venin
Saneh Sangsuk
Editions du Seuil, juin 2001
Du
même auteur :
Une
histoire vieille comme la pluie
>> Venom | The white shadow
Le soir tombait. Le crépuscule était déjà bien avancé. Le rouge foncé du soleil peu à peu s’estompait. Le ciel était limpide comme un dôme de cristal. Au-dessus de l’horizon au couchant, sous le jeu des rayons, de fins lambeaux de nuages prenaient une beauté irréelle. Leurs formes variées titillaient l’imagination. Il se contentait de rester assis, immobile, à regarder ces nuages comme s’il était en transe. Il voyait en eux un enchevêtrement de monts, le moutonnement d’une jungle dense, la ramure d’un grand arbre déchiquetée par la tempête, des collines au profil de jeune fille allongée sur le côté. Il n’avait jamais confié à personne les secrets de son imagination, pas même à sa bande d’amis proches sortis faire paître leurs troupeaux de vaches et tout occupés à jouer à la roulette avec une corolle de sage digitée. Il regarda ses vaches qui broutaient de çà de là en compagnie des vaches de ses amis. Tout en les cherchant du regard, il les comptait. Huit. Le compte y était.
C’est lui qui avait donné un nom à chacune de
ses vaches. Son père et sa mère l’avaient laissé libre en la matière et il
avait baptisé chaque vache après mûre réflexion. Les quatre premières avaient
des noms qui évoquaient la nature : la Plaine et la Rivière et la Jungle et la
Montagne. Ça sonnait comme une comptine, en plus. Les deux suivantes avaient
des noms de pierres précieuses : l’Opale et l’Émeraude, et quand son père avait
acheté deux veaux l’année précédente, il n’avait pas été long à les
baptiser l’Argent et l’Or. Ça sonnait comme une comptine, en plus. Chaque fois
que son père et sa mère apprenaient le nom d’une vache, ils souriaient,
approuvaient sans réserve et adoptaient ce nom. Un soir, son père a dit, Allons,
la Plaine et la Rivière, il est temps de gagner l’étable pour que vous sachiez
où se trouve votre litière. Un soir, sa mère a dit, l’Argent et l’Or, il
est temps de vous comporter en adultes, que je vous mette au labour. Son
père comme sa mère aimaient bien que leurs huit vaches aient de jolis noms bien
appariés et il était tout heureux de faire plaisir à son père et à sa mère. Il
était très attaché à ses huit vaches. Si ce n’avait pas été lui qui leur avait
donné leur nom, sûr qu’il ne se serait pas senti aussi attaché à elles. Il
était leur ami, il était leur seigneur et maître, et c’est bien ainsi que les
unes et les autres l’entendaient. Il aimait chacune de ses vaches. Il faisait
très attention à ne pas avoir de favorites, à ne pas faire de jalouses. À la
saison des semailles, son père se servait de la Plaine et de la Rivière pour
passer la herse. Sa mère se servait de la Jungle et de la Montagne pour passer
la herse. Lui-même se servait de l’Opale et de l’Émeraude pour passer la herse,
et l’Or et l’Argent étaient en réserve pour remplacer tel ou tel couple éreinté
ou blessé par l’attelage. Mais il s’efforçait le plus possible de les aimer
toutes également. Il n’en avait pas que pour l’Or et l’Argent. Le hersage de la
journée terminé, il les baignait soigneusement l’une après l’autre et portait à
chacune une brassée d’herbe fraîche. Si ses parents achetaient encore une vache
ou deux, c’est ça qui serait bien. Il passait son temps libre à essayer de leur
trouver un nom approprié.
Il venait juste d’avoir dix ans en février et de
terminer sa huitième. Dans le village, ses amis garçons et filles l’appelaient
Patte Folle. Du temps qu’il allait encore à l’école, ses amis l’appelaient déjà
Patte Folle. Certains adultes du village aussi l’appelaient Patte Folle. C’était
parce que tout son bras droit était paralysé à partir de l'épaule et faisait
angle avec son corps. Il ne pouvait pas plier le coude. Tous ses doigts étaient
raides et inutilisables, tendus comme des bûchettes. Il ne pouvait ni les
écarter ni les replier. Son épaule droite était de guingois et chétive. Mais
son bras gauche était musclé et extrêmement puissant. Les doigts de sa main
gauche étaient longs, charnus et habiles. Son épaule gauche était solide et
musculeuse. Il était toujours prêt à se bagarrer avec les enfants de sa taille
ou même un peu plus grands. Il se battait toujours bille en tête, même s’il ne
pouvait se servir que d’un bras.
Songwât prenait un malin plaisir à l’appeler
avec haine et mépris Patte Folle, Foutue Patte Folle ou Cet enculé de Patte
Folle. Il jubilait de stigmatiser aux yeux de tous et de ses propres yeux
l’infirmité de l’enfant. Songwât était médium. C’était un homme d’une
cinquantaine d’années, râblé, tout en muscles et noir de peau. Avant, il
s’appelait simplement Wât, mais voilà qu’un beau jour, cinq ans plus tôt, il
avait dit à tout un chacun dans le village que l’esprit de la Mère Sacrée, la
puissance protectrice du village, avait décidé de se servir de lui pour se
manifester, et qu’il était le seul qui puisse inviter l’esprit de la Mère
Sacrée à s’exprimer par son entremise. Tant au village que dans les hameaux
environnants, nombreux furent ceux qui le crurent. Et c’est ainsi que le Wât
devint Songwât, Wât le Devin, et qu’il s’enrichit peu à peu sans plus avoir à
s’échiner dans la rizière ou à élever vaches et cochons. En séance, quand
l’esprit l’habitait, il portait un pagne blanc, une chemise blanche à manches
longues, une étole blanche en travers de l’épaule et une fleur rouge à
l’oreille. Et quand il parlait, il parlait d’une voix douce de femme, avec de
drôles de tournures surannées difficiles à interpréter. Ses manières devenaient
celles d’une femme pareillement. En plus, il était capable de danser avec des
gestes bizarres et gracieux. C’était une façon de faire impressionnante et
digne de foi. Si bien qu’il était devenu quelqu’un de puissant et d’influent
dans le village, et il était toujours prêt à se servir de son pouvoir et de son
influence. Dans la campagne environnante, il y avait plusieurs terrains en
friche ouverts à tous, mais Songwât s’en était adjugé le contrôle d’autorité,
les entourant d’une clôture et y plantant des arbres, espérant ainsi obtenir
leur titre de propriété. Le père de Patte Folle disait que c’était là un
comportement égoïste et il critiquait ouvertement Songwât, mais Songwât n’en
continuait pas moins de convoiter ces terrains et de chercher à les mettre en
valeur pour être éventuellement en mesure de prétendre aux agents du cadastre
que, vu que ça faisait longtemps qu’il les entretenait, c’était à lui que
devaient revenir les titres de propriété quand ceux-ci deviendraient
disponibles.
Son statut de médium de la Mère Sacrée du
village faisait de Songwât une personne redoutée, mais le père de l’enfant
estropié ne croyait pas que le Wât fût un vrai médium. Il disait toujours que
le Wât l’était bon qu’à gruger les imbéciles. C’était la raison pour laquelle
Songwât n’aimait pas les parents de Patte Folle et par voie de conséquence ne
l’aimait pas non plus. Et Songwât s’est mis à le détester franchement à dater
du jour où il a fait un coquart à son fils. (Il l’avait frappé de toutes ses
forces oublieux du fait que l’autre était beaucoup plus grand — L’avait qu’à
pas jouer au caïd et lui chercher noise, aussi.) Songwât disait toujours que
ceux qui insultaient le médium de la Mère Sacrée c’est comme s’ils insultaient
la Mère Sacrée elle-même, et que tôt ou tard ils subiraient un mauvais sort.
Songwât disait que si l’enfant était tombé du palmier à sucre deux ans plus
tôt, s’il s’était cassé le bras et retrouvé estropié, c’est parce que la main
invisible de la Mère Sacrée l’avait poussé.
Deux ans auparavant, alors qu’il avait huit ans
et qu’il était en dixième, un jour du début de la saison des pluies, il était
sorti avec ses vaches dans les champs et il avait trouvé un palmier à sucre
dont les baies étaient à point pour que sa mère en fasse de la confiture.
