poumrak pansing connaît la musique
Win Lyovarin
Du même auteur :
La poupée | Amant |
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Le prisonnier regardait à
travers les barreaux. Quand il était petit et que sa mère le prenait et le
mettait dans le lit à barreaux, il pleurait sans arrêt. Il ne supportait pas
d’être ainsi emprisonné, mais il ne pouvait pas y échapper. Déjà un an en cage.
Il devait se faire une raison.
Ce matin-là, le matos lui a dit :
— T’as de la visite.
— Qui ?
— T’inquiète, tu sauras bientôt.
Ouais, « T’inquiète », merde alors !
Cinq ans de taule, c’était foutrement long. Et seulement une année de passée.
L’envie de se faire la belle le taraudait. Pas étonnant que des condamnés
profitent de la moindre occasion pour s’évader, même sans aucune chance de
réussir. Il haïssait la moindre seconde dans cet enfer.
Saloperie ! Pas de justice en ce monde,
marmonna-t-il. Sinon, pourquoi qu’il moisissait ici ?
Le visiteur inattendu était un homme de petite
taille, aux cheveux violets ébouriffés, vêtu d’une chemise vert bouteille et
d’un pantalon orange fluo – un clown venu d’une autre dimension.
Il resta un moment interloqué.
L’homme en question lui lança :
— Je m’appelle Poumrak Pansing, je travaille
pour le service de révision des procès du ministère de la Justice, qui s’occupe
de revoir les procès où les condamnés affirment qu’ils ont été victimes d’une
injustice. C’est eux qui m’envoient.
Le taulard le dévisagea.
— Vous êtes avocat ?
— Non, je suis détective.
Le prisonnier éclata de rire.
— Vous êtes sûr que vous êtes détective ?
— Vous n’avez pas d’autre choix que de me croire
si vous voulez sortir d’ici. Le service de révision des procès aide les
innocents mis en prison. Je travaille à titre gracieux. Si ça ne vous plaît
pas, je peux aussi bien aller aider quelqu’un d’autre.
Le prisonnier hésita.
— Je vous demande pardon. Tout cela est si
inattendu. Et puis, vous ne…
— Oui, je sais, je n’ai pas l’air d’un
détective, mais peu importe. Bon. Entrons dans le vif du sujet. Je suis au
courant de votre affaire, mais j’aimerais entendre votre version des faits.
— Je suis innocent.
— Je crois aussi que vous êtes innocent. Ça fait
des années que vous faites de la musique pour les pauvres et les enfants
défavorisés. Je suis persuadé qu’un musicien aussi actif sur le plan social que
vous ne pense pas à tuer quiconque.
— Merci.
Le
prisonnier se sentit un peu mieux.
— A deux heures de
l’après-midi le mercredi 13 novembre de l’année dernière, où étiez-vous ?
— Dans un cinéma à Siam Square.
— Ce que vous dites contredit le rapport de la
police, qui affirme que ce jour-là, à cette heure-là, vous conduisiez une moto
et que vous avez percuté un jeune homme qui est mort devant la pâtisserie de la
rue no 4 de Sukhumvit.
— C’est faux.
— Un des témoins de la scène affirme que vous
l’avez percuté délibérément.
— Pourquoi est-ce que je tuerais quelqu’un que
je ne connais pas, en plein jour comme ça ? Le motocycliste était vêtu
d’un blouson noir et portait un casque intégral. Ça pouvait être n’importe qui.
La police a considéré le numéro minéralogique plutôt que l’identité du motard.
Ça aurait pu être un singe et ils ont pensé que c’était moi parce que la moto
m’appartient.
— Si ce n’est pas vous, qui est-ce qui
conduisait votre moto ?
— Le voleur qui me l’a prise, bien sûr.
— On vous a volé votre moto ?
— Oui.
— Alors, dites-moi alors ce que vous avez fait.
— Je suis allé donner une leçon de violon à un
enfant rue Rouam Reudi, mais il était malade, alors je me suis payé une toile.
