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une histoire vieille comme la pluie


Saneh Sangsuk


 

Editions du Seuil, septembre 2004

 

 

Du même auteur :
L'Ombre blanche | Venin | >> Venom | The White Shadow

 

De tout temps, le sort de l’homme est mystère

 

 

Cette nuit-là, il faisait un froid pénétrant dans le silence et la solitude comme toutes les nuits du début de la saison froide à Prek Nâm Deng. Un vent vif soufflait, pas encore en rafales féroces mais en flux incessants et soutenus, desséchants et furtifs, avant-coureurs de violence. Il y avait de la cruauté et de la malveillance cachées dans sa froidure et sa respiration paresseuse. Plus la nuit avançait et plus le souffle s’alanguissait mais plus le froid et la sècheresse augmentaient, se répandaient dans les particules du ciel et de la terre, des canaux, ruisseaux, marais et autres plans d’eau, et des vastes pans de rizières d’un vert sombre jaunissant qui semblaient générer leur propre lumière dans la clarté des étoiles et de la lune ; s’insinuaient partout dans les bosquets et les rangs altiers des palmiers à sucre et les demeures et les huttes de chaume et dans la respiration des animaux domestiques et des gens. C’était l’année où une forte inondation avait envahi les cours de toutes les maisons de Prek Nâm Deng, bien que le village tout entier fût bâti sur une butte, et l’eau d’un blanc trouble ne se retirait que comme à regret. Les gens avaient expatrié leurs bœufs et leurs cochons vers des buttes plus hautes ; ils avaient attaché leur barque aux marches de leur seuil et en avaient profité pour se livrer à la pêche dans leur cour même et tous avaient pris en grand nombre toutes sortes de poissons qu’ils avaient fumé ou salé et mis à macérer dans une profusion de jarres petites et grandes. Mais bon nombre de rizières étaient ruinées. Le riz qui avait survécu se dressait sur ses tiges telles des lianes lubriques et quand il s’était mis à germer les épis ne portaient que des grains minuscules sans suc et même à présent il n’était point d’enfant de Prek Nâm Deng qui ait mangé de galettes de riz nouveau en dépit de ses supplications à sa mère ou à l’une ou l’autre grand-mère. D’instinct, les animaux des environs avaient pressenti les dégâts qu’entraînerait l’inondation. Les abeilles ne faisaient plus leurs nids qu’au faîte des grands arbres. Les tisserins ne faisaient plus leurs nids qu’au faîte des grands arbres. Les serpents et autres nuisibles, venimeux ou non, grouillaient sur le moindre môle, sur la moindre butte ou autour des plus grands arbres. Les fourmis rouges avaient poussé des ailes et, voletant tant bien que mal, elles avaient déménagé leurs nids jusqu’en des endroits que, selon elles, les eaux n’atteindraient pas. Et les gens de Prek Nâm Deng observaient le comportement de ces bêtes et s’en faisaient part et en faisaient part à leurs enfants et petits-enfants et ils savaient d’avance ce qui les attendait et les difficultés auxquelles ils allaient se trouver confrontés. C’était une nuit de la fin décembre mil neuf cent soixante-sept. La fête du riz s’était passée dans un silence morne, apathique et navré comme pour des funérailles et le temps de la moisson n’était pas venu. Pour les gens de Prek Nâm Deng, c’était encore le temps du repos imposé. Tous étaient abattus, déçus et amers, tourmentés par toutes sortes de problèmes. S’adonner corps et âme aux semailles, il était clair à présent que ce serait quasiment une perte de temps. Seuls les enfants restaient pleins d’allant, mais certains d’entre eux étaient abattus, déçus et amers eux aussi quand ils entendaient leurs parents se plaindre de leur sort entre de longs silences ponctués de soupirs. C’était l’année où Tchatchaï Tchiaonoï était encore champion du monde des welters. C’était l’année où Sourapone Sombatdjareune vivait encore et composait et chantait tube sur tube. C’était l’année où Mit Tchaïbantchâ vivait encore et tenait la vedette dans des centaines de films. C’était l’année où les gens de Prek Nâm Deng parlaient encore de la visite en Thaïlande du Shah d’Iran et de la visite en Thaïlande de l’Empereur d’Éthiopie Haïlé Sélassié et de la visite officielle en Thaïlande de Lyndon B. Johnson, le président des États-Unis, dont ils avaient entendu parler à la radio. C’était l’année où les jeunes filles aisées s’habillaient et se coiffaient comme Pétcharâ Tchaowarâte, l’héroïne des films dont Mit était le héros, et c’était l’année où les jeunes gens n’en avaient que pour le twist et le watusi et les jeunes gens de Prek Nâm Deng étaient eux aussi familiers de ces danses grâce au passage d’une troupe de baladins. C’était l’année où les pièces radiophoniques du groupe Kèofâ étaient au sommet de leur popularité et diffusaient Le Don du ciel et La Vénus des champs et La Perle du bidonville, dont les gens de Prek Nâm Deng n’auraient manqué un épisode pour rien au monde. C’était l’année où le roman à l’eau de rose Bâne Saï Tong (La Maison des Sables d’Or) était encore à la mode et sa suite Podjamâne Sawangwong était encore à la mode et Tang Saï Pliao (La Voie solitaire) était encore à la mode et faisait de Kor Surangkanang l’auteur le plus populaire de Thaïlande, et qui resterait encore longtemps à la mode, même si l’humoriste Naï Ramkane en viendrait à suggérer perfidement que « Si j’étais elle, je réunirais ces trois romans en un seul sous un nouveau titre, Podjamâne et Sawangwong sur la voie solitaire derrière la maison des sables d’or ». C’était l’année où le fils unique de M. Krâm Krishnagupta, le propriétaire d’un grand troupeau de bovins et chef de village de Prek Nâm Deng, s’apprêtait à aller poursuivre ses études à la ville, opportunité que n’avaient pas les autres enfants de Prek Nâm Deng du même âge, qui presque tous avaient arrêté leur scolarité après deux ans de primaire. C’était l’année où Mme l’institutrice et grande âme Prayong Sîssane-ampaï continuait d’enseigner à l’école primaire de la pagode de Prek Nâm Deng et continuait d’entretenir espoirs et rêves grandioses pour l’avenir de ses élèves, afin qu’une fois grands ils aient des cœurs limpides et purs tout comme elle et entretiennent espoirs et rêves grandioses tout comme elle et jamais ne deviennent des êtres désespérés, quelles que soient l’ampleur et la fréquence des désillusions qu’ils auraient à connaître. C’était l’année où le révérend père Tiane Tammapanyo, l’abbé de la pagode de Prek Nâm Deng, allait sur ses quatre-vingt-treize ans dont soixante-treize dans les ordres mais, bien que décrépit et tourmenté par l’asthme et la phlébite, était assez robuste pour se rendre presque tous les jours au village afin de collecter les offrandes de nourriture, un aller-retour de près de sept kilomètres, en compagnie du Safran, son taureau, qui le suivait comme un toutou et qui mangeait tout ce que le révérend père recevait au cours de sa tournée, pas seulement la canne à sucre, les bananes pastèques mandarines et autres fruits mûrs, mais encore le riz au curry ou au poisson sec salé ou les sucreries, à la seule condition que ce soit le révérend père qui le nourrisse, car il n’acceptait rien d’une autre main humaine ; grièvement blessé lors d’une course, il allait finir à l’abattoir quand le révérend père avait demandé qu’on lui fasse offrande de sa vie et avait entrepris de le soigner au point qu’il avait recouvré l’essentiel de ses forces et le révérend père était le seul homme qu’il aimait et en qui il avait confiance, si bien qu’il le suivait partout où il pouvait. C’était trois ans avant que Mme Tchomanât Bounleu, l’épouse de fait de M. Krâm Krishnagupta, se pende, ce qui eut pour effet de faire perdre la raison à son époux de fait, qui prit la fuite et disparut pendant douze ans. C’était cinq ans avant que la Prè Antchane, la fille de M. Poute Antchane, se fasse la belle aux basques d’un crooner de province itinérant et soit ballottée de çà de là par le vent du destin et, comme tant de ces naïves jeunes filles de la glèbe qui vont vivre la vie de la ville, se trouve rejetée et finisse dans la boue de la prostitution. C’était six ans avant que le Pane Nérapoussî, le fils de M. Pè et Mme Samriang Nérapoussî, se fasse novice à l’occasion de la crémation de sa grand-mère (Mme Pine Nérapoussî) et reste dans l’habit au point de devenir abbé de la pagode de Prek Nâm Deng à la suite du révérend père Tiane. C’était huit ans avant que le Praï Patchanaï quitte Prek Nâm Deng pour se faire ouvrier agricole et trouve à s’employer dans la canne à sucre dans le district de Kuiburi de la province de Prachuap Khirikhan et devienne un terroriste et meure par balle une nuit de la saison chaude dans un village de ce même district alors qu’il faisait de l’endoctrinement de masse à la lumière d’une lampe-tempête et de torches de résine dans la fournaise et la torpeur d’une absence de vent, les deux mains étreignant la poussière, le visage et le corps couverts de sang et de sueur, de la bave aux coins des lèvres, l’haleine chargée du musc d’un méchant tabac fumé roulé dans un morceau de palme, ses vêtements noir cendré tout élimés, maculés et pleins d’accrocs, ses nu-pieds découpés dans un bout de pneu, vêtements et corps exhalant une odeur de suint et de sueur rance accumulée. C’était un communiste d’éducation sommaire resté fidèle à l’idéal communiste pur et dur jusqu’en son dernier souffle exhalé alors qu’il tentait de rassembler ses forces pour crier « Vive le Parti communiste de Thaïlande ! », mourant sans avoir la moindre idée que la balle qui venait de perforer son ventre et de lui briser la colonne vertébrale provenait d’un M16 entre les mains du Wan-roung Théptaro, son ami intime, né la même année que lui, avec qui il avait batifolé nu dans l’eau et joué à la toupie, lutté au corps à corps et échangé des horions quand ils se détestaient pour mieux se rabibocher plus grands amis que jamais, allant ensemble du village à l’école de la pagode le matin et rentrant ensemble le soir et dans la journée allant parfois chaparder des œufs de poule sous les cellules des bonzes ce qui leur avait valu une rouste lorsque le révérend père les avait pris la main dans le nid et quand ils étaient en troisième année de primaire ils avaient reçu chacun trois coups de règle de Mme l’institutrice Prayong parce que ni l’un ni l’autre ne savait comment prononcer le mot « oun-hapoum » (température) – mourant sans avoir la moindre idée qu’il mourait de la main du Wan-roung Théptaro, lequel, après la quatrième année de primaire, avait rejoint ses parents dans les champs tout en faisant de la boxe thaïe à ses moments perdus sous le nom de ring Wan-roung Sor Damneunkassém et il s’était même produit sur des rings prestigieux tels que Lumphini et Ratchadamnern mais il n’était pas destiné à faire carrière dans la boxe car il n’avait pas su se contraindre par manque de rigueur et par manque de rigueur s’était laissé entraîner à faire partie du corps des volontaires de l’armée qui l’avait affecté dans la « zone rose » du district de Kuiburi, si bien que pour finir il avait eu l’occasion de tuer son meilleur ami comme dans le pire roman de quat’ sous et de bramer comme un gosse quand il a su qui sa balle avait atteint avant de se dominer