel j’ai couché, de
l’autre côté de la travée. Je me regarde dans ma tenue de malade d’un bleu ciel
délavé. Me tourne pour chercher des yeux mon uniforme scolaire. Et le vois plié
à côté de mon lit. Mes effets personnels sont encore tous là, sauf les cachets.
Une aide-soignante au visage familier vient changer le drap qui recouvre le
matelas de mon lit. Ceux qui me connaissent assez viennent me demander comment
ça se fait que je sois de retour à l’hôpital. Pour le moment, je ne comprends
rien à ce qu’on me raconte. Je n’ai pas de pensée. Je n’ai rien à dire à
personne. Ne peux rien expliquer. Je sais seulement que la seule chose qui
m’importe maintenant, c’est de dormir aussi longtemps que possible. Mes
paupières se closent sous le poids des drogues. Je me souviens seulement que,
moi qui suis ici, j’ai avalé quantité de cachets alors que j’avais le ventre
vide. Je me rendors quand je suis incapable de résister à la houle intérieure
qui me submerge.
Quand je
rouvre les yeux à nouveau, je vois maman debout en train de me regarder.
Comment a-t-elle fait pour venir ici ? Qui a téléphoné pour le lui dire ?
Quelqu’un a dû m’emmener ici et prévenir maman.
Je ferme les
yeux une nouvelle fois. J’ai peur de faire encore des miennes. Et alors le
bruit de conversation de tout à l’heure devient de plus en plus faible, si bien
que je ne saisis pas de quoi on parle. Je rouvre les yeux. Les vois tous les
deux en train de s’éloigner. Je me réveille pour de bon en fin d’après-midi. En
hâte, je me débarrasse de ma tenue de malade. Mais je n’ai pas encore posé le
pied hors du lit que je perds connaissance. Je n’ai plus conscience de rien jusqu’au
crépuscule du jour suivant. Tout à fait le crépuscule. Je me réveille, change
la tenue de malade de l’hôpital contre mon uniforme scolaire. Passe un long
moment dans les toilettes. La lumière dans les toilettes est assez forte pour
que je voie le bock à injections. Je l’ai pris discrètement à l’instant. Ainsi
que trois aiguilles, et une fiole pour échantillon d’urine. J’essaie de nouer
la courte cordelette de ma chemise autour de mon poignet. Y parviens. Tape fort
deux trois fois sur le dos de ma main du côté qui est attaché. Les gros
vaisseaux sanguins gonflent aussitôt. Je me dépêche de dévisser le bouchon
transparent de la fiole, que je pose à portée de ma main. Retire une aiguille
de sa gaine et l’enfonce dans une veine gonflée. Aussitôt, mon sang s’échappe
par le bout de l’aiguille. J’attrape vite la fiole et la place dessous. Regarde
les gouttes de liquide rouge avec un sentiment de satisfaction, puis dénoue
lentement la cordelette. Le sang n’en coule que plus librement. Chaque goutte
tombe rejoindre les autres au fond de la fiole. À ce moment-là, je ne ressens
rien, à part le soulagement de voir mon propre sang. La douleur est
circonscrite au bout de l’aiguille. Je retire l’aiguille. Soulève la fiole.
Elle est seulement à moitié pleine de sang. Ensuite, je me dépêche de tout
remettre en place. Revisse le bouchon. Cache les aiguilles dans l’ourlet de ma
chemise replié à l’intérieur de ma jupe. Mets la fiole dans ma trousse de
cosmétiques. Quand, au sortir des toilettes, je lève les bras pour arranger mes
vêtements, les aiguilles que je viens de cacher tombent sur le sol. Maman me
demande pourquoi je les ai prises. Je ne sais que répondre. Elle les ramasse.
Les regarde. Puis les jette dans la poubelle, négligemment. Elle sait bien ce
que je ferais si j’en trouvais une. Je regarde désolée ce qu’elle vient de
jeter. Qu’est-ce que je vais utiliser à la place désormais ?
