un prete pour un rendu - win lyovarin
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un prêté pour un rendu


Win Lyovarin


Du même auteur :
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La brise marine était aussi douce que les chansons qu’il chantait.

Les yeux de certaines femmes étaient fixés sur le crooner qui se produisait sur l’estrade en bord de mer, pantalons orange fluo, chemise vert bouteille, des guirlandes de fleurs autour du cou. Un sourire aux lèvres, le chanteur plongeait ses yeux dans les yeux de toutes les femmes, une à une.

Son tour de chant terminé, certaines l’invitèrent à souper, mais Poumrak Pansing refusa avec doigté, car son ami flic l’attendait dans un coin de l’estrade.

Le colonel de police Tchakrit était originaire du même village du Nord-est que lui ; sa carrière l’avait amené dans cette station balnéaire. Il le conduisit dans un troquet pour une soupe de riz.

« Si tu reviens chanter ici de nouveau, tu repartiras plus jamais à Bangkok. Les nanas sur le retour te dévoreront tout vif. Les rombières ici ont les dents plus acérées que les requins, mon vieux. »

Il n’était jamais venu chanter dans cette province jusqu’à ce que cet ami policier l’y invite. Tous deux bavardèrent sur le passé qu’ils avaient partagé. Le colonel Tchakrit avait jadis travaillé à Bangkok dans le même poste que le commissaire Samit, un autre pote de Poumrak, mais il avait demandé à être muté en province en raison de l’état de santé de sa femme.

« L’air est bien plus pur que dans la capitale.

— Ah ça oui. Et les femmes sont belles. »

Un jeune homme se dirigea tout droit vers lui.

« Poumrak, tu te souviens de moi ? »

Poumrak Pansing lui jeta un coup d’œil et s’exclama : « Et comment ! Sacré Kène. Qu’est-ce que tu fous ici ?

— Je suis venu t’écouter chanter.

— Je veux dire qu’est-ce tu fous dans cette ville ? T’as suivi un jupon ?

— Tu parles ! Y a pas de jupons ici, rien que du poisson. Je bosse sur un chalutier.

— Un gars de la rizière comme toi, tu sais nager ?

— Quand j’ai quitté ton groupe, je suis venu ici aider mon frère à faire du commerce mais peu après il s’est fait suriner par un voyou, alors j’ai arrêté et décidé de partir en mer à la place.

— Pourquoi t’es pas revenu me voir ? T’as un joli filet de voix, même si t’es pas aussi beau gosse que moi.

— J’en avais ma claque. La mer, c’est mieux.

— T’as une poule ici, j’en suis sûr. Quelqu’un comme toi peut pas se passer de femme.

— Je tiens ça de toi.

— Bien dit. Allez, viens. Je t’offre un verre. »

 

« Et c’est comment la pêche, Kène ?

— Fatiguant, mais passionnant aussi.

— J’aurais jamais cru que tu deviendrais pêcheur, vu qu’un fils du Nord-est comme toi ne bouffe pas de poisson.

— Qui dit que j’en mange pas ? Je mange du poisson fermenté, oui. »

Poumrak Pansing faillit s’étrangler dans son verre. « Très drôle : manger du poisson fermenté en pleine mer ! 

— A chaque sortie je me prépare ma tambouille, poisson fermenté, viande grillée, riz gluant…

— Il est comment ton patron ? Il est bien ?

— J’ai deux patrons. Un est bien, l’autre est un vrai tyran.

— Laisse-moi deviner : tu as affaire au second.

— Très juste.

— C’est qui ?

— Il s’appelle Poune. C’est le capitaine du bateau, surnom­mé Le Tyran. Il nous traite comme des esclaves et gueule après nous faut voir comme. Parfois il nous paie pas ce qu’il nous doit. L’autre s’appelle Song, c’est lui qui s’occupe du magasin. Lui, il est sympa. Il m’a rendu service plus d’une fois. Son seul défaut, c’est qu’il joue.

— Si c’est comme ça, laisse tomber et viens avec moi. Y a pas de poissons, c’est vrai, mais il y a plein de sirènes sur l’estrade. Ça t’intéresse ?

— Pas vraiment.

— Tu dois avoir une nana dans le coin pour refuser de bouger.

— Avant peu, c’en sera fini de la pêche, de toute façon.

— Pourquoi ?

— Parce que le magasin va fermer.

— Pourquoi ?

— Song est mort.

— Il est mort, soit, mais il reste l’autre patron.