C’était un jeune palmier haut d’environ six mètres, sans pitons de bambou le
long du tronc. Il décida d’y grimper. Il tira son couteau de poche de sa
ceinture et se le mit entre les dents, essuya ses pieds maculés de boue sèche
sur une touffe d’herbe humide et grimpa avec agilité jusqu’à ce qu’il ait
presque atteint la couronne. Il ne craignait rien ; la notion de danger ne lui
venait pas à l’esprit : des palmiers plus hauts que celui-ci il en avait
escaladés. Le faîte du palmier n’était que tiges de palme sèches qui pendaient et
obstruaient sa progression. Il lui fallait les arracher pour pouvoir grimper
plus haut et cueillir les baies. Aussi, assurant son poids de ses pieds de part
et d’autre du tronc, il se servit de sa main gauche pour crocheter le tronc et
il se servit de sa main droite pour arracher les tiges sèches au-dessus de sa
tête. Le tronc était recouvert d’une résine verte poisseuse et glissante. Les
tiges qu’il tira de toutes ses forces se détachèrent si vite et si aisément
qu’il perdit l’équilibre. Il était en train de se dire, Tudieu, ce que ces
saletés s’arrachent facilement. Il n’avait pas fini de formuler sa réflexion
qu’il tombait avec les tiges. De surprise, il cria. Le couteau lui tomba de la
bouche. Le côté droit de son corps percuta le sol violemment. Il entendit le
claquement sec d’un os qui se rompt tandis qu’une douleur fulgurante
insupportable le saisissait. Il se tordit sur le sol, dents serrées, et resta
ainsi jusqu’à ce que le soleil disparaisse au-delà de l’horizon. Ses vaches (à
l’époque, il n’en avait que six) ne voulaient pas rentrer à l’étable en dépit
de l’heure tardive. Elles faisaient cercle autour de lui et le regardaient en
meuglant, le poussant doucement du museau, lui léchant les membres et le visage
de leur langue rugueuse et baveuse, soufflant à grands coups effrayés. Et cela
jusqu’à ce que l’étoile du berger apparaisse et que son père arrive sur le lieu
de l’accident et le trouve respirant faiblement allongé sur le sol, le corps
entièrement couvert de boue, le bras droit raide et disloqué, mais dents
toujours serrées et l’œil sec. L’hôpital était trop loin. Le monastère du
révérend père Ring, rebouteux renommé, était trop loin aussi. Pour soigner ses
contusions, il a dû boire une décoction amère de bouabok pendant tout un
mois. Mais son bras droit resta estropié à dater de ce jour-là. C’est pourquoi
on l’appelait Patte Folle. C’est pourquoi Songwât n’arrêtait pas de dire que
l’accident s’était produit parce que son père ne respectait pas le médium de la
Mère Sacrée, et plus d’un estimait que Songwât avait raison et on le respectait
et craignait d’autant plus.
Son père et sa mère, eux, ne l’appelaient jamais
Patte Folle, mémé Plapplueng, l’accoucheuse, non plus, le révérend père Tiane,
abbé du monastère du village, pas davantage, et il pensait toujours à eux avec
reconnaissance. Ses parents lui avaient donné le jour et l’élevaient. Mémé
Plapplueng l’avait mis au monde et lui avait coupé le cordon ombilical. Le
révérend père Tiane lui avait trouvé son nom. Son père avait dit : Tu veux
faire du vélo ? Je vais t’apprendre. Il avait acquiescé d’un hochement de
tête. Et il avait appris à monter à vélo sur la nouvelle bicyclette de son
père, qui était rudement haute, presque plus haute que sa tête, et qui en plus
avait une barre horizontale au milieu, si bien qu’il devait se faufiler
dessous, poser les pieds sur les pédales et saisir le guidon de sa main gauche
et de sa main droite bonne à rien. C’était une façon d’apprendre à monter à
vélo on ne peut plus incommode. Mais il avait fini par savoir rouler à vélo.
S’il s’était entraîné à monter à vélo, c’était pour son père plutôt que pour
lui. Quand la saison des pluies fut venue, son père lui dit comme s’il était
déjà adulte, Dis-moi, par quel lopin commencer à labourer la rizière, à ton
avis ? Sa mère le consultait souvent pareillement. Sa mère disait, La
Plaine et la Montagne sont vraiment au bout du rouleau. Demain je prendrai
l’Argent et l’Or à la place : qu’est-ce que t’en penses ? Sa mère tenait sa
main gauche pour lui apprendre à écrire une nouvelle fois et supportait ses
accès d’humeur puérils quand il s’efforçait de maîtriser une nouvelle fois
voyelles et consonnes. Sa mère disait, Allons, tu peux le faire, voyons.
Avant peu tu écriras mieux et plus vite que les autres gosses. Mémé
Plapplueng disait, Viens donc, petit, montre-moi ton zizi, puis elle
l’étreignait, lui ôtait le pantalon pour regarder son zizi et disait, Certaines
parties de ton corps c’est pas ça, mais ton zizi, l’est tout à fait normal et
je suis sûre qu’il grandira pour devenir un super zizi à l’avenir. Il était
embarrassé. Il avait honte chaque fois qu’elle faisait et parlait ainsi, mais
il comprenait tout à fait que mémé Plapplueng était bien intentionnée à son
égard et voulait lui donner confiance en lui-même. Le révérend père Tiane
s’intéressait à lui tout particulièrement. Le révérend père Tiane disait, Alors
comme ça, tu aides déjà tes parents à labourer la rizière ?Il disait, Dis
donc, alors comme ça tu sais déjà monter à vélo ?Il disait, Alors comme
ça, tu sais déjà écrire de la main gauche ? Montre-moi comment tu recopies
cette formule magique de ce livre sur cette feuille que je voie un peu.
Son père et sa mère et mémé Plapplueng et le
révérend père Tiane ne l’appelaient jamais Patte Folle et lui parlaient
toujours avec gentillesse et s’efforçaient toujours de supporter ses
maladresses. Aussi les aimait-il tout spécialement. Il avait déjà essayé
d’aimer les autres pareillement, mais il s’était aperçu qu’il aimait mieux les
gens qui étaient gentils avec lui que les autres. Il s’était aperçu qu’il
haïssait Songwât et que Songwât le haïssait pareillement. La nuit de Loï
Kratong, il était sorti faire flotter le kratongsur le canal derrière
chez lui à l’embarcadère sous le grand tamarinier. Il a porté le kratong
à son front et demandé pardon à la Mère des Eaux pour les affronts commis au
cours de l’année. Il l’avait même priée de lui accorder quelques faveurs. Il
avait demandé à la Mère des Eaux de faire en sorte que son père et sa mère
obtiennent beaucoup de riz de la rizière et vendent le riz à un bon prix, que
mémé Plapplueng qui s’apprêtait à déménager du village pour aller vivre avec
son petit-fils dans une commune voisine ne déménage pas tout de suite, que le
révérend père Tiane qui ces derniers temps était souffrant du fait de son âge
avancé recouvre la santé et vive longtemps, et pour finir il avait demandé pour
lui-même de ne plus ressentir de haine envers Songwât et que Songwât ne
ressente plus de haine envers lui. Ensuite, il avait allumé l’encens et le
cierge dans le kratong qu’il avait lâché sur l’eau et regardé jusqu’à ce
qu’il disparaisse dans le courant à fleur de berge. Quelques jours plus tard,
il avait demandé au révérend père Tiane, qui se présentait chez lui pour
recevoir l’offrande de nourriture, Révérend père, pour Loï Kratong, j’ai
fait des vœux auprès de la Mère des Eaux. Tout ce qu’on demande, ça se réalise
ou pas ? Le révérend père Tiane n’avait pas répondu tout de suite,
mais il lui avait demandé ce qu’il avait souhaité. Après l’avoir écouté, le
révérend père Tiane avait souri et il avait dit, Tout ce que tu as demandé
se réalisera. Tout, absolument tout.
Le crépuscule continuait de tomber. Le ciel au
couchant était d’un rouge violacé éclatant. Les nuages changeaient toujours de
forme. Le vent soufflait toujours aussi fort. Il regarda l’étendue immense et
nue des champs mordorés s’étirant à perte de vue, parsemée çà et là de bosquets
et de palmiers à sucre d’un vert sombre. Il regarda ses vaches. Il y avait
toujours le compte. Ses amis avaient cessé de jouer à la roulette et formaient
cercle pour jouer au sepak-takroh avec une vieille balle de rotin toute
cabossée, en poussant force exclamations égrillardes. Une autre journée de la
fin de saison chaude s’achevait. Il s’étira paresseusement, se leva, ramassa
une demi-douzaine de pailles de riz et s’en alla vers le réservoir proche.
C’était une pièce d’eau en rase campagne, très
large et très longue, profonde et ancienne, creusée à l’aube des temps pour
l’arrosage des rizières environnantes. C’était un lieu d’utilité publique, mais
désormais Songwât en avait pris le contrôle. Les quatre bords du réservoir
étaient plantés en rangs serrés d’arbres de toutes tailles surfilés de lianes.
Dans le réservoir, le niveau d’eau avait considérablement baissé. La surface
était recouverte de belles-de-jour et d’autres plantes aquatiques. Sur le côté
nord, il y avait un autel de la Mère Sacrée en bois construit en forme de
maison traditionnelle thaïe de taille réduite. Dans l’autel, il y avait une
statuette sculptée dans le bois représentant une jeune fille assise jambes
repliées sur le côté, vêtue d’un sarong moulant qui la recouvrait jusqu’aux
pieds et d’une étole couvrant une épaule. Son visage était beau mais doté d’une
expression impitoyable terrifiante. Devant la statuette s’alignaient un bac à
encens et un chandelier et un vase plein de fleurs sèches. À vrai dire, la Mère
Sacrée avait déjà un autel au nord du village, mais Songwât affirmait qu’elle
lui avait dit qu’elle en voulait un nouveau. Il le lui avait donc édifié
au bord de ce réservoir et il en avait profité pour planter des bananiers et
des cocotiers sur une partie de la berge afin de bien montrer qu’il contrôlait
le lieu.