Quand je suis sorti du cinéma, je me suis aperçu qu’on m’avait volé ma moto. Et
quand je suis rentré chez moi, les flics m’attendaient. Celui qui a tué le gars
en question, c’est celui qui a volé ma moto, mais c’est moi qui ai écopé. Ma
moto a disparu. En plus, je me suis retrouvé en prison. Ils n’ont jamais
entendu parler de vol de véhicule pour commettre un crime, ou quoi ?
Plutôt que de se servir de son propre véhicule.
— Bonne objection.
— Mais le tribunal ne m’a pas cru et j’en ai
pris pour cinq ans. Sans ma bonne conduite en préventive, ils m’auraient
condamné à perpète.
Poumrak Pansing sourit.
— Du calme. Je suis persuadé de votre innocence.
Sauf que vous n’avez pas eu de chance.
— Et comment !
— Ça fait longtemps que vous enseignez le
violon ?
— Des années.
— Vous devez être un virtuose, pour être capable
d’enseigner ?
— Je m’entraîne régulièrement. J’ai surtout
appris par moi-même.
— Vous êtes doué. Moi-même, j’ai joué du violon
pendant un moment, mais j’ai dû laisser tomber. Quand on n’a pas appris tout
jeune, les articulations ne suivent pas.
— Sans blague ! C’est bien la première fois
que je rencontre un détective qui joue du violon.
— En fait, je suis musicien professionnel.
Détective, c’est un passe-temps. J’ai un groupe de musique folk. J’avais un
violon dans le groupe, mais j’ai dû m’en séparer.
— Pourquoi ?
— Il était bougrement trop cher. Chaque fois
qu’une corde cassait, ça coûtait une fortune, et ça cassait souvent. Plusieurs
centaines de bahts chaque fois. Et souvent il fallait les changer toutes.
Mille, deux mille bahts. C’était trop. Mieux valait se servir d’instruments
moins onéreux.
— Vous vous êtes fait avoir. La corde la plus
chère, c’est la corde de sol, qui coûte soixante-quinze bahts seulement.
— Vous utilisez quelle marque ?
— Plusieurs marques. Si vous choisissez Paresto
ou Dominant, c’est assez cher, mais moi j’utilise Frilente, une marque
étrangère mais pas très chère, et résistante avec ça.
— Merci du renseignement. Je vais reprendre un
joueur de violon. J’aime ça. Ça convient bien aux chansons folks, ça les met
bien en valeur. Mais je m’égare. Dites-moi, l’an dernier, vous aviez combien
d’élèves ?
— Deux. J’avais un élève de l’Ecole
internationale qui demeurait à Greenhouse Apartment, rue Rouam Reudi. Je le
voyais tous les lundis, mercredis et vendredis de une heure à trois heures de
l’après-midi. L’autre, je lui donnais des cours le samedi et le dimanche à Bang
Rak. Ce mercredi-là, le môme était malade, je me suis retrouvé libre et je suis
allé voir un film à Siam Square…
Il secoua la tête.
— Si ce jour-là je n’avais pas été au cinéma, je
ne me serais pas retrouvé en prison.
Poumrak Pansing lui tapota l’épaule.
— Je vous crois. La seule façon de vous tirer
d’affaire, c’est que je retrouve celui qui a volé votre moto. Si on peut
prouver qu’il existe, vous serez innocenté.
— Il existe à coup sûr. La police ne s’est
vraiment pas foulée.
Comme Poumrak Pansing repartait, le condamné
l’appela :
— Monsieur Poumrak…
Celui-ci se retourna, sourcil levé.
— Vous m’avez dit que vous êtes détective
amateur ? lui lança-t-il.
Poumrak Pansing sourit.
— Vous avez peur que je ne sois pas à la
hauteur ? Ne vous en faites pas.
Il dévisagea le jeune prisonnier.
— Rassurez-vous. C’est vrai que je n’ai pas
l’air d’un détective professionnel. Mais je ne suis pas si mauvais que ça.
— Vous allez au bout de vos enquêtes ?
— On peut dire ça comme ça. Mais je ne suis pas
tout-puissant. Dans bien des cas, je n’aboutis à rien. Mais n’allez pas croire.