Maman prend
les affaires sur mon lit, puis me précède jusqu’à l’ascenseur. Nous descendons
au rez-de-chaussée. Pendant que nous attendons la voiture qui va nous reconduire
à la maison, maman me raconte que la voisine lui a téléphoné vers dix heures
hier matin pour la prévenir. Quand elle est arrivée, elle m’a trouvée sur le
lit à l’hôpital. J’étais inconsciente, tenais des propos incohérents. Le docteur
ne m’a pas fait de piqûre, n’a pas prescrit de médicaments. Je n’écoute pas depuis
bien longtemps ce que maman me raconte que je me sens si assommée que je
m’endors. Je ne sais donc pas quel preux de maman est venu me reconduire à la
maison ce jour-là. J’ai disjoncté et ne sais rien des changements qui
interviennent autour de moi. Pendant longtemps, tout est calme, dénué de
pensées. Aucun rêve n’intervient pendant toute la durée de ce long sommeil.
Parfois je pense que je suis déjà morte. La sonnerie du sans-fil retentit près
de mon oreille. Me réveille en pleine nuit. Puis tout revient au calme. Il n’y
a que le bouton rouge allumé qui dit que le téléphone a bien sonné. Je n’ai pas
rêvé, mais personne ne parle à l’autre bout du fil. Je prends le combiné et
vais le replacer sur le socle, puis reviens m’allonger où j’étais. Ce n’est pas
mon lit. C’est le pouf de maman, installé au rez-de-chaussée, une couche en
forme d’assiette de grande taille recouverte d’un matelas multicolore et doux
qui pulse chaque fois que je bouge.
24
Je regarde autour de moi. Ne vois
personne. Même maman n’est pas là. Il n’y a que la clé dans la serrure pour
empêcher les gens d’entrer si je ne leur ouvre pas. Je cherche maman tout en
sachant qu’elle n’est pas là. Le loquet de la porte à l’arrière de la maison
n’est pas poussé, ce qui signifie que cette nuit maman va sûrement rentrer.
« M’man !
M’man ! » j’appelle. J’aimerais bien savoir où elle trouve le culot de me
laisser seule alors que je suis dans un tel état. À quoi pense-t-elle donc ? Où
est-elle passée ? Ou alors, elle est partie avec celui qui m’a ramenée. Ils
sont allés se donner du bonheur à l’extérieur, c’est ça ? Et m’ont laissé
tomber ? M’ont laissé tomber une fois de plus ?
Des heures ont
passé et je n’ai encore rien mangé. Mon ventre réclame. Je m’arrache du lit. Me
mets debout.
Jambes mal
coordonnées, je titube jusqu’au garde-manger. Il est vide. Dans le frigo, il
n’y a que des fruits. Je prends un mangoustan pour le manger. Détache l’écorce
et la jette, mais c’est raté. Elle rebondit contre un barreau de fer et je dois
aller la ramasser et la jeter à nouveau. L’horloge dit qu’il est très tard et
maman n’est toujours pas rentrée. Je traîne mon corps faible jusqu’à l’étage.
Tâtonne dans l’obscurité à la recherche du commutateur. Finis par le trouver.
Je m’en
reviens m’asseoir où je fais mes devoirs d’ordinaire, et commence à noter tout
ce qui vient de se passer, dans la mesure où mon cerveau embrumé s’en souvient.
J’ai dormi une nuit et deux jours. Me suis saignée à l’hôpital, où j’ai tourné
de l’œil. La fiole pleine de sang est dans ma trousse à cosmétiques. Elle y est
encore, vraiment. Je l’ai donc fait. Fait le mal. Essayé de me faire souffrir.
Je cherche la fiole dans la trousse à cosmétiques. À présent, l’hémoglobine
s’est prise en caillots et séparée du plasma plus liquide qui flotte en surface.
Il y a un dépôt trouble au fond du récipient. Il y a en a vraiment si peu ! Une
voix de ma conscience me dit, Dans ce cas, regarde au dos de ta main. Il ne
reste pratiquement pas trace de ta douleur. La douleur que je désire ardemment.
« Ce que tu veux, c’est souffrir. » Comme si j’étais en train
d’essayer de me donner l’ordre de sortir du tiroir du bureau le cutter qui me
sert à aiguiser les crayons.
