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l’homme et le tigre


Seksan Prasertkoun


Seksan Prasertkoun, né en 1949, ancien dirigeant étudiant, ancien maquisard, professeur de science politique, chroniqueur, écrivain. Cette nouvelle conclut le recueil de nouvelles autobiographiques publié en 1998 par les Éditions Kergour à Paris sous le titre Vivre debout. Elle a également été publiée en édition bilingue thaï-anglais en décembre 1996 par Samanchon Publishing House à Bangkok.


Du même auteur :
Un pont de bambou sur des rapides | A bamboo bridge over rapids

 

 

1

 

Les derniers rayons du jour baignaient le faîte des arbres, éclaboussant de lumière la jungle tout entière. Bientôt, tout se mit à pâlir et s'estomper. Un froid perçant recouvrit les entours comme un deuil triste.

Quelque instinct le fit se mettre en mouvement.

Lui-même ne savait pas combien de temps il était resté couché sur la dalle de roche. Il n'avait aucune notion du temps, car le temps n'a pas de signification pour une vie dépourvue de rêves et moins encore pour une vie dépourvue de mémoire. Pour lui, la vie c'était son prochain souffle, la vie c'était l'inéluctable, la vie c'était lui-même — sans prétention et, de ce fait, ne requérant nulle interprétation.

Mais sa vie n'était pas vide pour autant. Si vide que soit sa conscience, sa vie était dans sa façon de se mouvoir, si belle et harmonieuse quand toutes les conditions étaient réunies.

Il se leva lentement mais avec une telle coordination de tous ses mouvements que la ligne frémissante allant du bout de son museau au bout de sa queue fut comme le trait de pinceau unique d'un artiste inspiré.

Encolure massive tendue vers l'avant à l'extrême, tête légèrement baissée, il gardait ses yeux fixés sur un troupeau d'animaux qui approchaient en se bousculant le long de la sente en contrebas.

Le baroufle inquiétant de leurs cloches emplit le défilé tandis qu'à pas furtifs il se mit à filer le troupeau.

Il savait que le plateau au creux de la montagne se resserrait progressivement avant que la sente ne contourne la dernière colline et rejoigne la piste de terre battue un peu plus bas. Il n'avait plus beaucoup d'occasions de s'approcher des vaches par le haut.

Il savait que la crête qu'il suivait depuis le début non seulement s'abaissait graduellement, mais qu'elle lui offrait peu d'endroits où se mettre à couvert. Là-bas, il ne restait plus un seul grand arbre debout, rien que des lacis d'arbustes et quelques buissons pleins d'épines qu'un animal à la peau fine tel que lui abominait.

Mais il savait aussi qu'il n'y avait pas de meilleur endroit pour attaquer, car un assaut à cet endroit serait tout à fait inattendu.

Il n'avait jamais pourchassé d'animal pour assouvir autre chose que sa faim, jamais tué par appétit de pouvoir, et jamais pris en charge les espérances ou doléances d'animaux de la même espèce. Il restait le plus souvent par lui-même. Si on ne comptait pas les fois où ciel et terre l'avaient poussé à l'amour, on pouvait le considérer comme un des animaux les plus solitaires du monde, solitaire et esseulé.

Solitude et esseulement peuvent passer pour simplicité, mais la simplicité procède toujours de la sophistication.

Bien qu'il se moquât de combien de temps il était resté couché sur la dalle de roche et qu'il fût même indifférent au nombre de moussons qu'il avait vécues, il n'en restait pas moins que ses ancêtres avaient laissé leurs empreintes de par le monde sur une durée ininterrompue d'au moins cinq millions d'années et qu'il représentait l'aboutissement parfait de son espèce.

Il était capable de faucher une vie en un clin d'œil, de sauter une distance plusieurs fois supérieure à la longueur de son corps, de courir à la vitesse d'un aigle royal en vol, voire de nager sur des distances prodigieuses en cas de nécessité. De fait, il était l'incarnation de la supériorité, un esprit libre qui savait prendre soin de lui-même, une individualité que nul ne pouvait ignorer. Chaque fois qu'il rugissait, la jungle tout entière se taisait. Chaque fois qu'il arpentait majestueusement son royaume, toutes les vies se tenaient à distance respectueuse. Et pourtant, force est de reconnaître qu'il n'en avait jamais fait une affaire d'orgueil ou, à plus forte raison, d'arrogance.

Quand sa mère l'avait abandonné après qu'il fût devenu presque aussi grand qu'elle, la seule chose qu'il savait devoir faire était de se trouver un gîte quelque part, un endroit qui ne serait pas seulement sa tanière mais le monde dans lequel il vivrait sa vie à sa guise, un endroit qu'il arpenterait seul, qui ferait un avec son âme et dans lequel ne serait-ce que le soupçon d'une empreinte de pas étranger ne serait point toléré.

Il n'avait pas découvert son domaine par accident. Tout son corps portait des traces de rixes — paraphes dentelées de griffes et de crocs acérés. Seule l'expression dans ses yeux profonds et brillants comme des gemmes dans un plan d'eau ne changeait jamais, calme mais inflexible.

Avant d'atteindre son plein développement, avant de découvrir un territoire qui soit le sien, il avait connu la défaite, mais il ne l'avait pas acceptée aisément. Qu'il ait son propre domaine était indispensable, parce que c'était la seule façon pour lui d'être lui-même. Il ne connaissait d'autre voie que la sienne.

