Thai Fiction in Translation | Menu | Menu anglais

la maison natale


Kanokpong Songsompane


 

Pourquoi est-ce que je ne me souviendrais pas de toi, Priya, alors que tu es le souvenir que j’essaie d’oublier le plus de tous les souvenirs que j’ai de la maison natale ? Priya, as-tu jamais entendu dire que la vie qui passe est un cauchemar ? Je sais que c’est la vérité qui la rend nocive. Le passé nous détruit, maman ne cesse de me dire : il faut oublier hier pour qu’il fasse beau demain. Mais qui a jamais pensé de la sorte ? Même maman…

Tu dois te demander, Priya, ce dont je me souviens exactement de la maison natale. Je me souviens toujours du torrent derrière la maison, le long torrent qui descendait en slalomant de la chaîne de montagne, ce torrent qui faisait que j’ai dû me lever tous les matins avant l’aube durant toute mon enfance. Quand le débit était normal, il faisait que la main de mon grand frère me secouait pour qu’on aille relever la seine dans la froidure. Et quand l’eau montait, elle me poussait à me lever du lit dans l’obscurité du petit matin pour aller regarder le courant furieux à ras de berge. Alors, l’eau devenait d’un blanc trouble. Papa disait que c’était parce qu’elle charriait de la terre d’en haut. Je ne comprenais pas bien : la montagne qu’on voyait surgir pour occuper tout le ciel au couchant était noire. Papa riait puis disait que j’étais bête. Je n’étais pas bête du tout, Priya. Je savais bien que quand l’eau montait à la hauteur du bouquet de bambous derrière la maison, elle commençait déjà à inonder la berge de l’école, et c’est pour le coup que je me hâtais de rentrer et de me débarbouiller et m’habiller en catimini pour me précipiter à l’école. Il arrivait parfois que maman me surprenne en train d’enfiler mon uniforme. Elle me disait qu’aujourd’hui l’école était fermée. Je prenais l’air de rien et renfilais mes habits ordinaires mais, dès que je me retrouvais à l’abri des regards, je me jetais dehors en me moquant bien qu’il pleuve à verse ou pas.

Je ne savais pas pourquoi il pleuvait toujours la nuit, de même que je ne savais pas pourquoi l’eau se mettait toujours à déborder le matin. Je savais seulement que l’inondation commençait toujours par l’école. Ces matins-là, on était une vingtaine de gosses comme moi – pas mon frère, ni toi, mais mes copains – debout sur la rive derrière l’école, criant en cadence au gré du balancement des bambous dans le courant en attendant que papa nous chasse vers la plateforme de l’école, dont l’eau fouaillait alors les piliers. La cour devant l’école était devenue mer. Papa faisait jouer la clé dans la porte, entrait et allait inspecter les salles de classe une à une, nous laissant tout excités avec l’eau qui montait l’escalier marche après marche. Tu sais quoi, Priya ? Pour finir, papa faisait l’aller-retour entre la route et l’école ; on s’accrochait à son cou et il nous portait sur son dos l’un après l’autre. J’étais toujours le dernier. Même alors, papa ne voulait rien dire, et je n’osais pas remuer un arpion. L’eau mangeait papa jusqu’au ventre. Il finissait par me déposer sur la route et nous disait de rentrer chez nous. On restait debout sous la pluie, attendant que l’eau noie la route. C’est alors que papa m’entraînait pour que maman m’administre le fouet à la maison.

À la maison ? Faut-il vraiment que je parle ainsi, Priya ? Je n’avais rien fait de mal, moi. Personne ne savait qu’il allait y avoir une inondation. Aucun instituteur ne m’avait ordonné de ne pas aller en classe. Maman seulement… Mais ce n’était pas d’elle que je dépendais à l’école. Est-ce que tu comprends, Priya ? J’avais seulement contrevenu à son ordre. Alors, elle me fouettait. Chaque fois que je pense à toi, c’est là que mes souvenirs commencent. Il n’y avait que toi pour me consoler, pour essuyer mes larmes et me tapoter les fesses pour que je m’endorme.

Il faut que je te dise une vérité, Priya : il n’y avait que papa qui était un vrai instituteur. Il avait fini le secondaire et postulé pour être enseignant. Par la suite il a passé l’équivalent de l’examen de fin d’école normale ; alors les autres instituteurs l’ont bombardé directeur. Mais maman n’a étudié que jusqu’en quatrième et j’ai appris plus tard que, si elle est venue nous enseigner, c’est qu’on manquait d’instituteurs quand l’école s’est ouverte. N’importe qui pouvait être instituteur ; il suffisait de savoir lire et écrire couramment. Comme Maître Sawang, tiens : c’était un bonze défroqué. Alors, est-ce que tu te rends compte à présent, Priya, est-ce que tu te rends compte que papa ramenait sa façon d’enseigner à la maison tandis que maman se servait de sa façon de nous élever à l’école ? Est-ce que tu te souviens de la fois où Maître Sawang nous a fait élever des poulets ? Il nous a fait trouver des poussins pour qu’on les lui présente et il a noté leurs couleurs et leur poids. Tu as bien vu combien le mien une fois devenu poulet était rachitique. J’ai eu beau faire tout mon possible pour le nourrir du meilleur riz, il était maigre comme un clou. Alors, quand il a fallu le présenter à l’instituteur de nouveau, je l’ai échangé contre le poulet de la même espèce le plus dodu que j’ai trouvé. Il était du même plumage, en plus : Maître Sawang n’y verrait que du feu. Mais je n’ai pas eu de chance : je ne sais pas où est passé Maître Sawang ce jour-là, mais c’est maman qui l’a remplacé. Elle nous a appelés pour qu’on vienne un par un peser nos poulets. Quand mon tour est venu, maman a regardé le poulet, a regardé l’aiguille de la balance puis elle m’a regardé. J’ai souri.

« C’est ton poulet ?

– Oui, » ai-je dit, un chat dans la gorge.

Maman m’a flanqué un coup de règle sur le bras.

« Tu peux la faire à ton maître, a-t-elle dit, mais pas à ta mère. »

Pas la peine que je te dise qu’elle m’a dit de me retourner et puis… Tu le sais, Priya – tu as toujours su tout ce qui m’arrivait. Je n’ai pas adressé la parole à maman jusqu’à ce qu’on rentre à la maison et, en plus, quand je me suis retrouvé seul à seule avec elle, je me suis mis à sangloter comme si j’allais bramer. C’est vrai, tu sais : chaque fois que maman me battait, que ce soit à la maison ou à l’école, je me sentais amer comme si personne au monde ne m’aimait. J’étais vraiment comme ça tout gosse, Priya. Et, encore une fois, il n’y avait que toi – toi seule qui me consolais, toi seule qui essuyais mes larmes et qui n’arrêtais pas de vouloir me convaincre que tout le monde m’aimait encore ou, sinon tout le monde, du moins toi.

Pourquoi est-ce que je ne me souviendrais pas de toi, Priya ?

 
Δ

 

Tout le monde disait que tu avais de belles dents. Elles étaient pointues, bien alignées et d’une blancheur éblouissante. C’était parce que papa nous avait appris à nous brosser les dents. Je m’en souviens encore : papa m’avait dit d’aller chercher des branchettes de coudrier pour les faire bouillir dans de l’eau salée qu’on a ensuite mise en bouteille pour s’en gargariser le matin. On devait garder l’eau salée dans la bouche une demi-heure avant de se brosser les dents. Tous les matins, tu transportais de l’eau du puits pour en remplir la jarre à ras bord. Quand je rentrais du torrent, on s’emplissait la bouche d’eau salée et on portait la vaisselle jusqu’au puits pour la laver. On récurait plats et bols assis joues rebondies tous les matins en communiquant du visage et des yeux. Parfois une idée drôle me venait et je pouffais et t’envoyais l’eau salée au visage et chaque fois tu ouvrais la bouche pour protester, tes joues se dégonflaient, tu avalais l’eau salée de travers et tournais au rouge brique tandis que je riais comme un bossu. C’était vraiment comme ça à chaque fois, tu sais, Priya.

Je ne sais si d’en être venue à vivre avec notre famille fut pour toi une bonne ou une mauvaise chose… Mes parents t’ont appris tout ce qu’ils nous ont appris, à mon frère et à moi. À l’époque, combien y avait-il de familles qui savaient ce que c’est que le dentifrice ? La plupart se brossaient encore les dents avec de la cendre. Les jours où l’instituteur annonçait une inspection des dents lors de la mise en rang du lendemain matin, tout le long du chemin qu’on prenait pour aller à l’école on voyait des monceaux de feuilles râpeuses arrachées aux rotsoukone : c’était les gosses aux dents tartrées qui s’en servaient pour se les nettoyer. Mais nous autres – nous autres, on ne s’en faisait pas ces jours-là : à peine sortis de la maison, on se fendait de sourires dentus jusqu’aux oreilles. Papa disait que la décoction de coudrier dans de l’eau salée fortifiait les dents. En plus, les nettoyer avec du dentifrice « donnait l’haleine fraîche » et « protégeait de la carie dentaire ». Tu as eu de la chance, tu sais, Priya, d’avoir de belles dents. Maman te le disait bien que tu n’aurais pas été aussi belle si tu n’avais pas eu de belles dents.

Et elle avait raison : tu aurais eu beau avoir un joli visage et de jolis yeux, si tu n’avais pas eu de belles dents tu n’aurais jamais eu un joli sourire. Je ne sais de qui tu tenais tes jolis yeux et ton joli visage, mais ton joli sourire tu le devais à mes branchettes de coudrier.

Je n’ai aucunement l’intention d’en rajouter, tu sais, Priya. Parfois, ce qui se passe, personne n’y comprend rien. Ta mère n’était pas belle, mais ce n’était pas un laideron pour autant. Même chose pour ton père. Je ne me souviens plus très bien de ta mère. Quant à ton père, je ne l’ai jamais vu. Comment cela, Priya ? Maman m’a raconté que, quand tu es née, tout le monde s’est exclamé : « Eh ! C’est à se demander qui peut bien être son père. » Tant et si bien que ton père s’est mis dans une colère folle et d’un coup de machette a fendu le crâne d’un des médisants avant de déguerpir sans se retourner.

Personne ne connaît les dessous de l’affaire, pas même mes parents, vu que ton père a disparu de la sorte et qu’en plus ta mère était muette – plus muette qu’un bulbul quand on s’approche de son nid. Aujourd’hui encore, j’en suis à me demander si j’ai jamais entendu ta mère prononcer un seul mot.

Je me souviens toujours de ton sourire, même si désormais ce sourire n’est plus. Tout change, Priya. Sauf que nous n’avons pas eu de chance, à voir toutes choses changer pour le pire. Je ne demanderai plus à qui ou à quoi c’est dû. La dernière fois que je suis retourné à la maison, j’ai eu l’impression que la berge s’était allongée. Quand j’ai aidé mon frère à remonter de l’eau pour arroser les légumes, j’ai eu l’impression d’escalader une montagne, alors que ç’aurait dû être le contraire : j’avais grandi, j’étais plus fort, j’aurais dû remonter les seaux sans problème.

Priya, le vieux torrent descend toujours en slalomant de la chaîne de montagne, sauf que son lit s’est creusé. Je me souviens… Dans le temps, la berge n’était pas aussi haute, le torrent était plus large. Au pied de l’embarcadère, il y a toujours le banc de sable qu’on creusait pour s’amuser. Tous les samedis, on lavait nos uniformes et on les étalait sur le sable brûlant puis on allait piquer une tête en attendant qu’ils sèchent. Tous les soirs mon frère et moi on se déshabillait à cet endroit. On laissait nos habits en tas, on s’enroulait fermement la seine autour de la taille et puis en suivant la berge dans l’eau jusqu’au cou on cherchait un emplacement parmi les roseaux. Quand on avait assujetti la seine à un bambou, on devait encore plonger pour nouer sa traîne et barboter dans l’eau pour aligner le filet sur les contours des bancs de roseaux. On devait encore replonger pour démêler les plombs pris dans les mailles. Le temps qu’on ait fini, on avait les yeux rouge sang. Priya… Tout a changé. Tout le long du torrent il ne reste que des rocs et des galets. Un maigre filet d’eau coule tout au fond du lit. Désormais, mon frère doit tendre la seine dans des petites poches où l’eau lui arrive à peine au ventre. Il plante son bambou et dévide la seine le long des roseaux à l’aise comme s’il marchait sur la route.

Est-ce qu’il y a seulement quelque chose qui n’a pas changé ? Mon frère, peut-être ? Oui, mon frère. Même si aujourd’hui les poissons ne sont pas plus gros que le bout de son petit doigt, il continue de tendre la seine. Depuis bientôt trente ans, Priya… À l’époque, je venais juste d’entrer en première année de primaire. Papa m’a dit : « Tu es assez grand. » Assez grand pour avoir des tâches à accomplir. Priya, je devais aider mon frère à poser la seine, je devais t’aider à faire la vaisselle, je devais donner à manger aux poules, tandis que mon frère devait s’occuper des quatre ou cinq vaches et de la truie. Quant à toi, tu devais remplir d’eau la jarre dehors et celle de la salle de bains et récurer les parquets. En plus, tu devais te tenir à la disposition de maman pour l’aider à faire la cuisine. C’était papa qui avait réparti les tâches ainsi. Pour sa part, il s’était donné pour tâche de prendre soin de la cocoteraie et avait donné pour tâche à maman de s’occuper de la cuisine. Si bien que quand j’étais gosse je détestais papa absolument. Comment donc, Priya ? Mes copains, quand ils se levaient le matin, se lavaient et s’habillaient en attendant de prendre le petit-déjeuner puis de partir à l’école, mais moi qui étais fils d’instituteurs, pourquoi fallait-il que j’aie autant de tâches à ne plus savoir où donner de la tête ?

