Soupanahong… tcha !
Porntip Wonratikâne
« N’y va pas, mémé. Il y
aura foule. Et si tu as un malaise, y aura personne
pour t’aider.
— Allons bon, voilà que tu remets ça. J’y vais,
un point c’est tout. Une occasion pareille, c’est pas
souvent qu’on en a dans la vie. Ou c’est-y que t’as peur d’avoir personne pour
t’aider à frire tes bananes ?
— Je me débrouille très bien sans aide, merci, mais je
veux pas que tu y ailles toute seule, c’est tout.
— T’inquiète pas, petite, je suis encore
d’attaque. »
La vieille prit sa meilleure chemise de dentelle
d’un blanc douteux et la mit, ainsi qu’un panoung
fané à force de lessives dont elle ajusta le nœud pour égaliser les plis sur le
devant.
« Dis moi, petite,
est-ce que j’ai l’air bien comme ça ?
— De toute façon, c’est la seule tenue de sortie
que tu as.
— Mets-moi mon bétel dans un sachet, tu
veux ? » lui rappela la vieille.
Sa petite-fille entreprit de placer les chiques
de bétel dans un sachet en plastique, sans cesser de bougonner. « Mémé,
s’il y a vraiment trop de monde, rentre regarder la télé à la maison. Ne
t’aventure pas dans la cohue. Si jamais tu tombais à l’eau, y aurait personne
pour t’aider. Je me fais vraiment du souci pour toi, tu sais. Mais si j’arrête
de vendre les bananes pour la journée, ça va faire un manque à gagner et avec
les gosses à l’école…
— Arrête de ronchonner. J’ai
pas besoin que tu viennes.
— C’est toi qui le dis ! Tiens, le voilà, ton
bétel. Est-ce que t’as assez d’argent, au moins ?
— Mais bien sûr. Tiens, regarde : cent
quatre-vingt bahts. » La vieille lui mit son argent sous le nez. « Arrête d’essayer de
m’en empêcher. Laisse-moi aller voir la cérémonie juste un peu, que je puisse
admirer notre souverain, que je puisse le saluer en personne au moins une fois.
C’est notre seigneur et maître, tu sais », dit-elle d’un ton fier.
« Faut que je me dépêche, sinon je vais
être en retard », ajouta-t-elle en essuyant le jus de bétel au coin de sa bouche.
Elle s’en fut aussitôt à pas guillerets, corps
menu doté d’une énergie étonnante pour ses soixante-seize ans. L’espoir
d’assister à la procession royale de remise des robes aux bonzes sur les eaux
de la Chao Phraya l’emplissait d’un entrain fébrile.
Elle prit le 66 jusqu’à mi-parcours puis un autre autobus la convoya jusqu’à
l’Esplanade royale.
Elle s’engagea à pas guillerets dans la ruelle
conduisant à l’embarcadère de Rajavoradit.
« Holà, grand-mère, vous avez un billet
? » Le soldat de l’infanterie de marine s’empressa d’aller l’empoigner par
le bras avant qu’elle n’entre dans la base.
« Et quel billet, jeune homme ? » La vieille dévisagea le garde
d’un air soucieux.
« Il faut acheter un billet avant d’entrer.
— C’est combien ? Cinq bahts ? Dix
bahts ? Sûr que je vais pas lésiner. Tenez,
prenez.
— Non, non, grand-mère. C’est cinq cents bahts,
ça s’achète dehors, sous la tente là-bas. Si vous n’avez pas de billet, vous ne
pouvez pas entrer.
— Comment ça, cinq cents ? Je veux juste
voir le roi un tout petit peu, jeune homme. Pourquoi que c’est aussi
cher ?
— Désolé, grand-mère. Vous ne pouvez pas
entrer. »
Le garde la poussa doucement dans le dos pour
qu’elle dégage l’entrée.
« À ce prix-là, on se croirait à une fête
de temple. Mais ça fait rien. Je vais aller à Tha Chang, tiens. D’ailleurs, sur la jetée le vent est plus
frais qu’ici », dit la vieille au garde.