Il y avait longtemps qu'il n'avait plus guerroyé contre des intrus, et plus longtemps encore qu'il n'avait vagabondé en quête de sa terre promise. Tout lui fut donné une fois qu'il eût refusé la défaite.

Et pourtant — pourtant, ces derniers temps, il en était venu à se sentir menacé une fois encore, mais il ne savait pas ce qui le menaçait. L'adversaire ne se manifestait pas sous la forme de griffures d'écorce ou d'empreintes au sol. Il n'en avait pas moins le sentiment que son monde se resserrait. Bien des arbres dont il se servait avaient disparu. La jungle dense s'était muée en friche nue. Les cours d'eau s'asséchaient plus vite qu'autrefois. Les montagnes portaient des balafres, comme rognées par des crocs géants.

Pour la première fois de sa vie, il en venait à avoir le sentiment que ses griffes et ses crocs étaient impuissants, comme s'il ne possédait plus ce qu'il possédait, comme s'il n'était plus ce qu'il était.

Les derniers rayons du jour baignaient le faîte des arbres, éclaboussant de lumière la jungle tout entière. Bientôt, tout se mit à pâlir et s'estomper. Un froid perçant recouvrit les entours comme un deuil triste.

Il pressa le pas en avant du troupeau de vaches jusqu'à ce qu'il atteigne les derniers rangs d'arbres sur la crête, sans quitter des yeux la scène en contrebas, et quand tout dans le défilé commença à virer à l'indigo flou, il se tapit à nouveau, le dos plus bas que les buissons, les pattes saisies de frissons à force de feutrer ses pas.

À quelque distance se trouvait la fin du défilé débouchant sur la piste. Il fit halte derrière le dernier buisson et se tint figé comme une statue. Seuls ses yeux continuaient de suivre l'avancée du troupeau d'animaux corpulents.

Il entendit les cris d'une autre espèce d'animal pressant les vaches vers l'avant, mais il ne comprit pas la signification de ces cris. En fait, c'était quasiment la première fois qu'il les entendait. Ils n'avaient rien de familier et il ne les aimait pas. Sous la blancheur des nuages comme sous le regard des étoiles, jamais aucun autre animal n'avait osé faire autant de tapage en sa présence.

Le tintement des cloches était tout proche à présent. Il sut qu'il était temps d'agir.

Il ne décida pas, parce que c'était un animal qui n'avait jamais connu le poids d'une contradiction, jamais versé de larmes de remords, et jamais ne s'était réjoui d'une victoire. Il regardait la vie en face sans détourner les yeux et ne faisait que ce qui était nécessaire, sans peur de ce qui se trouvait devant lui et sans regret pour ce qui, derrière lui, gisait. Il se déplaçait en harmonie totale avec son environnement, car, à la vérité, il en faisait partie — les falaises à pic, les torrents de jungle, les saisons : toutes choses.

Dans l'instant où il sut qu'il devait agir, tout son corps fut en mouvement.

Au moment même où les premières vaches atteignaient le point le plus étroit au bout de la passe, il se jeta sur elles à une vitesse que lui-même n'aurait pu maîtriser. Le troupeau tout entier freina éperdument et s'immobilisa avant de détaler en tous sens.

Le fracas fou des cloches des vaches retentit comme les craquements de bouquets de bambou à la saison des feux de jungle, doublé par les hurlements frénétiques du bouvier, et, avec la poussière soulevée par les sabots en panique, l'endroit devint instantanément un champ de bataille.

Il planta ses crocs dans la gorge de la bête égarée la plus proche, mais cela se révéla être une erreur. La vache était robuste et dopée par la panique, et elle se débattit de toutes ses forces, mais, dès qu'il sentit ses pattes arrière perdre leur appui sur le sol, il défit l'étau de ses crocs et dans l'instant se mit à galoper vers une vachette à la dérive qui cherchait son salut à travers jungle. Avec le reste du troupeau, la vache dévala la sente conduisant à la piste, laissant derrière elle une traînée de gouttes de sang éclatées.

En un rien de temps il fut sur la vachette et en un rien de temps lui eut rompu la nuque, moins du fait de ses crocs aiguisés comme des lames de couteau qu'à cause de la puissance de contraction de ses mâchoires, à quoi quasiment rien sur terre ne se peut comparer.

La poussière retomba. La passe montagneuse tout entière redevint quiète. Tandis que des pointes d'étoiles commençaient à brasiller dans l'immensité du ciel, il déchira sa première bouchée depuis plusieurs jours, toujours avec le même calme. L'expression de ses yeux, profonds et brillants dans l'obscurité comme une paire d'astres dans l'éther, demeurait inchangée.

 

 

2 Δ

 

Les derniers rayons du jour baignaient le faîte des arbres, éclaboussant de lumière la jungle tout entière. Bientôt, tout se mit à pâlir et s'estomper. Un froid perçant recouvrit les entours comme un deuil triste.

Quelque instinct le fit cesser tout mouvement.

Il se pourrait que, dans la minute ou dans l'heure suivante ou les dix prochaines, le tigre vienne se nourrir du corps de la vachette. Il n'avait aucun moyen de savoir quand. Il savait seulement qu'après que le soleil aurait disparu derrière les arbres, il ne devrait faire aucun bruit qui détonnerait dans la polyphonie de la jungle.