Je regarde la
fiole de sang de nouveau d’un air insatisfait. La pose. Puis marche jusqu’à la
corbeille où maman met ses sous-vêtements sales. La prends. Jette. Jette. Et,
pour finir, jette la corbeille violemment contre le mur. Je m’assois et pleure
longuement. Pense à mon propre comportement. Je ne sais plus ce que je vais
bien pouvoir faire désormais. Peu à peu, je remets tout en place, jusqu’au
dernier soutien-gorge. J’enlève l’élastique sur un côté puis remets le
soutien-gorge sur la pile. Je vais me servir de l’élastique comme d’un garrot.
Je l’attache autour de mon poignet, le même. L’étire jusqu’à ce qu’il serre
bien. Quand ma main s’engourdit, je relâche l’élastique. Je fais cela encore
et encore. Finalement je débouche la fiole. Attache l’élastique à nouveau.
Frappe fort le dos de ma main avec la paume de mon autre main. Appuie avec soin
le cutter doucement sur ma chair. Un peu de sang sort. Je l’essuie et il
s’arrête de couler. Ma main est de plus en plus engourdie. J’ai gardé
l’élastique trop longtemps, si bien que ma main se congestionne. Aussi, je
décide d’appuyer la pointe du cutter au même endroit, délibérément, fortement.
La lame entaille la veine et le sang s’écoule presque sans discontinuer. La
fiole en est bientôt pleine. Tout le bureau se couvre de sang. L’élastique de
maman est remis sur la pile avec le reste. Des gouttes rouges font piste de
l’étage au rez-de-chaussée et au frigo. Je mets mon sang au frigo. Je veux que
maman le voie comme la fois d’avant. Quand maman pleure, je suis atterrée, et
pourtant je veux que maman le voie, même si ça me fait au cœur une plaie plus
profonde que la pression de la lame du cutter.
Ce soir, je
n’ai pas sommeil. Je vais attendre maman. Je ne peux pas dormir. Je me sens
d’attaque. J’aime regarder mon propre sang. C’est excitant. C’est comme si
chaque goutte arrosait mon cœur, insufflait mon cœur pour le faire pulser
vigoureusement. L’excitation transcende la douleur, à un point tel que moi-même
ne comprends pas comment c’est possible. Maladie mentale. Folie. Je ne suis pas
folle. Mais le docteur un jour m’a dit que j’avais des problèmes mentaux. Que
j’aimais la douleur. Ne se rend-il donc pas compte que cette douleur est ce qui
me donne conscience de moi ? Qu’elle me fait savoir que, aussi longtemps que
j’ai mal, je suis toujours en vie ? Que je ne suis pas encore morte ? Chaque
fois que je m’endors, je pense toujours que je meurs. Je me réveille. J’essaie
de me faire mourir peu à peu.
J’entends la
porte s’ouvrir en bas. Maman est de retour alors que je suis en train d’essuyer
les traces de mes saletés. Vite, je mets le cutter dans le tiroir. Mon pied
camoufle le bout de chiffon humide.
« Qu’est-ce
que tu fais ? maman demande, me voyant nerveuse. Comment ça se fait que tu ne
dors pas à cette heure? »
Je ne réponds
rien. Reste assise impassible comme si je n’ai pas entendu les questions de
maman. Maman s’approche de moi. Me regarde. Regarde le plancher. Regarde le
linge sous mon pied. S’en empare. « Qu’est-ce que c’est que ce sang
? »
Pas de
réponse. Je me remets à marcher bras croisés dans le dos pour aller vers
l’arrière de la maison. En passant devant le rideau, j’essuie discrètement le
sang figé sur ma main.
« Qu’est-ce
qu’elle a, ta main ? Montre voir. » Maman saisit mon poignet. Le soulève.