et de se dire et de dire à ses camarades volontaires qu’il n’avait fait que son devoir et qu’il avait agi par idéalisme lui aussi, pour protéger nation, religion et roi, et il continua de parler ainsi même avec le révérend père Tiane quand il vint lui rendre visite en permission et lui dit, « Il fallait que je le tue, le Praï, pasqu’il fallait que je protège la nation, la religion et le roi. J’ai fait que mon devoir et j’ai rien à me reprocher », ce sur quoi le révérend père Tiane, qui était âgé alors de cent un ans dont quatre-vingt-un carêmes et qui, souffrant, était alité, se dressa sur son séant comme sous l’effet d’une décharge électrique et, brandissant sa fameuse canne, de toutes ses forces en frappa le Wan-roung sur la bouche, lequel Wan-roung se retrouva avec deux incisives supérieures cassées et du sang plein la bouche, et ce violent accès de colère eut aussi pour effet que le révérend père en devint plus souffrant et ne se releva plus et mourut cinq ans plus tard, le vingt-huit février mil neuf cent quatre-vingt, et sa mort eut des effets funestes sur le Safran, son taureau, qui sans tenir compte des convenances s’était couché devant sa cellule sans vouloir en bouger dès le moment où le révérend père Tiane s’était alité, ne comprenant pas pourquoi le révérend père ne sortait pas faire sa tournée comme avant et ne le nourrissait pas comme avant et ne chahutait pas avec lui comme avant, ne bavardait pas avec lui comme avant, ne comprenant pas pourquoi le révérend père restait allongé jour et nuit, si bien qu’il se contentait de rester allongé et de regarder le révérend père de ses grands yeux tristes et de pousser des beuglements rauques de bête esseulée, incapable de se faire à l’idée qu’il ne verrait plus jamais le révérend père, et quand le corps du révérend père Tiane fut mis en bière et placé pour les derniers rites dans le pavillon mortuaire, il le suivit et se coucha devant le cercueil pour continuer de veiller le révérend père, restant allongé léthargique devant le cercueil, bousant là, pissant là, et les bonzes et novices eurent beau faire il ne voulut pas partir et devint un vieux taureau étique aux côtes saillantes, aux yeux larmoyant en permanence, ses longues cornes torses tombant l’une après l’autre, sa crinière desséchée et broussailleuse aux crins agglutinés et, quinze jours après la mort du révérend père Tiane, il le suivit ad patres. C’était douze ans avant que M. Krâm Krishnagupta revienne à Prek Nâm Deng en bonze modeste et composé après un pèlerinage qui avait fait de lui un expert en méditation spirituelle et entreprenne de construire un centre de méditation à la pagode de Prek Nâm Deng et d’enseigner la pratique de la méditation spirituelle selon la méthode qu’il disait être celle du révérend père Mane Pouripatto, refusant de prendre en compte le malheur des villageois dû à la misère, refusant de faire des suggestions quant aux occupations des villageois, alors que lorsqu’il était laïc il avait creusé des réservoirs pour l’élevage de poissons et élevé cochons et volaille et agrandi sa rizière et planté toutes sortes de plantes et était le propriétaire d’un énorme troupeau de bovins du terroir, autant de réussites qui avaient assuré sa position sociale et sa richesse, un notable de province au sens propre du terme, refusant de parler de tout ce qui avait trait à la marche du monde, affirmant que ce n’était point là façon de mettre fin au malheur et ne faisant que presser tout un chacun directement ou indirectement de s’essayer à pratiquer la religion, tout en sachant parfaitement que les gens de Prek Nâm Deng étaient des paysans ruinés au bord de la famine, le fils de pute. C’était dix-huit ans avant que le fils unique de M. Krâm Krishnagupta revienne à Prek Nâm Deng une nouvelle fois en jeune homme malchanceux et sans le sou, tignasse, barbe et moustache en broussaille, les yeux injectés et vitreux, pour s’apercevoir que Prek Nâm Deng était un village en voie de désertification et que la pagode de Prek Nâm Deng était en voie de désertification et que la mer qui jadis se trouvait très loin vers l’est s’était beaucoup rapprochée et que le sol de Prek Nâm Deng, profondément crevassé, s’enfonçait et était strié de plaques de sel dont l’éclat au soleil faisait mal aux yeux et que les rizières étaient ensablées et en friche et que le suéda maritime rampant du rivage gagnait sur les terres et que les gens de Prek Nâm Deng qui restaient vendaient presque tous leurs propriétés à des capitalistes de la ville ou d’autres provinces ou même de Bangkok et que ces capitalistes avaient chacun leur projet pour faire des terres de Prek Nâm Deng des stations balnéaires chics le long du rivage boueux ou des fermes de pisciculture avec de mignonnes petites « huts » polychromes aux formes controuvées pareilles à des maisons de poupée ou des fermes d’élevage de crevettes géantes tigrées ou des terrains de golf ou même le site de condominiums colossaux, transformant radicalement l’horizon familier du Prek Nâm Deng de toujours, et que les troupeaux de bovins avaient entièrement disparu et que le nombre des palmiers jadis partout présents en bouquets denses et luxuriants avait beaucoup diminué et qu’il n’en restait plus beaucoup et que ceux qui restaient étaient des palmiers à sucre étêtés qui ressemblaient aux piliers noirs de la honte, et le jeune homme qui était devenu un étranger dans sa terre natale fit demi-tour pour fuir les doléances des gens de Prek Nâm Deng, refusant de s’y établir à demeure, disant qu’il retournait à Bangkok, disant que sa nature le poussait à pourchasser ses rêves et ses chimères, disant qu’il avait à faire œuvre littéraire, disant qu’il ne pouvait pas rester avec les gens de Prek Nâm Deng confrontés au dernier acte de la tragédie, disant que le rôle de héros dans le sauvetage de Prek Nâm Deng ne lui convenait pas et devrait revenir à d’autres, et après avoir trois jours et trois nuits durant fait le tour du village et du terroir où il était né et avait grandi, tel le fantôme d’un mort de mort violente, il s’en fut de Prek Nâm Deng sans laisser de traces tout comme il en était parti la première fois, le fils de pute. Mais en cette nuit de froid pénétrant, tous les enfants de Prek Nâm Deng étaient encore là au complet, le Tchoup, le Tchit, le Praï, le Peuak, la Kloï, le Wan-roung, la Wan-rèm et la Rouang et la Prè et le fils unique de M. Krâm Krishnagupta, assis ou couchés sur la natte en peau de vache doublée d’une épaisseur de chaume, chacun accoutré de vieux vêtements chauds dont certains étaient trop courts et étriqués car ils les portaient depuis plusieurs saisons froides et que ça pousse vite, un enfant, et dont certains étaient trop longs et trop lâches car c’étaient les chemises ou les pantalons de leurs parents ou de leurs aînés. Les membres des enfants commençaient à blêmir, à enfler et à se craqueler à cause du froid et leurs lèvres gonflaient et gerçaient aussi. Tous avaient le même problème, à savoir que le froid leur donnait envie de faire pipi souvent et les filles devaient relever leur jupe ou baisser leur froc pour s’asseoir à croupetons et pisser, ce qui leur faisait dire entre elles à voix basse qu’elles avaient le derrière foutrement gelé et la chatte foutrement gelée itou ; quant aux garçons, ils faisaient glisser la fermeture-éclair de leur braguette et pissaient debout et comme ils se dépêchaient pour se rajuster, il arrivait souvent que par négligence ils se coincent la quéquette dans la fermeture-éclair, ce qui leur faisait venir les larmes aux yeux et ils comparaient leur expérience en la matière sur un ton et avec des mines horrifiés et se promettaient les uns les autres qu’à partir de dorénavant ils se la rangeraient en prenant leur temps. Certains de ces gosses portaient des casquettes à rabats mous, certains s’entouraient la tête d’un pan de coton à carreaux, certains s’entouraient la tête d’une couverture rembourrée et certains s’entouraient la tête du capuchon de leur tricot, mais sous ces divers couvre-chefs les yeux de tous pétillaient de vie. Les enfants se réunissaient ainsi autour du brasier chaque nuit car ils étaient venus qui avec son père qui avec son oncle qui avec son grand frère. Les adultes se réunissaient ainsi tous les soirs dès que le travail des champs était terminé sur le terre-plein sous le tamarinier devant la hutte attenante aux étables du grand troupeau de M. Krâm Krishnagupta. Ces adultes étaient tous des hommes, presque tous d’un âge avancé, avec seulement quelques-uns encore jeunes, et aucune femme. Tous les soirs ils faisaient un énorme brasier et se donnaient la réplique à propos de tout et de rien comme s’ils imitaient quelque pièce de théâtre alors que de fait c’étaient plutôt les pièces de théâtre qui les imitaient. C’étaient tous des paysans aimables, accommodants et naïfs. Dans un village loin de tout comme Prek Nâm Deng, les occasions de se distraire étaient limitées. Divertissements et jeux divers tels que mélos traditionnels, drames dansés du sud, films en plein air ou théâtre d’ombres, il n’en passait par là que tous les trente-six du mois, aussi s’assemblaient-ils ici et trouvaient-ils plaisir à bavarder tranquillement et à écouter tranquillement. Il n’y avait pas de boissons alcoolisées, et surtout pas les nuits où le révérend père Tiane se joignait à eux. Ils buvaient seulement du jus de coing du Bengale ou une infusion de fleur de balata rouge ou de jasmin chinois. Ces réunions vespérales commençaient après que les pluies avaient quitté le ciel et prenaient fin dès que les épis de riz jaunissaient assez pour être moissonnés. Maintes fois ils restaient ainsi jusqu’à l’aube et le révérend père Tiane restait jusqu’à l’aube et en profitait pour prendre là sa première collation du jour. Ils ne faisaient pas montre d’une grande vivacité comparés aux enfants qui, en de telles occasions, mettaient à profit le brasier pour faire cuire des œufs de poule ou des champignons de chaume ou griller du taro, des patates douces ou des épis de maïs. Ils étaient toujours en quête de trucs à faire cuire ou griller. Même en ces nuits de dèche, ils se débrouillaient pour trouver des bananes sauvages qu’ils faisaient griller et se partageaient. Ils trouvaient toujours de tout, même de la canne à sucre ou de jeunes cocos ou des pousses de bambou. En ces nuits sans espoir, ces gosses s’arrangeaient toujours pour gauler des cosses de tamarin qu’ils faisaient rôtir et dont ils croquaient les graines à belles dents et une fois qu’ils avaient mangé ils s’allongeaient les uns contre les autres tels une portée de chiots et une fois qu’ils s’étaient houspillés et chamaillés un bon coup certains s’endormaient sans bruit et sans bouger mais il y en avait aussi qui restaient assis en silence ou allongés en silence à écouter les adultes parler entre eux et le vent froid continuait de souffler, tout paraissait abandonné et désolé et le village semblait fragile dans l’immense vide environnant, semblait une chose dénuée de sens, dénuée de substance, une entreprise en sursis provisoire, et cette existence des gens et des choses qu’ils avaient bâties semblait totalement dépourvue de nécessité pour le ciel comme pour la terre.