Il était assis sur une haute plate-forme d'affût, le dos contre la fourche d'une branche, la jambe droite repliée vers le corps, car il savait qu'il devrait poser son coude droit sur son genou pour tirer vers le bas. Sa jambe gauche était allongée sur la plate-forme, un peu relevée quand même et prête à remonter pour recevoir son coude gauche si nécessaire.

Il savait que son adversaire était la forme de vie la plus évoluée dans la jungle, le véritable seigneur de ces terres, et qu'il était sans nul doute à même de distinguer le bruit du vent dans les branches du bruit de respiration des autres animaux, et bien entendu de trouver son chemin dans toutes les directions.

Mais il n'avait pas d'autre option que de se confronter à lui.

« Pourquoi moi ? avait-il demandé à son père, qui était le meilleur chasseur du village, celui vers qui tous s'étaient tournés dès que la nouvelle s'était répandue qu'un tigre avait tué une vache.

— Parce que je suis trop vieux, avait répondu son père sobrement. Je ne peux pas le poursuivre. Je ne peux plus m'asseoir là-haut. Ma gorge siffle, et mes mains tremblent. Tu es mon fils. Tu dois prendre ma place et l'abattre.

— Suppose que je ne rentre pas en temps voulu. Qu'est-ce que tu ferais alors, papa ?

— J'imagine que je devrais le poursuivre moi-même.

— Je ne comprends pas. Vieux comme tu es, si tu ne poursuis pas le tigre, qui y trouvera à redire ? Et pourquoi ne pas demander de l'aide au district ? »

Il se souvint que, dès que ces mots eurent passé ses lèvres, son père lui avait jeté un regard dur et prolongé, si dur, si prolongé qu'il l'avait remémoré des fois où il avait fait quelque chose de mal quand il était petit. Son père ne l'avait jamais battu, ni même réprimandé, mais il le regardait avec des yeux qui lui donnaient presque envie de tomber à genoux.

« C'est une question d'orgueil, n'est-ce pas, papa ? avait-il demandé humblement.

— Plus que d'orgueil. Je suis chasseur : si un tigre entre dans notre village, de quoi aurai-je l'air ? »

Ayant dit, son père entra prendre la carabine dans un coin de la pièce, prit un chiffon et nettoya chaque pièce de l'arme, puis enleva la culasse et l'inspecta soigneusement. Il leva le canon pour vérifier la propreté du filetage, remit en place la culasse, épaula et appuya sur la gâchette pour voir. « Quand le soleil aura un peu baissé, nous sortirons ensemble. La vachette était presque adulte. Il ne l'aura pas traînée bien loin », avait dit son père comme s'il donnait des ordres.

Avant de quitter la maison, il avait demandé la permission de présenter ses respects aux cendres de sa mère, qu'on gardait dans une urne à l'intérieur. Son père avait hoché la tête en signe d'assentiment et la dureté de son regard avait soudain fondu. Il s'était hâté de détourner les yeux, car il avait conscience que son père ne voulait pas qu'on le regarde quand il pensait à elle. Pas même son fils unique.

De sa naissance à son grand âge, son père s'était toujours comporté comme si faiblesse était crime.

Quoi qu'il en soit, ses talents de chasseur étaient reconnus par tous, et plus encore la taille de son cœur. Les gens parlaient de lui bien au-delà du village, pas seulement parce qu'il était bougon, mais aussi parce qu'il savait donner. Toute sa vie, il n'avait, semble-t-il, jamais rien voulu pour lui-même. Ce qu'il pouvait donner, il donnait sans compter, que ce soient ses biens, son temps, sa peine même.

Son père avait eu raison : le tigre n'avait pas entraîné la vachette bien loin.

Après avoir suivi les traces du tigre jusqu'un peu au-delà de la passe, son père avait constaté qu'il avait traîné sa proie le long d'un torrent asséché vers un éboulement de la berge, puis qu'il l'avait tirée le long du lit, qui était grevé de galets gros comme des poings. Son père avait scruté la confluence en amont et, voyant qu'un tronc d'arbre était tombé en travers et qu'un gros rocher cachait à moitié l'embouchure de l'affluent, il en avait aussitôt déduit que le corps devait se trouver là.

C'était une encoche sableuse qui s'enfonçait profondément sur toute la longueur de la berge. Le corps avait été recouvert de branches et de feuilles sèches et aurait presque pu échapper détection. Si le tigre venait du plus petit cours d'eau pour se nourrir, ni homme ni animal empruntant le lit principal ne pourrait le voir, car il serait caché par le rocher. Même s'il venait de la direction opposée, il ne serait pas vu non plus, car le renfoncement était caché par l'avancée des berges à la confluence. La seule direction de laquelle il pourrait être vu, c'était en amont de l'affluent, qui dégringolait de tout en haut — et personne ne pouvait venir de cette direction sinon le tigre lui-même.

Son père avait secoué la tête à l'ingéniosité du tigre, et averti son fils de ne jamais le sous-estimer. Il respectait tous les animaux qu'il avait de sa vie traqués, et lui avait toujours dit que, si nécessité le forçait à tuer, il devait le faire en respectant son adversaire. Jamais il ne s'était vanté de ses exploits de chasse, et moins encore d'avoir trouvé satisfaction à prendre des vies.

Il n'en était pas sûr, mais peut-être que c'était la raison secrète pour laquelle son père l'avait envoyé faire ses études à la ville, afin qu'il puisse rompre avec la vie solitaire du chasseur qui avait été son lot à lui.

Les derniers rayons du jour baignaient le faîte des arbres, éclaboussant de lumière la jungle tout entière. Bientôt, tout se mit à pâlir et s'estomper. Un froid perçant recouvrit les entours comme un deuil triste.