Outre qu’il répartissait nos tâches, papa répartissait notre temps, Priya. Sauf le samedi et le dimanche, les autres jours on n’avait pas le temps de s’amuser : quand on avait juste fini nos corvées, maman nous appelait pour venir manger. Dès qu’on était rassasiés, papa nous faisait faire nos devoirs puis lire nos livres de classe pendant une demi-heure et lire d’ « autres livres » pendant encore une demi-heure. Il fallait qu’on fasse les trois sans faute, Priya. Les jours où on n’avait pas de devoirs, on lisait les livres de classe pendant une demi-heure et on lisait les « autres livres » jusqu’à ce qu’il soit l’heure de dormir. J’aimais beaucoup les jours où il n’y avait pas de devoirs à faire. Papa était assez généreux pour nous laisser choisir les « autres livres » dans les rayons comme on voulait. Ce que je préférais, c’était la bande dessinée « Baby ». J’aimais qu’il y ait beaucoup d’images et un texte amusant. Il fallait que je lise à voix haute pour que maman ou toi m’entende. Quand je cessais de lire pendant un moment, maman me disait de continuer et je lui disais, « Attends, laisse-moi regarder la petite Pou »… Je t’aimais plus que je n’aimais maman, tu sais, Priya. Tu ne me disais jamais de reprendre la lecture et, quand je me mettais à te parler d’autre chose, tu ne me faisais pas les gros yeux. Mais je ne dirais pas que maman me grondait non plus. Je savais bien qu’elle faisait seulement semblant parce que, tandis qu’elle me faisait les gros yeux, elle continuait de me parler avec douceur, « Allons, tu vas encore dormir tard ». J’aimais beaucoup quand elle nous parlait comme ça. Maman, elle se faisait bien du souci pour nous. Je me souviens : lorsque papa a dit qu’il fallait que j’aille aider mon frère à tendre la seine, elle a protesté : « Il est si jeune encore. Et une fois dans l’eau, s’il lui arrive quelque chose… » Mais papa a répliqué – comment déjà ? – qu’il voulait nous apprendre à connaître la vie. Oui, c’est ça : connaître la vie. Papa avait toujours des expressions bizarres, comme dans les « autres livres ».

Priya, est-ce que tu te souviens ? Papa nous disait teu comme aux autres élèves, que ce soit à la maison ou à l’école. Mais maman – maman nous appelait comme papa le faisait quand on était à l’école ; une fois revenus à la maison, elle nous appelait louk. Est-ce que ça ne t’a jamais paru bizarre, Priya, que maman à l’école appelle les autres enfants louk ?

S’il y a une autre chose qui n’a jamais changé, c’est bien la façon dont maman nous appelait. Tu le sais, n’est-ce pas, Priya ? Le temps détruit toutes choses. Il a vermoulu la maison ; il a taraudé le corps de maman ; il m’a même brisé le cœur. Mais la façon dont maman nous appelle reste la même, plus permanente que tout.

Je me demande bien, Priya, comment ta mère t’appelait. La plupart des parents appellent leurs enfants , î ou mueng, mais ta mère ne devait sûrement pas t’appeler ainsi. Des vagues souvenirs que j’ai gardés de ta mère, la scène la plus claire est quand, palanche sur l’épaule, elle montait arroser son carré de piments, nous laissant jouer sur le banc de sable. Je venais juste de m’habituer à l’eau du torrent. Est-ce que tu te rappelles, Priya, comme tu t’es mise à brailler quand le courant m’a emporté vers le trou d’eau ? J’ai glissé, et comment donc a fait ta mère pour m’attraper à bras le corps et me tirer de là ? Je me souviens seulement que je me suis retrouvé assis sur le gros tronc d’hévéa qui était tombé en travers du courant. Ta mère essayait d’y grimper pour m’atteindre, mais l’eau à fleur de tronc était d’un débit furieux et la mousse interdisait qu’une main trouve prise. Et moi de rester assis à pleurer à chaudes larmes…

 

Δ

 

Mes parents étaient extrêmement industrieux, contrairement aux autres instituteurs qu’il m’était donné de voir, Priya. Sitôt levé, papa s’affairait dans la cocoteraie derrière la maison. De retour de l’école, il empoignait bêche et machette et s’y enfonçait de nouveau. Je ne l’ai jamais vu rien faire d’autre que creuser le sol pour remblayer les troncs des cocotiers, déraciner les souches et faucher l’herbe à éléphant, mais il a fait ça pendant des années jusqu’à ce que je sois assez grand pour manier la bêche et lui donner un coup de main, et en plus il me faisait déraciner les souches et couper l’herbe aussi. Maman m’a dit que, dans le temps, à cet endroit, c’était une plantation d’hévéas. Alors que les autres rasaient leurs cocoteraies pour planter de l’hévéa, papa, lui, avait arraché les hévéas pour s’essayer aux cocotiers. Même la parcelle voisine, que ton père lui avait vendue avant qu’il ait cette histoire et qu’il prenne la fuite, papa l’avait reconvertie. « Ton père était un visionnaire, » me dit toujours maman quand elle pense à lui. « Il n’a jamais voulu rien faire comme tout le monde. » Elle m’a dit que papa était quelqu’un qui pensait toujours à l’avenir, qui tirait des plans sur la comète, « des plans à tellement long terme que la plupart du temps ils n’y arrivaient pas, à terme, justement ». C’est bien ce qui s’est passé dans le cas de la cocoteraie, Priya. Il lui était venu l’idée saugrenue que, une fois que tout le monde se serait débarrassé de ses cocotiers, les noix de coco enchériraient. Et qu’est-ce qui s’est passé ? Tu l’as bien vu : vingt ans plus tard, maman a détruit le rêve de papa en plantant entre les cocotiers des citronniers. C’est que dix cocotiers ne valaient pas un seul citronnier. Et surtout, la vente des noix ne couvrait même pas le prix de leur transport au marché. Je ne crois pas que maman l’ait fait pour se moquer de papa.

Maman elle-même avait fort à faire dans son jardinet qui jouxtait la cocoteraie de papa. Elle plantait des piments, des aubergines, des doliques, qui finissaient pour la plupart dans la cuisine ; parfois elle essayait des arachides ou du maïs, pour qu’on ait des douceurs à manger après le repas du soir. À la saison des pluies, papa et maman nous faisaient descendre dans les huit ou neuf parcelles de rizière qui se trouvaient de l’autre côté de la route devant la maison. Ce que je détestais le plus, c’étaient les épines de mimosa pudique qui nous éraflaient les mains et les pieds au point qu’on avait des plaies qui suppuraient et démangeaient pire que les champignons entre les doigts. Certaines années après la récolte, maman plantait des petits pois. C’était papa encore qui nous disait que les racines des légumes bonifiaient la terre. Mon grand frère avait l’air de comprendre, mais moi, pas du tout. Je savais seulement que, quand on ramassait les petits pois, il y avait des poils minuscules qui piquaient pis que des orties. Je me grattais au sang. Tu me grondais même, Priya. Mais qu’est-ce que j’y pouvais : quand ça démange, on se gratte. D’ailleurs, je sais, je t’ai vue : toi aussi, tu te grattais en cachette.

Priya, chaque fois que je pense à toi, c’est toujours ces histoires-là qui me viennent en premier à l’esprit. Même si tu n’étais pas ma vraie sœur, il semble qu’on avait tout à fait oublié que tu étais une « étrangère » venue vivre chez nous. Je me souviens, tu sais, Priya : j’aimais m’asseoir sur tes genoux, mon dos tout contre toi et le cou tordu pour regarder ton sourire dont tout le monde disait qu’il était beau. Je me souviens encore de ton sourire qui débordait de bonheur. Il te venait chaque fois qu’on écoutait papa faire de la musique et il me donnait l’envie de le voir souvent, et par la suite j’ai dû convenir qu’il m’avait tourné la tête. Priya – même encore aujourd’hui je souhaite que ce sourire te soit resté, même si je ne suis pas sûr que j’aie envie de le revoir.

Est-ce que tu t’en souviens ? Papa aimait faire de la musique. Il avait un saxophone, très grand et très long, qui lui arrivait presque aux genoux. Les jours où maman faisait bouillir des petits pois ou du maïs, papa se mettait à souffler dedans. Il en tirait un grand son caverneux qui donnait l’impression qu’on mâchait du sable. Papa aimait jouer du saxophone debout sur la véranda. On était assis et on le regardait avec des yeux ronds, en oubliant les douceurs dans les soucoupes. Maman nous rappelait avec le sourire de les manger avant qu’elles refroidissent. Je suis toujours persuadé qu’elle était secrètement jalouse de papa, car chaque fois, peu de temps après qu’il se soit mis à jouer, les chiens se mettaient à hurler à la lune de loin et peu à peu se rapprochaient jusqu’à aboyer à répons par dizaines devant la maison. Maman, alors, ne pouvait se retenir de rire.

« Quel concert ! » disait-elle à papa.

C’était une de ces bonnes choses dont je ne puis que me désoler qu’elles aient disparues. Je vois toujours la forme que prenaient ces divertissements : Priya, chaque fois qu’il y avait de la musique, chaque fois il y avait ton sourire, et c’était alors que j’étais le plus heureux. Toute la maison retentissait de rires. Je me souviens, Priya, que, quand je fus un peu plus grand, en troisième ou quatrième année, le vendredi soir les enseignants du chef-lieu de province venaient chez nous l’un après l’autre. Maître Am venait avec son accordéon, Maître Somboune avec sa clarinette, Maître Djareune avec sa trompette. Ils venaient tous avec leur instrument de musique et des bonbons ou des gâteaux ou des fruits. Seul Maître Sawang ne venait pas du chef-lieu ; alors, il n’apportait rien. Il venait seulement pour chanter. Mais les autres n’en avaient d’abord que pour accorder leurs instruments ; alors il attendait en chantonnant assis tout seul dans son coin. Et pourtant, il arrivait toujours avant les autres. Par la suite, papa lui a donné un saxo pour qu’il s’occupe. Du coup, il se hâtait de venir dès la fin des cours.

Tu dois encore te souvenir de Maître Sawang. Ce n’était pas quelqu’un qu’on pouvait oublier facilement même si on ne le rencontrait qu’une fois ou deux. À quelque heure du jour que ce soit, on le voyait toujours en chemisette kaki et short kaki pareillement. Je n’ai jamais connu personne dont la tenue soit autant empesée et aussi roidement repassée que la sienne. Il avait encore d’autres choses qui le distinguaient, à savoir ses chaussures de cuir noir, qu’on ne lui voyait enlever que très rarement, et son chapeau de soleil comme en ont les chanteurs de chansons folkloriques dans nos livres de classe et qui recouvrait entièrement ses cheveux plaqués passés à l’huile de ricin. Il avait un corps gracile pas très masculin, mais une voix de baryton tout à fait plaisante. Maman m’a dit un jour qu’il avait toujours cru depuis qu’il était novice qu’il était né pour être prédicateur et qu’il n’avait pas changé d’avis depuis mais l’avait seulement un peu modifié : il était né pour être chanteur.

Si tu te rappelles Maître Sawang, tu dois te rappeler aussi des soirs où toute la maison était illuminée, les soirs où la cour devant chez nous était pleine de monde et où on avait chassé les chiens pour qu’ils aillent hurler ailleurs. Maître Am suspendait la lampe-tempête à la place de la lampe à kérosène. Tous les enseignants se tenaient debout et consultaient la même feuille de papier tout en tirant des sons variés de leurs instruments. Parfois papa se suspendait le saxophone au cou et se tournait en agitant la main comme vent dans les arbres et il s’exprimait en notes de musique, auxquelles on ne comprenait strictement rien.

Sol sol sol fa mi ré ré

Sol sol sol fa mi ré la si ré mi fa

Mi sol la si si la sol mi sol la si

Sol sol sol fa mi ré ré…

Ou est-ce que tu comprenais, toi, Priya ? Je te voyais alors sourire de bonheur en permanence. Chaque fois que je m’adossais contre toi, j’entendais ton cœur battre sourdement. Et plus encore les jours où Maître Sawang se mettait à chanter pour de bon : ton cœur battait si fort que j’avais peur qu’il t’arrive quelque chose. Est-ce que tu te souviens, dis, Priya ? Ce jour-là il y avait foule à cause de Maître Sawang, justement, qui avait fait du porte à porte depuis la veille au soir, au point qu’au matin il ne s’était pas réveillé à temps pour aller à l’école et, qui plus est, il était venu attendre chez nous à partir de midi pour rattraper son sommeil en retard. En fin d’après-midi il nous avait même aidés, mon frère et moi, à tendre la seine, tout en chantant à tue-tête à en faire crouler les berges, et je savais dès ce moment-là que le lendemain on n’aurait pas un seul poisson.

Maître Sawang aimait chanter la chanson de l’oisillon qui a perdu ses parents. Par la suite papa m’a dit que c’était une composition de Sa Majesté, intitulée « Tchatâ Tchîwit » (La destinée). Priya… De toute ma vie, je n’entendrai jamais de chanson aussi triste, mais si tu veux l’entendre interprétée par Maître Sawang, c’est au torrent qu’il te faut aller. À ce moment-là, j’étais debout et mes larmes coulaient. Mais même si je pleurais vraiment, le saxophone à lui seul couvrait complètement sa voix, si bien que ma chanson si triste devenait un gag tout à fait désopilant. Tandis que Maître Sawang s’égosillait pour se faire entendre dans le concert des instruments, tout le monde se gondolait en disant « Voyez-moi ce canard qui veut chanter ! ». Il n’y en eut pas un pour avoir pitié de lui. Même maman riait aux larmes. J’ai vu Maître Sawang aller s’asseoir sans rien dire dans un coin sombre tandis que les amis de papa jouaient de plus belle, mais je ne sais pas quand il s’est levé et esquivé.