Dans ce monde, il y a des tas d’innocents qui écopent injustement. Vous n’êtes
pas le premier, ni le seul. Parce que notre système de justice repose sur
l’apport de preuves. Si bien que, si vous ne pouvez pas faire la preuve de
votre innocence, vous vous retrouvez en taule, comme vous en ce moment. Cela
dit, votre cas n’est pas si grave.
— Comment ça, pas si grave !
— J’ai connu des innocents condamnés à vingt ans
qui sont morts en prison. J’ai connu des gens qui ont été tués et dont on n’a
jamais retrouvé ou puni les meurtriers. Tenez, il y a deux mois, un homme a été
condamné à vingt-cinq ans de prison pour avoir violé et tué une femme chez
elle. Tous les indices l’accusent, mais je suis convaincu qu’il est innocent.
J’ai fait tout ce que j’ai pu, mais je manque de preuves. Ce monde est d’une
incroyable violence.
— Je suis bien d’accord. Mais, dans l’affaire
dont vous parlez, il n’y a pas assez d’indices pour l’innocenter ?
— En fait, si. Mais je ne suis pas sûr que ce
soit une preuve suffisante.
— Qu’est-ce que vous voulez dire ?
— Un gâteau d’anniversaire devant la porte de la
femme qui est morte, ce qui est peut-être sans signification. Malheureusement,
j’ai pris l’affaire en main deux mois après le meurtre de la femme, si bien que
les seuls éléments dont je dispose ne sont que des photographies. J’ai dû
reprendre l’enquête à zéro.
Poumrak Pansik lui tapota l’épaule à nouveau.
— Mais ne vous en faites pas. Votre cas est bien
plus facile que le sien.
Deux jours plus tard, Poumrak
Pansing revint rendre visite au prisonnier.
— Bonne nouvelle, jeune homme. Vous allez sortir
d’ici.
— Qu’est-ce que vous dites ?
— J’ai retrouvé votre moto. Si la police ne l’a
pas trouvée, c’est parce que celui qui s’en sert ne sort pas du pâté de maisons
et ne s’aventure pas dans les grandes artères. Celui qui a volé votre moto la
lui a revendue à bas prix. Le nom du voleur qu’il m’a donné, c’est Dam Tanone.
— Qui ça ?
— Dam Tanone. C’est un voyou. Il a plusieurs
procès sur le dos, pour hold-up et meurtre et je ne sais quoi encore. Il a même
pris la fuite après avoir écrasé quelqu’un. A présent, la police s’apprête à le
faire inculper.
— On va me relâcher ?
— Sûr.
— Quand ?
— Pas plus tard que la semaine prochaine. La
police, cette fois, se remue de peur que la presse ne l’accuse d’avoir encore
mis un innocent sous les verrous.
Le prisonnier sourit et saisit la main de
Poumrak Pansing.
— Merci, merci beaucoup. Les miracles existent
vraiment.
— Oui, les miracles existent vraiment. Car j’ai
aussi découvert de nouveaux éléments dans l’affaire de viol et de meurtre que
je ne parvenais pas à résoudre.
— L’affaire de cet innocent qui est en prison
dont vous me parliez avant-hier ?
— Celle-la même.
— Qu’est-ce que vous avez découvert ?
— Je ne sais pas si je dois vous le raconter.
— Racontez-moi. Je suis si seul ici. Je
m’emmerde. Si ça se trouve, je vous aiderai à réfléchir.
Poumrak Pansing hocha la tête.
— Quand vous achetez un gâteau ou qu’on vous
apporte un gâteau, est-ce que vous le posez par terre ?
— Quel genre de gâteau ?
— Un gâteau d’anniversaire.
— Certainement pas. Personne ne pose un gâteau
d’anniversaire par terre.
— C’est justement ce qui m’a permis de résoudre
l’énigme. Comme je disais, ce gâteau posé par terre était le seul indice que
j’avais, mais la police ne s’y intéressait pas. J’étais le seul à croire à
l’innocence de cet homme.
— Pourquoi croyez-vous qu’il est innocent ?
— Parce que c’est l’amant de la femme qui a été
tuée.
— Je ne vois pas ce que ça a d’extraordinaire.