Il avait fait signe de la tête à son père, qui était sur le point de retourner au village après l'avoir aidé à choisir un arbre et à construire une plate-forme et lui avoir fait toutes sortes de recommandations. Son père l'avait regardé avec des yeux pleins d'inquiétude et de secret orgueil, mais dans la fente de ces yeux il n'avait pu s'empêcher de penser qu'il voyait des éclairs liquides.

Il n'avait pu croire que son père pleurait, mais celui-ci ne lui avait pas laissé le temps de poursuivre ses observations. Il lui avait fait un signe de la main, puis lui avait tourné le dos en hâte et s'était éloigné sans regarder ni à gauche ni à droite.

La jungle tout entière s'était plongée dans les bras de la nuit. Il n'était pas certain depuis combien de temps il était assis immobile et silencieux, et de toute façon, au point où il en était, cela n'avait guère d'importance.

Cela faisait bien longtemps qu'il n'avait pas rendu visite à son père et qu'il ne s'était pas incliné devant les cendres de sa mère, et plus longtemps encore qu'il avait quitté le village pour aller étudier dans la capitale. Ses études terminées, il avait travaillé pour vivre, changeant souvent d'emploi avant de trouver une façon de gagner sa vie à sa convenance.

Mais, au fil du temps, il avait senti son territoire se rétrécir, au point qu'au tréfonds de lui-même il percevait que sa survie était menacée, non parce qu'on voulait attenter à sa vie, mais parce qu'il avait commencé à avoir le sentiment qu'il n'avait pas de vie.

Il parlait de moins en moins aux autres, même s'il désirait si fort trouver quelqu'un avec qui parler qu'il en était quasiment au point d'implorer ciel et terre. Mais comme il n'avait personne à qui parler, il choisit de ne pas parler du tout.

Toutefois, comment peut-on prétendre qu'avancer à pas lents le long d'une route ou sur la sente du destin est chose plaisante ?

Il n'avait d'autre option que de continuer de marcher ainsi. Bien qu'il ne le voulût point, il le devait, car c'était la seule façon pour lui d'atteindre certains objectifs. L'espace vital dans lequel il pouvait se mouvoir et respirer se rétrécissait tandis que s'élargissait jour après jour la friche dans son cœur. Finalement, il en était arrivé au point de devoir choisir entre élargir l'un ou prendre soin de l'autre. Mais il en vint à se rendre compte qu'en réalité, les deux options n'en faisaient qu'une.

 

Le poing qui vola ce jour-là rendit sa lettre de démission redondante. La table, la chaise et les rayons de livres qui s'effondrèrent les uns sur les autres le privèrent du droit de réclamer le dernier versement de son salaire, et les regards durs des témoins de la scène signifiaient clairement qu'il aurait du mal à retrouver un emploi.

Mais, en ce qui le concernait, tout s'était éclairci aussitôt avec une facilité qui l'étonnait. La friche dans son cœur avait commencé à reculer. Il avait l'impression de posséder le monde tout entier, parce qu'en l'instant il possédait son âme de nouveau.

Son père ne lui avait pas demandé une seule fois pourquoi il était revenu et, de fait, son père avait eu raison : c'était ici chez lui et il n'avait pas besoin d'excuse pour y revenir. Mais son père n'avait pu s'empêcher de faire allusion à son retour. Ce qu'il avait dit était très pertinent, comme toujours, et avait failli le faire éclater en sanglots. " J'ai eu tort de t'envoyer au loin pour ton éducation. J'aurais dû penser que tu ne t'entendrais jamais avec cette engeance. Tu me ressembles trop. "

Il avait pris ces mots comme une consolation, et qui dit qu'un adulte n'a point besoin d'être consolé ? Qui dit que quelqu'un qui refuse de faire des courbettes n'a pas de cœur ?

Au cœur de la nuit, tous les bruits de la jungle soudain cessèrent comme si le monde avait pris fin.

Il sut aussitôt que c'était l'instant qu'il attendait, mais les larmes qui coulaient de ses yeux rendaient toutes choses sous lui floues. Tout était déjà indistinct dans l'obscurité, mais à présent il pouvait à peine voir la moindre forme.

Tandis qu'il levait la main gauche pour s'essuyer les yeux, il entendit un caillou dégringoler près de la jonction des cours d'eau. Il tendit la main pour s'emparer de sa torche à cinq piles et pour l'ajuster au museau de l'arme, mais le soubresaut d'un sanglot la fit tinter contre le canon.

Dans le même instant le puissant rugissement d'un tigre adulte retentit en provenance des lits asséchés et, l'instant suivant, le pinceau lumineux de la torche n'éclairait qu'un vide de sable et de galets.

Il éteignit la torche et posa la carabine. Son cœur se serra, de frayeur ou de regret pour l'occasion manquée ou les deux à la fois, il n'aurait su le dire. Il savait seulement qu'à partir de maintenant et jusqu'à l'aube, il allait devoir rester sur la plate-forme tout seul à attendre que le soleil pointe au-dessus de la crête avant de pouvoir se frayer un chemin dans la pénombre.

Demeurer assis seul simplement pour laisser filer des heures vides — cela, ressentait-il, était bien plus difficile que de rester aux aguets à attendre le tigre.