C’en fut d’ailleurs au point qu’il est tombé malade. Encore heureux que papa soit allé lui remonter le moral en lui disant que la prochaine fois on installerait un système de sonorisation. Du coup, il s’est quelque peu requinqué. Le jeudi soir suivant, il était assez en forme pour faire du porte à porte de nouveau. Le vendredi matin, il ne s’est pourtant pas présenté à l’école. Papa a dû aller le voir chez lui mais ne l’a pas trouvé. Priya, est-ce que tu te souviens ? Ce jour-là, Maître Sawang n’avait pas du tout disparu mais il était venu passer toute la journée allongé à la maison. Il a dit à papa qu’il pensait que l’équipe de montage de la sono viendrait dès le matin, alors il était venu attendre pour essayer la sono… C’était ce genre de bonhomme, Maître Sawang. Je me souviens qu’il avait l’air d’avoir une sacrée fièvre. À la nuit tombée, la sono n’était toujours pas arrivée. Et je me souviens combien il était excité et comme il exultait quand un bon bout de temps plus tard Maître Am a fait son apparition avec une carriole. Quand papa lui a rappelé qu’il était toujours enseignant, Maître Sawang s’est esclaffé et a dit : « Au point où j’en suis, si vous voulez ma démission, vous l’avez. » Je n’arrivais pas à me faire à l’idée, Priya, que c’était là mon instit, et qu’en plus, il avait passé presque toute sa vie dans les ordres.

Toi-même n’étais pas qu’un peu excitée, n’est-ce pas, Priya ? Je l’entendais, tu sais : ton cœur te dénonçait. Et je n’étais pas moins excité que toi. Et quand la sono électrique s’est mise à bourdonner, j’étais assis tout raide dans ton giron. Ce jour-là, notre maison vibrait de lumières, mais voilà que papa jouait du saxo de façon bien plus triste que les autres jours. Maître Sawang est venu se camper devant nous. Cette fois, il ne portait plus son saxo autour du cou. Ses deux mains tenaient le micro carré et plat comme si elles couvaient un œuf de poule. Je me souviens… J’ai retenu ma respiration quand il l’a porté à ses lèvres. J’ai entendu la syllabe « l’oi » sortir du haut-parleur puis le corps de Maître Sawang s’est mis à tressauter, mais ses mains étreignaient toujours le micro fermement. Pour finir, il est tombé en tas sur le sol, les mains toujours pareil. Au début, tout le monde a cru qu’il était possédé. Stupéfaction générale. Mais comme la sono s’était tue, son propriétaire, le vieux Tot, s’est écrié : « Court-jus ! »

Il fallait bien que ça lui arrive, à Maître Sawang : il ne nous apportait jamais de douceurs. Même s’il croyait qu’il était né pour être chanteur, il n’aurait plus l’occasion de pousser la goualante. Au fil des années, j’ai fini par le prendre en pitié. C’est que, chaque fois qu’il voyait un micro, il était pris de frousse et il faisait tellement attention à ne pas s’électrocuter qu’il en oubliait de chanter juste ou même en arrivait souvent à oublier les paroles. Mais, quoi qu’il en soit, papa l’a maintenu comme chanteur de l’orchestre, pour autant qu’il se contentât de jouer du saxo.

 

Δ

 

Tu aurais pu être musicienne, Priya, si seulement j’avais été moins vilain… Prends mon frère : il est né deux ans après toi, mais il savait jouer de presque tout. Il jouait même dans « l’or caisse » de l’école. (Je me souviens, Priya : à l’époque, c’est comme ça que j’appelais l’orchestre.) Nos parents nous emmenaient le voir défiler. Mon frère jouait de la trompette – tara tara tara tata – avec derrière lui une centaine d’enfants qui marchaient en cadence – ploum plam ploum – au rythme de la grosse-caisse sur laquelle un gros patapouf tapait à bras raccourcis.

C’était vraiment très drôle, Priya, tu te souviens ? Non seulement ce gamin était gros, mais sa grosse-caisse était si grande qu’il disparaissait quasiment derrière elle. Une fois que la parade avait fait le tour de la cour et obliquait vers le centre, il n’avait aucun moyen de voir le petit caniveau devant lui. Et, patatras, la grosse-caisse et le gros patapouf de rouler bouler chacun de son côté, et nous de rire aux larmes. De retour à la maison, j’ai taquiné mon frère : « Et alors, l’or caisse ?

– Y a plus d’or dans la caisse. »

Mon frère est bientôt aller étudier au chef-lieu et il devait se lever dès potron-minet pour être prêt quand passait la seule camionnette de transport public qui y conduisait, si bien qu’il me réveillait encore plus tôt que d’habitude. C’est alors que je me suis mis à le détester, vu que je devais toujours l’aider avec la seine comme avant mais pas seulement ça : il me refilait la truie et les vaches avant de s’en aller tranquille comme Baptiste à l’école. Je ne comprenais pas, Priya. Et en plus – en plus, j’avais toujours les poules. Je n’avais vraiment pas de chance. Personne ne savait que je devais marner aussi dur. Il n’y avait que toi, Priya… Et s’il fallait encore que je t’aide à faire la vaisselle comme avant, je ne savais vraiment plus où donner de la tête, et il n’y avait que toi pour te rendre compte que porter sa pâtée à la truie était au-dessus des forces d’un enfant comme moi et à quel point il était difficile de supporter ces quatre ou cinq vaches têtues comme des mules pour aller les attacher dans les champs.

Qui avait-il encore qui faisait que je détestais mon frère ? Il jouait de la trompette, il jouait de la clarinette et il jouait de l’accordéon aussi, alors que moi je savais seulement taper sur un tamtam. C’est que personne ne m’avait jamais rien appris. Maître Djareune disait que j’étais trop jeune, que je n’avais pas assez de souffle. Maître Somboune s’est mis en pétard contre moi quand j’ai discrètement fait main basse sur sa clarinette pour aller m’entraîner et qu’en un rien de temps le bec s’est cassé. Maître Am m’a dit d’attendre que je sois assez costaud pour pouvoir me passer l’accordéon au cou et qu’alors il m’apprendrait. Il n’y avait que Maître Sawang… Mais je n’avais aucune envie d’apprendre à jouer du saxo. C’est comme quand papa m’a trouvé un tamtam : Maître Sawang a voulu à toute force m’apprendre à en jouer. Il a dégoté un banc pour que je l’y pose et joue debout et puis il s’est mis à m’enseigner : Toum, toum, tam, tam, toum. Alors, tu penses bien, Priya, que je n’ai jamais aimé aucun de ses instruments.

Mon frère avait une trompette à lui, tu sais, Priya. L’école la lui avait donnée pour qu’il s’exerce. Je l’ai embêté pour qu’il m’apprenne à jouer. Il m’a dit de faire la bouche en bec de canard et puis de souffler très fort en faisant vibrer les lèvres mais ce n’était pas aussi facile que de souffler dans le mégaphone. Est-ce que tu te souviens ? Le vieux Tot laissait sa sono chez nous, si bien que le mégaphone était devenu un de mes jouets. Il suffisait de mettre la bouche contre les petits trous à l’arrière et on pouvait soit souffler soit parler et faire un raffut du tonnerre. J’aimais produire des bruits bizarres et même lire dans le mégaphone. Mais avec la trompette, j’ai eu beau souffler dedans à virer cramoisi et faire tout comme mon frère disait, pas moyen d’en tirer un son. J’ai tellement essayé que je l’ai noyée de salive. Mon frère a dû ouvrir la soupape pour la faire s’écouler et puis il n’a plus voulu que j’y touche. Qu’est-ce que tu en dis, Priya ? Il devait avoir un secret qu’il n’avait pas voulu me dire, juste pour pouvoir se moquer de moi en disant : « Bête comme t’es, va-t-en retrouver ton tamtam. Allez, file ! »

Bon, eh bien, puisque c’était comme ça, j’allais lui en jouer, du tamtam ! Dès que mon frère soufflait dans sa trompette, je tapais sur mon tamtam. Dès qu’il s’arrêtait, je m’arrêtais. Il remettait ça, je remettais ça, jusqu’à ce que maman vienne y mettre bon ordre. Tandis qu’elle parlait, je tapais sur mon tamtam et pour finir, Priya, pour finir, j’ai encore pris une raclée… Personne ne m’aimait. Même papa n’a pas dit un mot. Il n’y a que toi, encore une fois… Tu t’es allongée près de moi pour me consoler et m’as encouragé à lire un livre. Le soir venu, tu m’as même accompagné prendre du piment frais et en barbouiller l’embouchure de la trompette et puis on est revenus s’allonger secoués de fous rires à en avoir mal au ventre.

De retour de l’école, mon frère n’a rien dit à maman, malgré sa bouche tout enflée. On a ri sous cape un bon moment. Mais voilà que le lendemain ça a été mon tour quand je suis allé jouer avec le mégaphone : c’est fou ce que le piment frais brûle et fait mal à en avoir les larmes aux yeux ! Cette fois, j’ai poursuivi mon frère autour de la maison en lui jetant des pierres. Maman a dû sortir encore une fois pour y mettre le holà. Priya… Vraiment, je ne comprends pas pourquoi, quand j’ai dit à maman ce qu’il en était, elle m’a encore battu…

Ce sont là de ces chagrins d’enfant qui, avec le recul des ans, deviennent des anecdotes réjouissantes sans prix. Mais des chagrins d’enfant réjouissants de ce genre, il n’y en a pas eu beaucoup. Ça m’amuse à présent de penser que, quand j’étais petit, je détestais mon frère absolument. Tout le monde disait que j’étais jaloux. En fait, je n’étais pas du tout comme ça, Priya, parce que, même si je n’avais pas les atouts qu’il avait, lui n’avait pas le mien : je t’avais, toi. Maître Sawang disait que j’étais l’enfant le plus riche du monde. Il m’a fallu bien des années pour comprendre ce qu’il voulait dire.

Mais j’étais déjà un vilain môme, n’est-ce pas, Priya ? Est-ce que tu te souviens ? Après une ou deux réunions, les musiciens amateurs de papa se sont dits qu’ils allaient former un orchestre pour de bon, et papa a entrepris de faire la tournée des maisons avec une carriole, demandant à qui du latex, à qui du riz en grain, et à qui n’avait rien à offrir de simplement prendre soin de l’éducation de ses enfants. Après cela, chez nous il y a eu un tambour de plus, une trompette de plus, et une flopée de livres de musique. Désormais, Maître Sawang était toujours fourré chez nous, au point d’y avoir davantage de vêtements que chez lui. Il s’exerçait à la fois au tambour et à la trompette. Il prenait un livre qui avait une trompette en couverture, le mettait droit sur un support et m’apprenait à tenir la trompette comme sur l’image, comment placer mon pouce et mon petit doigt et comment actionner les clapets. Maître Sawang et moi on savait tous les deux que, quand il y avait écrit « 1 » sur la partition, il fallait enlever tous les doigts et dire « do » ; pour « 2 », il fallait appuyer avec l’index et le majeur et dire « ré » ; etc. On a appris les sept numéros par cœur. En plus, on pouvait dire toutes les notes de sa chanson de l’oisillon comme le faisait papa, sauf qu’on ne savait pas les jouer à la trompette comme mon frère et Maître Djareune le faisaient.

Par certains côtés, j’aimais bien Maître Sawang quand même. En fait, ça n’avait pas grand-chose à voir avec lui, mais plutôt avec toi, Priya. J’étais alors déjà en classe de huitième et maman n’a plus voulu me laisser dormir dans sa chambre. Elle m’a dit que j’étais trop grand. Je ne suis pas sûr que j’étais assez grand pour connaître le mot « sacrifice » mais, pour moi, il était hors de question de dormir avec mon frère ; alors maman a dû régler l’affaire à coups de règle. Priya, je n’ai jamais dormi paisiblement hors de tes bras, auxquels j’étais habitué depuis tout gosse, de même que je n’ai jamais aimé me mettre en pyjama pour dormir, même si maman m’y obligeait. Tu le sais bien : dès que maman avait le dos tourné, je m’en défaisais à chaque fois. Je ne saurais dire à quel point j’étais heureux quand tes bras tout tièdes se refermaient sur mon corps nu. Et plus encore quand il se mettait à fraîchir dans la nuit et que je faufilais mes deux mains sous ton chemisier. La tiédeur de ton corps me faisait dormir à poings fermés. Les jours où Maître Sawang passait la nuit chez nous, j’étais aux anges. Pourquoi donc ? C’est qu’il prenait toute la place sur le lit, et en plus il y avait mon frère. Alors, j’avais une excuse toute trouvée pour aller dormir dans ta chambre.