Des amants qui s’entretuent, ce n’est pas ce qui manque.
— Pas dans ce cas. Le carton contenant le gâteau
était sur le sol devant la porte de l’appartement de la victime…
— Et alors ?
— Sur le gâteau, il y avait écrit : « Happy
birthday Lek ».
— Peut-être que quelqu’un a envoyé le gâteau à
la femme qui a été violée parce que ce jour-là c’était son anniversaire.
— Ce jour-là n’était pas son anniversaire. Elle
ne s’appelait pas Lek. Lek, c’est le nom de son amant, et le jour où elle est
morte c’était son anniversaire à lui. Elle avait commandé ce gâteau pour lui.
C’est vraiment triste, cette affaire, parce que Lek est allé chez elle le soir
pour fêter son anniversaire et ce qu’il a trouvé, c’est son cadavre. Et qui
plus est, il s’est fait arrêter.
— Vous m’avez bien dit que c’était un immeuble
d’appartements, n’est-ce pas ? Pourquoi ne pas vérifier les entrées et
sorties ?
— Malheureusement, l’immeuble n’a pas de gardien
au rez-de-chaussée. Dans ce genre d’immeuble, il n’y pas de gardien
d’ordinaire. Il n’a que quatre étages.
— Il y a d’autres détails ?
— Son appartement a deux pièces. Selon le
rapport de la police, il n’y avait pas de traces d’effraction, ce qui montre
que le meurtrier était quelqu’un qu’elle connaissait ou jugeait inoffensif, si
bien qu’elle lui a ouvert la porte. Et, détail important, il n’y avait pas d’autres
empreintes que celles de Lek et les siennes.
— Et les traces de viol, alors ?
— Il y en avait. Vérification faite, le sperme
de Lek correspond aux traces de sperme trouvées dans le vagin de la victime.
— Alors, c’est bien lui le meurtrier.
— J’en doute. Il n’y a pas de meurtrier qui,
ayant violé et tué quelqu’un, va lui choisir une alliance et revient pour se
faire arrêter.
— Il lui a acheté une alliance ?
— Oui.
— Peut-être qu’il l’a fait pour détourner
l’attention de la police.
— Peut-être, sauf qu’il a passé trois heures
chez le bijoutier pour la choisir. Pour y passer autant de temps, il fallait
qu’il soit sous l’empire de l’amour. Croyez-moi. Ce genre d’histoire, je
connais.
— Et qu’est-ce que vous avez fait ensuite ?
— Ce gâteau d’anniversaire pouvait m’apprendre
bien des choses. Alors j’ai essayé de remonter la filière, mais c’était
difficile, parce que le carton ne portait pas d’indication de son origine. J’ai
dû faire toutes les pâtisseries dans un rayon de deux kilomètres autour de
l’appartement. Et c’est là que le miracle s’est produit. La dernière pâtisserie
où je suis allé était bien celle qui avait fait le gâteau. Il avait été
commandé par une femme. Le coursier l’a livré à son appartement le jour même où
elle est morte. J’ai demandé à parler au coursier. La patronne m’a dit qu’il
était mort écrasé.
— Hum…
— Percuté par une moto.
— Et alors ?
— Cette moto, c’était la vôtre.
Poumrak Pansing dévisagea longuement le
prisonnier.
— A présent, vous savez pourquoi je suis venu vous
voir…
— Alors, vous ne venez pas de la part du
ministère de la Justice…, dit le prisonnier d’une voix faible.
— Non. Le service de révision des procès
n’existe pas. J’ai suivi votre trace jusqu’ici.
— Vous êtes en train de me dire que je suis
impliqué dans cette affaire de viol et de meurtre ?
Poumrak Pansing hocha la tête.
— Exactement.
— Mais vous m’avez dit que ça s’est produit il y
a seulement deux mois.
— Je vous ai raconté un bobard. Si je vous avais
dit que cette affaire et la vôtre ont eu lieu le même jour, vous ne m’auriez
rien dit. Pas vrai ?
Le prisonnier, après un moment de silence,
marmonna :
— Qu’est-ce que j’ai à voir avec cette affaire,
selon vous ?