 

3 Δ

 

Les doux rayons du soleil caressaient l'échine des monts avec des doigts d'amour. L'haleine chaude de l'aube se répandait et asséchait les larmes de la nuit, tandis qu'un ruban de brume s'attardait parmi les arbres, desserrant son étreinte à contrecœur.

Elle lui avait dit qu'elle avait de l'amour à donner, mais que partager sa vie n'était pas pour elle : elle n'était pas comme lui et ne voulait point l'être...

Il pensait à sa première jeune fille tandis qu'il se penchait pour examiner les traces de rosée sur les feuilles le long du chemin. Chaque goutte était encore ronde et brillante : aucun animal n'était passé par ici récemment. Il était possible que le tigre ait gagné la cachette avant minuit.

Il avait quitté la plate-forme d'affût dès qu'il avait pu voir nettement les lignes de ses paumes. Depuis lors, il avait longé l'embranchement des ruisseaux à la recherche de la piste. Des empreintes dans le sable et des feuilles brisées lui avaient appris où le tigre avait grimpé sur la berge mais, peu après ce point, la jungle était un épais fouillis de fourrés sous des frondaisons. Il serait très difficile d'y trouver des traces de pas.

Il décida de marcher à travers les broussailles en direction de la clairière devant lui, car il pensait improbable que le tigre ait fait un détour : il n'avait pas à le faire, étant habitué à se déplacer invisible parmi les buissons.

Ses deux bras ramaient contre la marée d'arbustes, une main tenant toujours l'arme, comme un combattant enfoncé jusqu'au cou dans une eau émeraude se débat pour s'assurer l'avantage sur le champ de bataille. Des gouttes de rosée fraîches pénétraient ses vêtements, et tout son corps était trempé. La sueur ruisselait librement et il avait l'impression que la chair de son visage allait fondre.

Des amas de lianes prêtes à crocher ses bras et ses jambes et même son cou lui faisaient perdre l'équilibre à l'occasion, mais alors qu'il était quasiment au bout de ses forces, il se trouva soudain libéré des buissons. Juste en face de lui s'étendait un tertre herbeux, un espace nu entouré de jungle, avec des flaques floues de soleil doux ici et là.

Il se baissa pour s'asseoir et s'adosser à un arbre devant l'étendue d'herbe, sans oublier d'appuyer son arme contre le tronc avant de se baisser. Ses yeux luisants balayèrent l'herbage comme le pinceau d'une torche, mais avant peu ils se rétrécirent de désarroi.

En fait, elle n'était pas partie : c'est qu'elle n'était jamais entrée, se dit-il, et comme elle n'était vraiment jamais entrée, la rencontrer lui avait fait comprendre qu'il n'avait encore rencontré personne.

Il ne comprenait pas les femmes, ou peut-être qu'il était une énigme trop difficile pour les jeunes filles en général — il n'aurait su le dire. Certaines semblaient vouloir venir à portée mais bientôt reprenaient leurs distances ; d'autres n'intervenaient que du dehors ; d'autres encore voulaient goûter de sa différence, ou était-ce de sa virilité ? Mais, au bout du compte, aucune d'elles n'était capable de lui fournir cette part de son âme qui lui manquait.

L'amour vrai est une seule âme résidant en deux corps — il avait trouvé la formule dans un grimoire et il se souvenait encore du frisson qui l'avait parcouru quand il l'avait lue pour la première fois.

Si une seule âme existe en deux corps, un corps n'abrite qu'une moitié d'âme ; la moitié manquante doit se trouver en quelqu'un d'autre. Quand ils se trouvent, les deux le savent, et leur union doit être un appariement total, mystérieux et profond, plus significatif que tout. Ce doit être une glissade inéluctable l'un vers l'autre plutôt qu'une progression à tâtons, un chant de silence résonnant dans les profondeurs de deux cœurs, un événement d'ampleur universelle infiltrant jusqu'à la moindre particule d'émotion.

Si l'amour vrai est une seule âme résidant en deux corps, cet amour ne connaît point la séparation, car l'âme qui a trouvé la moitié manquante ne permettra pas qu'elle lui soit jamais arrachée. Il s'ensuit qu'aussi éloignés que soient les corps, dans les cœurs les moitiés sont scellées à jamais.

Et quand le moment sacré arrive, quand deux corps qu'une seule âme habite s'interpénètrent et fusionnent pour n'en former plus qu'un, jusqu'au-delà de la Voie Lactée il n'est rien qui soit aussi un que cela.

Pour lui, l'amour devrait être ainsi et s'il n'était pas ainsi, sans doute faudrait-il le nommer autrement.

Qu'elle se soit éloignée pour tisser la part qui est la sienne aurait été sans importance aussi longtemps qu'elle était certaine que la part restée en lui était aussi une part d'elle-même, mais vu qu'elle était partie parce qu'elle ne voulait pas de cette part, comment l'événement le plus important de l'existence aurait-il pu advenir ?

Elle lui avait dit qu'elle avait de l'amour à donner, mais que partager sa vie n'était pas pour elle : elle n'était pas comme lui et ne voulait pas l'être.

En fait, elle n'était jamais partie : car elle n'était jamais entrée.

 

 

Le soleil de fin de matinée chauffait son visage au point qu'il dut émerger de sa rêverie.

Il n'avait rien pour faire taire son estomac que l'eau de sa gourde, qui était accrochée au vieux havresac de son père. C'était un sac de soldat qui datait de la guerre et il le lui avait vu depuis aussi longtemps qu'il se souvenait. À présent, il était tout décoloré et des taches de moisissure le piquaient en bien des endroits, mais son père l'endossait chaque fois qu'il avait à passer la nuit dehors. C'était la première fois qu'il l'avait autorisé à le prendre.