— Ça sert à rien parce que le magasin a changé de proprio. Song était un joueur invétéré. Il a perdu le magasin au jeu. En fait, le magasin appartenait à Poune et à Song en commun. Ils sont frères. Poune est l’aîné, mais il aime pas le commerce. Ce qui l’intéresse c’est d’aller en mer. Quant à son frère, Song, il aimait pas faire d’effort physique, aussi c’est lui qui s’occupait du magasin. Quand Poune a appris que son frère avait perdu le magasin au jeu, il est entré dans une colère noire et il a renié son frère. Quelques jours plus tard, Song est mort.

— Il est mort comment ? »

Le colonel de police Tchakrit intervint. « T’en fais pas : c’était pas un meurtre. Il était saoul et il est tombé à l’eau et un requin l’a gobé. 

— Comment ça ? Il n’aimait pas sortir en mer. Comment ça se fait qu’un requin… »

Le policier dit : « Oui, pas mal de gens n’ont pas voulu le croire, parce qu’il n’était pas allé en mer depuis longtemps et voilà soudain qu’il l’a fait. Mais on a recueilli tous les témoignages qu’il fallait. »

Kène dit : « En fait, Song se sentait coupable d’avoir perdu le magasin, alors il a suivi Poune pour s’expliquer avec lui. Ils se sont violemment disputés. Ce soir-là, j’ai vu Song assis tout seul à se pinter au Mékong et puis tomber à l’eau.

— Tu étais témoin ?

— Poune et moi. J’ai entendu Poune appeler son frère pour qu’il aille le voir. À ce moment-là, les vagues étaient fortes. Song a titubé et, avant même d’atteindre la cabine, il est tombé à la baille. J’ai crié pour qu’on se porte à son secours, mais c’était trop tard. L’endroit grouillait de requins. J’ai vu, de mes yeux vu, un requin s’emparer de Song et disparaître.

— Et ensuite ?

— Poune nous a ordonné de chasser les requins, de les attraper et de les éventrer un par un. C’est dans le quatrième qu’on a trouvé le corps de Song. Après ça, on est retournés à la côte.

— Cette fable nous enseigne qu’il ne faut surtout pas boire en mer… »

Poumrak Pansing but une gorgée. « En somme, un accident. »

Le colonel de police Tchakrit sourit. « Déçu, non ?

— Qu’est-ce qui te fait croire que je suis un sadique qui aime voir les gens assassinés ? »

 

Poumrak Pansing profita de l’occasion pour passer quelques jours au bord de la mer. Le dernier jour, comme il repartait au volant de sa voiture, une voiture de police se porta à sa hauteur et lui fit signe de s’arrêter.

Le colonel de police Tchakrit lui dit : « Désolé, Poumrak, mais il y a du nouveau : on vient d’arrêter Kène.

— A quel sujet ?

— Pour meurtre.

— Comme si Kène pouvait tuer quelqu’un !

— Il a tué le capitaine du bateau.

— Poune ?

— Oui. 

— Pourquoi ?

— Va voir toi-même. Il veut que tu l’aides. »

 

Debout sur le bateau, Poumrak Pansing considéra le cadavre pendant un long moment.

Le flic local dit : « C’est clair, non ? Poune a été empoisonné.

— Ne tirez pas de conclusion hâtive. Ne dites pas qu’il a été empoisonné, mais qu’il a été victime d’un poison.

— On l’a sûrement empoisonné, car il n’avait pas de raison d’avaler du poison pour se tuer.

— Qu’en savez-vous ?

— J’ai oublié de vous dire : tous les copains de Kène membres de l’équipage ont été empoisonnés eux aussi. Ils sont tous à l’hôpital.

— D’autres morts ?

— Non, parce qu’ils ont été empoisonnés après. Poune a mangé d’abord et a été victime du poison d’abord. Les autres n’ont pas été aussi fortement affectés parce qu’ils ont vu ce qui était arrivé à Poune. Encore heureux qu’ils étaient pas loin de la côte, si bien qu’ils sont arrivés à l’hôpital à temps.

— Ce qui veut dire que le poison se trouvait dans les aliments.

— Oui. Et celui qui a fait la cuisine, c’est Kène.

— Avez-vous trouvé du poison à bord ?

— Non. Celui qui a tué Poune a dû le jeter à la mer.

— Non, il ne l’a pas jeté à la mer. Le poison se trouve dans la poche de pantalon de Poune. »

Il brandit un petit sachet qu’il tendit à son ami policier.

« T’as vraiment les yeux en face des trous, Poumrak.

— C’est que je m’entraîne à regarder les femmes.