Dès qu’elle voit la plaie, ça suffit à la faire se sentir mal. Elle se laisse
tomber sur le lit, mains aux tempes. Pleure tout en demandant, « Pourquoi
? Pourquoi ? Tu es en colère contre qui ? Dis le moi. Pourquoi est-ce que tu
fais ça ? »
Je me contente
de me tenir debout à regarder maman. Je suis embarrassée. N’arrive pas à
penser. Ne fais que repousser du pied sur le plancher le chiffon qui m’a servi
à essuyer le sang. Maman se lève et vient à moi. « Tu t’es servie de quoi
pour te charcuter ? Donne-le moi que j’aille le jeter. » Cherche autour du
bureau, mais en vain. Ouvre le tiroir. Soulève le cutter plein de sang. Puis le
repose, comme si elle était absolument écœurée. Après quoi, elle revient
s’allonger et continue de pleurer. Je me précipite au rez-de-chaussée. Ouvre le
frigo. Sors la fiole de sang. Puis cours retrouver maman. Lui montre la fiole.
« Regarde, c’est mon sang, et pourtant je ne pleure pas, moi, »
dis-je tout en secouant la fiole. Le bouchon ne ferme pas bien et du sang sort.
M’inonde la main. Coule le long de mon bras. Maman s’enfouit le visage dans
l’oreiller et sanglote à s’en tordre le corps. Je me contente de la regarder
avec un sentiment étrange. Désolée. Satisfaite. Et me disant que je fais
pleurer maman une fois de plus. Je sais que j’ai fait une très mauvaise action.
La voix de ma mère n’arrête pas.
« Est-ce
que tu te rends compte que tu es complètement folle ? Folle comme le docteur a
dit. Qu’est-ce que tu as contre moi, hein ? Tu n’es pas contente à cause de
quoi ? »
Maman se
tourne pour me regarder, alors même que ses yeux sont pleins de larmes.
« Pas du
tout, je réponds. Je ne sais pas ce que j’ai. J’ai envie de me faire sortir du
sang. Quand je le vois, je suis heureuse. »
J’ai vraiment
envie de le voir, et je l’ai déjà vu. Les pleurs qui coulent le long des joues
de maman sont comme les gouttes de mon sang qui sont en train d’inonder mon
cœur.
« Je t’en
supplie, ma chérie. Ne recommence pas. »
Maman me
l’arrache des mains. Marche jusqu’à la porte. S’apprête à la jeter.
« Fais
pas ça, m’man ! je hurle. Si tu la jettes, je te jure que je vais me taillader
de partout. »
Maman soudain
se fige, puis se tourne pour me dévisager. « Tu as vraiment envie de
mourir, c’est ça ? » Cela dit, elle pose brusquement la fiole sur le
bureau puis se met à faire les cent pas, ne sachant que faire. « Va te
laver et te coucher. Demain, je t’accompagnerai chez le docteur. Et au temple
aussi. »
Son ton s’est
radouci. Elle me dit de tout nettoyer, puis s’en va dans sa chambre, pleurant
encore.
Les sanglots
de maman traversent l’obscurité cette nuit. Allongée, j’écoute, pleine
d’amertume. Dans l’obscurité, je n’entends pas de ronflements comme au cours
des nuits passées. C’est tellement anormal que je ne parviens pas à fermer
l’œil. Mais dans l’obscurité de cette nuit, voilà que je me vois allongée dans
le cercueil de verre, décorée de couronnes faites de lotus. Il y a un
agrandissement photographique de moi placé sur le côté. Plusieurs hommes
s’entraident à porter mon cercueil et vont le déposer sur le corbillard. Quand
le bonze tire sur le fil sacré, mon cercueil se met en branle. Je vois mon
visage boursouflé et qui commence à se décomposer. La peau de mon corps
commence à se déliter. Un liquide visqueux sourd de mon dos. Mes membres ne
peuvent pas bouger. Même ma respiration oppresse ma poitrine. Je suis allongée
immobile dans le cercueil de verre, et vois les lotus noirs. Ils sont vraiment
noirs. Leurs pétales flétris, leurs tiges torves. Les doigts joints qui
étreignent le lotus sont nettement boursouflés et verdâtres. Les sanglots longs
de la musique à l’extérieur sont encore plus poignants que les sanglots de
maman. Ils secouent ma conscience et, en même temps, sèment la confusion parmi
mes sentiments. Est-ce que je veux vivre ou est-ce que je veux mourir ? Est-ce
que les membres de ma famille me manquent encore ? Ils ne sont venus que pour
la forme. Que pour jeter des fleurs en bois de santal sur le cercueil. Que pour
voir mon corps une dernière fois. Participer aux obsèques qui tirent à leur
fin. Un homme détache le couvercle du cercueil puis regarde mon abominable
visage et promptement détourne la tête, pinçant son nez contre la puanteur qui
bientôt force tout un chacun à retenir sa respiration. Cette odeur m’embarrasse
fort, bien que ça fasse longtemps que je la supporte. Au bout d’un moment,
quelqu’un vient me lancer du lait de coco au visage. Je sens une fraîcheur
soudaine sur tout mon visage. Me réveille en sursaut. Les sanglots de maman ont
cessé. Quand je regarde l’obscurité de la chambre à nouveau, je me remue lentement.