Mais si d’un côté je souhaitais que Maître Sawang vienne tous les jours, d’un autre côté j’aurais bien voulu ne jamais plus le revoir. Pourquoi ces désirs contradictoires, Priya ? Ces derniers temps, Maître Sawang ne m’aidait plus à poser la seine. Il prétendait qu’il n’aimait pas plonger, que ça le décoiffait et qu’après il lui fallait se huiler les cheveux de nouveau. Alors il s’est mis à t’aider à transporter de l’eau ou à faire la vaisselle. C’est ça que je n’aimais pas, mais alors pas du tout. Je ne voulais pas qu’il te parle. Et quand je vous voyais bavarder et rire aux éclats, j’étais furieux au point de ne plus pouvoir me contrôler. Est-ce que tu te souviens ? Une fois, j’ai voulu le boxer. Il a rit et m’a dit : « Tu es jaloux, c’est ça, pauvre chiot ? » Je lui ai aussi sec flanqué un coup de poing et je me moquais bien à ce moment-là que ce soit mon instit.

C’est en cela que j’étais vilain, Priya. Je redoutais que les autres ne te détournent de moi. Quand Maître Sawang s’est mis à t’apprendre à jouer de la trompette, je n’ai pas voulu. Quand il a voulu t’apprendre à chanter, je m’y suis opposé. Même quand c’est mon frère qui s’y est mis, je suis intervenu pour l’en empêcher. Il n’y a que papa que je n’ai pas osé contrer. Il a essayé de t’apprendre à chanter, après que Maître Sawang ait fait des couacs tant et plus. Ce jour-là, je ne me suis plus appuyé le dos contre toi, mais j’entendais un cœur battre la chamade, sauf que ce cœur, c’était le mien.

L’oisillon volette solitaire

Épuisé, inquiet, le cœur lourd

Sans amis, sans proches, sans tuteur

En quête d’une aile secourable

Sans abri, sans nid, sans refuge

Sans père, mère, frère ni sœur

Affligé d’une faute ancienne…

Δ

 

Tu me fais me rappeler l’enfant que j’étais en même temps que la musique me fait me rappeler les gens et les événements passés, Priya. Et plus le temps passe, plus je me rends compte que sa signification ne se limitait pas au mot « musique ». Désormais, quand je pense au son du saxophone de papa, je le vois recouvrir le village tout entier d’un réseau de liens invisibles aux yeux d’un enfant.

Est-ce que tu ne t’es jamais demandée pourquoi, à la saison des pluies, les enseignants du chef-lieu venaient tous nous aider à repiquer le riz dans la rizière ? Même Maître Sawang acceptait de changer de tenue pour cela. De même, au moment de la moisson, quantité de gens venaient nous donner un coup de main, si bien que le riz était rentré dans la journée et, à la nuit venue, c’était la fête sur le chaume.

Ce genre de scène a disparu à jamais, de même que lorsque la foule se pressait à l’école les soirs de pleine lune et les soirs sans lune. Est-ce que tu te souviens ? Nous attendions ces soirées avec impatience. Nous autres gosses courions dans tous les sens tandis que le chef de village parlait au micro, et bien d’autres après lui, mais nous on n’y faisait pas attention. On ne tendait l’oreille que pour savoir quand le vieil abbé dirait enfin « de sorte que », et alors on courait comme des dératés pour aller se démonter le cou devant l’estrade.

Et c’est alors, Priya, c’est alors que je t’ai dit que je voyais les airs du saxo de papa recouvrir le village. Ils faisaient que les gens sortaient se rencontrer, se demander de leurs nouvelles et pour finir décider de qui on irait aider dans sa rizière et qui dans sa plantation. Priya… Ces choses-là se produisaient grâce aux airs du saxo de papa. La musique incitait tout le monde à s’aimer, incitait tout le monde à se comprendre et à sympathiser. Papa disait d’ailleurs avec fierté que, depuis qu’il y avait de la musique, on n’entendait plus les annonces du chef de village tard le soir.

Est-ce que c’était aussi ton impression ? Papa ne faisait jamais rien qui ne prît des allures de fête. Mais maman – maman n’aimait pas faire tout un plat des choses comme papa. Quand un élève n’avait pas fait ses devoirs, même sans demander, rien qu’à le regarder dans les yeux, maman savait pourquoi. Le samedi, elle disparaissait de toute la journée. On allait à sa recherche. Elle descendait dans la rizière ou la plantation de tel ou tel élève. Elle avait sa façon à elle d’aider les voisins sans rien dire et se montrait impartiale. Parfois même elle nous étonnait vraiment beaucoup. Est-ce que tu te souviens, Priya, de la fois où ce sacripant de Tchouane, qui était costaud pour son âge, a pris mon frère en grippe parce qu’il portait des chaussures ? Il lui a passé les lacets autour du cou et l’a tiré ainsi de l’école jusque chez nous. Mon frère a pleurniché tout le long du chemin. Maman a vu rouge au point de le fouetter à coups de liane et de lui mettre les mollets en sang. Ses parents indignés étaient prêts à faire une histoire, mais papa est intervenu pour arranger les choses. Maman avait même l’air de lui en vouloir. Pourtant, le samedi suivant, elle est allée aider la mère de Tchouane à repiquer le riz comme si rien ne s’était passé.

Maman ne connaissait rien aux instruments de musique ; je ne l’ai même jamais entendue chanter. Est-ce que tu t’es jamais demandée, Priya, comment elle faisait pour rester dans une maison aussi bruyante ? Nous savions qu’elle n’aimait pas la musique. Les soirs où papa se faisait un plaisir d’enseigner la trompette ou le saxo à mon frère, elle lui disait avec un sourire pincé : « Laisse-le étudier, voyons. » Ils faisaient ceux qui n’entendent pas.

Mais maman savait aussi que papa ne pouvait se passer de musique. Les jours où l’orchestre se réunissait, elle ne manquait jamais de préparer des amuse-gueules. Je n’ai jamais vu personne regarder papa avec autant d’admiration que maman. Elle n’en avait que pour lui, les yeux fixés sur son visage apoplectique ou suivant la course de ses doigts sur les touches. Et ce n’était pas parce qu’elle aimait le saxophone, je le sais bien, car bien des années après, quand mon frère s’y est remis, maman ulcérée l’a traité de tous les noms.

Qu’est-ce qui se passait chez nous, Priya ? Papa et mon frère ont commencé de disparaître la nuit. « Ils sont allés faire de la musique, » me disait maman. À l’époque, s’il ne jouait qu’un morceau ou deux au saxo, mon frère était déjà un crack de la trompette, et je continuais d’être jaloux de lui. Mais cette jalousie, au lieu de me pousser à lui faire concurrence, m’a fait refuser de m’entraîner sur quelque instrument que ce soit, bien que je fusse assez grand pour me pendre un accordéon autour du cou ou pour souffler dans une trompette. « Il n’aime pas ça ; ne va pas le forcer, » a dit maman à papa.

Personne ne me comprenait… Pourquoi est-ce que je n’aurais pas aimé ça, Priya ? Je me sentais laissé pour compte chaque fois que je voyais mon frère disparaître avec papa. Mon frère avait l’occasion de sortir se promener ici et là tandis que moi je devais rester à la maison. Mais je ne faisais pas de scène pour le suivre. Pourquoi ? C’est que, quand il n’était pas là, j’en profitais pour aller dormir dans ta chambre. Maman savait que je n’osais pas dormir seul, bien que je sois déjà en septième cette année-là.

Il arrivait parfois quand même que papa nous invite tous à sortir, mais seulement pour les grandes fêtes, comme quand l’orchestre militaire est venu jouer au chef-lieu. Est-ce que tu t’en souviens ? Ils aimaient chanter des chansons bizarres avec des voix courroucées et leur musique faisait bien plus de vacarme que celle de l’orchestre de papa. Ils aimaient invoquer des gens terrifiants, des gens faits prisonniers pour aller labourer la rizière à la place des vaches et des buffles. Un de ces musiciens se saoulait tant que les autres n’ont plus voulu de lui et pour finir il a suivi papa jusqu’à chez nous. Il s’appelait Tchaïtchana (Victoire) mais, nous les jeunes, on l’appelait Tonton Tchaï. Je suis sûr que tu te souviens de lui. Il avait un banjo avec lui. Quand il en jouait – tong, tonong, tong, niao – il chantait des chansons drôles et animées, avec toujours le son « hô » que j’aimais : hô - lé lé - lê lé- î ô - lé lé - lé lé - hî hô… Il avait des tas de chansons drôles comme ça qu’il nous chantait.

Tonton Tchaï n’avait rien d’un militaire. Il était filiforme et avait le teint pâle comme s’il n’avait jamais pris le soleil. Il a mis encore plus d’animation dans la maison. Il s’entendait bien avec tout le monde, moi compris. C’est qu’il était drôle, tiens. Je ne l’ai jamais vu inquiet ou triste. Même s’il s’était fait expulser de l’orchestre, il semblait heureux d’être chez nous plutôt que d’avoir suivi ses copains musiciens. Il se rendait utile de multiples façons, jouait de tous les instruments, et en plus il chantait sans avoir peur du micro. Il parlait tout le temps et aimait le faire sous forme de chanson. Par exemple, il t’a dit : « Votre sourire me rend fou/Je voudrais bien être votre époux… » Je n’ai pas du tout compris pourquoi tu as piqué un fard, mais au lieu de lui foncer dans le lard comme je l’avais fait avec Maître Sawang, voilà que je me suis mis à rire aux éclats à te voir désemparée tellement tu étais furieuse. Et c’est Maître Sawang, justement, qui avait l’air de vouloir en découdre à ma place.

Les soirs de pleine lune, Tonton Tchaï faisait rire les gens à l’école. Tout le monde l’adorait. Il avait tout un répertoire de chansons drôles et il n’arrêtait pas de blaguer. Mais il ne parlait jamais de prisonniers qu’on emmène labourer la rizière. Même quand je le tarabustais à ce sujet, il me disait : « C’est que des idioties », puis s’empressait d’ajouter : « Chantons plutôt ». Alors, il empoignait son banjo et se mettait à jouer et on chantait « hô lé lé » en gambadant autour de la maison.

Tu dois te souvenir de Tonton Tchaï : c’est lui qui a insisté pour que tu ailles chanter sur l’estrade à l’école. Tu chantais rudement mieux que Maître Sawang. Comme la fois où papa t’a demandé de chanter : en t’écoutant, j’avais les larmes qui coulaient. Je ne sais pas pourquoi papa ne t’a jamais demandé de chanter sur l’estrade jusqu’à ce que Tonton Tchaï vienne t’y convier. Du coup, Maître Sawang est resté interdit. Il s’est contenté d’étreindre son saxo, l’air penaud, derrière les autres enseignants. En plus, il n’est plus revenu passer la nuit chez nous, mais cela ne m’a fait ni chaud ni froid vu que, lui parti, la chambre de mon frère était occupée par Tonton Tchaï.

Tonton Tchaï avait des chansons nouvelles qu’il apprenait aux autres enseignants et plusieurs m’ont touché, par exemple celle qui disait : « Ne méprisez pas les paysans/La rizière n’est pas de tout repos/Leur vie n’est pas facile/Dans la fournaise du jour/Au pas du buffle au labour/Dans la jungle qu’ils défrichent… » Je me souviens que la première fois que je l’ai entendu la chanter, j’ai éclaté en sanglots sans savoir pourquoi. Non que sa voix fût triste : la chanson était triste en elle-même. De même, du reste, lorsqu’il l’a chantée à l’école : on aurait entendu un moustique voler. Et j’ai bien vu, tu sais, Priya, qu’il y en avait dont les larmes coulaient. Cette chanson est devenue la favorite de papa avec l’oisillon de Maître Sawang.

Tu sais quoi ? Tout alors s’est mis à changer. Papa disparaissait de la maison presque tous les soirs, mais cette fois il n’emmenait plus mon frère avec lui. Maman continuait de me dire que papa allait jouer du saxo, mais j’avais vu ce que j’avais vu : papa quittait la maison avec Tonton Tchaï sans prendre le saxophone ; il n’allait pas faire de la musique. Maman avait un secret qu’elle ne voulait pas nous dire. Et voilà qu’elle s’est mise à attendre papa tous les soirs sans vouloir aller se coucher, et elle restait assise parfois jusqu’à l’aube, alors qu’auparavant, quand papa disparaissait avec mon frère, elle se hâtait d’aller au lit et ne se réveillait que quand papa frappait à la porte et l’appelait.

Priya, ensuite ce sont les vendredis soirs qui se sont mis à changer. Il n’y avait plus foule dans la cour devant chez nous. Les enseignants du chef-lieu ont commencé à s’éclipser, tous sauf Maître Am. Mais il ne venait plus avec son accordéon comme avant. Il venait pour disparaître avec papa et Tonton Tchaï et ils ne rentraient que dans le courant de la nuit. Le bruit de leur conversation me réveillait. J’entendais aussi la voix du chef de village et j’entendais la porte qui s’ouvrait, et je savais que maman ne dormait pas, comme d’habitude.

Les adultes commençaient à avoir des secrets… Je n’aimais pas du tout qu’ils gardent leurs secrets. J’avais l’impression qu’ils n’étaient pas dignes de confiance. Tu te souviens, n’est-ce pas, Priya, du premier jour où Tonton Tchaï est venu vivre chez nous ? Il a sorti de son sac en bandoulière un bout de papier cartonné qu’il a montré à papa. Papa a eu l’air embarrassé quand les autres enseignants se le sont disputés en rigolant. Maître Sawang n’a fait que tendre le cou pour voir et l’a reçu en dernier. « C’est obscène, » s’est-il exclamé et il s’est empressé de le rendre à Tonton Tchaï. Vu leurs réactions, maman n’y tenant plus a demandé à voir elle aussi – et s’est hâtée de le restituer. Tout le monde a ri aux éclats. Il n’y avait que nous à avoir l’air ahuri, nous demandant ce qui pouvait tellement amuser les adultes.