Son père lui avait dit de rentrer au village s'il échouait, de ne pas poursuivre le tigre seul, car le traquer était cent fois plus difficile que de l'attendre. Mais comment pourrait-il retrouver son père le havresac vide ? C'était un accessoire que son père ne permettait à personne de toucher. À présent qu'il se trouvait sur ses épaules, il ne pouvait être rempli de rien d'autre que de victoire.

Avec un effort pour se reprendre, il se remit en marche.

Juste au-delà du bord de l'herbage, la jungle commençait à grimper rude. Il s'est dit qu'il lui faudrait près de deux heures pour atteindre le haut de la crête. Jusqu'ici il n'avait pas vu le moindre endroit où l'énorme tigre aurait pu passer les heures de la journée, et le fait qu'il s'était rendu à la cachette dans la nuit semblait indiquer qu'il avait marché sur une assez longue distance, probablement depuis quelque part le long de la crête.

La configuration des traces dans l'herbe montrait que sa déduction n'était pas fausse. À tout le moins, la nuit dernière le tigre était passé par là, et quand il eut traversé l'espace dégagé et fut entré dans la jungle, les empreintes de pas sur le sol mou le laissèrent songeur pendant un long moment.

Elles étaient plus larges qu'il ne le pensait, plus larges que la paume de sa main. Ce devait être un tigre dans la force de l'âge, peut-être même vieillissant.

L'air dans la jungle était plus frais et plus humide qu'à l'extérieur ; on aurait dit d'un autre monde, mais il ne put s'empêcher de noter que son front était baigné de sueur. Ses mains étaient très froides. Il changea sa prise sur l'arme, non plus portée lâche sur le côté mais pointée, prête à tirer. À partir de maintenant, chaque pas devait être silencieux, chaque mouvement délibéré.

Il avait l'impression de pénétrer en fraude sur le terrain des grands.

Son père l'avait emmené avec lui dans la jungle depuis qu'il n'était pas plus grand qu'un faon. Il avait trébuché et s'était relevé jusqu'à ce qu'il réussisse à se mouvoir dans un paysage qui ne pardonnait aucun faux pas. Son père lui avait appris à lire les collines et les cours d'eau, à connaître par coeur les chants des oiseaux, à distinguer les diverses crécelles de la grande famille des cigales. Tout cela son père le lui avait appris rien qu'en l'emmenant avec lui.

Mais voilà qu'au moment où il voulait n'être qu'un avec la jungle, son père lui avait dit de sortir et de marcher par lui-même, de s'en aller vers un milieu dont il ne savait rien, alors même que, désormais, l'esprit de la jungle — l'esprit de son père — était devenu une part de lui-même.

Il avait passé beaucoup de temps à prospecter une contrée dépourvue d'arbres et de chants d'oiseaux, à observer discrètement les gens se sauter à la gorge au défi de toute règle, à connaître l'isolement au sein de la foule, à éprouver une solitude dénuée de plaisir, et à expérimenter une vie liée à personne. Il avait même essayé de jouer des coudes vers les hauteurs bondées...

Mais, finalement, il s'était rendu compte que tout cela était à l'opposé de ce qu'il était, que tout cela était en contradiction avec l'âme libre qui était la sienne. Ils avaient essayé de faire de lui un animal domestique qui baisserait la tête devant les autres en échange de sa pitance quotidienne, et qui confinerait toute beauté dans un enclos rien que pour être accepté du reste du troupeau.

Mais, pour lui, ces propositions n'étaient pas différentes de chaînes rehaussées de joyaux, qui, pour autant, restent chaînes.

Il leur avait résisté avec l'esprit de la jungle, se défendant sauvagement avec l'esprit que son père lui avait transmis. Certains jours, il avait même besoin de chercher des preuves qu'il était toujours en vie.

Il avait été récompensé par des coups de fouet invisibles qui fouaillaient le tréfonds de son être en tout temps pour le forcer à baisser la tête. Toutes sortes d'accusations le blessaient au vif — qu'il était un barbare grossier, un étranger inadapté, un fou, voire un égocentrique délirant.

Parce qu'il refusait de s'avouer vaincu, son cœur était couvert de bleus et de plaies vives.

Il y avait eu des nuits passées recroquevillé sur lui-même dans un coin sombre comme un fauve blessé. En de tels moments, il ne souhaitait être pris en pitié par personne, mais se contentait de rêver à la profusion des étoiles au-dessus d'une vaste plaine, rêvait de la Voie Lactée qu'il contemplait jadis du haut d'une montagne - comme s'il avait la nostalgie de sa demeure originelle.

Par-dessus tout, il rêvait d'un animal de la même espèce.

Plus son âme était flagellée, plus il rêvait de la moitié manquante, attendant le jour où il la trouverait afin que soient soignées toutes les blessures qu'il avait reçues, afin de rassembler la pleine puissance de l'un.

Il rêvait de l'amour au sens le plus fort du terme.

 

4 Δ

 

D'en haut, le soleil plaquait au sol les ombres des arbres. Une chaleur fébrile dansait au-dessus des feuillages ruisselants de lumière, mais, au sol, la jungle tout entière était d'une plaisante fraîcheur.

Il était toujours couché sur la dalle de roche comme s'il ne faisait qu'un avec le Temps.