— Autant pour moi. Il ne m’est pas venu à l’idée que le poison pouvait se trouver sur le corps de Poune… » Il fronça les sourcils. « Ce qui me fait soupçonner Kène d’autant plus. Il a dû le tuer puis lui mettre le poison dans la poche pour faire croire que Poune s’était empoisonné lui-même.

— Si c’est le cas, pourquoi est-ce qu’il aurait empoisonné les autres aussi ?

— Peut-être qu’ils se sont partagés ce qui restait de la part de Poune. »

Poumrak Pansing inspecta tous les recoins du bateau, puis rendit visite à Kène au poste de police.

 

Il demanda à Kène : « Qu’est-ce qui s’est passé ?

— J’ai rien fait. Ils disent que j’ai empoisonné Poune et les autres. Pourquoi est-ce que je ferais ça ? »

L’officier de police dit : « Vous l’avez dit vous-même : il vous exploitait, il vous traitait comme un esclave, il était un tyran.

— Oui, mais je l’ai pas tué.

— Alors, pourquoi êtes-vous le seul à ne pas être empoisonné ? »

Poumrak Pansing intervint : « Tu peux le libérer. Ce n’est pas lui qui a tué Poune. »

L’officier de police dit : « Mais les preuves sont claires, pourtant…

— Ma preuve aussi est claire.

— Quelle preuve ? »

Poumrak Pansing posa une bouteille de whisky presque vide sur la table.

« C’est une bouteille de Mékong qui est tombée au fond de la cale du bateau. C’est l’alcool que Song a bu au point d’être saoul et de tomber à l’eau.

— Et alors ?

— Sentez-la. »

Le flic du coin prit la bouteille et la renifla. « Rien d’extra­ordinaire, du Mékong ordinaire.

— Cette bouteille est tombée au fond de la cale et le whisky s’est répandu sur le bois. A cet endroit-là il y a des giclées de sang de poisson qui fourmillent de mouches et de fourmis, mais là où l’alcool s’est déversé il n’y a ni mouches ni fourmis…

— Tu veux dire que…

— L’alcool dans cette bouteille était empoisonné, mais on ne peut pas le sentir parce que l’odeur de l’alcool est plus forte. Song n’est pas tombé à l’eau parce qu’il était saoul mais parce qu’on l’a empoisonné.

— Mais rien ne dit que ce n’est pas Kène le coupable.

— Je connais bien Kène. Song lui a toujours rendu service. Pourquoi Kène aurait-il tué quelqu’un pour qui il avait de la reconnaissance ? Celui qui a empoisonné Song c’est celui qui lui en voulait le plus, à savoir Poune, qui était furieux que son frère ait perdu le magasin au jeu.

— Ce qui veut dire que Poune s’est ensuite tué parce qu’il se sentait coupable ?

— Non. S’il s’était senti coupable au point de se suicider, pourquoi aurait-il empoisonné l’équipage ?

— Dans ce cas…

— Kène n’a pas été affecté parce que le poison se trouvait dans le poisson qui servait de nourriture. Kène ne mange pas de poisson frais, aussi il s’en est tiré. La question est de savoir qui a mis du poison dans le plat de poisson.

— Qui ?

— Je suis allé voir dans la cambuse et j’ai observé la chair de poisson qui reste. Même chose. Tous les morceaux de poisson étaient couverts de mouches, sauf un, un morceau qui restait de la nourriture préparée ce jour-là.

— Es-tu en train de nous dire que…

— Ce morceau est empoisonné.

— Qui l’a empoisonné ?

— Poune.

— J’y comprends plus rien. Tu nous as dit que Poune ne s’était pas suicidé par le poison…

— Exact. Poune ne s’est pas suicidé. Poune a tué Song. Song a été empoisonné et est tombé à la mer. Il a nourri un requin. Ce requin est mort empoisonné à son tour, au moment même où l’équipage l’a attrapé et lui a ouvert le ventre. L’équipage a dépecé le requin sur le bateau. Kène a gardé une part de la chair du requin pour en faire de la bouffe. Quand l’affaire de Song a été réglée, l’équipage est reparti en mer. Kène leur a fait à manger. Vous comprenez à présent pourquoi tout le monde s’est retrouvé empoisonné, sauf Kène, parce qu’un fils du Nord-est comme lui ne mange pas de poisson frais. »

Le policier marmonna, « Brr – incroyable ! Un prêté pour un rendu. Même les morts peuvent se venger. »

Kène joignit ses mains au-dessus de sa tête et salua Poumrak Pansing d’une profonde inclinaison du buste.

« Je vais travailler avec toi de nouveau. Au moins, je serai en sécurité.

— Avec moi, tu ne risques pas de mourir à cause de la bouffe, mais à cause de la bagatelle. »

 

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