Ce n’était pas que moi : mon frère aussi, toi aussi. Maman nous a même grondés pour nous empêcher de voir. J’ai essayé pendant des jours et des jours de découvrir leur secret. J’avais repéré le sac de Tonton Tchaï. Il suffisait d’attendre qu’il ait le dos tourné. Mais je n’ai rien trouvé du tout, jusqu’au jour où mes efforts ont été couronnés de succès dans l’armoire de mes parents. J’ai vu alors cette sorte d’image. J’étais tout excité et, en même temps, amusé par les manigances des adultes.

Mais désormais, leurs secrets n’étaient sans doute plus des histoires aussi amusantes : c’est que je ne les voyais plus du tout rire. Certaines nuits, quand je me réveillais et allais les voir qui rentraient, maman me chassait pour que j’aille me recoucher. Elle donnait l’impression que quelque chose de sinistre était arrivé, et cela me faisait peur. Priya, je te demandais de me serrer dans tes bras et tu me serrais dans tes bras mais j’avais toujours peur…

Ma peur s’est accrue quand une nuit deux étoiles se sont mises à briller au-dessus de la chaîne de montagne. Est-ce que tu t’en souviens, Priya ? Ce n’étaient sûrement pas des étoiles. Il n’y avait pas d’étoiles qui soient presque aussi grosses que la lune comme elles. En plus elles brillaient tant que le ciel était tout sanguinolent. Nous sommes sortis les regarder depuis la route. Quantité de gens sont aussi sortis voir, mais personne ne savait ce que c’était. Papa ne disait mot, Tonton Tchaï non plus. Des vieux grommelaient : « C’est un mauvais présage. » À l’époque, je lisais un fascicule intitulé Science pour tous que Maître Am m’avait offert ; alors je me suis dit que ce devait être des soucoupes volantes d’extraterrestres. Mon frère aussi était de cet avis. En plus, quand j’ai demandé à maman, elle a ri et m’a répondu : « Je ne sais pas. Peut-être bien que c’est des extraterrestres, comme tu dis. »* [* Extraterrestre, en thaï, se dit kone tâng dâo, ‘homme d’une autre étoile’. Dans ces années-là, le Sud de la Thaïlande, où se passe l’histoire, était le théâtre d’une insurrection communiste thaïe et malaisienne. Les factions en présence se distinguaient par des étoiles sur leurs vareuses.]

Du coup, j’étais terrorisé. Si ça se trouve, c’était ça le secret que maman gardait depuis longtemps : elle savait à l’avance que les extraterrestres allaient attaquer notre planète, et c’était pour ça qu’elle ne dormait pas. La nuit suivante, quand papa est de nouveau sorti avec Tonton Tchaï, je lui ai demandé : « Papa, tu vas les exterminer, c’est ça ? »

Papa a eu l’air interloqué. « Qui ça ?

– Ben, les extraterrestres… »

Il a eu l’air perplexe encore un moment, puis il a souri et n’a plus rien dit. Je l’ai regardé s’éloigner. C’est fou ce qu’il était brave, papa ! Je ne savais pas avec quelle arme il se battait, mais j’étais sûr qu’il allait remporter la victoire.

Il n’y avait que Maître Sawang qui ne croyait pas que ces deux étoiles fussent des soucoupes volantes. Il n’était vraiment bon à rien, Priya. Pourquoi est-ce que je dis qu’il n’était bon à rien ? C’est qu’il a dit que non, mais quand je lui ai demandé ce que c’était alors, il n’a pas répondu. Même papa se plaignait à maman que Maître Sawang était de moins en moins bon à quoi que ce soit, mais ce n’était pas parce qu’il ne croyait pas que c’étaient des soucoupes volantes. Papa se plaignait parce que Maître Sawang n’allait plus guère faire ses cours. Il disparaissait souvent, parfois des journées entières. Priya, depuis que Tonton Tchaï était là, Maître Sawang n’était plus du tout marrant. Il ne se traitait plus les cheveux à l’huile de ricin comme avant. Certains jours, il ne repassait même pas sa chemise. Il avait l’air d’être en proie à une forte fièvre, au point qu’on se demandait s’il n’allait pas trépasser du jour au lendemain.

Tonton Tchaï n’est pas resté longtemps avec nous : six mois environ ou même moins que ça – je ne me souviens plus très bien. Mais il a introduit des tas de changements, dont je n’ai pris conscience qu’une fois adulte (de même que le fin mot de l’histoire des extraterrestres, Priya). Mais à l’époque j’étais absolument convaincu que tout ce qui se passait chez nous c’était la faute au python à bec de canard – le serpent qui s’était pris dans notre seine, voyons, Priya. Il était de la grosseur d’un bras mais d’une force telle qu’il pouvait déraciner trois tiges de bambou à la fois. Encore heureux que la seine soit allée s’enrouler autour des racines d’un grand arbre. Tonton Tchaï a plongé et a réussi à la décrocher, mais elle était toute effilochée et désormais inutilisable. Des gens ont suggéré à papa de faire frire le serpent car, selon la croyance, toute maisonnée qui fait frire un python à bec de canard se voit assurée du bonheur et de la prospérité et cela vaut aussi pour les maisons avoisinantes qui en sentent le fumet quand on le frit. Maître Am a sauté sur sa bicyclette depuis le chef-lieu et, tout essoufflé, a demandé à voir le serpent et il a ajouté : « Quel coup de chance pour vous ! Dépêchez-vous de le faire frire. » Mais Tonton Tchaï n’a pas voulu. Il a dit que ça ne rimait à rien. « On tue un serpent et on devient riche, vraiment ? On commet un péché, oui, voilà tout. » Papa était de l’avis de Tonton Tchaï. Papa a dit que si on le relâchait et que, par reconnaissance, il nous fasse riche, ça, oui, il le comprendrait. « Mais le tuer et en faire un curry, c’est ça qui va lui donner envie de nous porter bonheur ? Allons donc. »

Maître Am tenait bon et ne voulait pas qu’on relâche le serpent : « Les anciens disent que ça porte malheur. » Mais pour finir, papa l’a relâché…

Et qu’est-ce qu’il est arrivé chez nous, Priya ? Pour commencer – tu es bien placée pour le savoir – quelques jours plus tard, Maître Sawang est accouru tout affolé dire à papa à l’école que Tonton Tchaï avait voulu le tuer. Toute l’école était en ébullition. Papa t’a entraînée pour te parler à l’écart. Maman s’est jointe à vous, mais quand on a voulu faire cercle alentour, papa s’est mis à nous chasser pour qu’on rentre en classe.

Et puis vous êtes partis dans le sillage de Maître Sawang, ne laissant que Mademoiselle Arom pour superviser toute l’école. Je ne savais pas ce qui s’était passé entre Maître Sawang et Tonton Tchaï et cela m’inquiétait. Quand la maîtresse nous a laissé partir, j’ai couru jusqu’à la maison et c’est alors que j’ai appris que Tonton Tchaï nous avait déjà quittés, et toi, Priya, tu étais assise muette sur la véranda en face de papa et de Maître Sawang tandis que maman s’est dépêchée de descendre pour me dire d’aller jouer plus loin.

 

Δ

 

Si seulement on avait tué ce serpent, rien de ce qui est advenu chez nous ne se serait passé, tu ne crois pas, Priya ? Je ne savais pas ce qu’il en était, ni pourquoi. Peut-être que c’était comme maman a dit, je m’en souviens, le jour du mariage de mon frère. Elle est tombée assise comme à bout de force et a murmuré : « Notre famille est maudite. »

Bien des choses me rendaient perplexe. Papa a laissé sa cocoteraie à l’abandon et le jardinet de maman a rapetissé. On n’était plus obligés, mon frère et moi, de déployer la seine et on ne le faisait que quand on en avait envie. Les vaches ont disparu une à une et il n’est bientôt plus resté que les poules et la truie… Je n’étais pas en mesure de comprendre ce qui se passait. Je savais seulement que cela me faisait peur, tout comme la nuit où Maître Sawang est venu frapper à la porte en nous appelant pour qu’on se réveille et qu’on l’a vu couvert de sang. « Il a encore essayé de me tuer, » a-t-il dit à papa. J’avais si peur à ce moment-là que je tremblais de la tête aux pieds. Maman s’est empressée de m’ordonner d’aller me recoucher, Priya… Et Maître Sawang n’est plus revenu m’enseigner. Cette fois-là il a été si bon à rien qu’il a disparu pendant des jours et des jours, un mois même. Je n’ai eu l’occasion de le revoir qu’une seule fois, quand il s’est présenté un soir à la brune. Il ne portait plus de chemisette ni de short kaki, ni même le chapeau de soleil et les chaussures de cuir qu’il affectionnait. Il était revêtu de drôles de vêtements sombres et parlait d’une drôle de façon. Il a dit à papa de bien fermer la porte et il a parlé à voix basse avec lui à l’intérieur. Je l’ai entendu chanter une chanson qu’il n’avait jamais chantée, mais on aurait dit qu’il chuchotait. Maître Sawang avait tout à fait changé. Et quand je me suis réveillé au matin, je ne l’ai plus revu…

Tonton Tchaï n’avait laissé que de la tristesse et une atmosphère lourde tout autour de chez nous. Je ne comprenais pas pourquoi tout le monde était aussi silencieux. Et toi surtout, Priya. Tu étais si peu communicative que ça me faisait peur. Tu ne bougeais pas de ta chambre, tu ne sortais plus jouer avec moi et je ne voyais plus du tout ton sourire.

Il n’y avait plus que le torrent qui ne voulait pas savoir que Tonton Tchaï était parti. Après la nuit où j’ai cru que le toit allait s’effondrer, l’eau a continué de monter à ras de berge comme tous les ans. J’ai couru la voir affleurer aux bosquets de bambous puis me suis dépêché d’aller me laver et m’habiller comme avant. Maman m’a dit encore comme tous les ans qu’aujourd’hui l’école était fermée, mais je suis allé me tenir sur la berge derrière l’école comme tous les ans pareillement. Sauf que cette fois on ne braillait plus au rythme des bambous oscillant sous l’effet du courant. On était tous debout à trembler de peur. Certains pleuraient même, les yeux fixés sur la rangée de croton où le fantôme était coincé. Ses chairs étaient gonflées à exploser, et le courant les déchiquetait, lambeau par lambeau. On voyait l’eau entrer par des trous dans la nuque et ressortir par les orbites. Personne n’osait s’approcher ni même se tenir dans l’eau en aval, jusqu’à ce que papa arrive. Il nous a tous chassés pour qu’on rentre. Pas question de traverser sur son dos. Et pas question pour moi de rester debout à attendre de rentrer à la maison avec lui une fois la route inondée, parce qu’il a pris un rameau de croton pour en fouetter ceux qui ne voulaient pas rentrer chez eux.

Après ce jour-là et pour longtemps, j’ai eu peur des fantômes et il fallait que je dorme dans ta chambre toutes les nuits, Priya… J’avais naguère eu peur des extraterrestres, mais à présent qu’un fantôme avait fait son apparition, je n’avais plus peur d’eux, et d’ailleurs maman m’a dit que les extraterrestres n’existaient pas.

« Et les fantômes, alors ? » ai-je demandé.

« Est-ce que tu en as peur ? » m’a rétorqué maman.

Quand je lui ai avoué que oui, elle m’a redemandé : « Vraiment ? ». J’ai hoché la tête. Cette fois, elle s’est tue un moment, m’a regardé au fond des yeux puis s’est mise à rire et m’a dit : « Eh bien, alors, les fantômes n’existent pas non plus. »

Mais moi j’avais toujours peur d’eux ! Je n’osais plus descendre au torrent, je redoutais d’y trouver un fantôme… Priya, certaines nuits un fantôme venait me tirer par les pieds. J’avais si peur que je poussais des cris dans mon sommeil. Tu me prenais dans tes bras en me disant « Allons, n’aie pas peur ». Je souriais, tout heureux de savoir que ce n’était qu’un rêve, mais il y avait aussi des nuits où c’était toi qui parlais dans ton sommeil et où tu m’étreignais très fort. Je te secouais pour que tu te réveilles et je te disais que les fantômes n’existaient pas, voyons. Mais voilà que tu te mettais à pleurer…

Notre maison n’était plus telle qu’on l’avait connue, Priya. À la nuit venue, il n’y avait plus l’éclat de la lampe-tempête ni les échos de musique. Les divertissements s’étaient tous envolés. Plus besoin pour moi d’attendre que Maître Am nous apporte des douceurs, car, sans accordéon, il venait sans douceurs. Il ne venait plus pour faire de la musique… Priya, est-ce que tu t’es demandée comme moi pourquoi c’était à la nuit tombée qu’on venait chez nous – Maître Am, le chef de village, et tous ces autres que je ne connaissais pas ? Et ils parlaient tous à voix basse. Je n’aimais pas du tout qu’ils parlent comme ça.

Un matin, quatre ou cinq soldats sont passés devant la porte. J’ai cru que Tonton Tchaï était de retour et je me suis précipité tout excité vers maman pour le lui dire. Et voilà que maman m’a grondé et qu’elle a ajouté que Tonton Tchaï ne reviendrait jamais.

Je lui ai demandé pourquoi.

« Ce n’est pas quelqu’un de bien, » m’a-t-elle répondu.