Elle essuya le jus de bétel à sa bouche et se
remit en marche en secouant la tête. Direction : Tha
Chang.
À Tha Chang, un groupe
de touristes blancs des deux sexes, manifestement indécis, stationnaient devant
une boutique.
‘Qu’est-ce qu’ils attendent pour entrer, ces
grigous de farangs ? Ils ne font
qu’encombrer le passage.’ Elle se fraya un chemin parmi eux jusqu’au point
d’accès à l’embarcadère.
« Achetez un billet avant d’entrer. Trois
cents bahts. Dépêchez-vous d’acheter, comme ça vous pourrez choisir votre
place. Holà, grand-mère, vous voulez voir la procession, ’s pas ? Achetez
un billet avant d’entrer. »
La vieille se tourna pour dévisager l’annonceur.
« Ici aussi il faut verser des sous ?
— Et qu’est-ce que vous voulez verser
d’autre ?
— Ne joue pas au plus fin avec moi, petit.
Combien ? Combien ? » dit-elle en sortant un sachet en plastique de
son panier.
« Trois cents bahts.
— Quoi ! » Elle dévisagea son
interlocuteur une nouvelle fois. « Combien t’as dit, petit ?
— Trois cents. » L’adolescent lui montra trois
doigts. « Pas de billet, reculez, que les farangs
puissent entrer. »
La
vieille remit son sachet en plastique dans son panier, puis fit demi-tour. Elle
poussa un soupir discret. ‘C’est rudement cher.’
Passer devant les vieilles bâtisses du coin lui rappela les jours anciens où elle venait s’asseoir ici pour vendre des fleurs. ‘Et si j’allais à mon ancienne chambre ? Bonne idée.’ Elle se présenta bientôt au portail d’une grille en fer forgé. Le garde assis devant la grille lui dit d’un air définitif, « L’entrée est interdite.
— Est-ce qu’on peut voir, au moins ?
Laissez-moi entrer juste un moment, mon bon monsieur. C’est que je viens de
loin, vous savez. Je veux seulement voir notre roi de mes propres yeux.
— Vous ne pouvez pas entrer. D’ailleurs, c’est
inondé. Et puis, l’accès est interdit aux étrangers. »
La vieille se mit à observer les gens qui
allaient et venaient. Certains s’enfonçaient dans le lacis des ruelles et
bientôt en ressortaient. Elle se mit dans un de ces flots où Thaïs aussi bien
que touristes étrangers se pressaient. Pour éviter la cohue, elle se réfugia
contre un éventaire proposant toutes sortes d’amulettes. Elle les regarda puis
les salua, mains jointes au-dessus de sa tête.
« Par ici pour acheter les billets pour la
procession royale. Par ici s’il vous plaît. » La réclame tant en thaï qu’en
anglais provenait de derrière l’éventaire, où une jeune fille en chemise jaune
semblait toute à son commerce comme si elle vendait des places de cinéma.
En se mêlant à la foule, la vieille parvint au
portillon qui barrait l’accès au fleuve. Elle regarda la Chao Phraya devant elle. Les patrouilleurs de la police fluviale
commençaient à longer les deux berges. Elle regardait, cou tendu, tout en
progressant à pas menus.
Un immense carton couvert de colonnes alignait
des numéros de sièges, certains barrés au marqueur. Elle s’approcha du carton
pour l’examiner.
« N’hésitez pas à me dire le numéro que
vous voulez », suggéra la préposée à la billetterie.
La vieille saisit son sachet en plastique. Des
pièces s’entrechoquèrent. Elle se tâta tout en tâtant son pécule.
‘Bon, allons, c’est décidé. Reste plus qu’à
marchander,’ se dit-elle. Puis, serrant fort son sachet, elle se dirigea vers
la vendeuse de billets.
« Donnez-moi une place bon marché. Juste
cinquante bahts, quoi. »
Aussitôt dit, elle aligna billets et pièces. La
jeune fille se tourna vers elle pour la dévisager puis éclata de rire en guise
de réponse. Elle se retourna et poussa du coude sa collègue.