Me sens toute engourdie. La plaie me fait mal, mais je me sers quand même de
cette main-là pour me lever du lit.
« Où
vas-tu ? »
Maman vient
juste de s’éveiller. Zut. J’ai fait tout ce que j’ai pu pour me lever sans
faire de bruit. Ça veut dire que maman n’a dormi que d’un œil pendant tout ce
temps.
« Ne te
saigne pas de nouveau, tu m’entends ? »
Quand maman a
fini de parler, je claque la porte de la chambre, laissant maman seule à ses
réflexions.
Je m’assois un
moment à mon bureau, puis me lève et vais voir l’horloge. Deux heures du matin
déjà. Mon ventre proteste. J’ai faim, aussi je me fais une tasse de café, puis
marche jusqu’au frigo et prends la fiole de sang pour la regarder. Supposons
que je prenne ce sang et le verse dans la tasse de café, qu’est-ce que ça va
donner ? Je dévisse le bouchon de la fiole. Trempe le bout du doigt. Agite les
caillots pour m’amuser. C’est tout doux, tout mou. Je prends deux morceaux de
pain. Si je prélève des caillots et les étale sur le pain en guise de
confiture, ça aura goût à quoi, hein ? Je m’interdis de penser plus avant,
parce que j’en viens à prendre peur de moi-même au point que mes cheveux se
dressent sur ma tête.
J’arrête mes
pensées mauvaises à ce stade, m’empresse de finir le café, puis prends la fiole
toute poisseuse de sang et monte la déposer sur mon bureau. Dès que maman se rend
compte que je suis remontée à l’étage, elle ouvre la porte de la chambre et
vient voir.
« Pourquoi
as-tu encore amené ce sang ? elle demande d’un air tout à fait ensommeillé et
épuisé.
– Juste pour
le regarder. Ça m’aide à me détendre quand j’écris. »
Ce n’est pas
la vraie raison, mais il faut bien que je lui bourre le mou comme ça. Maman
reste debout à me regarder pendant si longtemps que je me sens embarrassée et
ne sais que faire. Alors, j’attrape la fiole et la secoue fort, pour que ça
gicle et que maman ne puisse pas supporter de le voir comme je le souhaite, et
finalement la voilà qui se réfugie dans la chambre en claquant la
porte-moustiquaire à la volée. Ensuite, je me mets à noter ce qui s’est passé
ces tout derniers jours pour autant que je m’en souvienne. Au bout d’un moment,
je m’arrête d’écrire. Me faufile dans la chambre de maman. La lumière
extérieure qui pénètre dans la chambre est assez forte pour que je voie maman
endormie la main sur le front.
Je reviens où
j’étais. Prends la fiole de sang. La soulève pour la regarder. Au bout d’un
moment, je verse un peu de sang dans le creux de ma main. Il se propage entre
mes doigts. Je le laisse s’écouler en gouttes sur tout le bureau. De ma main
gluante de sang, je malaxe les minces feuilles de papier déjà souillées de
sang. C’est si amusant qu’un rire léger sort. Je me demande tout de même
comment je fais pour rigoler, si bien que je me tourne vers le miroir pour
voir. Ça c’est trop fort ! Je vois mon propre sourire si détestable
apparaître dans le miroir. Alors même que je suis tout à fait certaine qu’à
l’instant j’étais vraiment de bonne humeur, ce que je vois, de mes yeux vois, à
présent, c’est que je souris comme si je voulais tuer quelqu’un. Aussitôt je me
mets à chercher l’élastique dont je me suis déjà servie, et heureusement je le
trouve tout de suite. Me hâte de me lier le poignet du côté déjà charcuté.