Je lui ai demandé en quoi il n’était pas quelqu’un de bien, mais elle n’a pas voulu me le dire, Priya… Tu devais bien savoir, toi, mais toi non plus tu n’as rien voulu me dire. Tu t’es mise à pleurer. Je ne comprenais vraiment pas pourquoi tu pleurais de plus en plus à mesure que les jours passaient. C’était comme maman : quand je me levais le matin, je lui voyais les yeux gonflés tous les jours. Parfois, tard dans la nuit, je me réveillais quand papa rentrait. Quand le chef de village avait fini de parler, j’entendais maman pleurer.

« Laisse tomber… C’est dangereux, » disait-elle à papa.

« Si on ne se bat pas, on est foutus, disait papa. Le Tchaï, son compte est bon. »

J’étais d’autant plus abasourdi. Je ne comprenais pas ce que Tonton Tchaï avait à voir avec le fait que papa quittait la maison toutes les nuits. Je me disais, Priya, que ça devait avoir un lien avec la fois où tu te tenais muette devant papa et Maître Sawang sur la véranda, mais je ne savais pas de quoi il retournait. J’entendais certains dire que tu avais fait des choses pas bien avec Tonton Tchaï, et ces mots, « des choses pas bien », me posaient problème. Je pensais à l’époque que je comprenais à peu près, mais pas vraiment. Et personne ne voulait éclairer ma lanterne. J’avais demandé à maman, mais elle avait levé la main comme si elle allait me frapper. J’avais donc dû garder mes interrogations pour moi.

À part la tristesse et l’atmosphère pesante, il y avait encore autre chose que Tonton Tchaï avait laissé derrière lui : c’était ces carrés de papier cartonné. Ils se trouvaient toujours dans l’armoire de papa et ils me faisaient me poser des tas de questions, au point qu’ils avaient quasiment le pouvoir de me faire aller en cachette les regarder souvent et, dernièrement, alors même que Tonton Tchaï n’était plus là, dans l’armoire il y en avait plus qu’avant. Cette fois, ce n’étaient pas seulement des carrés de papier cartonné avec des images, mais des livres avec des images et du texte qui m’excitaient terriblement. C’étaient d’ « autres livres » comme je n’en avais encore jamais vu, et ils m’ont fait m’intéresser de plus en plus à « ces choses-là ». Priya, je n’aurais pas dû être aussi vilain. Si je n’étais pas allé farfouiller dans l’armoire de papa, il ne me serait pas venu à l’esprit des tas d’idées confuses à ton sujet. Je me souviens. Une nuit que je dormais dans ta chambre, quand tu t’es mise à parler dans ton sommeil et à m’étreindre fortement, j’ai eu à la fois peur et envie d’essayer. Je me suis mis à t’étreindre à mon tour et à te caresser et j’ai fait, pour voir, pénétrer mes doigts dans certains endroits. Tu t’es tellement agitée que j’ai pris peur et qu’il a fallu que je te réveille. C’était la première fois, Priya, que tu étais si en colère que tu m’as battu. J’ai eu d’autant plus peur et je me suis mis à pleurer. Tu t’es mise à pleurer aussi puis tu m’as attiré à toi et m’as étreint de nouveau.

Priya, à ce moment-là je savais que j’avais commis une faute, sauf que je ne me la représentais pas très clairement, de même que je savais que les livres que j’allais lire en cachette dans la chambre de papa étaient des livres pas bien, mais je ne savais pas m’expliquer pourquoi ils n’étaient pas bien. Quoi qu’il en soit, c’est comme je t’ai dit : c’était comme s’ils avaient le pouvoir de m’attirer et de me faire aller farfouiller en cachette dans l’armoire. Priya, ils m’ont fait peur au point que mes mains tremblaient. Quand elles se sont glissées sous la pile de vêtements où se trouvaient les livres, cette fois c’est un pistolet que j’ai trouvé – un pistolet de gros calibre – avec une boîte de cartouches aussi. J’ai eu peur comme si j’avais mis la main sur un cobra, un cobra capuchon déployé qui me menaçait. Je suis rentré en courant m’allonger cœur battant dans la chambre. Je ne saurais dire pourquoi j’avais peur. Je savais seulement que c’était quelque chose d’effrayant. Je n’avais pas du tout peur du pistolet, Priya, mais j’avais peur de papa. J’avais l’impression qu’il était devenu quelqu’un de terrifiant. Je n’osais même pas me demander si j’oserais le regarder en face de nouveau. La nuit venue, j’avais toujours peur au point de ne pas pouvoir dormir. Et quand papa est venu frapper à la porte, la terreur m’a tordu le cœur.

« Ils ont pris le chef de village, » j’ai entendu papa dire à maman tout bas.

« Qu’est-ce qu’on va faire ?... »

Papa n’a rien dit pendant un long moment. À ce moment-là, je savais que mon frère ne dormait pas : je ne l’entendais pas respirer.

Et maman s’est remise à pleurer…

« Allons-nous-en, a bredouillé maman. Partons d’ici.

– Où veux-tu qu’on aille ?

– N’importe où. Chez mon frère aussi bien. »

Papa n’a rien dit.

« Partons… Pense aux enfants. »

Papa s’est tu encore un long moment, jusqu’à ce que je n’en puisse plus de retenir ma respiration, et alors il a dit : « Prends les enfants avec toi. Nous, on reste. »

Maman s’est mise à sangloter.

« Il faut qu’on parte… pour les enfants… Allons-nous-en.

– On ne peut pas s’en aller ! » La voix de papa commençait à se fêler. « Pour les enfants, il faut que tu partes. »

« Toujours ces ‘il faut’ ‘il faut’ ! a dit maman d’une voix forte comme si elle avait perdu la raison. Ne sois pas égoïste… pense aux enfants… arrête de faire des bêtises ! »

« Tais-toi ! » l’a rabrouée papa.

J’avais si peur que je me suis mis à sangloter. Mon frère m’a dit de me taire, ce qui m’a fait sangloter de plus belle. Il m’a grondé encore plus et a tendu la main pour me fermer la bouche. Je l’ai mordu et lui ai flanqué des coups de pied, si bien que maman a dû se ruer dans la chambre pour demander qu’est-ce qu’il y avait encore. La voix de maman n’était pas la même que d’habitude.

Mon frère n’a rien voulu dire. Il n’y a que moi qui ai demandé où est-ce qu’on allait. Maman s’est remise à pleurer. Je ne comprenais pas pourquoi elle pleurait, alors je n’ai pas pu me retenir de pleurer aussi. Maman m’a attiré à elle et m’a pris dans ses bras, tout en disant : « Mais non, louk, on reste ici. » Puis elle m’a dit de me recoucher. J’ai vu papa qui se tenait debout contre le montant de la porte, les yeux fixés sur moi, ce qui m’a terrorisé, alors j’ai pleuré encore plus fort…

Mais maman m’avait raconté des sornettes, Priya… Quelques jours plus tard, elle a complètement abandonné sa réserve habituelle et s’est mise à me parler de tas de choses amusantes, comme la fois où on était allé voir mon frère défiler au chef-lieu, et j’ai rigolé en repensant au gros patapouf avec sa grosse-caisse. Je n’avais pas oublié. Et puis elle m’a demandé si j’avais aimé là-bas. J’ai hoché la tête vigoureusement. J’avais vraiment aimé, c’était si amusant, Priya.

« Eh bien tu vas y aller, m’a dit maman avec un sourire.

– On va aller vivre là-bas ?

– Non, toi. » Elle a comme dégluti. « Ton frère et toi… »

Je n’ai pas voulu, Priya. Maman disait que j’irais vivre avec le fils de Maître Am au chef-lieu de la province. Mais – mais personne d’autre n’y allait, ni toi, ni maman, ni papa, rien que mon frère !

« Pourquoi t’as dit l’autre jour qu’on restait ici, alors ?

– Mais tu me dis que tu aimes bien là-bas. » Elle souriait toujours, mais j’avais l’impression qu’elle souriait pour me faire bisquer.

« Maman, tu mens, » lui ai-je dit.

Elle s’est remise à pleurer… Je ne comprenais plus du tout, Priya : pourquoi quand je refusais de partir, maman se mettait-elle à pleurer ? Ou alors c’est qu’elle ne m’aimait pas et qu’elle voulait que j’aille loin, très loin… N’est-ce pas, Priya ? C’était sûr qu’elle ne m’aimait pas, parce qu’elle m’a dit « Qu’est-ce que tu es têtu ! » et puis elle n’a plus voulu me parler.

Mais tant papa que maman ont continué d’insister pour que je m’en aille. Le lendemain, maman a préparé ma valise. Elle m’a même fait m’habiller. J’ai eu beau lui dire sur tous les tons que je n’irais pas, tout le monde voulait que je m’en aille. Priya… Je ne savais pas ce que j’avais fait de mal, pour que tout le monde veuille ainsi se débarrasser de moi. J’avais beau pleurer, personne n’avait pitié de moi. Pour finir, quand Maître Am est arrivé, je me suis enfui et suis allé me réfugier sur le tamarinier. Papa l’a escaladé pour me faire descendre. Alors, je me suis mis à jurer comme un charretier tout en continuant de pleurer. Papa m’a fouetté, et plus il me fouettait, plus je jurais. J’ai insulté la terre entière. Maman pleurait. Maître Am n’osait pas me regarder, et tu es allée te calfeutrer dans ta chambre…

« Ça suffit, a dit maman à papa. S’il ne veut pas y aller, eh bien il n’ira pas. »

Et puis maman m’a pris dans ses bras. Elle pleurait sans retenue devant moi. Même quand Maître Am et mon frère sont partis, elle pleurait encore. Papa est monté s’asseoir sur la véranda sans rien dire. Tu ne voulais pas sortir de ta chambre. Tout le monde était devenu fou et muet… À cause de moi encore une fois, n’est-ce pas, Priya ? J’étais vraiment un bien vilain gamin, n’est-ce pas ?

Je suis resté muet moi aussi pendant des jours et des jours. Puisque personne ne m’aimait, ce n’était pas la peine que je parle à quiconque. Je suis resté tout seul. Je dormais seul. J’avais peur mais j’ai pris sur moi. Finalement, une nuit maman a ouvert la porte et est entrée. Elle s’est allongée et m’a pris dans ses bras… Cela faisait si longtemps que je ne m’étais pas endormi dans les bras de maman. Ce n’était pas la même chose qu’avec toi, Priya : c’était drôlement doux. Je ne saurais te dire. Je savais seulement que j’étais extrêmement heureux.

Je me souviens, Priya. Le lendemain était le jour où le vieil abbé venait chez nous et s’asseyait sur la véranda pour discuter avec papa presque une demi-journée durant. Et cette nuit-là, Priya… Le son du saxophone m’a réveillé et j’étais dans tes bras. C’était un son rauque et profond et triste comme je n’en avais jamais entendu. Je m’en souviens parfaitement. C’était « Tchatâ tchîwit ». Immobile, je l’ai écouté longtemps, jusqu’à ce que je sois sûr que ce n’était pas un rêve. J’ai pensé te réveiller, mais j’ai fini par me faufiler sur la véranda. Papa debout soufflait dans son saxo. Maman assise adossée à la rambarde ne bougeait pas. Quand je me suis approché, elle a eu un sourire âpre tout en m’attirant vers elle pour que je m’assoie dans son giron. Elle m’a caressé la tête doucement. Les chiens dans le lointain se sont mis à hurler.

« Un vrai concert, maman, » ai-je relevé la tête pour lui dire sur un ton rieur.

Maman a eu un petit rire et puis est restée sans bouger. Pourquoi donc ne t’es-tu pas réveillée alors, Priya ? Tu n’aurais plus jamais l’occasion de voir une scène pareille. Cette nuit-là, il n’y avait qu’un velouté de lune. Papa debout faisait face aux champs et le son du saxo portait loin sur les chaumes et des chaumes le vent apportait les arômes de la terre la nuit. Papa avait les yeux fermés tandis qu’il reprenait sans cesse le même air comme s’il ignorait que maman et moi étions assis là. J’ai relevé la tête et j’ai vu que maman avait les larmes aux yeux. Je l’ai vraiment vu, Priya. Elles brillaient dans le clair de lune, et j’ai eu confusément envie de dire quelque chose, mais comme maman continuait de rester sans bouger, je n’ai rien dit et me suis adossé à elle, heureux, à écouter battre sourdement son cœur. Un chant de coq nous est parvenu de loin. Les coqs chez nous battent des ailes avant de lancer leurs cocoricos en écho. Le son du saxo m’a bercé et je me suis endormi dans le giron de maman et, quand je me suis réveillé à nouveau, papa avait, hélas, déjà commencé de s’enfoncer dans le dédale des souvenirs de maman…

 

Δ

 

Le son du saxo disparaissait chaque fois que je me réveillais. Je n’étais pas très sûr si c’était parce que j’avais rêvé ou parce que papa avait cessé de jouer. Alors je sortais voir sur la terrasse. Priya… papa ne s’y trouverait plus jamais, je le savais. Même si maman me disait qu’un jour papa reviendrait, je ne la croyais plus désormais. Maman mentait de plus en plus et pleurait de plus en plus. Je ne croyais pas du tout que papa était parti jouer de la musique. Il avait disparu en même temps que le pistolet et les balles dans l’armoire, alors que le saxophone était toujours dans sa chambre, et je ne me suis plus réveillé parce qu’on frappait à la porte.

Maman faisait trois choses : elle mentait, elle se mettait en colère et elle pleurait. Je ne comprenais pas très bien ce qui avait fait qu’elle avait changé à ce point. Je me souvenais, tu sais, de ce qu’elle m’avait dit le jour où elle avait inspecté le poulet à la place de Maître Sawang, mais à présent c’était elle qui « me la faisait ». Et qui plus est, si je le lui rappelais, elle se mettait en colère, elle me battait et puis elle pleurait.