 

 

Cela faisait un bon bout de temps que le révérend père Tiane se taisait cette nuit-là. À demi allongé sur une natte en fibre de pandanus, l’oreille collée à un tout petit poste de radio, il écoutait l’émission littéraire de la Radiodiffusion de Thaïlande. Une femme lisait Le Vainqueur des dix directions de Yâkorp pendant une heure chaque soir et il l’écoutait religieusement. Il suivait l’émission depuis l’époque où elle diffusait Les Trois Royaumes et Koune Tchâng Koune Pène et Koune Suek. Il prenait un plaisir un peu honteux à écouter une femme qui, à en juger par sa voix mélodieuse, devait être jeune et jolie lui faire la lecture et il avait l’impression qu’elle lisait rien que pour lui. Cela faisait partie de sa routine vespérale et y manquer le mettait de mauvaise humeur. Il réglait le volume tout bas. Certaines nuits, il parlait avec les villageois de ce qu’il entendait à la radio. L’émission terminée, le plus souvent il changeait de chaîne pour écouter Wouti Wéloudjane qui animait l’émission « Nouvelles du terroir » et parfois il parlait avec les villageois des nouvelles qu’il entendait à la radio. Son poste de radio était tout petit et fonctionnait à l’aide d’une pile toute petite et diffusait des émissions en langue étrangère et qui plus est était pourvu d’une antenne, ce que les gens de Prek Nâm Deng n’avaient jamais vu, et il avait beau être bonze il n’en était pas moins fasciné par le verbe musclé de Yâkorp et il ne cachait nullement l’admiration qu’il portait aux chanteurs folks tels que Porn Pirom et Sourapone Sombatdjareune et il avait beau être bonze, quand Pone Kingpét ou Tchatchaï Tchiaonoï boxaient et que leur match était retransmis à la radio, il écoutait de toutes ses oreilles et y allait de ses vivats qui procédaient d’un fort sentiment patriotique, écoutait avec son Safran qu’il rouait d’uppercuts fulgurants sur l’encolure, la croupe ou le flanc, le Safran étant sensé personnifier l’adversaire étranger de Pone ou de Tchatchaï, mais le Safran, stoïque, ne bronchait pas et restait allongé sans bouger, le regard vague, rotant et ruminant d’abondance. Le révérend père Tiane était un bonze qui ne prêtait guère attention à la dignité de sa charge. Les gens de Prek Nâm Deng étaient habitués à le voir marcher ou courir dans les champs autour de la pagode, torse nu, sa robe de bain enroulée sur sa tête, aidant les garçons avec leurs cerfs-volants mâles ou femelles ou assis au milieu d’un cercle de garçons faisant à ces garçons une distribution de toupies ou assis au milieu d’un cercle de filles apprenant à ces filles à faire des travaux faciles de vannerie en se servant de fines lamelles de bambou ou de nervures de jeune cocotier ou de jeune palmier à sucre. Ses connaissances en la matière étaient limitées. Il enseignait seulement comment tresser des paniers, des poissons-lunes et des balles de sepak-takroh, mais il était heureux de le faire. Pour les gens sérieux, c’était un conteur de balivernes et un bonze qui ne respectait pas l’interdiction d’affabuler, mais pour les enfants il était un puits de contes merveilleux. La plupart des gens ne lui tenaient pas rigueur de ses petits manquements. C’était un bonze bougon mais généreux. À Prek Nâm Deng il pouvait traiter tout un chacun de tous les noms et s’il était en colère contre quelqu’un il le frappait de sa fameuse canne. Il y avait toujours des bulbuls pour faire leur nid sur le prunier flanquant sa cellule. Il y avait toujours des merles-pies pour faire leur nid sur les branches du jacquier au-dessus de la fenêtre de sa cellule, lançant leurs trilles mélodieux à toute heure. Il y avait toujours des ménates qui venaient en bande manger les fruits mûrs du tamarinier qui poussait devant sa cellule. Écureuils et musaraignes dans le bosquet de bambou le long du canal bordant la pagode ne s’enfuyaient pas quand ils le voyaient mais au contraire le hélaient à cor et à cri. À la saison des crues il devait faire sa tournée d’aumônes à bord d’une petite barque qu’il pagayait le long des voies d’eau en coupant au plus court. Dans sa barque il convoyait tous les coqs nains de la pagode, bariolés et tonitruants, et il épandait du riz cuit qu’il recevait en aumône au fond de la barque pour ces coqs nains et les bandes d’oiseaux sauvages en bord de jungle profitaient de l’aubaine pour venir se nourrir aussi. Quand il trouvait un lapin pris dans un collet de villageois, il le libérait tout bonnement ; quand il trouvait un gros poisson tête de serpent pris dans une nasse en osier, il le libérait tout bonnement, et il se faisait un devoir d’aller trouver le propriétaire pour avouer son forfait en disant, « Dis donc mon petit, ton lapin je l’ai libéré, tu sais ; il me faisait pitié » ou en disant, « Dis donc mon petit, ton poisson je l’ai libéré, tu sais ; il me faisait pitié ». Quand il trouvait un jeune animal séparé de ses parents, quel que soit l’animal, il le prenait pour l’élever et si ce jeune animal venait à mourir, il était tout malheureux et tout triste. Quand il voyait un paysan faire travailler son bœuf ou son buffle ou sa vache un jour saint il le tançait d’importance. Et tout cela faisait que tout le monde l’aimait et le respectait. Il n’avait jamais dit à personne qu’à force d’écouter l’émission littéraire radiodiffusée l’idée lui était venue de faire œuvre à son tour et il passait son temps libre dont il avait à revendre à mettre par écrit de nombreux épisodes de sa vie dont certains avaient pris fin et d’autres restaient en suspens, mais quand il se relisait il trouvait tout cela absurde et superficiel, sans style et sans saveur et invraisemblable alors même que tout était vrai et il en était vexé et se sentait en faute et il se mettait alors à réciter des prières longuement, confus de s’être mêlé de « ce qui ne regarde pas les bonzes », confus à l’idée que si d’aventure le Bouddha réincarné apprenait ce qu’il avait fait, il le réprimanderait, mais une fois passé le temps de la mauvaise conscience, il se disait qu’il aimerait bien se remettre à écrire ou à raconter les histoires qui peuplaient sa tête pour en faire profiter les autres. Les gens sérieux qui ne faisaient jamais rien à la légère ne s’intéressaient guère à ses histoires et pensaient tous que ce n’étaient là que ratiocinations de vieil homme, mais les enfants de Prek Nâm Deng étaient toujours intéressés par ce qu’il racontait. À présent il avait quatre-vingt-treize ans et il était dans les ordres depuis soixante-treize ans et quoique dans l’ensemble il fût costaud et en bonne santé et montrât à tout un chacun que c’était bien le cas, il ne voulait dire à personne que ces quatre ou cinq dernières années sa vue perçante avait beaucoup baissé et que sa langue commençait à ne plus trouver de goût à ce qu’il mangeait, que parfois il n’entendait plus très bien et que quand il discutait avec quelqu’un il lisait sur ses lèvres plus qu’il n’entendait ce qui se disait, qu’il arrivait souvent qu’il ait de la difficulté à respirer, en particulier les nuits où il faisait très froid, qu’il n’avait plus de force dans les bras ni les jambes et que la tête lui tournait, en particulier les jours où il faisait très chaud, que ses os lui faisaient mal du fait de l’arthrite et qu’il devait prendre sur lui pour ne pas grogner chaque fois qu’il se mettait debout ou s’asseyait et que son mal aux os semblait s’aggraver chaque fois qu’il mangeait du canard ou du poulet ou des légumes du genre dolique, sesbania et autres graines et il se contentait de se dire que c’était sa punition pour rester en vie en ce monde trop longtemps et il ne se faisait pas d’illusion : il savait bien qu’il aimait trop le monde, qu’il était trop laïc, trop attaché à la vie, il voulait continuer de participer un tant soit peu à la marche du monde, et après mûre réflexion il avait abouti à la conclusion claire et nette que la chose la plus triste qui soit pour lui, c’était que le monde continuerait d’exister quand lui ne serait plus et il était plein de regret à l’idée qu’en début de saison froide l’an prochain il ne serait peut-être plus du cercle de conversation autour du feu. À présent, il avait éteint la radio et il se tenait assis jambes croisées, sirotant du jus de coing du Bengale et ajustant son habit plus étroitement autour de sa tête. Cette nuit-là il n’avait pas encore raconté une seule de ses histoires, que ce soient des histoires drôles dont certaines n’étaient guère courtoises ou des histoires étonnantes pleines de recours aux formules magiques et de miracles de toutes sortes ou des histoires mélancoliques ou des histoires terrifiantes ou des anecdotes de l’époque où il allait en pèlerinage en Inde pour visiter les quatre sites sacrés et « pour voir de près ces terres qu’en des temps reculés notre Seigneur et Maître avait foulées », ce qui avait été un pèlerinage authentique, une errance solitaire par monts et par jungle et de grotte en clairière observant scrupuleusement toutes les règles du pèlerinage sacré édictées par le Bouddha vingt-cinq siècles plus tôt, un voyage dont l’aller-retour avait pris quinze ans et dont le cours avait été sans cesse interrompu par la découverte d’une grotte ou d’une communauté de bonzes ou d’un temple ou de quelque endroit sûr et quiet propice à la méditation, passant la saison des pluies dans quelque monastère abandonné ou de longs mois dans quelque cimetière de jungle, s’écartant du droit chemin maintes fois, maintes fois s’égarant, apprenant la langue des Karens, des Mons, des Khas, des Was, des Khmus et les sabirs locaux des Birmans et des Indiens, toutes sortes de langues mais pas une seule de façon approfondie, juste assez pour donner la réplique, juste assez pour des conversations sommaires en cours de route – D’où venez-vous ? Où allez-vous ? Avez-vous mangé ? Y a-t-il des communautés ou des temples bouddhistes par ici ? – allant droit devant en direction du couchant et de la frontière birmane et de là droit devant en direction du nord et de l’Inde, et il s’était contenté de garder pour lui sa tristesse en constatant qu’en terre natale du bouddhisme il y avait vraiment très peu de bouddhistes, que de l’arbre immense sous lequel le Bouddha avait connu l’Illumination il ne restait que des pousses de la quatrième génération qui n’avaient rien de spectaculaire, que la Nairanjana à présent n’était plus qu’un mince filet d’eau dans un chenal étroit, petit, sale, tout plein de ronces et de mauvaises herbes où vaches et boucs cherchaient pâture en troupeaux et où les villageois du cru qui n’étaient pas bouddhistes déféquaient, que le mont Krishnagupta n’était nullement une chaîne de montagne dont les pics se perdaient dans les nues mais un mont pas très haut et entièrement chauve, et il avait constaté que presque tous les pèlerins venus visiter les quatre sites sacrés étaient des Birmans et des Ceylanais et qu’il n’y avait quasiment pas de Thaïs, bonzes ou laïcs, parmi eux, et tout cela le rendait triste et lui faisait mal. Les gens de Prek Nâm Deng pensaient qu’il était mort et ils organisaient tous les ans une cérémonie pour le repos de son âme lors du Jour de l’An thaï et quand il était rentré de son long pèlerinage il leur avait fallu un bon bout de temps pour se faire à l’idée que ce bonze de grande taille et baraqué, aux grands pieds patauds couverts de plaies vieilles ou vives, cet homme revêtu d’une défroque en loques qui sentait le bouc, cet homme aux grands yeux noirs apeurés, tristes et flottants, n’était autre que lui. Prek Nâm Deng lors de son retour de pèlerinage avait tellement changé qu’il ne le reconnaissait quasiment plus. La forêt vierge avait disparu au profit de concessions forestières ; les cours d’eau dont il se souvenait étaient plus profonds et plus larges qu’avant et on avait creusé quantité de canaux latéraux ; ce qui jadis était jungle avait été parcellisé et défriché en autant de champs et de rizières ; et les gens, tant ceux qui étaient là depuis toujours que les réfugiés plus récents, n’étaient plus des chasseurs comme avant mais des cultivateurs. Il n’avait pas été témoin de la destruction de la jungle, comme il aimait à dire, mais c’était bien lui le dernier témoin qui pouvait certifier que jadis Prek Nâm Deng était pris dans un étau de jungle, qu’en ces temps-là les communautés humaines étaient choses factices, que la production humaine, à savoir champs et rizières, étaient chose factice. Quand il racontait une histoire, on aurait dit qu’il s’adressait aux enfants uniquement, car il voulait voir le sourire des enfants, l’effroi des enfants et l’émerveillement des enfants, alors qu’il ne prêtait guère attention aux adultes. C’était là un comportement dont il n’avait pas conscience. Il savait bien que ces adultes étaient trop léthargiques, trop mesquins, trop contusionnés, trop désespérés et navrés « au point que l’enveloppe de leur cœur est insensible, épaisse et dure comme la plante de pieds qui ont trop marché », et il semblait qu’il n’y avait que les enfants qui l’écoutaient avec attention. La Prè Antchane, la fille de M. Poute Antchane, une enfant de dix ans aux grands yeux et aux cheveux emmêlés d’un noir roux de dévitaminée et avec une cicatrice bistre au bord de l’œil gauche, qui avait une écriture étonnamment belle, lisait couramment et était meilleure en calcul que n’importe lequel des enfants de son âge et était toujours première de sa classe, avait discrètement reçu pour instruction de la part de Mme l’institutrice Prayong Sîssane-ampaï de coucher par écrit toutes les histoires que le révérend père Tiane racontait. La Prè avait la plume facile et elle notait même des choses que l’institutrice ne lui avait pas demandées, telles que l’apparition d’arcs-en-ciel, notant le jour, l’heure et l’endroit où elle en voyait un, sa durée et même ce qu’elle faisait alors, avec qui elle était ou si elle était seule et quels arbres étaient en fleurs et quels oiseaux chantaient, rédigeait ce que racontait le révérend père Tiane et ses notes sur les arcs-en-ciel (que l’institutrice finit par découvrir) et lisait ses compositions chaque après-midi à l’école pendant le cours de thaï.