Ouvre le tiroir. Prends ce bon vieux cutter. Incise au même endroit. Le sang
gicle comme d’un pistolet à eau. Mais au bout d’un bref instant, je dois me
dépêcher de tout ranger et tout nettoyer, parce que des bruits étouffés me
parviennent de la chambre de maman. Maman est réveillée et vient me voir pour
me parler de ceci et de cela. En résumé, le docteur et maman pensent que je
dois me faire soigner en hôpital psychiatrique pendant un certain temps. Je
dis à maman que j’irai si j’ai le temps, mais qu’aujourd’hui, je n’irai pas à
l’école parce que je ne me sens pas du tout en état de me déplacer jusque là.
Maman m’ordonne d’enlever mon collier d’os de serpent de mon cou, car elle
craint que je sois victime de sa magie. Elle pense que je suis possédée par un
esprit. Puis elle me pend une amulette autour du cou à la place. Je continue
d’écrire jusque tard dans la matinée du jour nouveau, puis me prépare pour
aller faire soigner ma blessure. Je suis encore sous l’effet des cachets que
j’ai pris hier. J’essaie de trouver les autres. J’aimerais en prendre encore.
Je les cherche pendant si longtemps que je suis irritée, jusqu’à ce que je
réalise que maman les a tous confisqués.
25
Quand je me rends au dispensaire
du camp, l’infirmier militaire me demande : « C’est à quel sujet,
mademoiselle ? »
Je lui montre
ma main sans rien dire. Il me dit d’aller dans la salle d’opération. Il me
demande comment c’est arrivé et quand. Je réponds seulement que je me suis
blessée avec un couteau vers deux heures du matin.
« Si
longtemps que ça ? J’ai bien peur que la suture ne prenne pas. Bon, on va voir.
En frottant fort, si le sang coule, ça prendra peut-être. »
Cela dit, il
entreprend de faire son devoir. Je m’absorbe calmement dans la douleur de ma
main. Plus ça fait mal, plus le sang dans mon corps circule. Ça me fait penser
que je suis toujours en vie. Au bout d’un moment, un soldat entre, armé d’une
seringue. C’est pour une piqûre anesthésique. Je le regarde avec intérêt.
« Ça ne
sert qu’une fois, n’est-ce pas ? »
Le soldat me
jette un coup d’œil en biais. « Bien sûr, mademoiselle. »
Je lui souris.
« Dans ce cas, quand vous aurez fini, j’aimerais bien l’avoir pour jouer
avec à la maison. »
Il demande à
quoi je veux jouer. Je ne réponds pas. Lui dis seulement que j’en ai vraiment
envie. Il plante doucement l’aiguille autour de la plaie. Après ça, il se sert
d’une aiguille recourbée pour me faire des points de suture avec habileté. Avec
trois points, la plaie se ferme. Je m’empare promptement de la seringue et la
glisse dans mon sac, puis vais à la section pharmacie. On me donne une flopée
de médicaments. Mais je ne les prendrai pas, car j’en ai ras le bol. Ces
temps-ci, je dois prendre des cachets à tous les repas.
Sur le
chemin du retour, une fois de plus, je me fais la réflexion : « À quoi ça
sert de vivre ? »
* Pour sevrer rapidement leurs enfants, certaines femmes
asiatiques enduisent le bout de leurs seins d’une décoction à base du suc amer
d’une plante grimpante, Tinospora crispa, connue en Thaïlande sous le
nom de ‘borrapet’.
* Soupe acide et relevée, particulièrement prisée des
buveurs – et des touristes, dans sa version édulcorée.
** Viande hachée aux piments et aux herbes, plat du Nord-est
de la Thaïlande.