L’enfant se dirigea vers le bosquet de bambous
au bord du réservoir, près de l’autel de la Mère Sacrée. La fraîcheur qui
émanait de l’eau dans le réservoir et des arbres le long des berges semblait
l’y convier. Plus on se rapprochait et plus on avait l’impression de pénétrer
dans une retraite sereine. Il n’y avait que le sifflement du vent dans les
branches, le geignement des tiges de bambou les unes contre les autres, le
crissement des feuilles mortes foulées au pied. Le sol était jonché de feuilles
de bambou sèches. Un tamarinier mort au tronc énorme gisait tout du long,
dénudé et pourrissant, sur ce lit de feuilles. L’enfant au bras estropié
s’assit sur le tronc de cet arbre mort et regarda l’autel un moment. Naguère,
lui et ses copains venaient constamment se promener au bord de l’eau, y pêcher
et attraper des crevettes et cueillir des mangues sauvages. Mais depuis que
Songwât y avait établi cet autel, le réservoir (comme le proclamait le médium)
était devenu le réservoir de la Mère Sacrée, y compris les animaux dans l’eau
et la végétation alentour. L’autel lui-même était chose mystérieuse, projetant
une aura maléfique, voire dangereuse. Lui et ses amis et les gens du village ne
s’aventuraient plus dans ses parages, sauf en cas de nécessité absolue.
Avec les pailles de riz dans sa main gauche,
l’enfant au bras estropié se mit à fabriquer un ensemble de figurines humaines,
se servant de sa main droite pour les maintenir en place et s’aidant parfois de
ses deux pieds et de sa bouche. C’était un ensemble de six marionnettes, toutes
plus grossières les unes que les autres mais, pour luiß, chaque marionnette
était la quintessence de l’excellence artistique. Ça c’était un ascète, ça un
roi, et puis deux princes et puis deux clowns, Le Perroquet et Le Vieux. Les
marionnettes de l’ascète, du roi et des deux princes n’avaient qu’un lointain
rapport avec la réalité, mais celles du Perroquet et du Vieux, il savait bien
qu’il les avait réussies. Les deux clowns étaient des gens ordinaires, ils
n’avaient rien de personnages de fable. Le Perroquet, il avait une tête et une
coiffure qui le faisaient ressembler à une vache. Le Vieux, il avait une tête
et une coiffure qui faisaient penser à un crocodile.
Il se disait qu’il allait jouer aux marionnettes
du théâtre d’ombres. Il prenait ses jeux au sérieux, quels qu’ils soient, et
s’y adonnait entièrement. Il adorait regarder les marionnettes du théâtre
d’ombres. Quand un montreur de marionnettes donnait une représentation dans le
village ou dans les hameaux environnants, il ne la manquait pas. Il grimpait
derrière la scène et regardait la façon de travailler du montreur et des
musiciens. Il était extrêmement impressionné lorsqu’il voyait le montreur assis
en tailleur dans la lumière aveuglante, le corps baigné de sueur, les deux
mains animant les marionnettes, la bouche filant une chanson, des bouts rimés,
des répliques de dialogue. Il avait mémorisé quantité de bouts rimés, de
chansons et de gags de montreur. Il rêvait de devenir montreur de marionnettes
quand il serait grand, même s’il ne pourrait se servir que d’un bras seulement.
À présent, il se trouvait donc assis, dos tourné
au soleil qui s’enfonçait à l’horizon. Le soleil serait sa lampe-tempête.
L’espace vide devant lui serait son écran. Il cala la figurine de l’ascète
contre une jointure du tronc du tamarinier mort et s’apprêta à procéder à la
cérémonie d’hommage au maître instructeur. Il n’y avait pas de spectateurs,
mais il ne se bilait pas. Il savait pertinemment que ses amis qui jouaient
faute de mieux avec leur balle de rotin finiraient bien par venir le voir.
C’était comme ça chaque fois qu’il jouait aux marionnettes. Tous le regardaient
avec une admiration mêlée de jalousie. En l’occurrence, aucun de ses amis ne
lui arrivait à la cheville, parce qu’un jour il serait un montreur de
marionnettes qui maintiendrait des milliers de gens subjugués d’un crépuscule à
l’autre. Il entonna le péan au maître instructeur d’une voix retentissante et
claire.
Mains jointes et l’esprit dégagé
Je salue les maîtres blanchis sous le harnais
Qui savent tout sur tout au point d’être gagas
Je salue humblement le Fossoyeur
À tu et à toi avec les esprits supérieurs…
Au bout d’une vingtaine de vers, il releva la
tête. Ses amis étaient là. Sept en tout. Tous plus basanés les uns que les
autres, vêtus de hardes sombres, pieds nus, tous coiffés d’un chapeau tressé à
large bord et bâton à la main, les uns debout les autres assis devant lui. Tous
écoutaient avec attention. Certains essayaient de retenir tous ses propos et
tous ses gestes. Certains étaient venus lui demander de coucher sur le papier
les poèmes qu’il scandait pour qu’ils puissent les apprendre et les déclamer à
leur tour, mais il avait refusé. C’étaient des choses dont il aurait usage
longtemps et qu’il s’était donné bien du mal à apprendre. Certains lui avaient
demandé de remettre ça, mais il avait toujours refusé de faire des concessions.
Dans les yeux de ses amis, il voyait la soif de divertissement. La poésie
fluide et facile fascine toujours les enfants. Alors, il improvisa encore
quelques vers. Mais ce n’était que le chant d’hommage au maître instructeur ;
ça suffisait comme ça, les envolées ludiques. Et sans attendre il s’attaqua à
l’ouverture évoquant leroi qui était le père des deux princes héros de
l’histoire. Il y allait de sa voix claire en respectant le rythme de la flûte
et du tambour qu’il n’entendait que dans son imagination. Sa voix était si
puissante que les vaches s’étaient tournées pour le regarder.
Il n’avait pas encore évoqué
les deux princes qui étaient les héros de l’histoire, mais les marionnettes des
deux princes étaient prêtes et avaient une envie folle de sortir faire leur
numéro. Il n’avait pas encore évoqué le Perroquet et le Vieux, mais le
Perroquet et le Vieux avaient la bouche qui leur démangeait de se répandre en
remarques désopilantes. Mais le tour du Perroquet et du Vieux ne viendrait sans
doute pas avant que le soleil ait disparu. Il était temps de rentrer les vaches
à l’étable. Pas question pour lui de continuer à jouer en dépit des
objurgations de ses amis. Hors de question. Si ça se trouve, il ne jouerait pas
non plus le lendemain. Il ne jouerait que quand il aurait envie de jouer. À
présent, il se voyait dans l’avenir on ne peut plus clairement. Un jeune homme
basané, beau gosse, sur une scène de montre de marionnettes, ruisselant de
sueur dans la lumière d’une lampe-tempête, jouant une scène de théâtre
d’ombres, insufflant la vie à des marionnettes qu’il aurait découpées dans de
la peau de vache pour les rendre plus vivantes, avec au parterre des milliers
de personnes prêtes à rire et à pleurer au gré des scènes qu’il choisirait, et
sur la partie supérieure de l’écran carré il y aurait son nom, le sublime
montreur de marionnettes. Ça, c’était l’avenir. Il s’éclaircit la gorge, et les
quelques vers suivants furent pour évoquer la capitale où se déroulait
l’action.
Et c’est alors que, d’un antre secret au sein de
la terre sous le tamarinier géant pourrissant qui gisait là, un cobra de sexe
femelle pointa la tête au comble de la colère. Son corps était gros comme la
cuisse d’un homme mûr. Son dos était d’un noir d’encre, son ventre blanc strié
de gris. La nuit allait bientôt tomber. Ça faisait longtemps qu’elle attendait
de sortir de son antre en quête de nourriture, mais tout ce vacarme au-dessus
de son nid, bruits de pas sur le sol, bruits de corps qui remuent, rires,
éclats de voix du récitant, ne semblait devoir jamais prendre fin. Elle s’était
faufilée en surface pour voir de quoi il retournait à plusieurs reprises déjà,
dardant sa langue bifide à coups précipités. Des petits d’hommes, tous ennemis
dangereux et couards, tous munis de bâtons en bambou. Encore heureux qu’ils
n’aient pas de chiens avec eux. C’étaient là les ennemis qu’elle s’efforçait
toujours de fuir, mais, même dans la fuite, la dignité était de mise : elle
rampait toujours avec une lenteur gracieuse, exprimant le mal absolu de toutes
les parties de son corps par la fluidité nonchalante de sa reptation. Elle
faisait confiance à ses crocs et à son venin. Ces parages étaient son domaine.