La crête à cet endroit était une formation rocheuse nue qui avait émergé après le retrait des eaux aux premiers temps du monde. C'était le seul espace dégagé dans la marée végétale, niché contre une falaise couleur de rouille et s'étirant graduellement vers le fond de la montagne. Sous l'épaulement de la falaise, une dalle de roche avait surgi, comme un trône digne d'un roi.

Il était couché comme une statue, pattes de devant droites et parallèles, griffes rentrées, cou et tête légèrement dressés, yeux profonds et brillants fixés sur le fil de la crête.

Il était ici depuis un très long temps, ne faisant qu'un avec la dalle nue et la falaise — élément de l'aube, vigie du crépuscule, toile de fond de la voûte étoilée.

Parce que c'était son repaire, il ne songeait pas à se cacher. Ses yeux qui observaient les voies d'accès disaient clairement qu'il était prêt à affronter quiconque ferait intrusion.

Bien sûr, il ne croyait pas qu'un animal oserait approcher de sa réserve interdite, et il croyait encore moins qu'un intrus puisse être bien intentionné. L'instinct lui disait que les intrus n'apportent avec eux que transgression et agression.

S'il y avait une exception, ce devaient être les créatures qu'il recevait pour perpétuer la race - mais cela ne s'était pas produit souvent. Cela faisait bien longtemps qu'il n'avait vu d'animal de la même espèce, si longtemps qu'il devait assurément croire désormais que la vie se vit seul.

D'en haut, le soleil plaquait au sol les ombres des arbres, mais sur la formation rocheuse nue, une lumière torride gaiement dansait la gigue. Néanmoins, l'ombre de la falaise gardait son corps au frais, comme un pavillon digne d'un monarque.

Il pensa au corps de la vachette qu'il avait caché là, en bas, pensa au bruit offensant qui l'avait fait s'immobiliser, pensa au doute qui l'avait contraint à revenir se coucher ici...

Lors, la falaise entière fut comme déchirée par la puissance de son rugissement.

 

D'en haut, le soleil plaquait au sol les ombres des arbres. Une chaleur fébrile dansait au-dessus des feuillages ruisselants de lumière, mais, au sol, la jungle tout entière était d'une plaisante fraîcheur.

Tout son corps trembla quand il entendit le rugissement réfracté en provenance de la crête. Ses jambes d'elles-mêmes cessèrent de bouger. Sa main agrippa le fusil plus âprement que jamais.

Il était évident que le tigre était là-haut. Ce qui n'était pas évident, c'est ce que lui devait faire.

Il se tenait debout sur une pente non loin du sommet. Chacun de ses pas jusqu'à présent avait pris une éternité. Il ne pouvait lever le pied plus vite que ses yeux ne furetaient, ni s'avancer plus loin qu'il n'était prudent. Sa main était crispée sur la carabine en une étreinte poisseuse et tenace. Le havresac buvait la sueur de son dos.

Et pourtant, désormais chaque pas allait prendre encore plus de temps.

Un instant, il fut sur le point de faire demi-tour, car il lui était absolument impossible de savoir où le tigre pouvait l'attendre en embuscade d'ici au sommet. Il ne savait plus lequel des deux chassait l'autre.

Il pensa à son corps déchiqueté gisant de tout son long sur une claie de bambou. La lumière des torches montrerait, des pieds à la tête, des empreintes de crocs et des caillots de sang séché. Les villageois assemblés tout autour disputeraient des tenants et aboutissants d'un événement auquel ils n'auraient pas assisté. Certains soutiendraient qu'il fuyait, d'autres diraient qu'il était un fieffé imbécile, et il y en aurait pour affirmer qu'il avait enfreint telle ou telle loi de la jungle. Mais ce qui était sûr, c'est que personne ne se demanderait ce qui l'avait poussé à poursuivre le tigre en dépit des conseils de son père. Et ce qui était encore plus sûr, c'est qu'avant peu l'incident serait oublié.

Il pensa à son père, qui aurait à entendre les spéculations des villageois, pensa au vieil homme qui, une fois seul, en reviendrait toujours à se demander ce qui était arrivé à son fils. Et c'est alors qu'il songea à son retour de la capitale.

S'il devait continuer de vivre ici, il n'était pas question qu'il fît demi-tour.

Il pensa au coin sombre dans un coin de la ville où certaines nuits il gisait recroquevillé sur lui-même comme un fauve blessé. Ces nuits-là, il rêvait seulement de la profusion d'étoiles au-dessus d'une vaste plaine, rêvait de la Voie Lactée chevauchant la crête.

Des coups de fouet invisibles avaient fouaillé le tréfonds de son être en tout temps pour le forcer à devenir un animal domestique. Parce qu'il refusait de s'avouer vaincu, son cœur était couvert de bleus et de plaies vives.

À présent il était de retour parmi les siens. Où donc étaient passées toutes ces options compliquées ? Quand on fait un choix, cela veux dire qu'on abandonne toutes les autres options. La liberté ne signifie pas changer d'idée comme on change d'humeur, mais s'engager délibérément sur le chemin qu'on a choisi.

Le chemin qu'il avait choisi n'avait pas de place pour la peur.

Vue l'inclinaison du soleil de l'autre côté de la crête, il estima qu'en quarante minutes de marche tout au plus il aurait atteint le sommet. Entre les lignes d'arbres le long de la pente, le sol était relativement dégagé. Il n'y avait ni rochers ni broussailles où le tigre pourrait l'attendre embusqué. Il se sentit de plus en plus certain que le champ de bataille était là-haut.