— Le coursier qui a livré le gâteau venait de la
pâtisserie Bits & Pieces, de la rue no 4 de Sukhumvit.
Une fois sa livraison faite, il est retourné au magasin, mais juste avant d’y
arriver il s’est fait renverser par une moto et il est mort. Le motard qui l’a
percuté, c’est celui dont vous m’avez dit qu’il vous avait volé votre moto.
— Je ne comprends pas.
— J’ai suivi l’affaire du meurtre de la femme
d’assez près pour savoir qui l’a tuée, mais je n’ai pas réussi à arrêter le
meurtrier. Pour une raison bien simple : c’est qu’il ne se cachait nulle
part ailleurs qu’ici, en prison…
— Vous voulez dire…
— Que ce meurtrier, c’est vous.
Le prisonnier dévisagea le
détective sans faire de geste.
— Vous n’avez pas de preuve.
— Avant de venir vous voir, je n’en avais pas.
Mais c’est vous-même qui me l’avez fournie.
— Qu’est-ce que je vous ai fourni comme
preuve ?
— Vous m’avez dit que vous enseigniez le violon
à un élève de l’Ecole internationale résidant à Greenhouse Apartment, rue Rouam
Reudi, tous les lundis, mercredis et vendredis après-midi.
— Et alors ?
— Est-ce un hasard si la femme qui a été tuée
habitait le même immeuble que votre élève ?
— Et alors ?
— L’appartement de l’élève, c’est le 4B, celui
de la femme le 3A, à l’étage en dessous. Pour grimper au quatrième, il faut
passer devant l’appartement de la femme.
Poumrak Pansing eut un sourire en coin.
— Je n’ai jamais cru au hasard. Vous êtes allé
donner son cours au gamin et vous l’avez remarquée, elle. Elle vous a plu et
vous avez tiré des plans sur la comète.
— Quels plans ?
— Ce mercredi-là, vous n’avez pas donné de leçon
au gamin mais vous êtes quand même allé chez lui comme d’habitude, mais, au
lieu d’aller au quatrième étage, vous vous êtes arrêté au troisième.
Le prisonnier sourit.
— Si c’était bien moi, comment est-ce que
j’aurais pu entrer ?
— Vous avez sonné à la porte. Elle vous a ouvert
et vous a fait entrer sans problème, parce qu’elle vous a souvent vu monter
donner des leçons de violon au gamin. Elle a résisté à vos avances, alors vous
avez fait usage de la force. A ce moment-là, il était une heure de
l’après-midi. Vous avez dû la tuer, parce qu’elle pouvait vous identifier.
Le détective soutint le regard du prisonnier.
— Le coursier a livré le gâteau vers une heure
et demie. Il a dû entendre des bruits suspects. Malheureusement pour lui, dans
votre frénésie vous n’aviez pas fermé la porte à clé. Il a ouvert la porte et
vous a vu en train de tuer la victime. Il a pris peur, a laissé tomber le
gâteau puis est parti à toutes jambes. Vous n’aviez pas d’autre solution que de
lui régler son compte pour qu’il ne parle pas. Vous avez mis votre casque
intégral pour vous dissimuler entièrement et sauté sur votre moto à sa
poursuite. Vous l’avez rattrapé et écrasé devant la pâtisserie. Il était alors
deux heures de l’après-midi. Vous craigniez qu’il y ait des témoins, alors vous
vous êtes débarrassé de la moto en l’abandonnant quelque part et en laissant la
clé de contact. Si quelqu’un la volait ensuite, il deviendrait automatiquement
suspect. Et justement, ce veinard de Dam Tanone passait par là et il a pris
votre moto pour la revendre. Vous m’avez dit que ce jour-là le gamin était
malade et que vous êtes allé voir un film, mais en fait vous n’êtes pas allé au
cinéma. Même si le gamin était malade, vous êtes allé dans l’immeuble, mais
c’était pour voir la femme.
Le détective continuait de dévisager le
prisonnier.
— Vous savez comment elle est morte, n’est-ce
pas ?
Le prisonnier secoua la tête.
— La femme a été étranglée avec une corde, mais
cette corde on ne l’a pas retrouvée, jusqu’à ce que vous me le disiez.