Son nid et les fougères au-dessus de son nid, elle les gardait jalousement. Sur
ce tamarinier pourrissant, à la nuit tombée, elle rampait souvent pour s’étirer
et jouir du vent. Que ces petits d’homme violent son territoire l’emplissait de
fureur. Les œufs près d’éclore dans son nid faisaient qu’elle ne craignait rien
ni personne et qu’elle était prête à risquer sa vie pour eux. Se montrer de la
sorte était en soi une déclaration de guerre et, du tréfonds de son instinct,
elle était prête à guerroyer de toutes les façons, sans faire de quartier. Elle
était prête à frapper.
En un clin d’œil, elle dressa son corps long de
quatre mètres, encensant l’air de la tête, capuchon déployé, toute sa puissance
en ébullition, son sifflement menaçant fort comme un chant de mort. Elle
entendit les petits d’hommes détaler en tous sens avec des cris confus. Elle
entendit les vaches filer comme des bolides, oreilles grandes ouvertes, queue
dressée, yeux révulsés. Des petits d’hommes, il ne restait plus qu’un devant
elle, à présent. Celui-là même qui était assis sur le tronc d’arbre au-dessus
de l’entrée du nid. Celui-là même qui était à l’origine du vacarme qui
jusqu’alors s’était poursuivi sans discontinuer. Celui-là qui était la proie
choisie par elle depuis le début. C’était un petit d’homme contrefait, au bras
droit atrophié, aux doigts de la main droite roides, à l’épaule droite difforme
et chétive. Les six marionnettes de chaume gisaient en désordre à ses pieds.
Quand le serpent projeta son corps vers le haut à nouveau, le petit d’homme se
dressa d’un bond lui aussi. Les yeux du petit d’homme se révulsèrent, sa bouche
béa, pleine du vacarme d’un silence assourdissant. Il était trop terrorisé pour
prendre la fuite. Il était tout à son jeu. Les cris des autres petits d’hommes
pour l’alerter sonnaient comme dans un rêve. Fuis, mais fuis donc, Patte
Folle ! Fuis ! Mais le corps du petit d’homme devant le gros serpent était
un bloc solide incapable de bouger. La furie du serpent ne fit qu’augmenter. Il
se dressa plus haut encore. Sa tête se rétracta vers l’arrière comme un arc
tendu à l’extrême. Sa gueule s’ouvrit grande, révélant des crocs recourbés et
luisants. Le vent continuait de souffler en rafales. Le bas du disque solaire
touchait la ligne d’horizon. Esseulées, des génisses bramaient en réclamant
leur mère. Un milan planait haut dans le ciel, lançant un long cri suraigu
d’affamé tandis qu’il faisait demi-tour pour regagner son aire inaccessible. Le
cri du milan n’avait pas pris fin que le serpent frappait de toutes ses forces.
À la distance d’un bras seulement, l’enfant au
bras invalide ne vit que quelque chose qui fondait sur son visage. Il eut
seulement conscience que le serpent allait le mordre. Il ferma les yeux, se
rejetant en arrière. C’était une conscience aiguë, totale. Il pensa ensuite,
Douleur, mort, douleur, mort, peur, et puis c’est fini. Tout ça ce n’étaient
que des mots. Et il se vit se tordant de douleur sur la glaise des champs
immenses dans la clarté des étoiles, à l’agonie sous l’effet du venin et puis
mort, devenu esprit tourmenté, gardien des lieux. Le vent le balaierait sans
qu’il n’en ait plus conscience. Et il pensa encore, Papa, maman, mémé
Plapplueng, le révérend père Tiane, la rizière, les vaches, et il vit tout ce à
quoi il pensait. Il se souvint même dans l’ultime seconde d’avant la mort du
nom de chacune de ses bêtes, et il fut pris d’une tristesse et d’un regret
irrépressibles. Mais sans s’en rendre compte, il avait tendu la main gauche en
avant, les doigts écartés, bloquant le cou du serpent en train de frapper. Il
eut l’impression que sa main lui était arrachée. Le bras de ce côté-là
tressauta et devint gourd jusqu’à l’épaule. Il assura sa prise alors que les
crocs du serpent n’étaient qu’à quelques millimètres de sa gorge.
La violence du choc le fit vaciller et perdre
l’équilibre. Il trébucha sur une branche du tamarinier qui cassa sec et tomba.
Son visage heurta un nœud du tronc de plein fouet. Le serpent, ayant échoué
dans son attaque et le cou pris dans un étau, s’enroula aussitôt autour de lui.
En un clin d’œil, il s’entortilla autour de son bras gauche, se lova autour de
son corps, bras droit compris, et de ses jambes. Mais le bras gauche continuait
de se projeter vers l’extérieur et d’étreindre le cou du serpent fermement,
maintenant la gueule à distance. Sa résistance et ses efforts pour se dégager
rendirent le serpent fou de rage. Il se contracta davantage, gueule ouverte en
un rictus de crocs, agita son cou énorme pour tenter de se libérer. Mais
l’enfant estropié crispa ses doigts encore plus fermement. Le serpent continua
d’essayer de frapper en dépit de la situation dans laquelle il se trouvait. Il
essayait de piquer sa main et réussit presque à lui planter ses crocs dans le
bras. Quand il augmenta la pression de l’étau de ses doigts, le serpent
augmenta la pression de l’étau de son corps. Les corps du serpent géant et de
l’enfant estropié roulaient en une lutte confuse sur le sol. Les feuilles de
bambou sèches fusaient, arbustes et broussailles cassaient avec des claquements
secs. L’enfant estropié savait seulement que, quoi qu’il arrive, jamais au
grand jamais il n’accepterait de retirer sa main gauche du cou du serpent. Le
serpent savait seulement qu’il devait frapper son ennemi ne serait-ce qu’une
fois ou, s’il ne parvenait pas à frapper, rallier toutes ses forces pour
étouffer son ennemi jusqu’à ce que mort s’en suive.
Pendant le corps à corps, la tête du serpent ne
se trouvait qu’à deux ou trois pouces de son visage, si proche que la bête
percevait l’odeur de sa respiration et entendait les battements de son cœur, et
l’enfant voyait la gueule hideuse de tout près, sentait son musc écœurant, et
sa terreur et sa stupeur n’en étaient que plus vives. La pression du serpent
faisait qu’il avait de la difficulté à respirer et une douleur sourde se
propageait dans tout son corps. Le froid étrange du corps du serpent et le
glissant de ses écailles répugnantes faisaient battre son cœur à grands coups
désordonnés. Il se rendait bien compte que personne n’était en mesure de
l’aider. Il ne songeait pas à appeler au secours. Il se débattait, essayant de
se relever, car être allongé au sol le mettait en position de faiblesse. Le
serpent eut beau accentuer ses contractions, il parvint à se redresser sur les
genoux. Et en appuyant la tête du serpent contre le tronc pourri du tamarinier,
il réussit à se remettre debout. Il transpirait des pieds à la tête. Il ne
savait pas encore qu’il était blessé au-dessus de l’arcade sourcilière droite
et à la bouche, du fait de sa chute contre le nœud de l’arbre mort. Il avait
seulement une odeur de sang dans les narines. Il cracha. Il ne pouvait pas voir
la couleur du crachat, mais l’odeur et le goût lui firent savoir que c’était du
sang. Il cligna des yeux. La sueur qui coulait dans ses yeux les irritait et
troublait sa vision.
Le ciel était immense et vide. L’horizon au
couchant était toujours d’un rouge sombre bien que le soleil ait déjà disparu.
Ses huit vaches n’étaient pas rentrées à l’étable. Elles se tenaient debout
hésitantes en masses sombres dans les champs. Les autres petits bouviers
avaient bien essayé de les faire rentrer à l’étable mais elles n’avaient rien
voulu savoir, sans doute parce que La Plaine, la meneuse, était têtue et que
les autres, du coup, se montraient têtues elles aussi. Elles s’inquiétaient
pour lui. Elles savaient qu’il lui était arrivé quelque chose de pas ordinaire
et elles l’attendaient, beuglant, meuh, meuh meuh. Il compta ses vaches par la
force de l’habitude. Toutes présentes. Cela lui redonna du cœur au ventre. Il
se mit à marcher à pas lents vacillants en direction de ses vaches. L’étreinte
du serpent l’empêchait de marcher normalement. Le ciel s’obscurcissait de plus
en plus. Les rafales de vent devenaient de plus en plus fortes. L’étoile du
berger était déjà visible, une faible lueur blanche pulsant dans le ciel au
couchant. Les huit vaches formaient un groupe confus, continuaient de meugler,
meuh, meuh, meuh, l’appelant, lui, leur seigneur et maître. Il marcha vers
elles, se rapprochant, se rapprochant de plus en plus. Les huit vaches avaient
les oreilles béantes, les yeux écarquillés, la queue relevée. Il ne pensait pas
que ses vaches puissent l’aider. Il pensait seulement que la nuit était venue, que
les vaches auraient dû rentrer à l’étable. Il pensait qu’il devait les y
reconduire, même si le serpent géant ne voulait pas le relâcher. Plus proche
encore. Les huit vaches respiraient nerveusement, secouant la tête, mais quand
elles le virent clairement, elles ne le reconnurent pas. Ce n’était ni son
aspect ni son odeur habituels, auxquels elles s’attendaient. Aussi
s’enfuirent-elles paniquées dans la direction opposée, filant vers le village.