Avant de reprendre sa progression, il leva la tête pour regarder la futaie qui recouvrait la jungle comme un plafond morne. De minuscules éclats de lumière pulsaient çà et là, pareils à des amas d'étoiles par nuit sombre.

 

Il était toujours couché sur la dalle de roche nue comme s'il ne faisait qu'un avec le Temps.

Les rayons de soleil de l'après-midi tombaient en biais sur un pan de la falaise et sur le mitan de son corps, qui semblait irradier vers les hauteurs en surplomb. Sa crinière, blanche comme fibre de coton, contrastait avec l'ombre profonde de la falaise en ces endroits qui n'étaient pas ruisselants de soleil. Les yeux émeraude luisaient sous le parchemin du front.

Avec l'assurance tranquille des vertueux, il observait l'animal qui escaladait la pente rocheuse dans sa direction.

Et quand il s'arrêta, releva la tête et regarda vers la falaise, dans l'instant tout son corps se pétrifia comme sous l'effet d'un sortilège.

Au fin fond de son âme, il savait que ce n'était pas la peur, mais une crainte révérencielle mêlée de stupeur. C'était presque comme l'émotion qui naît à la vue de la mer embrasée par les rayons de l'aube ou à la vue d'un arc-en-ciel enjambant un pic pour aller tutoyer des nuages mélancoliques — visions mystérieuses, belles, envoûtantes, sacrées.

Il agrippa plus fermement son arme sans quitter des yeux la scène devant lui.

Il était couché tel une sculpture du temps, ses yeux fixés droit sur lui — des yeux qui semblaient ne faire cas de rien, mais qui débordaient de force vitale et brillaient de l'éclat profond de la liberté et de la confiance en soi. On aurait dit que bravoure, assurance, noblesse et même amour s'étaient fondus en une seule goutte de cristal.

Instantanément, il sentit en son cœur naître la foi.

Le corps massif couleur de feu sec couché sur la dalle de roche nue devant le rideau de la falaise était en réalité un bonze absorbé dans la sérénité de sa solitude. Qui, donc, était l'agresseur ?

C'est lui qui empiétait sur une terre où tout, jadis, formait un tout inviolé. Pas seulement lui — les bûcherons, les colons, les bouviers, les bâtisseurs de routes. Qui d'autre encore ? N'étaient-ce pas des gens comme ceux-là qui venaient détruire les liens séculaires de la nature ?

Alors, pourquoi devrait-il attenter à la majesté devant lui juste pour compenser la perte d'un animal domestique ? Pourquoi prendre sur lui le rôle de bourreau du sublime et détruire la personnification de la liberté pour l'expansion d'une espèce mineure ? Oui, pourquoi, au nom de la civilisation, se charger de fustiger l'âme de la jungle ?

Longuement il scruta les yeux profonds et luisants.

Qu'y avait-il de mal à vivre sa vie avec assurance et dignité, avec une audace tranquille, dans la liberté de son âme ?

Une nouvelle fois — une nouvelle fois il pensa aux coups de fouet invisibles qui avaient fouaillé les profondeurs de son être en tous temps pour le forcer à baisser la tête, pensa aux nuits passées recroquevillé sur lui-même dans un coin sombre comme un fauve blessé. En de tels moments il ne souhaitait être pris en pitié par personne, mais se contentait de rêver à la profusion des étoiles au-dessus d'une vaste plaine, de rêver d'un animal de la même espèce.

Et dans cet instant d'illumination subconsciente, au tréfonds de son âme il sut que sa quête était terminée.

Il se sut au contact de quelque chose qui était comme une part de lui-même, quelque chose qui lui faisait sentir que son âme était une pour la première fois.

Il se sentit un avec le tigre, et c'était un sentiment au-delà du dicible, une extase qui s'insinuait dans les moindres particules de son être, un courant de supra conscience qui débordait et fusait dans toutes les directions, un moment où lune, étoiles, arc-en-ciel et soleil s'assemblaient sans rupture entre le jour et la nuit, une seconde où le temps s'immobilisa pour laisser l'univers embrasser l'éternité.

Il était le tigre, le tigre était lui ; et si le tigre méritait de mourir, lui-même ne devrait plus être en vie.

Mais qu'allait-il faire des obligations qu'il avait vis-à-vis du village et de l'espoir de son père — des obligations qui l'entravaient au bord du courant des rêves et lui interdisaient de traverser ?

Longtemps il avait cherché à retrouver le chemin de sa demeure originelle. À présent il savait que le chez-lui dont il rêvait n'était pas la maison de son père, où il était né, et encore moins le village d'où il provenait, mais tout ce que révélait cette paire d'yeux.

La carabine dans ses mains lentement se porta à son épaule, puis s'abaissa. Il en fut ainsi plusieurs fois, jusqu'à ce qu'il ait l'impression de tournoyer à travers des éternités de crises.

Mais il savait que, quoi qu'il en soit, le temps de la décision était venu.

Les derniers rayons du jour baignaient le faîte des arbres, éclaboussant de lumière la jungle tout entière. Bientôt, tout se mit à pâlir et s'estomper. Un froid perçant recouvrit les entours comme un deuil triste.

Tout à coup la falaise fut presque déchirée et la crête entière presque changée en poussière quand le rugissement du tigre et le coup de feu ensemble retentirent.

L'instant d'après, la jungle tout entière était paix.


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