 

 

Les gosses de Prek Nâm Deng avaient déjà entendu le révérend père Tiane leur raconter comment lors de son pèlerinage il s’était trouvé face à une harde d’éléphants sauvages et se souvenaient encore que le révérend père Tiane leur avait dit qu’à l’époque il avait seulement vingt-cinq ans et n’était dans les ordres que depuis cinq carêmes et que c’était peu après sa période d’apprentissage du pèlerinage et qu’il n’avait plus de bonze plus âgé pour le guider ou le conseiller et il s’était réveillé dans le calme et la paix d’une nuit de la saison chaude dans la jungle des contreforts ouest de la chaîne de montagne Tanaosri parce qu’il entendait un fracas d’arbres brisés et la rumeur d’un tremblement de terre provoqué par les pattes d’une harde d’une trentaine d’éléphants se dirigeant vers le grand arbre à la frondaison vaste et fournie au pied duquel il avait planté son ombrelle, et la harde éparse était en train d’entourer sa minuscule ombrelle solitaire, trompes dardées, oreilles largement déployées, martelant le sol de leurs pattes antérieures et lançant des barrissements assourdissants comme d’intenses coups de clairon qui se répondaient les uns les autres, menaçants, furieux, malveillants, terrifiants, pour l’écarter de leur passage, mais il a refusé de bouger, d’étendre le bras pour rassembler ses affaires et détaler, car ç’aurait été contrevenir à la loi pèlerine, et il s’est contenté de rester à genoux tremblant comme une feuille, essayant de penser à toutes les prières dont il pouvait se rappeler et essayant de les prononcer toutes à la fois, terrifié à en perdre la tête, sachant qu’il allait perdre la raison à force de terreur, laquelle déferlait soudain telle une crue de jungle, sauf qu’il continuait de s’obstiner, refusait de fuir, de reculer ne serait-ce que d’un pouce. La jungle n’était que clair de lune et quiétude angoissante et tous les recoins de forêt vierge en cet endroit étaient pleins de dangers et de mystères et hantés par des êtres vivants naturels étranges ainsi que par des êtres surnaturels, mais à ce moment-là il n’y avait que les barrissements de la harde d’éléphants sauvages qui peu à peu étrécissaient leur cercle et se rapprochaient. Dans l’étalage de puissance de leur encerclement, il y avait à la fois de la hargne, de la fureur, de la suspicion, de l’incertitude et de la curiosité à tout d’un coup tomber sur un humain au crâne rasé, enveloppé dans un tissu couleur jus de jaque, agenouillé, visible en ombre floue sous un dais minuscule de tissu jus de jaque ridiculement frêle et plein d’accrocs et de traces de rapiéçage, apparaissant en intrus dans leur domaine et faisant obstacle à leur quête incessante de nourriture, et tous de se mettre à tournicoter autour de cette ombrelle, avec des sons bizarres émis par leur bouche et leur trompe comme s’ils se concertaient, se défiaient ou se mettaient en garde les uns les autres. Tous ceux qui formaient le cercle rapproché autour de l’ombrelle étaient des éléphants géants, mâles aussi bien que femelles, hauts de neuf ou dix coudées, magnifiques autant que minables et terrifiants comme des blocs de granite ambulants, à l’épaisse peau ridée et sèche couverte des symboles d’une algèbre bizarre, aux pattes énormes comme des piliers, et ceux qui en avaient dardant des défenses blanches courbées vers le haut, et il s’efforçait encore de penser confusément au sein de son tremblement même, de penser combien il était extraordinaire que cette harde soit dirigée par une vieille femelle au formidable corps noir de fantôme, d’un âge canonique difficile à estimer, oreilles déployées, trompe dressée fouettant l’air telle une créature d’un autre monde. Les autres éléphants de la harde observaient la vieille meneuse, la suivaient de l’œil et dressaient l’oreille pour savoir ce qu’elle allait faire dans la situation où ils se trouvaient – reculer ou s’enfuir ou écraser l’obstacle. Les autres éléphants étaient tous ses enfants ou ses petits-enfants ou ses arrière-petits-enfants. Elle n’était autre que la reine douairière qui recevait autant d’amour que de respect mâtiné de crainte du fait de son intelligence et de son immense et riche expérience. Ce qu’elle avait de plus que tous les autres éléphants c’était cette qualité qu’elle tenait de son prestige accumulé, même si sa patte arrière droite était maculée de boue à présent sèche et grumeleuse et le bout de sa trompe couturé de griffures d’épines, même si l’eau dans sa panse glougloutait et si, comme toujours en temps de crise, lui échappaient de longs pets modulés comme le chuintement d’une viole à deux crins. Sa suprématie n’en était en rien compromise. Elle-même était grevée de douleurs et de soucis de toutes sortes, lourde de souvenirs tristes de son partenaire à présent disparu, mort peut-être d’une chute en ravin ou tué pour son ivoire ou capturé par des humains pour être domestiqué ou peut-être était-ce un vieux mâle qui sachant sa fin prochaine s’était détourné de la harde pour gagner quelque havre secret et vivre en solitaire le temps qui lui restait, savourer en solitaire le temps qui lui restait, préférant la fierté à la compassion pour affronter la mort, si bien que certains éléphants mâles, enfants ou petits-enfants de la douairière, une fois devenus adultes se comportaient comme des fortes têtes, des délinquants en puissance qui aimaient se quereller et trichaient et faisaient tout au mépris de la parentèle, et de quelque façon qu’elle s’y prît elle n’était pas parvenue à les reformer, bien au contraire ils lui en avaient voulu et s’étaient séparés de la harde pour faire bande à part et depuis lors n’étaient jamais revenus ne serait-ce que pour une simple visite et elle ne les avait jamais plus revus ni n’avait eu de nouvelles d’eux. Certes, c’étaient de bons mâles, puissants et vaillants, ils avaient un rôle important à jouer en tant que protecteurs de la harde, mais leur comportement en toute occasion était proprement intolérable ; même si son amour était infini, il y avait des limites à sa patience ; elle ne pouvait plus leur pardonner désormais, et le souvenir de ces défections faisait qu’elle avait beaucoup de mal à s’endormir et qu’elle faisait des cauchemars, et parfois parlait dans son sommeil et un éléphant ou un autre la consolait, de la même façon que sa progéniture console une vieille grand-mère, « Oublie papa, ne t’inquiète donc pas, c’était son sort et on n’y peut rien » ou bien « Oublie pépé, mémé, son âme est en paix » ou bien « Pourquoi te faire du mauvais sang pour ton fils aîné ? Une mauvaise graine pareille, il savait fort bien que ce qu’il faisait n’était pas correct, mais il l’a fait quand même » – et le révérend père Tiane observait la vieille éléphante au point que son âme se dissolvait pour ne faire qu’une avec son âme à elle, conscient de son amour et de sa bienveillance, faisant sien ses souvenirs amers, comprenant toutes ses vicissitudes, et tout ce qu’il pouvait faire c’était prier pour elle, partager avec elle le mérite de ces prières et lui dire mentalement, « Avant peu tu seras au bout de tes peines et tu renaîtras femme et quelles que soient les circonstances je suis sûr que tu seras une femme exceptionnelle, une héroïne », mais voici qu’il voit la vieille éléphante relever sa trompe plus haut encore, ses oreilles s’écarter davantage et dans l’instant elle lance un cri suraigu qu’aussitôt les autres éléphants reprennent en écho comme autant d’annonces de désastre imminent, et un frisson glacé parcourt la colonne vertébrale du jeune bonze pèlerin et il sent la sueur sur ses sourcils rasés pénétrer dans ses yeux irrités et il psalmodie Pouttang saranang katchami Tammang saranang katchami Sangkang saranang katchami* spasmodiquement et demande pardon d’avoir dérangé ces animaux préhistoriques si intelligents, majestueux et porteurs du mystère miraculeux de l’âme de la harde, pour ensuite exprimer sa résignation au sort qui l’attend, essayant de communiquer avec cette harde d’éléphants sauvages à l’aide du langage fruste de l’homme tout à fait inapte à exprimer la sincérité, « Si vous avez jamais éprouvé du ressentiment envers moi dans une vie antérieure, faites de moi ce que bon vous semble, je ne tiens point à la vie et vous prie seulement de me pardonner. Je ne fais que me rendre en pèlerinage sur les traces de notre Seigneur qui a vécu au pays du laurier-rose et qui a énoncé la doctrine sublime de Pouttang saranang katchami ». Prières et propos se mêlaient confusément, parfois passant ses lèvres en éructations incohérentes et parfois résonnant seulement à l’intérieur de son crâne ; au fin fond de la terreur et du désespoir il était résigné à l’inévitable, et dans la profondeur de son désespoir il confessait à son auditoire sans rien celer qu’il était égaré au point d’entendre les pattes de la harde se rapprocher plus encore, les barrissements perçants se rapprocher plus encore, et il voyait une trompe grande et fripée qui se déplaçait en tous sens et sous tous les angles, plus prodigieuse encore qu’une main humaine, s’enrouler autour de son ombrelle si frêle et l’arracher et la projeter