Il se tint debout immobile, regardant son
troupeau de vaches disparaître dans l’obscurité grandissante du soir. Il se
tint debout hésitant en reprenant son souffle. Il devrait aller trouver son
père et sa mère. Il savait bien qu’en ce moment son père et sa mère n’étaient
pas à la maison, mais se trouvaient au monastère, à scier du bois pour le
révérend père Tiane qui avait entrepris de réparer les vieilles cellules de
moine qui bordaient le champ mortuaire. Ça faisait plusieurs jours que son père
et sa mère aidaient le révérend père Tiane à scier du bois et ils rentraient
toujours très tard, quand ils ne passaient pas la nuit dans le pavillon
principal. Son père et sa mère pourraient l’aider. Le révérend père Tiane
pourrait l’aider. Comment ? Il n’en savait trop rien. Il s’inquiétait de la
maison. Il s’inquiétait de ses vaches. Mais qui voir d’abord ? Son père et sa
mère, ou le révérend père Tiane ? D’où il se trouvait, le monastère était bien
plus proche que sa maison. À pas lourds et lents, il prit donc le chemin
charretier, chaque pas une épreuve infinie, en direction du monastère.
Quand il pénétra dans l’enceinte du monastère,
les sept ou huit chiens rassemblés dans la cour du sanctuaire se mirent à
aboyer et fondirent sur lui, firent cercle en aboyant furieusement et en
montrant les crocs. Il n’y prêta pas attention, ne pressa ni ne ralentit le
pas, son regard trouble fixé droit devant lui. Les chiens cessèrent d’aboyer
dès qu’ils eurent une vue précise du magma qu’il formait avec le serpent géant.
Ils se mirent à geindre, oreilles basses, queue basse, chacun d’eux collé au
sol, s’entreregardant. Quand il eut fait quatre ou cinq pas de plus, un des
chiens se mit à hurler à la mort et les autres chiens se mirent à hurler à leur
tour comme s’ils voyaient des fantômes. Sous l’auvent du sanctuaire et entre
les solives du pavillon principal, des pigeons enroués redoublèrent de cris et
s’enfuirent à tire-d’aile, s’avertissant les uns les autres du danger possible
de cette chose jamais vue. Il regarda en direction de la rangée de cellules de
moine dans l’obscurité, regarda les massifs d’arbres de toutes tailles, regarda
la rangée de bullet woodqui bordait le plan d’eau du monastère, et il
regarda les stoupas et les stèles. Personne. Il entendit une scansion de
prières au loin. Il décida de monter sur l’esplanade du temple. Tout était
plongé dans une obscurité totale. La seule lumière provenait de la chapelle.
Là-bas, la douce lueur de cierges pulsait et une forte odeur d’encens se
dégageait. Là-bas, le révérend père Tiane, en compagnie de quatre vieux bonzes
et de deux novices, était en train de réciter les prières vespérales d’une voix
basse et grave. Il s’arrêta et contempla la scène, le regard fixe comme un
somnambule. Le révérend père Tiane l’aiderait sans doute d’une façon ou d’une
autre. Mais vu qu’il était en train de prier, le déranger serait inconvenant.
Ce serait une offense. Si le révérend père Tiane, les autres bonzes et les
novices le voyaient dans cet état, que se passerait-il ? Ils pousseraient des
cris, leurs cheveux se dresseraient et, perdant la tête, ils prendraient leurs
jambes à leur cou. Si tel était le cas, cela porterait tort au cérémonial
religieux sacré et lui, qui en serait la cause, commettrait une faute grave.
Aussi décida-t-il de ne pas déranger le révérend père Tiane et de ne pas
attendre.
Il redescendit de l’esplanade du temple, passa
devant le campanile, tourna à gauche avant d’atteindre le pont enjambant le
canal devant le monastère et marcha le long du canal entièrement asséché. De
grands arbres jalonnaient la berge. Il poursuivit sa lente progression, tourna
et prit en direction de son père et de sa mère qui étaient en train de scier du
bois sur un espace en terre battue près du champ mortuaire. Il entendait le
bruit de la scie de loin. Il vit son père et sa mère de loin grâce à la lumière
d’une lampe carcel accrochée à une branche de banian. Son père et sa mère : un
couple de campagnards tout entier pris par le rude ouvrage devant eux. Son père
portait un ample pantalon de coutil noir noué serré à la taille. Il ne portait
pas de chemise. Son corps brun, puissant et trapu était couvert de sueur. Sa
mère portait un long sarong noir et une chemise noire à manches longues. Sa
mère était solide comme un homme dans la fleur de l’âge. Son sarong et sa
chemise étaient aussi trempés de sueur. Tous deux se trouvaient de part et
d’autre d’une énorme bille de bois et s’aidaient à la scier en cadence,
poussant et tirant à tour de rôle. Les hurlements des chiens dans la cour
devant le sanctuaire se poursuivaient, lugubres. La lumière du carcel révélait
les racines enchevêtrées du banian en ombres fantasques ainsi que la morgue et
les fosses communes pas très loin.
L’enfant infortuné se dirigea vers son père et
sa mère. Il essaya de les appeler. Papa ! Maman ! Mais les mots ne passaient
pas. Il n’avait pas le cœur à crier. Son père et sa mère étaient tout à leur
labeur. Il s’approcha davantage. Il ruisselait toujours de sueur. Le sang ruisselait
toujours de ses blessures. Ses yeux étaient grands ouverts au point de se
révulser. Ses cheveux quillaient en tous sens. Le serpent géant continuait de
comprimer son corps compulsivement et il continuait de maintenir fermement le
cou du serpent dans l’étau de sa main. C’est dans cet état qu’il apparut dans
la clarté de la lampe carcel devant ses parents. Sa mère le vit d’abord. Elle
ne dit rien. Elle ne se mit pas à crier. Elle se contenta de se figer, lâcha la
scie et le désigna de la main. Du coup, son père s’arrêta lui aussi et regarda
dans la direction qu’elle indiquait. Il sursauta. Ses mains se projetèrent en
l’air en un geste qu’il ne lui avait jamais vu. Et quand sa mère terrorisée
détala en direction du monastère, son père décampa aussi sec après elle. La
grande scie resta coincée dans la bille, les extrémités de la lame oscillant
lentement comme si elle aussi était terrifiée.
Il coupa à travers le champ mortuaire et prit la
piste charretière en direction du village, s’étonnant de ne pas trembler de
frousse pendant qu’il longeait la morgue et les fosses communes. D’ordinaire il
ne se risquait jamais ne serait-ce qu’aux abords du champ mortuaire, même en
plein jour. Les hurlements des chiens continuaient de se répondre. Les râles
des pigeons se poursuivaient. Mais il progressait à pas pesants à travers le
champ mortuaire sans broncher. Ce à quoi il était affronté était autrement plus
terrifiant que des fantômes.
Son père et sa mère avaient sans doute filé
alerter le révérend père Tiane à la chapelle. Sans doute devaient-ils à présent
haleter, le visage et le corps couverts de sueur, bras et jambes couverts de
sciure, profanant l’atmosphère sacrée de la chapelle. C’était là quelque chose
d’inconvenant. C’était une offense. La prière avait dû s’interrompre. Et cette
nuit son père et sa mère coucheraient sans doute encore une fois au monastère.
Ni l’un ni l’autre n’avaient donné le moins du monde l’impression de l’avoir
reconnu. S’il leur arrivait de penser à lui, ils se disaient sans doute qu’à
cette heure il était à la maison, à mener à bien les tâches qui lui incombaient
: rentrer les vaches à l’étable, leur apporter de l’eau, de quoi manger et des
brassées de chaume sec pour leur litière et après ça faire bouillir le riz et
préparer un repas simple ; une fois le repas terminé, écouter la radio allongé
sur le lit ou aller faire un tour au village, jouer quatre ou cinq parties
d’échecs avec ses amis, et puis rentrer, se doucher, se mettre au lit. Lui-même
à l’heure actuelle se voyait accomplissant ces activités. Il poursuivit sa
marche jusqu’à ce qu’il atteigne la piste charretière. Entre le monastère et le
village il n’y avait que rizières, étendues de brousse et tertres d’herbes
folles sur une distance de trois kilomètres. C’était une nuit sans lune. La
piste charretière était d’un blanc blafard dans la clarté des étoiles.