« La vieille veut un billet à cinquante
bahts. » Cela dit non sans compassion.
« Comment ça, vous en vendez pas ?
demanda la vieille de la même voix étranglée que la première fois.
— Pour en vendre, ça, on en vend. Mais on les
vend trois cents bahts.
— Comment ça ? Pourquoi c’est si
cher ? Juste le temps de voir passer le roi au fil du courant et vous
voulez trois cents bahts ?
— Allons, allons, grand-mère. De nos jours, tout
est affaire de revenus touristiques, vous savez bien.
— S’il y a pas de siège, je peux aussi bien
m’asseoir par terre », dit la vieille d’un ton suppliant. La jeune fille secoua la tête.
« Faisons comme ça, alors : je vous
donne tout ce que j’ai, cent quatre-vingt bahts, là, tenez, mais vous me
laissez trois bahts cinquante, de quoi prendre l’autobus pour rentrer.
Donnez-moi juste une petite place, ma petite mère. J’ai tellement envie de voir
le roi et d’écouter les chansons de rame. On n’a pas si souvent l’occasion de
se réjouir la prunelle.
— Si vous voulez vous réjouir la prunelle, faut
en avoir les moyens, grand-mère. Gardez votre argent et allez voir où c’est
gratuit.
— Et où c’est que c’est gratuit, ma petite
mère ? Dites-moi vite. J’ai beaucoup marché et je suis fatiguée.
— À la télé, pardi. » Elle éclata d’un rire aigu.
La vieille s’éloigna mais ne put s’empêcher de
se retourner pour regarder la jeune fille une fois de plus.
« Laissez-moi rester debout à côté de vous.
— Où vous voudrez, pourvu que ce ne soit pas à
l’intérieur ou à boucher l’entrée. »
La vieille essaya de se trouver un coin
convenable mais les gens ne cessaient de la bousculer, si bien qu’elle finit
par se décider à rebrousser chemin.
Elle alla jusqu’à l’embarcadère de Phra Chan. Dès qu’elle vit le garde à l’entrée, elle sut
que la cause était perdue. Elle n’en alla pas moins demander, avec l’espoir de
négocier un prix plus abordable.
« Trois cents bahts. »
Si proche, et pourtant hors de portée. Elle
poussa un long soupir puis repartit, repensant au jour où la télé avait annoncé
la date de la procession royale. Elle avait dit à tout le monde qu’il lui
fallait de ses propres yeux voir cela une fois au moins dans sa vie. Sa petite-fille
avait eu beau le lui interdire, elle n’avait rien voulu savoir et s’était
contentée de lui répondre que la fois d’avant, elle avait été malade, mais que
cette fois elle était d’attaque et que, si elle n’allait pas voir son roi, elle
ne se le pardonnerait jamais.
Mais à présent son espoir en avait pris un coup.
La loyauté, voilà qu’il faut des sous à présent pour l’acheter ? La
vieille s’assit au bord du trottoir et bientôt entendit la rumeur joyeuse de la
procession flottante qui approchait. Elle se leva, regarda de toutes parts et
ne vit qu’entrées bloquées et éventaires de billets. Elle passa devant un
restaurant qui vendait du riz au poulet. La télévision diffusait la progression
de Sa Majesté trônant sur la Naraï Song Soubane (Rama chevauchant le garouda).
La vieille s’assit à croupetons devant le restaurant puis éleva ses mains
jointes au-dessus de sa tête. Tous les gens dans la salle d’un même mouvement
se tournèrent pour l’observer. Impavide, la vieille n’en avait que pour le
poste de télé.
La rumeur de la procession au milieu de la Djao Prayâ grandit. Soupanahong…tcha !
La rumeur de la procession à la télé du
restaurant riz au poulet grandit. Soupanahong…tcha !
Nouvelle publiée
dans la revue trimestrielle de la nouvelle Tchor
Kârakét, No 30, janvier-mars 1997. Prix Tchor Kârakét de la meilleure
nouvelle pour l’année 1997. Traduction française publiée dans Gavroche,
décembre 1999, Bangkok.