au loin avec hargne et cette même trompe se transformer en main de la Mort et se refermer sur lui et le projeter très haut dans les airs et son corps retomberait mais avant de toucher terre serait embroché par une longue défense effilée ou alors s’écraserait au sol et ne ferait que gésir là souffle coupé sans pouvoir crier avant qu’une patte énorme comme un poteau se soulève et retombe sur son visage ou sur sa poitrine ou sur son ventre et quelle que soit la façon dont il mourrait ce serait quelque chose de triste et de dommage et de douloureux pareillement, car il ne ferait que regarder son corps laminé et sans vie et se dire Allons, allons, la mort ce n’est que ça ; allons, allons, ce n’est donc que cela le secret suprême de la mort, regarder son corps inanimé avec les yeux d’un papillon blanc et se dire cela avec l’âme d’un papillon blanc dans l’idiome d’un papillon blanc que seuls les papillons blancs comprennent, ayant basculé dans le subconscient douloureux et chagrin d’un papillon blanc, il serait mort et sans savoir comment renaîtrait aussitôt en papillon blanc, son âme dans l’instant s’incarnant en ce papillon blanc, lequel après avoir voleté un moment au-dessus de son corps disloqué se dirigerait vers l’ouest qui était la direction qu’il entendait suivre et un jour ou l’autre se tournerait vers le nord, volant droit vers le pays du laurier-rose, la patrie du Bouddha qui était son objectif, avec toujours la même obstination, refusant toujours la défaite, même s’il n’était qu’un frêle papillon blanc, se disant seulement que son âme devrait s’incarner en des milliers, des dizaines de milliers, des centaines de milliers de papillons blancs chemin faisant et il était prêt à agir ainsi ne serait-ce que pour avoir l’occasion de voir l’arbre du Bouddha et la Nairanjana et le mont Krishnagupta et le parc des biches de Sarnath, l’endroit du premier prêche, et aussi longtemps qu’il n’aurait pas atteint sa destination peut-être devrait-il s’incarner dans le corps d’une biche ou dans le corps d’un oiseau ou dans le corps d’un serpent, le corps d’un tigre, et si ce n’était pas nécessaire il se contenterait de s’incarner en papillon. Et ce n’est qu’au bout d’un long moment, après plusieurs inspirations et expirations, qu’il finit par se rendre compte que, ma foi, il n’était pas encore mort, son cœur battait sourdement, il haletait tant bien que mal, sa chair était toujours tiède et ses membres intacts et il était toujours agenouillé sur son étole d’hiver pliée qui lui servait d’oreiller. Tournant la tête vers le nord, et pas encore remis de sa terreur mais tout tremblant, il cessa de psalmodier, cessa de s’exprimer à voix haute comme dans le silence de sa tête et changea de posture pour s’asseoir à l’aise une jambe repliée en contact avec le sol et regarda à travers les accrocs de l’ombrelle et vit trompes et défenses et pattes et panses et pattes postérieures et queues des éléphants de cette harde – la queue qui est une des deux choses les plus préjudiciables à la majesté et à la puissance de l’éléphant, l’autre étant ses yeux – défiler de part et d’autre de lui comme dans un rêve et il vit encore et encore ces trompes et défenses et pattes et panses et pattes postérieures et queues se déplacer placidement, quelque chose de gigantesque et de surpuissant qui faisait de lui un être puîné, absolument dénué de nocivité, absolument dénué d’aptitude à agir, absolument dénué de la moindre prestance, et il entendait le sol trembler doucement comme s’il était devenu liquide, entendait les branches casser sous la traction torse des trompes, entendait l’eau gargouiller dans les panses, entendait crotter et pisser sans complexe, entendait les ramures d’un grand arbre osciller violemment parce qu’un éléphant se frottait contre le tronc pour soulager quelque démangeaison. Ils étaient en train de s’éloigner tout bonnement. Ainsi en avait décidé à l’ultime seconde la vieille éléphante meneuse de la harde. Si ça se trouve, elle avait déjà rencontré un bonze pèlerin et s’était soudain avisée que ce bipède à deux mains qui se mouvait en aplomb de la terre ferme enrobé de jaune ton sur ton ou de jus de jaque ton sur ton et au crâne chauve luisant ne présentait en fait aucun danger, et elle avait fait signe à sa harde de poursuivre sa marche sans le molester et c’était là un ordre que tous les éléphants se devaient d’exécuter absolument. Le troupeau de spectres surgi de la jungle profonde sous la direction de la vieille femelle suscitait une peur panique, une appréhension excessive, mais en même temps le respect et un déconcertant sentiment de beauté. La famille de cette aïeule rassemblant quatre générations était en train de s’éloigner de lui sans le tuer et il était assis à la regarder s’en aller et sa respiration redevenait profonde au fur et à mesure et il éprouvait de la tendresse et de la compassion, leur souhaitant bonne chance, heureux pour eux qu’ils aient choisi de ne pas commettre de péché, heureux pour lui-même de s’aviser enfin qu’il était toujours en vie et pour autant qu’il était en vie pouvait espérer, rêver et croire en la noblesse des obligations de ce monde, mais il manqua s’évanouir de stupeur quand soudain une trompe se faufila telle un serpent à travers un accroc de l’ombrelle. Cette trompe à tâtons palpa et flaira son visage, son cou, sa poitrine comme si elle les inspectait et puis cessa de s’intéresser à lui, souleva la main de bananes sauvages mûres qu’il avait posée à côté de son bol à offrande et de son filtre à eau et d’un geste preste s’en empara. C’était la petite trompe d’un petit éléphant d’âge polisson et curieux qui s’attardait à l’arrière de la harde, ne pensait qu’à manger et s’amuser tant en rêve qu’en réalité, se prenait pour le centre du monde, ne pensait jamais au bien et au mal, ne pensait jamais à ce qu’il convenait et ne convenait pas de faire et comme n’importe quel enfant était tout à fait inconscient des dangers en tous genres. Avançant la tête hors de l’ombrelle, il vit l’éléphanteau tout occupé à attraper avec sa trompe les bananes mûres qui à présent jonchaient le sol pour les porter à sa bouche, glouton, ravi, heureux. Une éléphante se trouvait près de lui et l’observait avec une bienveillance mâtinée d’irritation. De sa trompe elle lui frappa doucement le dos en un simulacre de punition. Comme toutes les mères qui aiment leurs enfants et leur passent leurs caprices, elle ne le frappa pas fort au point de lui faire mal, car l’aïeule en sa sagesse avait décidé de laisser le pèlerin tranquille et les autres aînés de la harde avaient approuvé et étaient intervenus pour qu’aucun éléphant ne le dérange, si bien que la mère éléphante devait punir son enfant pour que ça lui serve de leçon. Non loin d’eux se tenait une autre femelle, qui couvait mère et fils d’un regard désapprobateur. Assurément cette éléphante était la seconde mère qui avait pris soin de la vraie et lui avait tenu compagnie dans ses derniers mois de grossesse et quand elle avait mis bas, et cette seconde mère était très impliquée dans l’éducation de l’éléphanteau et dans sa protection. Elle avait presque autant de droits sur lui que sa vraie mère et elle était toujours prête à les exercer, tant pour offrir une récompense que pour infliger une punition. Pour cette raison, l’éléphanteau grandissait en recevant à peu près autant d’amour de l’une et l’autre mères (à tout le moins était-ce le cas aussi longtemps que la jungle était partout et que les éléphants étaient toujours en mesure de vivre à leur guise et de se comporter socialement de façon naturelle) et la seconde mère se comporterait en tout comme la première si celle-ci venait à mourir ou devait pour une raison ou une autre se séparer de la harde. Près des deux éléphantes, fermant la marche, il y avait un éléphant dans la force de l’âge, colossal, noir de jais, qui observait l’incident d’un œil dur et attendait avec impatience et qui, n’y tenant plus, fonça sur l’éléphanteau et lui flanqua un maître coup de trompe sur l’arrière-train. L’éléphanteau eut juste le temps de faire trompe basse sur une autre banane avant de se carapater à la suite de la harde et l’éléphant se tourna alors vers les deux femelles et leur administra à chacune un coup de trompe, et quand il vit que l’éléphanteau se trouvait hors de danger au sein de la harde, cet éléphant chargé d’assurer l’arrière du convoi finit par se détendre. Les autres seniors à leur tour flanquèrent des coups de trompe à l’éléphanteau et aux deux femelles parce qu’ils avaient ralenti la marche de la harde et parce que ne pas s’assurer que le petit demeure au milieu du groupe était un comportement dangereux, irresponsable et répréhensible : un éléphanteau qui s’écarterait de la harde pourrait aisément devenir la proie d’un tigre ; un éléphanteau qui s’écarterait de la harde pendant la baignade dans un marigot ou pendant la traversée d’un cours d’eau pourrait aisément devenir la proie d’un crocodile. Et le révérend père Tiane suivit d’un œil bienveillant la harde d’éléphants jusqu’à ce qu’elle disparaisse dans la jungle illuminée par le clair de lune.