Le sang continuait de couler de sa blessure à la
bouche, ce qui l’obligeait à cracher de temps en temps, et le sang continuait
de couler de sa blessure à l’arcade sourcilière. C’étaient des blessures plus
profondes qu’il ne le pensait. Le sang cesserait de couler s’il recevait les
premiers soins, mais pour l’instant sang et sueur se mêlaient, entraient dans
les yeux et coulaient le long du visage. Le serpent semblait de plus en plus
lourd et de plus en plus glissant. Par-dessus tout, il y avait son odeur, qui
semblait de plus en plus fétide, au point qu’il en avait la tête qui tournait.
Quel âge pouvait-il bien avoir ? Cinquante ans ? Quatre-vingts ans ? Cent ans ?
Quelle était la taille de son partenaire ? Plus grosse que la sienne ? ou à peu
près la même ? De quoi pouvait-il bien se nourrir d’ordinaire ? D’oisillons, de
grenouilles, de rats, de poissons, de lièvres, d’autres serpents et de veaux
nouveau-nés ? Est-ce qu’il avait déjà tué des gens ? Combien de personnes ?
Est-ce qu’il allait le manger lui aussi une fois qu’il l’aurait mordu ? Ou
est-ce qu’il se contenterait de filer ? Il regarda sa gueule, ses mâchoires.
S’il pouvait les ouvrir en grand, il pourrait le gober très lentement en
commençant par la tête et peu à peu le comprimer et l’avaler tout entier. Son
venin doit être rudement mortel, non ? Quel effet ça fait de se faire avaler
tout vivant ? Quel effet ça fait de se faire mordre par un serpent ? Ça doit
être une souffrance horrible, et ça doit gonfler là où on se fait mordre. Et
son venin doit vous engourdir fatalement. Combien il faut de minutes pour
mourir quand on est piqué par un cobra ? C’est vrai ce qu’on dit que plus un
cobra est vieux moins son venin est nocif ? Mais même si son venin n’était pas
si nocif que ça, il n’était absolument pas question pour lui de se laisser
piquer.
Plus il faisait noir, plus il se trouvait à
l’écart de toute vie humaine, plus son sang coulait, et plus le serpent
semblait plein de vitalité et déterminé à en finir. Pour lui, la victoire était
à portée. Les battements irréguliers de son cœur, sa respiration haletante et
irrégulière, l’odeur fade de son sang qui embaumait et le défiait l’excitaient
sans doute au plus haut point. Il avait l’air terrible et assoiffé de victoire
au plus vite. Lors de la traversée d’un ruisseau à fond sableux dont l’eau n’arrivait
qu’à la cheville, le serpent se contracta autour de lui de toutes ses forces,
le faisant vaciller et quasiment tomber. Sous cette pression immense, il avait
l’impression que ses os se brisaient. Il se força à résister coûte que coûte,
essaya d’écarter les jambes pour les libérer, raidit son corps pour rester
debout sans bouger, aspirant l’air à grandes goulées. Pas question pour lui de
tomber. Il savait bien que, s’il tombait, il n’aurait jamais l’occasion de se
remettre debout. Avant qu’il ait pu se remettre en branle, le serpent lui broya
derechef le haut du corps pour se libérer et pouvoir le mordre à coup sûr. Mais
il lui rendit la pareille en lui agrippant le cou encore plus fort et en
écartant davantage sa tête. Le serpent l’étreignit plus fort encore, plus
violemment que jamais, si bien que son cœur faillit cesser de battre et qu’il
en eut le souffle coupé. Un os du côté de sa colonne vertébrale et son coude
droit craquèrent presque en même temps. Son bras gauche fatiguait. Il serra les
dents, écarquilla les yeux et il jura en silence, Salopard, bête immonde,
être nuisible, je t’aurai ! Mais ces jurons l’affaiblissaient, car à la
vérité il s’était mis à penser retirer sa main du cou du serpent et à s’avouer
vaincu. Il s’aperçut qu’il était de beaucoup préférable de ne pas jurer. Il
reprit sa marche, son corps voûté et comme rapetissé.
Le serpent géant se contracta furieusement une nouvelle fois alors qu’ils passaient devant l’autel de la Mère Sacrée au bord du réservoir, comme s’il savait que son nid se trouvait à proximité, mais il lui serra le cou de toutes ses forces pareillement. Il sentit que c’était la première fois qu’il forçait la pression au point que ses doigts encerclaient pratiquement le cou du serpent et que les os du serpent se broyaient dans sa main. Mais ce n’était peut-être qu’une idée qu’il se faisait. Il savait bien que le serpent n’était pas mort car il était toujours contracté autour de lui. Le bout de sa queue qui entourait sa jambe gauche continuait de battre. Il regarda sa gueule, la partie supérieure de son corps enroulée autour de son bras gauche, passant sous son aisselle gauche et ceignant son épaule droite et son bras droit dans la même quadruple étreinte le long de son tronc, avec encore un autre anneau autour de ses hanches, et ce n’était pas fini : le reste de son corps se faufilait dans l’entrejambe et s’enroulait autour de sa jambe gauche jusqu’aux environs du mollet. De ce fait, l’essentiel du poids du serpent portait sur sa gauche, ce qui le faisait dériver sans cesse vers la gauche alors qu’il progressait le long de la piste charretière. Il devait s’obliger à marcher droit. Le sang de sa blessure à l’arcade sourcilière continuait de couler et le goût salé et musqué du sang persistait dans sa bouche et dans ses narines. Il crachait et, même s’il ne pouvait rien voir, il savait que du sang était mêlé à sa salive.
Le serpent géant était tout contre lui. Il
n’avait jamais imaginé une telle promiscuité. Il n’en avait pas eu la moindre
prémonition, ni en rêve ni dans la réalité. Où se trouvait son cœur ? Comment
se faisait-il qu’il ne pouvait pas sentir les battements de son cœur ? Et son
venin, il était de quelle couleur ? Blanc comme du lait ou jaune comme une
topaze ? Combien de kilos pesait-il ? Cinquante ? Soixante ? Soixante-dix kilos
? Il n’en avait aucune idée. Mais il était certain qu’il pesait davantage que
lui. Il avait rencontré toutes sortes de serpents dans sa vie de campagnard,
mais jamais d’aussi énormes que celui-ci. Il n’osait se demander si c’était un
serpent ordinaire ou le serpent de la Mère Sacrée. C’est qu’il était apparu
devant l’autel de la Mère Sacrée, non ? Cette pensée lui donna l’impression
qu’il n’avait plus de force dans les genoux et qu’il était englouti dans une
mer sans fond. De nouveau le serpent l’étreignit avec force, mais pas si fort
que ça, et puis sa force diminua mais, pour sûr, pas au point de se dégager et
de le libérer, lui. Il était clair qu’il ne pensait pas épargner la vie de son
ennemi. Il était clair qu’il agissait par instinct et que, s’il avait pu
parler, il lui aurait retourné ses propres paroles : Salopard, bête immonde,
être nuisible, je t’aurai !
Et alors qu’il se remettait en marche, oh si
lentement si péniblement, il se remémora des histoires étranges et terrifiantes
de serpents. (À vrai dire, il n’avait aucune envie de s’en souvenir, mais le
fait est qu’il ne pouvait les oublier.) C’était son père qui les lui avait
racontées — pas pour lui faire peur mais pour qu’il fasse attention en présence
d’un serpent. Son père lui avait raconté qu’une fois, alors qu’il était un
jeune homme de dix-huit ans — c’était pendant la saison froide et l’eau dans
les champs en se retirant avait laissé des marres de toutes tailles où une
multitude de gros poissons se retrouvaient prisonniers —, par une nuit de
saison froide tandis qu’il rentrait à pied du monastère où il avait assisté à
une séance de théâtre populaire, il avait entendu un bruit pas ordinaire. On
aurait dit que quelqu’un était en train d’écoper sa rizière. Mais à ce
moment-là il était minuit. Qui donc serait aussi entreprenant ? Ce bruit
provenait d’un trou d’eau dans la brousse non loin du réservoir où, depuis,
Songwât avait établi son autel à la Mère Sacrée. Son père avait assuré la gaffe
dans sa main et s’est approché de la source du bruit à pas de loup. Ce qu’il
avait vu alors lui avait coupé le souffle. Un grand cobra noir de suie long
d’environ quatre mètres se servait de sa tête pour passer par-dessus une
branche en aplomb du trou d’eau et se servait de sa queue pour s’accrocher à
une autre branche sur le bord opposé et balançait son corps sans discontinuer
pour faire partir l’eau du trou et pouvoir en manger les poissons. Son père
s’était contenté de s’éloigner à reculons sans faire de bruit. L’enfant au bras
estropié, lui, se contenta de se demander si le grand serpent que son père
avait rencontré n’était pas le même que celui qui était enroulé autour de lui à
présent.