Priya… Maman faisait que je n’étais plus du tout sûr d’une chose. Je me disais qu’elle ne m’aimait pas, car elle me battait souvent. En plus, quand j’ai fini la septième, au lieu d’aller poursuivre mes études au chef-lieu et de rentrer en camionnette tous les jours comme mon frère, voilà que maman m’a envoyé chez son frère, Tonton Két, à Songkhla. C’était très loin, tu sais, Priya, et je ne rentrais à la maison que tous les deux ou trois mois et, chaque fois que je rentrais, maman me serrait dans ses bras passionnément et se lamentait. Alors, je ne savais plus si elle m’aimait vraiment ou non.

Mais avant longtemps, Priya, avant longtemps j’ai commencé à comprendre à ma façon… Que maman ne cesse de pleurer, que papa ait disparu, que la maison soit devenue si triste, j’ai commencé à croire que c’était lié à l’amour de la patrie. Plusieurs enseignants essayaient de parler de cela en classe. Ils nous apprenaient des chansons qu’il me semblait avoir entendues interprétées par l’orchestre militaire. En outre, Tonton Két s’efforçait de répondre quand je demandais : « Ils aiment pas la patrie, alors ?

– Mais si…

– Et les militaires aussi ?

– Justement. Tout le monde aime la patrie.

– Alors, pourquoi est-ce qu’ils se battent ? »

Parfois, mon oncle ne savait que répondre ou il répondait mais je ne comprenais pas. Comme la fois où je lui ai demandé cela et qu’il m’a répondu que c’était parce qu’on aimait la patrie de façon différente, mais il n’a pas su me dire combien de façons il y avait. Même chose quand je l’interrogeais sur papa. Il restait muet ou se contentait de dire qu’un jour papa reviendrait, mais sans l’assurance ou la véhémence de maman.

Priya, est-ce que tu te souviens de Tonton Két ? Il est venu chez nous deux fois. C’était un vieil homme qui avait bon cœur. À tout le moins, il ne se mettait pas en colère quand je lui posais des questions indiscrètes. Il n’avait ni femme ni enfants. C’était peut-être la raison pour laquelle il était bien plus attentionné avec moi que maman. Le matin, il me faisait aller à l’école à bicyclette, et le soir il me donnait des livres pour que je lui en fasse la lecture à voix haute. En plus, il me laissait dormir sur le même lit que lui.

Mais pour autant que mon oncle prenne bien soin de moi, ce n’était pas pareil que d’être à la maison, Priya. Il ne me serrait pas dans ses bras la nuit. Je ne me sentais pas aussi bien au chaud que quand je dormais avec toi ou avec maman. Sauf que, quand je revenais vous voir, maman et toi, je ne m’amusais plus comme avant. J’étais devenu un enfant silencieux, taciturne, voire apathique par moments. Tu ne pouvais pas comprendre ce que c’était.

Tu ne sais pas à quel point, quand on est loin, la nostalgie qu’on a de chez soi peut être forte. Tu as bien vu, Priya, combien de fois j’ai houspillé maman pour qu’elle m’envoie à l’école du chef-lieu. Mais j’étais assez grand pour ne pas me buter au point de la mettre en colère. Quand elle me disait, « Tu es très bien chez ton oncle, » j’étais assez grand pour savoir que, si elle disait cela, ce n’était pas parce qu’elle ne m’aimait pas.

Mais il y avait encore des choses que je ne comprenais pas. Est-ce que tu te souviens ? Une fois, Tonton Két est revenu avec moi. Il a essayé de convaincre maman d’aller tous les trois vivre avec lui. Maman lui a répondu : « Je ne peux pas. Ma place est ici. » Elle disait cela comme si elle était sous l’effet d’un sortilège qui l’obligeait à rester à la maison pour toujours. Mon oncle m’a dit par la suite que, si maman restait, c’était pour attendre papa. Je me demandais bien ce qui faisait que maman croyait encore que papa reviendrait ou, si un jour papa revenait, ce qui l’empêcherait d’aller nous chercher chez Tonton Két. Mais je n’ai pas parlé de cela à mon oncle, pas plus que des images sur papier cartonné ni des livres dans l’armoire de papa. Trois ou quatre ans s’étaient écoulés ; je ne pensais pas qu’ils seraient toujours là. Mais quand j’ai de nouveau fouillé en cachette comme je faisais, ils étaient toujours sous la pile de tous les vêtements de papa. Je ne comprenais pourquoi maman les gardait. Ou alors c’était pour qu’il les retrouve à son retour, de même que ses vêtements ? Cela semblait bien improbable… Mais ce genre de chose, je n’osais en parler à personne.

Priya, chaque fois que je retournais à la maison, la route ne cessait de s’élargir. Il y avait de plus en plus de camionnettes de transport public et des véhicules de transport de troupes passaient souvent devant chez nous. Je savais que tout cela faisait partie du changement, un changement tout plein d’animation et de vie, alors que notre maison… La maison elle aussi changeait, mais dans le sens du silence et de la solitude. Il n’y avait plus ni truie ni poules. J’avais l’impression que notre maison était immobile et comme sans vie, tout comme le jardinet de maman, à présent livré au mimosa pudique, tout comme la cocoteraie de papa, à présent livrée à un fouillis dru de ronces et d’herbe à éléphant. Priya, la sente de berge qui descendait jusqu’à l’embarcadère était jonchée d’un épais tapis de feuilles de bambou, ce qui voulait dire que personne ne l’avait empruntée depuis bien longtemps. Il n’y avait que le torrent qui n’avait pas changé. Mais, Priya, qui aurait pensé comme moi ? On avait beau croire que le torrent n’avait pas changé, l’eau n’était plus la même. Il suffit de détourner la tête et puis de regarder de nouveau : l’eau n’est déjà plus la même. Priya, l’eau du torrent s’écoule en permanence, l’eau que l’on voit est aussitôt passée ; on n’est même pas capable de courir à sa suite et de la récupérer au creux de la main pour la faire s’écouler de nouveau.

Priya… Rien ne dure, rien ne retourne à la source… Et plus je grandissais, plus j’en étais convaincu. Même si papa revenait, la maison ne serait plus la même, maman ne serait plus la même. De la même façon, Priya, les militaires étaient apparus pour un jour s’en aller ; les patriotes dans la montagne étaient apparus pour un jour disparaître ; mais rien ne serait plus comme avant ; le courant jamais ne remonte la pente.

Priya… Nous n’avons pas moyen de savoir ce que nos actes d’aujourd’hui nous vaudront demain. Il suffit de se détourner pour que le présent soit déjà le passé, alors même que nous sommes projetés vers l’avenir. Priya, est-ce que tu peux comprendre ? Si nous faisons une erreur aujourd’hui, en un rien de temps nous nous retrouvons en train d’en souffrir le lendemain et incapables en plus de retenir ce qui fut hier. Priya… Je saisis une feuille morte de bambou jaune pâle et, à l’idée qu’elle est sans valeur, je la jette dans le torrent et elle part au fil de l’eau ; même si l’idée me vient aussitôt qu’elle a de la valeur, je ne pourrai pas la récupérer en tendant la main ou même en courant après elle et, plus elle s’éloignera, plus je serai malheureux…

Priya… Est-ce que tu comprendras ? Ou est-ce que tu objecteras qu’il arrive que la feuille de bambou tombe dans un tourbillon et qu’il soit alors possible de la récupérer à son prochain passage ? Mais ce genre d’occasion est rarissime. Combien y a-t-il de tourbillons dans un torrent ? Je n’en sais rien. Je sais seulement que tout passe et nous fait souffrir aujourd’hui. Il n’y a qu’une solution : c’est de tout oublier. Comme le disait maman – il faut oublier hier pour qu’il fasse beau demain. Peut-être bien que j’oublierais, s’il ne s’agissait que d’une feuille de bambou…

Pourquoi est-ce que je ne me souviendrais pas, Priya ? Même si à l’époque je ne savais pas vraiment ce que je faisais… Chaque fois que je revenais chez nous, j’étais très heureux. J’avais des tas d’histoires à te raconter. Certaines nuits, tu m’écoutais bavarder jusqu’à sombrer dans le sommeil, et tu me réveillais en pleine nuit pour que je retourne dormir dans la chambre. Mais il arrivait aussi parfois que je ne me réveille qu’à l’aube et, à ce moment-là, tu étais déjà dans la cuisine.

Est-ce que tu te souviens ? Je t’ai parlé d’une de mes professeurs qui s’appelait Tueanjaï. Elle avait le même genre de sourire que toi, de petites dents bien rangées et d’un blanc étincelant comme toi. Son sourire était enjoué et elle aimait bavarder avec tout le monde et elle parlait d’une petite voix flûtée, avec parfois des propos assez lestes, si bien que certains la regardaient par en dessous. J’entendais souvent des ragots sur son compte, que ce soit parmi mes camarades ou même de la part de certains professeurs.

Mademoiselle Tueanjaï n’était pas la plus jolie prof de l’école mais c’était celle qui nous faisait le plus gamberger. Elle était familière avec tout le monde, et même avec les élèves, si bien que parfois on se prenait à penser que c’était une amie et, du coup, on ne la respectait pas tellement et on disait du mal d’elle dans les termes les plus orduriers. Un de mes camarades, un grand qui commençait à avoir de la moustache, prenait un petit miroir de poche et le mettait contre un pied de son pupitre et trouvait un prétexte pour que Mlle Tueanjaï vienne jusqu’à son pupitre lui expliquer quelque chose. Alors, il baissait la tête comme s’il était plongé dans un abîme de réflexion et, à la fin du cours, il se vantait en termes grossiers d’avoir vu la petite culotte de la prof.

Priya, je ne sais pas ce que ressentent les filles pubères vis-à-vis de ce genre de choses, mais pour ce qui est des garçons – à en juger par les discussions que j’ai eues avec mes camarades une fois plus âgés – tous ont une prof ou alors une grande sœur (qui n’est pas forcément leur vraie sœur) dont ils s’amourachent et qui les fait gamberger. Ce fut mon cas avec Mlle Tueanjaï, je m’en souviens. Un jour elle m’a demandé de l’aider à consigner les notes dans son registre. Elle me demandait souvent de l’aider à écrire ceci ou cela – c’est que j’ai une belle écriture, tu sais, Priya – mais chaque fois elle le faisait pendant l’heure de cours ou, quand on avait une heure libre, dans la salle des profs. Mais cette fois elle m’a demandé d’aller chez elle après les cours. J’étais dans tous mes états, et plus encore quand, une fois sur place, j’ai vu qu’elle s’était mise en short et t-shirt. Je me suis mis à trembler. Il n’y avait personne dans le dortoir des profs. Nous nous sommes assis pour travailler dans la salle commune à l’étage. Elle annonçait les notes et je les inscrivais. Je sais… je n’arrivais pas à me concentrer. Je n’en avais que pour me dire que, dans un instant, elle allait cesser d’annoncer les notes, et alors qu’est-ce que je ferais ? Si bien que j’inscrivais n’importe quoi, qu’il fallait effacer, corriger, un vrai gâchis !

Il y avait de quoi rire, Priya. Je me sentais coupable de penser à ma prof de cette façon pas comme il faut, mais d’un autre côté je n’en avais pas moins envie de continuer à penser ainsi. Je ne saurais dire ce qui me prenait. Parfois j’en venais à redouter d’être anormal. J’avais peur de devenir obsédé – c’est que j’avais déjà lu sur ces criminels désaxés qui étaient des obsédés. Et si ce genre de sentiment faisait de moi un criminel désaxé, qu’est-ce que je ferais ?

Priya, il y a quelque chose que je ne t’ai jamais dit. Parfois je rêvais de Mlle Tueanjaï. C’étaient des rêves pas très jolis et qui me mettaient mal à l’aise. Il arrivait aussi que Mlle Tueanjaï devienne toi, Priya. Je ne sais pas ce qui se passait dans mon subconscient. Il y a eu cette autre fois où je suis revenu à la maison. J’ai bavardé plaisamment avec toi jusqu’à ce que je m’endorme et j’ai rêvé de toi et de Mlle Tueanjaï tout à la fois. Je me suis réveillé en sursaut lorsque tu t’es mise à marmonner et à me serrer très fort. Je ne sais pas pourquoi je ne me suis pas levé pour aller dormir dans ma chambre ; au contraire, je me suis mis à te caresser et à répondre à ton étreinte comme je l’avais fait des années plus tôt. Je ne sais vraiment pas, dans la confusion où j’étais, à quoi je pensais. J’osais et j’avais peur, Priya. J’étais assez grand pour dormir seul sans crainte et assez grand pour avoir peur de coucher avec toi, mais voilà que j’ai choisi ce qui me faisait peur. Et puis… et puis j’ai entendu retentir le saxophone de papa. C’était exaspérant et effrayant. J’avais si peur que je tremblais. Un camion de transport de troupes est passé à toute allure devant chez nous. Je me suis levé et j’ai vite regagné ma chambre.