— Moi ?
— Les traces d’étranglement montrent qu’il
s’agissait de quelque chose d’extrêmement fin. Quand vous m’avez dit que vous
jouiez du violon, j’ai su de quoi il s’agissait. Je suis allé chez vous et j’ai
découvert qu’il manquait une corde à votre violon, la corde de sol
justement. J’ai acheté une corde de sol de la marque Frilente que vous
m’aviez conseillée, et je l’ai remise au laboratoire médico-légal. Avant que je
vienne ici, le labo m’a confirmé que les traces sur le cou de la morte
correspondaient exactement à une corde de sol de cette marque.
— Mais ça ne veut pas dire que c’est la
mienne !
Poumrak Pansing lui adressa un large sourire.
— Les témoins qui ont vu le motard percuter et
tuer le coursier ont dit qu’il portait un blouson noir et un casque intégral.
C’est grâce à ce blouson noir que le tribunal vous a condamné, et il est
toujours entre les mains de la police. J’ai fini par l’obtenir pour l’examiner,
et devinez ce que j’y ai trouvé…
Le prisonnier ne dit mot.
— Une corde de violon, la corde de sol de
marque Frilente qui manquait à votre violon ! Vous avez tué la victime,
fourré la corde dans votre poche et vous vous êtes rué à la poursuite du
coursier de la pâtisserie pour le liquider, mais avant de pouvoir vous
débarrasser de la corde vous avez été arrêté. A présent, le blouson noir va
être présenté au tribunal dans un nouveau procès.
— Mais les preuves de viol ?
— Elles montrent seulement que Lek a fait
l’amour avec sa petite amie le matin avant que vous ne la violiez. Vous avez
utilisé une capote pour ne pas laisser de traces, mais vous l’avez violentée.
Quand la police a trouvé des traces du sperme de Lek et les marques de violence
dont vous étiez responsable, il s’est retrouvé en taule aussi sec.
— Son vrai nom, ce n’est pas Lek ?
— Non. Il s’appelle Korn.
Un temps de silence.
Finalement, le détective dit :
— Il y a une chose qui me tracasse.
— Quoi ?
— J’aime la musique. Aussi, je me demande bien
comment quelqu’un comme vous, qui aime la musique, peut tuer de sang froid.
Le prisonnier sourit froidement.
— Vous croyez vraiment que les musiciens ne sont
pas capables de tuer ?
— Je crois que la musique nous aide à réduire la
violence qui est en nous.
— Vous me croirez si je vous dis que je
l’aimais ? Je n’avais pas l’intention de la tuer…
Poumrak Pansing ne dit rien.
— Je lui ai donné des leçons de musique pendant
un certain temps, jusqu’à ce qu’elle fasse la connaissance d’un autre type, ce
Korn justement, et qu’elle me laisse tomber. C’était une torture que de les
voir sortir ensemble et plus encore le fait que ce Korn est aussi prof de
musique ; il enseigne le piano…
Le prisonnier se tut un moment.
— Ce jour-là, j’avais l’intention de la voir
pour discuter avec elle, mais en montant j’ai croisé Korn, qui avait l’air aux
anges. J’ai été pris de colère comme jamais dans ma vie…
— Du coup, vous avez décidé de la violer…
— Je n’avais pas l’intention de la violer. Si ce
fumier n’était pas allé la voir ce jour-là, je n’aurais pas été aussi furieux.
J’ai détaché la corde de sol pour lui donner une leçon de musique pour
la dernière fois.
Le prisonnier regardait à
travers les barreaux. Quand il était petit et que sa mère le prenait et le
mettait dans le lit à barreaux, il pleurait sans arrêt. Cinq ans, c’était
foutrement long. Un an s’était écoulé et il n’avait qu’une envie : se
faire la belle. Il haïssait la moindre seconde dans cet enfer.
Il demanda au maton :
— Quand est-ce qu’on va m’exécuter ?
Le maton sourit et répondit froidement :
— T’inquiète. Tu sauras bientôt. »
Nouvelle
parue dans Courrier International, 4—24 août 2005