Son père lui avait aussi raconté que lorsqu’il
avait vingt et un ans et qu’il faisait son service au camp militaire de la
province, tous les vendredis en fin d’après-midi il prenait une permission pour
rendre visite à sa grand-mère maternelle qui était toute seule à la maison au
village. Pour cette randonnée à travers champs qui le faisait arriver un peu
avant l’aube, il n’avait pas d’autre arme qu’une serpe à long manche à la lame
bien affûtée. Une nuit, dans la brousse, il s’était soudain trouvé face à face
avec un cobra de deux mètres de long. Ils n’étaient séparés l’un de l’autre que
de la longueur d’un bras. Le cobra s’était dressé en se dandinant, son capuchon
s’était gonflé, sa tête avait pris un peu de recul et, avec l’assurance de la
mort, il avait frappé sans attendre. Son père avait fauché l’air de sa serpe
par pur réflexe. Le sang du serpent avait giclé et l’avait éclaboussé au visage
et il avait vu le corps sans tête se tordre sur le sol. Il était resté debout à
regarder avec effroi les soubresauts de la bête. Il s’en était fallu d’un rien
qu’il y laissât la vie. Et par curiosité, il s’était mis à chercher dans les
abords immédiats la tête du serpent qui avait disparu dans la clarté de la
pleine lune. Son poing continuait d’étreindre la serpe aiguisée maculée de
sang. Il avait cherché tant et plus. Avec l’exaltation de son âge, il voulait
trouver la tête du serpent pour avoir un souvenir de cet instant où il avait
failli être tué par lui. Il l’avait cherchée longtemps puis avait fini par se
faire une raison et avait repris sa marche, non sans regret. Il marchait depuis
un moment quand il avait senti que quelque chose n’allait pas. Quelque chose
était accroché au revers d’une poche de sa vareuse, quelque chose de froid, de
gluant et de puant. Son père avait pris la chose et l’avait décrochée. C’était
la tête du serpent. Ses crocs s’étaient plantés dans l’étoffe à un doigt à
peine de sa gorge.
Son père lui avait encore raconté que, trois
mois seulement après sa naissance, une après-midi de la saison des pluies, il
était sorti vider l’eau de la parcelle aux semis. Alors qu’il rentrait, il
avait vu un cobra gros comme son bras dans une étendue d’herbe à éléphant.
C’était un cobra pas très gros mais véloce. Il s’était emparé du premier bâton
venu et l’avait frappé de toutes ses forces. Le bâton s’était cassé et le
serpent avait disparu dans l’herbe folle sans demander son reste. Quant à son
père, il était rentré à la maison, avait fait du feu dans l’étable pour chasser
les moustiques, avait mangé, s’était baigné et s’était couché, oubliant tout à
fait le serpent en question. En pleine nuit, il s’était réveillé en sursaut à
cause d’un bruit insolite, le bruit mat de quelque chose qui tombait sur le
sol, suivi d’un silence, et puis ce bruit de nouveau. Il avait regardé son fils
qui n’avait que trois mois à l’époque et qui dormait à poings fermés sur son
petit coussin, a regardé sa femme qui dormait de l’autre côté du matelas, à
poings fermés elle aussi. Il avait saisi la torche électrique, avait descendu à
pas de loup les marches et s’était dirigé vers la source du bruit. Il avait
allumé la torche et avait vu sur le pilotis de la maison soutenant le coin où
tous trois dormaient un cobra de la taille de son bras, avec une blessure au
milieu du corps qui indiquait qu’il s’agissait du cobra qu’il avait bastonné
quelques heures plus tôt. Le cobra essayait de grimper le long du pilotis, mais
au bout de trois coudées, il avait glissé et était retombé sur le sol avec ce
bruit mat qui avait alerté son père. Et, sans se soucier de la lumière de la
torche braquée sur lui, le voilà qui s’était remis à grimper. Ce qui montrait
bien que ce serpent était tant bien que mal venu de l’endroit où il avait été
frappé, qu’il avait suivi son père en dépit de sa blessure afin de se venger,
de lui rendre la monnaie de sa pièce à l’aide de ses crocs. Son père lui avait
dit qu’à la vue du serpent, il avait été pris de picotements des pieds à la
tête. Il avait dit que le serpent ne voulait peut-être pas seulement la mort de
son père mais celle de sa femme et de son fils aussi. Il avait dit qu’il avait
tué le serpent sans la moindre difficulté, mais que la crainte qu’il avait des
serpents venimeux s’en était accrue d’autant.
Son père lui avait dit encore que les cobras
sont au plus dangereux quand ils s’accouplent. S’il rencontrait des cobras en
train de s’accoupler, surtout qu’il déguerpisse sans attendre. Ils
s’arrêteraient net de s’accoupler et se mettraient à poursuivre quiconque
violait leur intimité. Son père avait dit encore que, lorsqu’il avait
vingt-cinq ans, il avait tué un cobra de façon inhabituelle et cruelle. Il
l’avait tué parce qu’il avait mordu un parent à lui qui cherchait des
pousses de bambou dans les bosquets au bord du canal d’irrigation. Il était en
train de couper une pousse tout près de son nid quand il avait été piqué au
mollet et il était mort sur le coup, la faucille qui lui servait à couper les
pousses toujours à la main. C’était un serpent femelle. Quand son père avait
décidé de la tuer pour se venger, elle venait de pondre un œuf. Son père avait
dit à ses amis de faire un grand feu sur la grand-place du village et de
l’entretenir pour qu’il brûle bien. Quant à lui, il s’était rendu faucille à la
main auprès du bosquet de bambou le long du canal. Il avait forcé la femelle à
quitter son nid en faisant un petit feu à proximité, ce qui l’avait rendue
folle de surprise et de colère. Son père s’était servi de la faucille pour
éventrer le nid à toute vitesse, s’était emparé de l’œuf, avait jeté la
faucille et s’était mis à courir comme un dératé. Quand elle avait vu son œuf disparaître,
la femelle s’était lancée à sa poursuite à travers les rizières où la moisson
venait juste d’être faite, dans une lumière diffuse, bondissante et pulsée. Son
père, pourtant dans la force de l’âge, courait au péril de sa vie. La femelle
rampant au ras du chaume gagnait sur lui. La distance entre eux ne cessait de
diminuer. Quand il avait vu que le serpent s’était rapproché au point que cela
devenait dangereux pour lui, car il commençait à faiblir, il avait enlevé son
chapeau et l’avait jeté puis s’était arrêté pour se reposer. Il avait pu le
faire parce que le serpent s’était provisoirement désintéressé de lui pour
frapper et mordre encore et encore le chapeau. Et il s’était passé un certain
temps avant qu’il comprît que le chapeau n’était pas son véritable objectif et
se remît à poursuivre son père derechef. Son père avait dit que ce jour-là il
avait dû s’arrêter pour se reposer pas moins de trois fois, la première en
jetant son chapeau, la seconde en jetant le pan d’étoffe qu’il nouait toujours à
sa taille et la troisième en jetant sa chemise noire de paysan. Après avoir
attaqué sauvagement ces objets, le cobra femelle se remettait à chaque fois à
sa poursuite. Son père était complètement à bout de souffle et à bout de force
quand il avait atteint le brasier qui flambait sur la place du village. Il
avait jeté l’œuf de serpent, qui était d’un blanc aveuglant et un peu plus
petit qu’un œuf de poule, dans le brasier et il avait regardé avec des yeux que
la sueur faisait démanger la femelle suivre l’œuf dans le brasier sans hésiter
puis se tordre et se tordre encore avant de finir calcinée.
Ces histoires l’affaiblissaient physiquement et
le faisaient trembler. Ses jambes étaient d’une lourdeur de plomb. Son bras
gauche était d’une lourdeur de plomb. Sa paume et ses cinq doigts aussi. Son
corps semblait d’autant plus voûté et comprimé sous le poids écrasant du
serpent. Que se passerait-il s’il retirait sa main du cou du serpent et
laissait les choses suivre leur cours ? En ce moment, tout ce qu’il ressentait
n’était qu’amertume et aversion. Il n’aurait pas du tout redouté ce serpent si
seulement il avait pu se servir de son bras droit aussi. Il était prêt à lutter
avec lui et se sentait capable de lui briser les os froidement. Ce ne serait
peut-être pas une victoire facile, mais il pensait que, si seulement son corps
était normal, il finirait par en venir à bout. Il essaya de remuer son bras
droit. Dans sa détresse, il espérait toujours en un miracle. Rien ne se
produisit. Son bras droit collé contre son corps par l’étreinte du serpent
restait toujours aussi roide et dénué de force.
Il était proche du village à présent. Il
continuait d’avancer en titubant le long de la piste charretière, une piste
qu’il connaissait bien. Quelle heure pouvait-il bien être ? Huit heures, huit
heures et demie du soir ? Sans doute pas encore neuf heures. Tout autre jour à
cette heure-ci, il aurait rentré les vaches à l’étable, les aurait abreuvées et
nourries et lui-même aurait mangé et pris sa douche et il se prélasserait sur le
lit en écoutant la radio, attendant neuf heures et demie pour écouter la pièce
radiophonique du groupe Kèofâ qui interprétait Djoulâtrîkoune de Panom
Tiane, et qui avait atteint un épisode passionnant qui plus est… Mais cette
nuit, tout était différent.