 

 

Les enfants de Prek Nâm Deng se rappelaient tous de cette histoire et dans les nuits de solitude désolée comme cette nuit-là, chacun d’eux voulait l’entendre ou d’autres du même genre encore et encore. Certains aimaient le concert de barrissements de la harde d’éléphants ; certains aimaient la vieille grand-mère meneuse de la harde, intelligente et généreuse et forte de tant et tant d’expérience ; certains aimaient uniquement les deux mères et l’éléphanteau ; certains aimaient le tigre qui sans être vu sans être entendu des jours des nuits durant pistait la harde à son insu, quelle que soit l’expérience de sa meneuse, et quand l’occasion s’y prêtait surgissait de nulle part et, faisant preuve d’une audace stupéfiante, s’emparait d’un éléphanteau à la barbe de la harde car la chair de jeune éléphant est la nourriture que le tigre préfère à toute autre ; certains aimaient tout ce qui concernait la jungle ; et il y en avait certains pour aimer le bonze pèlerin. Souvent le soir après l’école et leur retour chez eux, les enfants s’assemblaient tranquillement. Le monde se résumait au village de Prek Nâm Deng qui ne comptait qu’une vingtaine de maisonnées, aux vastes rizières d’un vert cru que l’eau était en train de noyer, et au ciel indifférent à tout ce qui se passait et à l’état du monde sous lui. Faute d’autres moyens de s’amuser et par manque de distractions, certains de ces enfants faisaient comme s’ils étaient le révérend père Tiane et racontaient sa rencontre avec la harde d’éléphants et d’autres aventures qu’il leur avait contées avec le ton, les mots et les gestes mêmes du révérend père Tiane. Ils imitaient le révérend père Tiane en tout, jusqu’en sa façon de siroter son thé ou son jus de coing du Bengale, sa façon de se racler la gorge, de s’interrompre à certains moments et de regarder ses auditeurs un par un et de laisser en suspens un de ses récits au moment le plus palpitant ou au moment le plus inquiétant et d’attendre pour poursuivre que ses auditeurs le réclament. Ceux qui faisaient comme s’ils étaient le révérend père Tiane se mettaient à raconter et les autres écoutaient volontiers et leur coupaient la parole parfois en disant « Non, non, c’est pas comme tu dis, quand le révérend père il racontait à ce moment-là il a eu une toux sèche, il s’est plié en deux et il a respiré fort deux trois fois » ou disant « Quand il est arrivé là, il a dit ça comme ça, pas comme tu dis » ou disant « À cet endroit il s’est arrêté et il a eu son drôle de rire comme il fait souvent » ou « Quand il est arrivé là, tout en parlant il a regardé le ciel et sa voix a baissé et s’est faite rauque et il avait les larmes aux yeux », et les enfants s’entraidaient pour ajouter au récit ce qui manquait et couper ce qui était de trop, chacun s’efforçant de respecter les expressions du révérend père Tiane et le déroulement de l’intrigue, et ils pressaient la Prè Antchane dont c’était le devoir de bien mettre par écrit toute l’histoire. Les enfants faisaient tout cela à l’insu du révérend père Tiane et de tout autre adulte car ils craignaient que les adultes ne comprennent pas, ils craignaient que s’il l’apprenait, le révérend père Tiane ne soit pas content, qu’il soit vexé et ne veuille plus rien raconter en dépit de toutes les supplications et dise « Puisque vous êtes si forts pour raconter mes histoires, pourquoi est-ce que je perdrais mon temps à vous raconter autre chose ? » Le révérend père Tiane avait un nombre infini de choses à raconter. Ses histoires étaient parfois loufoques parfois tristes parfois effrayantes et maintes fois regorgeaient de formules magiques et de miracles. Presque toutes n’avaient pour but que de divertir et étaient dépourvues de morale. L’histoire de la fois où il se rendait en pèlerinage en Inde et il s’était trouvé confronté à une harde d’éléphants à en avoir le souffle coupé, les enfants l’avaient déjà entendue et voulaient l’entendre encore ; l’histoire de la fois où il en était encore à s’entraîner pour le pèlerinage et un cobra de douze coudées est venu lui tenir compagnie sur sa couche par une nuit glacée de la saison froide de cette année-là, les enfants l’avaient déjà entendue et voulaient l’entendre encore ; l’histoire de la fois où en pèlerinage il avait pénétré dans une chaîne de montagne mystérieuse et isolée à l’ouest d’ici et découvert une grande grotte pleine de stalactites et de stalagmites aux couleurs et aux formes étranges et de plus d’une fraîcheur et d’un calme propices à l’exercice de la méditation et comment cette grotte regorgeait de pierres précieuses et de statuettes en or qui étaient peut-être la propriété d’un gouverneur ou d’un roitelet qui, défait par un ennemi ou victime d’un accident, avait dû s’enfuir de ses terres et cacher là ses richesses d’une valeur incalculable et avait peut-être dû tuer quelqu’un, ministre d’État ou esclave, afin que l’âme du défunt protège et garde ces richesses, ce qui avait dû se produire à une époque reculée quand il y avait des roitelets et des guerres, et c’est dans cette grotte qu’il avait trouvé les squelettes de trois ou quatre bonzes pèlerins morts depuis longtemps pour certains récemment pour d’autres, leurs squelettes ceints de robes en lambeaux et leurs bols à offrande pleins à ras bord de pierres précieuses, morts il ne savait pas de quoi mais peut-être qu’ils n’avaient pas su résister à la tentation, s’étaient abandonnés à l’esprit de lucre, avaient oublié qu’il leur était interdit de prendre ce qui n’était pas offert et avaient été tués par l’âme qui gardait ces richesses – cette histoire, les enfants l’avaient déjà entendue et voulaient l’entendre encore ; l’histoire de la fois où il avait rencontré en pleine jungle un ascète de blanc vêtu âgé de cent cinquante ans mais qui en faisait vingt-cinq car il prenait une potion magique de longévité et cet ascète de blanc vêtu par sympathie avait partagé sa potion avec lui et par compassion avait offert de lui en dire la formule, mais le révérend père avait refusé de prendre la potion et avait refusé d’en connaître la formule car il estimait qu’avoir une vie trop longue était à vrai dire un péché, cette histoire, les enfants l’avaient déjà entendue et voulaient l’entendre encore ; l’histoire du tigre mangeur d’homme dont l’âme de la victime avait fini par l’habiter et faire de lui un tigre saming au corps de tigre dominé par l’âme maléfique capable de lui faire prendre forme humaine si bien qu’il a pris la forme de l’épouse du chasseur qui le guettait en pleine nuit du haut d’une plate-forme d’affût au cœur de la forêt vierge, a appelé le chasseur pour qu’il descende de la plate-forme et reprenant sa forme de tigre l’a tué aussi sec, les enfants l’avaient déjà entendue et voulaient l’entendre encore ; l’histoire du maître magicien dont une formule magique pouvait transformer en tigre celui qui la prononçait, formule remontant à un passé immémorial et transmise de génération en génération dans le plus grand secret et avec le plus profond respect, et dont le père un jour fut tué par son suzerain à la suite d’une dispute terrible, si bien que pour venger son père le maître magicien a récité la formule et s’est transformé en tigre et a tué le suzerain, les enfants l’avaient déjà entendue et voulaient l’entendre encore ; l’histoire d’un autre maître magicien dont une formule magique pouvait transformer en tigre celui qui la prononçait, formule remontant à un passé immémorial et transmise de génération en génération dans le plus grand secret et avec le plus profond respect, et ce maître magicien, par gloriole, bafouant l’enseignement de ses maîtres, s’est livré à la cérémonie de transformation corporelle par curiosité, par envie de montrer de quoi il était capable, et a donné pour instruction à son fils que si lui-même revenait sous la forme d’un tigre il ne devait pas s’affoler et lui a remis une coupe d’eau consacrée pour en asperger le corps du tigre afin qu’il reprenne forme humaine et puis le maître magicien est devenu tigre, a commis toutes sortes de méfaits pendant longtemps, tuant ceux qui contrecarraient ses intérêts, tuant des innocents, faisant toutes sortes de misères aux gens et, quand il en a eu tout son content, a fini par rentrer chez lui et s’est dirigé vers son fils, lequel a pris peur, a laissé s’échapper la coupe d’eau consacrée qui s’est déversée si bien que le maître magicien a dû continuer de vivre sous la forme d’un tigre – cette histoire, les enfants l’avaient déjà entendue et voulaient l’entendre encore ; l’histoire d’un autre maître magicien dont une formule magique pouvait transformer en tigre celui qui la prononçait, formule remontant à un passé immémorial et transmise de génération en génération dans le plus grand secret et avec le plus profond respect, et ce maître magicien, en toute humilité, par pur respect pour ses initiateurs en sciences occultes, s’est livré avec succès à la cérémonie de transformation corporelle en tigre après avoir donné pour instruction à son fils que si lui-même revenait sous la forme d’un tigre il ne devait pas s’affoler et lui avoir remis une coupe d’eau consacrée pour en asperger le corps du tigre afin qu’il reprenne forme humaine, et s’il avait prononcé la formule magique, c’était par réelle nécessité car un énorme tigre terrorisait le voisinage, avait déjà tué plusieurs villageois et poussait l’impudence jusqu’à attaquer en plein jour, emportant une victime parfois et parfois pas ou parfois la moitié d’une, si bien que les gens pris de panique ne parlaient plus que de déménager, personne n’avait le courage d’affronter le tigre et il était donc nécessaire que le maître magicien se transforme en tigre afin de lutter contre ce tigre et pour lutter, çà, ils luttèrent, trois jours et trois nuits durant, leurs hurlements terrifiants faisant trembler la jungle tout entière, et pour finir le maître magicien sous sa forme de tigre rentra chez lui en piteux état, couvert de plaies petites et grandes, mais quand son fils l’a vu il a pris peur et a laissé s’échapper la coupe d’eau consacrée qui s’est déversée si bien que le maître magicien a dû rester tigre toute sa vie mais ce tigre refusait de s’enfuir dans la jungle et tournait autour de la communauté, pauvre tigre éploré, félin feulant de solitude et de nostalgie pour sa vie humaine antérieure, héros que les gens n’osaient pas pourchasser, lutteur hors de pair qui avait arraché une victoire vide et une paix sinistre ; son fils lui a fait une hutte à l’écart pour qu’il y demeure et s’est chargé de lui procurer de la nourriture et ce tigre continuait de s’alimenter comme un être humain, refusait de manger de la chair animale et au demeurant mangeait peu et devenait de plus en plus maigre et de plus en plus mélancolique et ne faisait que pleurer silencieusement, ses larmes s’écoulant