Priya, qu’est-ce que j’avais fait ? Je n’avais rien fait du tout. J’avais seulement « essayé », mais cela avait suffi à m’embrouiller les idées, si bien que le lendemain je n’ai pas voulu parler avec toi. Je n’osais même pas te regarder en face. Je me suis dit que j’allais rentrer tout de suite chez mon oncle, mais il devait y avoir quelque chose qui m’empêchait de rentrer. La nuit suivante, je n’ai pas cessé de penser à tort et à travers. Je me sentais plus en faute encore qu’à propos de Mlle Tueanjaï et, en plus, je n’avais aucune envie de continuer d’avoir des pensées coupables. Je savais que tu ne dormais pas encore. J’entendais un bruit comme si tu chantonnais « Tchatâ Tchîwit » tout doucement, Priya. Toi aussi tu devais te faire toutes sortes de réflexions. Je m’en voulais de te faire réfléchir, je m’en voulais de te faire penser que je n’étais pas un garçon bien. Je ne le referais plus. Vraiment, tu sais, Priya, vraiment c’était ce que je pensais. Quand j’ai frappé à la porte de ta chambre, j’avais l’intention de te demander pardon. Tu ne peux pas savoir à quel point il m’avait été difficile de prendre une telle décision. Et quand je suis entré et me suis tenu debout devant toi, ça a été encore plus pénible de forcer les mots à sortir, parce que rien qu’à te voir, je me suis senti fondre. J’ai donc gardé le silence. Quand tu as refermé la porte et t’es tournée vers moi à nouveau… il a suffi que tu fasses un geste et me frôle et tout a éclaté…

Priya, comme je te l’ai dit, parfois on n’a pas le temps de penser à ce que nous vaudra, demain, ce que l’on fait aujourd’hui. Et quand on s’en rend compte, ce que l’on a fait relève déjà du passé et des souvenirs. Et toi, Priya, toi et moi appartenons à un passé qui ne vaut pas d’être rappelé mais dont il faut absolument qu’on se souvienne. Priya… Pourquoi est-ce que ma vie est pleine d’histoires comme ça ? Des histoires qui ne valent pas d’être rappelées mais qu’il est impossible d’oublier. Les histoires du passé nous font souffrir dans le présent. Je sais… La souffrance qui provient de papa, de maman, de mon frère, à qui la faute ?

Ou peut-être n’est-ce la faute de personne ? Comme le disait Tonton Két : tous autant qu’on est, on agit par amour. Tout le monde aime sa patrie, tout le monde aime la terre natale et… Priya… et moi, je t’aimais. Je m’étais donné la réponse à moi-même. Cela ne s’était pas produit par désir, cela ne s’était pas produit parce que j’étais obsédé, mais cela s’était produit par tendresse, par amour, par les liens de toutes sortes entre toi et moi. Il m’arrivait de penser ou de rêver confusément à toi et à Mlle Tueanjaï, mais dans mon cœur je savais bien que non. Tu n’étais pas Mlle Tueanjaï. Tu étais toi. Tu étais l’étreinte douce qui me confortait depuis l’enfance et, quoi qu’il arrive, cette douceur me disait que cette étreinte et cette douceur perdureraient.

Je savais que c’était de l’amour, Priya, car quand je suis reparti poursuivre mes études, je n’arrêtais pas de penser à toi avec une fréquence et une intensité sans précédent. D’un côté, je savais que c’était une erreur, quelque chose de pas bien. Je me disais que je ne rentrerais plus jamais à la maison. Mais d’un autre côté, je brûlais d’aller te retrouver. Et, quelques jours plus tard seulement, je suis revenu. Cette fois, j’ai eu la réponse à toutes mes incertitudes… Ton corps se mouvait pour venir au contact du mien dans la chambre. Ton corps se mouvait pour venir au contact du mien dans le torrent. Le chant du saxophone de papa n’était plus exaspérant et effrayant mais ondoyant comme les futaies de bambous sous le vent et vif comme les fleurs qui s’ouvraient partout dans les champs.

J’ai su alors que l’amour est bonheur, Priya. J’étais heureux, mais aussi extrêmement épuisé, comme si je nageais à contre-courant dans une eau à la fois glacée et brûlante. Exubérance et lassitude me faisaient me sentir en faute autant qu’insatiable. Priya, tu n’as jamais parlé avec moi de ce qui se passait entre nous. Tu ne m’as jamais rien demandé et tu ne savais pas ce que je pensais à ce sujet. Je pensais je pensais qu’un jour j’en parlerais à maman et qu’ensuite on se marierait. Nous aurions une petite famille heureuse. Mais, Priya, chaque fois que je pensais ainsi, je me dressais pour m’insulter dans le miroir… Tu penses bêtement comme un gosse ! Qui es-tu ? Qui est Priya ?... Priya, c’était impossible. Il y avait trop d’obstacles entre nous. Rien que de penser à nos relations depuis l’enfance, personne ne nous aurait pardonnés. Et il y allait de mon avenir, en plus. Je savais ce que maman attendait de moi, qui n’était pas différent de ce qu’elle attendait de mon frère. Comment pouvais-je détruire mon propre avenir ? Est-ce que j’oserais détruire les espoirs de maman ? Priya… Finalement, j’étais un faible. Je n’osais me lancer dans rien. Je n’osais ne serait-ce que décider de m’engager dans une voie ou dans une autre. Et c’est dans cette confusion mentale que j’ai continué de rentrer à la maison presque tous les mois.

À l’époque, j’étais en fin de classe de quatrième. Maman ne savait pas ce qui s’était passé dans la maison, elle ne s’étonnait pas de me voir revenir si souvent, pas plus qu’elle ne remarquait que tu n’étais plus du tout mélancolique. Elle était devenue distraite, elle vivait dans son monde à elle. Elle n’avait pas l’occasion de t’entendre fredonner quand tu lavais la vaisselle près du puits pas plus qu’elle n’avait l’occasion de voir les champignons pousser partout dans les champs, et le matin où j’en ai ramené un plein panier, elle n’a su que dire : « Tiens ? Il a plu la nuit dernière ? »

Voilà ce qu’était devenue maman… Pour qu’elle se rende compte qu’il avait plu, il fallait qu’il y ait des champignons à perte de vue dans les champs… Elle m’a envoyé une lettre alors que j’étais sur le point de terminer ma quatrième, pour me dire de rentrer d’urgence. Priya… c’est à ce moment-là que j’ai bien cru devenir fou à force de cogiter. Maman ne m’avait jamais écrit en catastrophe. En plus, sa lettre ne me disait pas pourquoi il fallait que je rentre. J’en étais tout effrayé car les deux dernières fois où j’étais revenu à la maison, tu étais redevenue morose. Tu étais aussi distraite que maman. J’étais sûr qu’il était arrivé malheur. Il y avait quelque chose que je redoutais, Priya. J’observais ton ventre à la dérobée, mais je n’étais pas sûr et je me faisais d’autant plus de souci, au point que j’ai fini par te poser la question. Mais tu m’as rabroué. Tu n’étais pas contente de moi…

Je sais que tu n’avais rien dit à maman, par amour pour moi ou pour toute autre raison, car sinon maman ne m’aurait pas contraint aussi désespérément. Priya… Qu’est-ce que j’avais donc fait ? Tout était de ma faute. Le jour où je me suis retrouvé tête basse et rigide devant maman sur la véranda, j’ai pensé au jour où tu étais assise ainsi face à papa et à Maître Sawang. J’ai aussi pensé au jour où j’étais assis dans le giron de maman et écoutais papa souffler dans le saxophone, et puis, Priya… et puis un véhicule de transport de troupe bondé est passé à toute allure devant la porte de nouveau. Cela n’avait rien à voir avec ce que maman était en train d’exiger de moi. J’ai simplement eu l’impression que ses énormes roues écrasaient tout en moi encore et encore avec acharnement comme pour tout réduire en poussière.

« Est-ce que tu sais ce que tu es en train de faire ? »

Maman parlait avec ressentiment et puis elle s’est mise à pleurer.

« Et qu’est-ce que tu vas faire à présent ? »

Je ne pouvais pas répondre, Priya. J’avais eu beau réfléchir ferme ces deux ou trois derniers jours, qu’est-ce que je pouvais faire ?

« Va-t-en ! Va vivre chez ton oncle, . Ne reviens plus ici ! »

Maman m’a vraiment donné du , comme si je n’étais plus son fils. Je ne l’avais jamais vue en colère au point de m’appeler ainsi. Mais je savais… Tout ce que maman avait décidé de faire provenait de son amour pour moi, Priya. Quand j’ai écrit à maman pour lui dire que je me lavais les mains de cette affaire, maman m’a répondu par retour de courrier que j’avais raison de penser ce que je pensais et elle m’a incité à tout oublier et à ne songer qu’à l’avenir. J’ai essayé de faire comme maman disait. Tonton Két m’a dit : « N’y pense plus. On fait tous des bêtises. » Je sais… Priya, on fait tous des bêtises. Ne t’inquiète pas de ce qui est passé car il faut penser aux tâches qui nous attendent demain…

Mais… qui peut renier tout son passé ? Le temps d’un souffle, je me suis retrouvé en train de me débattre dans un tourbillon de souffrance…

 

Δ

 

Mon amour était vraiment bizarre, Priya. Je m’étais répondu que je t’aimais, mais un jour je me suis mis à te haïr aussi. Si ça se trouve, le gamin obstiné que j’étais n’était pas mort. Plus je me sentais coupable, et plus je te détestais. Pourquoi cela ? Parce que tu me faisais me sentir coupable ? Ou parce qu’instinctivement on tend à nier sa culpabilité ? Je ne suis pas sûr. Je sais seulement que je suis tombé dans le tourbillon de la souffrance, un tourbillon qui vous oblige à penser et qui vous perturbe au nom de l’amour uniquement. J’ai essayé de l’oublier, mais quand je n’ai pas pu, je n’en ai été que plus confus, que plus coléreux, que plus prompt à haïr à haïr l’amour et à te haïr, toi. Peut-être que j’étais comme maman. Je sais : maman aimait beaucoup papa ; elle avait connu des jours de joie intense et de beauté sublime, mais quand ceux-ci ont disparus et qu’elle est tombée dans le tourbillon de la souffrance des jours d’aujourd’hui, que ce soit par nostalgie du passé ou pour toute autre raison, cet amour est revenu pincer son cœur. Je me souviens. Plusieurs années plus tard, alors que j’étais provisoirement de retour à la maison, on installait l’électricité dans le village. C’est moi-même qui ai déroulé le câble jusqu’à la véranda. J’ai découvert une grenade cachée sous les combles. Elle était tellement rouillée qu’il était à craindre qu’elle n’explose rien qu’à la regarder trop longtemps. Maman s’est affolée et a pâli… « Encore heureux qu’elle n’ait pas explosé ! À force de faire des bêtises… » Je savais bien qui cette dernière phrase concernait. Tonton Yat est venu la désamorcer : il a grimpé, l’a prise et l’a mise dans la poche de son pantalon, tout bonnement. Le lendemain même, il a pris la fuite lorsque les Rangers ont établi un barrage routier. Une dizaine de balles de M-16 lui ont déchiré le dos. Il avait sans doute encore la grenade dans sa poche. Lorsque maman a appris la nouvelle, elle s’est mise la main devant la bouche et a dit : « Vous voyez… À force de faire des bêtises, ça va faire encore combien de morts ? »

Je sais, Priya, que maman ne blâmait pas les Rangers pas plus qu’elle ne blâmait Tonton Yat. Dans les yeux de maman où des larmes perlaient, il y avait de l’amour, de la tristesse et de l’indignation.

Seule maman savait à quel point les jours enfuis reviennent pour vous tourmenter. C’est pourquoi elle n’arrêtait pas de nous dire, à mon frère et à moi, de partir, d’aller ailleurs, le plus loin possible, de ne pas rester ici. Priya… Est-ce qu’il y a en ce monde des mères comme ça ? Des mères qui n’ont de cesse de repousser leurs enfants loin de leur sein ? Des mères qui ne veulent pas que leurs enfants reviennent sur leur terre natale ?... Mais je ne veux pas du tout dire que maman était quelqu’un d’ignoble. Bien des raisons faisaient qu’elle devait penser et s’exprimer de la sorte. Je savais à quel point le venin du passé fait souffrir. Les jours enfuis ne reviennent jamais mais qu’ils renaissent sans cesse dans le souvenir suffisait à nous tourmenter. Ne parlons pas de maman, Priya : moi aussi. Le rappel de mon passé avec toi me lancinait à quasiment devenir fou. Il nous collait au cœur. C’étaient des scènes qui ne cessaient de se reproduire et qu’il était impossible de décoller. Je ne suis pas retourné à la maison de longtemps. Non que je n’aie pas eu la nostalgie de la maison et de maman, mais comment l’aurais-je pu, dans la mesure où retourner à la maison aurait été une torture et dans la mesure où tu étais toujours là ? Priya… C’est cela même qui faisait que je te haïssais. Et c’est cela même qui faisait que je comprenais que, quand maman avait dit « Ne reviens plus ici ! », elle le pensait vraiment et que ce n’était pas parce qu’elle était en colère contre moi et me détestait, mais que cela traduisait l’amour qu’elle me portait. Et puis – et puis mon frère, alors ? Il n’avait pas fait des siennes comme moi. Mais pourquoi est-ce que maman lui disait la même chose qu’à moi ? Je sais, Priya, maman ne voulait pas qu’on souffre de notre proximité avec les événements du passé, tous autant qu’ils étaient. Maman nous aimait beaucoup, tu sais. Elle connaissait les souffrances de ce genre. Mais parfois j’en venais à me demander pourquoi elle les supportait. Ou peut-être que ce qu’elle disait était vrai que le sort la condamnait à demeurer ici, à demeurer dans la maison natale parmi les souvenirs des jours anciens.

Je te dirai encore autre chose : maman pensait qu’elle prendrait notre souffrance à son compte sans se demander si cela ne serait pas au-delà de ses forces. C’était ce genre de mère. Alors que j’étais toujours chez Tonton Két à Songkhla, elle m’a écrit pour me dire de me concentrer sur me