Sa maison se trouvait à l’orée du village. Il
atteignit l’esplanade sur laquelle elle était bâtie et s’immobilisa sous le
tamarinier. Sa maison était une vieille maison de style traditionnel thaï d’un
seul étage. Elle était plongée dans l’obscurité et le silence et semblait
abandonnée. Pourquoi était-il rentré chez lui ? Parce qu’il ne savait où aller.
Pourquoi était-il revenu au village ? Parce qu’il ne savait où aller. À vrai
dire, il avait ses raisons. Il était rentré chez lui parce qu’il se faisait du souci
pour ses vaches. Il était revenu vers le village parce qu’il espérait qu’un
villageois ou un autre pourrait l’aider, même s’il n’avait aucune idée de
comment il le pourrait. Il se dirigea vers l’étable sans essayer de s’en
approcher trop ou de se montrer, se contentant d’observer depuis la meule de
foin. Il compta. Il y avait le compte. Un de ses amis avait dû reconduire ses
vaches à l’étable et leur donner à boire et à manger. Dans l’étable, elles
étaient à leur place habituelle. Toutes étaient attachées comme il fallait. Le
portail de l’étable était bien fermé. Cela le soulagea beaucoup. Il s’engagea
alors sur le chemin qui menait au village.
Tout le village était plongé dans l’obscurité et
le silence. Des chiens aboyaient sur son passage et puis se taisaient. Les
rafales de vent étaient toujours aussi fortes. Dans le ciel, les étoiles
scintillaient par milliers, par millions. Le sang continuait de s’écouler de sa
blessure au-dessus de l’arcade sourcilière, baignant son sourcil, son œil, sa
joue et son cou, mais l’odeur de sang dans sa bouche et ses narines avait
pratiquement disparu. Il vit des lumières de torches et entendit des bruits de
voix en provenance de la salle commune du village. Aussi se dirigea-t-il par
là. Sans doute que ses amis avaient dit à tout le monde ce qui lui était
arrivé. Et c’était bien comme il se disait. Presque tout le village était réuni
là et les gens se consultaient. Certains disaient qu’ils allaient retrouver son
père et sa mère au monastère et leur faire part du triste événement. D’autres
disaient qu’ils allaient sortir le chercher dans les champs et trouver le moyen
de lui venir en aide s’il n’était pas trop tard. Sur l’immense esplanade sous
les manguiers aux troncs énormes autour du grand et vieux pavillon de style
thaï, il y avait aussi bien des hommes que des femmes, des vieux que des
enfants, debout, assis, accroupis en groupes informels. La lueur des torches
révélait des visages et des yeux apeurés ou inquiets ou impudents ou incrédules
ou curieux. Dans les mains des hommes, il y avait des armes, couteaux, serpes
ou bâtons, pistolets ou fusils. Quand tout ce monde-là le vit apparaître sortant
de l’obscurité entouré du serpent géant, on se mit à se bousculer sans même
s’en rendre compte. Le brouhaha cessa d’un coup. Quand il s’approcha, on se mit
à reculer avec des exclamations vibrantes de stupeur et de crainte. Un homme se
mit à genoux et se prosterna. Songwât, bien sûr. Et puisque Songwât agissait
ainsi, d’autres, plusieurs autres, se mirent à faire de même. Et quand Songwât
dit d’une voix forte et rauque, Le voici donc, le serpent de la Mère Sacrée du
village ! La Mère Sacrée se sert de son serpent pour punir ceux qui
l’insultent, l’enfant au bras estropié vit que les gens acceptaient cette
explication et y croyaient. Son visage maculé de sueur et de sang, ses yeux
écarquillés au regard dur, ses cheveux hirsutes dressés comme une couronne
d’épines, son corps ligoté par les anneaux du serpent le changeaient du tout au
tout. Il se tenait immobile, légèrement penché sur la gauche. Là-haut les
étoiles continuaient de briller. Du sud-est, le vent soufflait en rafales
toujours aussi violentes. Autour de sa jambe gauche à la hauteur du mollet, la
queue du serpent continuait de battre lentement. Un chat-huant passa, poussant
un long cri aigu avant de disparaître dans la nuit. Il ne disait rien. Il ne
parvenait pas à dire qu’il était venu jusqu’ici pour obtenir de l’aide. Il ne
parvenait pas à dire qu’il voulait remercier celui qui avait fait rentrer ses
vaches à l’étable à sa place. Aucun d’entre eux ne dit rien non plus pendant un
long moment.
Finalement, un homme d’âge mûr, tenant un fusil
à la main, s’approcha de lui à pas circonspects, le chien de l’arme relevé, le
doigt sur la gâchette. Cet homme observa l’enfant et le serpent de près, de
face, de gauche, de dos et de droite, les examinant avec crainte. D’autres
hommes firent de même, mais on voyait bien que la taille immense du serpent
leur en imposait, et ils se mirent à se consulter une nouvelle fois. (Bien
entendu, avec quelques mots de commisération aussi.) Est-ce qu’on pourrait pas
à nous tous le prendre par le cou et l’attraper par la queue pour l’obliger à
relâcher son étreinte ? Est-ce qu’on pourrait pas le tuer d’un coup en
l’attrapant par la tête et en lui sectionnant le cou d’un coup de couteau bien
affûté ? Mais si on essayait de le détordre, le serpent ne s’en contracterait
que davantage et l’enfant pourrait mourir étouffé, non ? Est-ce qu’on pourrait
pas le tuer une bonne fois en l’attrapant par le cou et en lui faisant sauter
la tête d’un coup de fusil ? Mais si on faisait comme ça, le serpent ne s’en
contracterait que davantage et l’enfant pourrait mourir étouffé, non ? Il
fallait se décider, et vite, sur la meilleure façon de procéder, sur qui allait
se porter volontaire, qui allait s’y mettre le premier, sans oublier, surtout,
qu’on avait affaire à un serpent venimeux.
Alors Songwât se mit en avant. Il se contrôlait
bien désormais, audacieux, impérieux et s’exprimant d’un ton froid. Depuis
qu’il était devenu médium, il était persuadé que, quoi qu’il fasse, ce qu’il
faisait était plus correct que ce que les autres faisaient et que, quoi qu’il
dise, ce qu’il disait était toujours plus correct que ce que les autres
disaient. Il savait pertinemment qu’il était le chef spirituel du village. Tout
le monde savait quel était son pouvoir, et lui mieux que quiconque. Quand il
parlait, tout le monde devait écouter. Et à présent il parlait, il parlait
lentement et clairement, il parlait en accentuant chaque mot : Ceci est le
serpent de la Mère Sacrée du village. Les gens d’expérience et de bon
sens s’en rendent compte au premier coup d’œil. Quiconque portera la main sur
ce serpent devra en subir les conséquences. Ce gamin a toujours tout fait pour
insulter la Mère Sacrée, au point qu’elle ne peut plus le lui pardonner. La
punition qu’il subit, autant dire que c’est encore trop peu. Laissez la volonté
de la Mère Sacrée s’accomplir. Telle est mon opinion. Par respect pour la Mère
Sacrée, que personne n’ait d’opinion différente de la mienne.
Songwât s’approcha de lui, plus près qu’aucun
autre ne l’osait. Il le regarda droit dans les yeux jusqu’au tréfonds. Il lui
rendit son regard sans la moindre crainte. Dans les yeux du médium, il vit le
sourire de la victoire. Il était le seul à savoir que c’était la victoire d’un
maître imposteur. Il sut désormais que sa requête à la Mère des Eaux lors du
dernier Loï Kratong, qu’il cesse de haïr Songwât et que Songwât cesse de le
haïr, était sans espoir. Du coup, toutes les particules de son corps n’eurent
plus la moindre force.
Il détourna la tête, fit un pas de côté. Les
gens l’entouraient à distance prudente. La lumière des torches éclairait son
corps contrefait tout voûté et les écailles d’un noir mat du serpent. Il se
sentait faible au point de n’en plus pouvoir. Il savait qu’il n’obtiendrait
l’aide de personne désormais. Et dans la même seconde, après qu’il eut poussé
de toute la force de ses poumons un cri strident et long, il ouvrit sa main
gauche et lâcha le cou du serpent, exhala un soupir et baissa la tête en signe
de défaite.
La tête du serpent retomba, tout son corps
s’affaissa : il était mort. Personne ne savait depuis quand. Quand on
s’entraida pour dénouer ses anneaux et dégager l’enfant, cela se fit sans
problème. Tout le monde était encore horrifié et sidéré par la taille colossale
du serpent, et les commentaires allaient bon train. Mais l’enfant estropié ne
s’intéressait à personne ni à quoi que ce soit. Ses yeux étaient vitreux.
Parfois il souriait. Parfois il éclatait de rire. Parfois il pleurait. Parfois
il marmonnait pour lui tout seul des choses incompréhensibles. Il avait
totalement perdu la raison à partir du moment où il avait décidé d’accepter sa
défaite.