en coulées noires, et ne faisait que gémir de détresse jour et nuit et les gens du voisinage en bordure de la jungle n’osaient pas le faire fuir mais n’osaient pas non plus l’approcher et quand ce tigre est mort, les gens lui ont élevé un autel pour que son âme infortunée trouve enfin le repos et les gens sont allés lui rendre hommage génération après génération et par la suite une voie ferrée devait justement passer à l’endroit où se trouvait l’autel et les gens se sont empressés de le déménager et par la suite un paysan a acquis le terrain sur lequel se trouvait l’autel pour en faire un champ et il a jeté l’autel et les gens par la suite les uns après les autres ont oublié qu’il était une fois un homme qui avait eu le courage de se transformer en tigre pour combattre un tigre et quand on le leur rappelait ils faisaient la moue et disaient que c’était des inepties – cette histoire, les enfants l’avaient déjà entendue et voulaient l’entendre encore ; l’histoire du chasseur de crocodile qui avait raté son coup et à qui un crocodile avait fait une plaie énorme et qui avait dû rester alité chez lui pendant des mois et par la suite avait perdu la raison parce qu’une horde de margouillats venus de toutes parts tournaient autour de lui pour lécher le sang et le pus de la plaie et quand il les chassait ils s’enfuyaient et se cachaient dans tous les recoins de la maison qui abondait en recoins si bien que les margouillats fuyaient le danger sans problème et avant peu ressortaient et se remettaient à lécher le sang et le pus de la plaie infligée par le crocodile et même quand le souffrant restait allongé sous la moustiquaire ils faisaient cercle autour de la moustiquaire et par la suite les scincoïdes et les geckos se sont joints à eux avec force huées et quolibets et pour finir le chasseur a perdu la raison car ces margouillats et lézards et geckos étaient autant de parents du crocodile et quand le chasseur avait raté son coup, toute la parentèle du crocodile s’est ameutée autour de lui en faisant assaut de railleries (« Je pense que dans un cas pareil, dit le révérend père Tiane, un chasseur qui rate son coup et qui se fait blesser par un tigre doit lui aussi perdre la raison du fait des railleries des chats, car les chats font partie de la même famille que les tigres. ») – cette histoire, les enfants l’avaient déjà entendue et voulaient l’entendre encore. Les enfants voulaient entendre ces histoires encore et encore parce que l’âme des enfants est étrange : elle ne fait pas la différence entre réalité, rêve et imaginaire car l’enfance à vrai dire est par elle-même un rêve merveilleux. Ces histoires vieilles comme la pluie, le révérend père Tiane les racontait juste pour tuer le temps, juste pour tromper l’ennui. Lui-même ne comprenait pas pourquoi il ne cessait pas de raconter des histoires, ni pour qui – pour lui ? ou pour les enfants qui l’écoutaient ? Toutes ces histoires il ne prétendait jamais qu’elles étaient vraies, mais il ne prétendait jamais non plus qu’elles étaient fausses, non plus qu’il ne prétendait que c’étaient des histoires vraies dont certaines parties étaient fausses ou que c’étaient des histoires fausses dont certaines parties étaient vraies. Il avait fini par se rendre compte qu’il était comme le Vieux Djanpâ son père, tout plein d’histoires, d’impressions et de réflexions qu’il transmettait aux générations montantes. Pour l’instant, les autres adultes assis autour du feu semblaient ne plus avoir rien à se dire ou à se raconter, aussi il se mit promptement sur son séant, enroula l’ourlet de sa robe plus étroitement sous son aisselle et en rabattit un pan qu’il coinça contre son épaule, but une gorgée de jus de coing du Bengale, roula soigneusement une pincée de brins de tabac dans une feuille de sakè sèche, l’alluma et recracha une fumée épaisse. Les enfants qui dormaient les uns contre les autres sur la vieille natte en peau de vache et sous d’épaisses et vieilles couvertures se mirent un à un sur leur séant et le regardèrent d’un seul regard ; ceux qui dormaient encore furent réveillés ; ceux qui étaient encore ensommeillés reçurent des coups d’index à la taille qui les firent sursauter et se réveiller pleinement. Les visages des enfants avaient l’air tout barbouillé, leurs vêtements avaient l’air tout barbouillé, mais leurs yeux brillaient à la lueur du feu de camp. Les enfants suivaient de l’œil le moindre geste du révérend père Tiane et tendaient l’oreille aux propos du révérend père Tiane, ce bonze chenu dont tout le monde (sauf lui) convenait que c’était le vieillard le plus vert et le plus robuste qu’on ait jamais connu. Ses cheveux, ses sourcils, sa moustache, sa barbe et même les poils qu’on voyait dépasser du trou de ses narines étaient blancs, son visage était couvert de rides, la peau sous son menton, sur sa poitrine et sur ses épaules était constellée de verrues, de points noirs et de taches de son, son corps massif et grand format qui avait manifestement été d’une vigueur exceptionnelle en sa jeunesse n’était plus désormais qu’une masse de chairs molles et fripées, mais il avait encore toutes ses dents et elles ne branlaient pas, ce qu’il devait au fait qu’il buvait chaque jour un grand verre de sa propre urine, ses yeux brillaient encore dans la clarté du feu de camp, et sa voix était claire et son ton plein d’allant. Il était le bonze et l’homme le plus âgé de Prek Nâm Deng, ce qui faisait que tout le monde le respectait, et sa grandeur d’âme faisait que tout le monde l’aimait. Les villageois et même les autres bonzes lui passaient ses manquements véniels à la discipline. Ainsi, lorsqu’il entrait dans le village il ne s’astreignait pas à regarder droit devant à moins de trois pas comme le veut la règle mais regardait un peu partout comme bon lui semblait ; quand les feuillages des grands arbres dans l’enceinte de la pagode devenaient trop touffus, il s’emparait d’une hache et grimpait les émonder lui-même au lieu de confier la tache aux novices ou de prier les villageois de s’en charger ; ce n’était pas seulement pour la portion du canal devant la pagode qu’il avait planté un panneau disant « Zone d’asile » : il avait étendu la zone d’asile à l’ensemble du canal, qui s’étirait à perte de vue ; quand une des institutrices de l’école primaire de la pagode ne venait pas enseigner, il était tout content et s’empressait d’enseigner à sa place ; quand des chiens se mordaient, il allait les disperser d’une voix de stentor, ce qui faisait que les gens qui regardaient les chiens se battre étaient mécontents parce qu’ils ne savaient pas lequel aurait eu le dessus ; quand des taureaux s’encornaient il allait les séparer d’une voix de stentor, ce qui faisait que les gens qui regardaient les taureaux s’encorner étaient mécontents parce qu’ils ne savaient pas lequel aurait eu le dessus ; quand Prek Nâm Deng était en fête et qu’il y avait un groupe électrogène et un système de sonorisation, il obligeait le responsable à diffuser des chansons de Poune Tongchaï à l’aube pour réveiller son monde et à diffuser des extraits des vies du Bouddha chantés par Pone Pîrom le soir avant que les gens aillent se coucher. Il n’arrêtait pas de fourrer son nez dans les affaires des villageois tout en sachant que ce n’était pas correct. C’était quelqu’un qui réglait les litiges mieux que quiconque sans connaître un seul article de la loi (mais il savait ce qu’était la justice). Quand il racontait ses histoires sa voix changeait au gré de ce qu’il racontait. À présent il relevait la tête et regardait le ciel tout illuminé par la clarté de la lune et des étoiles scintillantes, avec droit devant lui un feston de bambous d’où provenait justement le cri hébété d’un koel, puis abaissait le regard pour observer entre les palmiers à sucre l’horizon côté est comme s’il s’attendait à y voir les premières lueurs de l’aube. Le vent froid continuait de souffler uniment ; plus il se faisait tard et plus le ciel était muet et plus la terre était muette ; plus il se faisait tard et plus le froid était perçant ; les champs de Prek Nâm Deng avaient l’air d’autant plus mornes, mystérieux et vacants, vastes et plats à perte de vue. Des tertres et des buissons obstruaient la vue de la ligne d’horizon par endroits. Des rangées de palmiers à sucre petits et grands obstruaient la vue de la ligne d’horizon par endroits. Ces champs avaient l’air de s’enfoncer, et le village sur sa levée de terre de se dresser, à mesure que les eaux de la crue se retiraient et l’ensemble donnait l’impression d’un îlot pris dans un immense pré au vert moiré d’or. Un sentiment d’intense solitude s’engouffra dans le cœur du vieux bonze à l’idée du sort qui attendait les hommes, les femmes et les enfants de Prek Nâm Deng. L’ombre de la dégénérescence enveloppait ces terres depuis très longtemps et cette ombre semblait devoir s’étendre et s’épaissir à présent que la jungle avait été détruite et il semblait qu’il était le seul qui soit conscient de ce signe de désastre à venir. Le rugissement muet de la destruction montait des entrailles de la terre avec la puissance d’un raz-de-marée et il semblait qu’il était le seul qui soit conscient de cette menace en suspens. Le village était en train d’être déserté et rien ne pourrait s’opposer à sa désertification. Les gens du cru et leur descendance seraient obligés de devenir des esclaves parce que dans le courant de cette année même les titres de propriété des terres qui étaient en la possession des gens de Prek Nâm Deng depuis toujours passeraient en des mains étrangères et il savait bien qu’avant peu Prek Nâm Deng ne serait qu’un terrain de golf dont les enfants et petits-enfants de Prek Nâm Deng seraient les caddies. Des capitalistes venus d’ailleurs feraient l’élevage intensif de champignons de chaume et les enfants et petits-enfants de Prek Nâm Deng seraient des employés de ces fermes à champignons, ou il y aurait des résidences balnéaires autour d’un lac artificiel qui porterait le nom de Praek Nam Deng Lake View et les enfants et petits-enfants de Prek Nâm Deng en seraient les jardiniers ou les agents de sécurité (ce qui, à son avis, était « ce qu’un chien méchant pourrait accomplir, et mieux que des humains ») ou il y aurait des réservoirs d’élevage de perches et de bars et les enfants et petits-enfants de Prek Nâm Deng seraient leurs employés comme c’était déjà le cas dans certains villages. Les gens qui restaient encore étaient trop léthargiques et cela parce qu’ils étaient trop désespérés. C’était tous des gens faibles ou pitoyables à un titre ou à un autre, des gens ensorcelés sur une terre ensorcelée. C’est pourquoi il ne voulait pas faire attention à eux mais plutôt s’intéresser aux enfants, ce qui était plus optimiste et plus réconfortant. Il commença sur un long soupir et se mit à parler comme suit.

 

 

Ce pays a bien changé. Les gens ont bien changé. Quand je suis né, le Siam n’avait que quatre à cinq millions d’habitants. C’était le règne du roi défunt. Sous Rama VI le Siam comptait en tout environ huit millions d’habitants et neuf millions sous Rama VII. Quand je suis né, les personnes les plus illustres c’étaient le roi défunt, le Révérend Poutadjântô et la goule sublime de Phra Khanong. De quoi est mort le roi défunt ? Il est mort d’avoir mangé des crevettes marinées. Des gens lui ont offert des crevettes marinées et il en a beaucoup mangé, ce que voyant les courtisans les jours suivants lui en ont offert d’autres, mais à l’époque les frigos n’existaient pas, il n’y avait pas ce qu’on appelle la haute technologie dans la conservation des aliments, si bien que les crevettes n’étaient pas aussi fraîches qu’elles auraient dû l’être. Quand le roi les a mangées, il est tombé malade, il a été pris de coliques et c’est de cela qu’il est mort. Le roi défunt aimait mâcher le bétel et il avait les dents noires. Quand il s’est rendu en Europe, cela le préoccupait au point qu’il s’est fait décaper les dents. Et vous savez pourquoi il s’est rendu en Europe ? C’est un docteur farang qui le lui a conseillé car ainsi le roi se reposerait des exigences de la reine et de ses concubines et autres courtisanes, c’est du moins ce qui se disait à l’époque. Quoi qu’il en soit, c’était vraiment le roi le plus illustre qui soit. C’était un véritable héros. Son fils, le Krom Louang Choumpone d’Udomsak, est devenu furieux quand les Français se sont emparés de Chanthaburi. Il s’intéressait à la magie ainsi qu’à la médecine traditionnelle, bien qu’il ait été éduqué à l’occidentale. C’était un disciple du révérend père Soukawat Makam le Vieux, il avait appris formules magiques et incantations à la manière des vrais hommes valeureux du Siam. Il s’intéressait à la boxe thaïe et entretenait les meilleurs boxeurs. Il s’entendait bien avec les villageois comme avec les têtes brûlées. Bref, il était très populaire. Quand les Français se sont emparés de Chanthaburi, il a demandé audience au roi pour qu’il l’autorise à rameuter ses gens afin de se battre contre les Français. Le roi le lui a interdit car, a-t-il dit, ce serait prendre un cure-dent pour soulever une bûche. Le Krom Louang Choumpone en a été très indigné. Quand les Français ont pris Battambang, Siemréap et Sisophon et rendu Chanthaburi au Siam, ils ont entrepris de s’emparer de Trat en plus, et le Krom Louang Choumpone a de nouveau demandé audience au roi pour qu’il l’autorise à rameuter ses gens afin de se battre contre les Français. Le roi le lui a interdit car, a-t-il dit, ce serait prendre un cure-dent pour soulever une bûche. Le Krom Louang Chumphon en a été très indigné, au point de se faire tatouer à l’encre noire le mot « Trat » sur la poitrine coté cœur et, à leur tour, ses partisans les plus farouches se sont fait tatouer le mot « Trat » sur la poitrine. C’est du moins ce qui se disait à l’époque. J’aimais et respectais le Krom Louang Chumphon pour cette raison. Les hommes du Siam depuis toujours ont recours aux pratiques magiques, qu’ils apprennent pour se contrôler et pour obtenir justice. C’est une science qui demande une grande force spirituelle et de l’audace. Tous les maîtres magiciens ont une grande force spirituelle et de l’audace. Tout ce que vous prenez pour des balivernes, moi, j’y croyais absolument. J’y croyais les yeux fermés, surtout quand on se servait de la magie pour faire le bien. J’étais sûr que c’était efficace. Mais je me moquais bien – je ne croyais qu’à moitié que la magie serve à faire le mal, parce que le mal est quelque chose de fragile en soi, alors que le bien est quelque chose de solide. Le bien est plus solide que la mort. Les gens qui font tout pour faire le bien sont des gens forts. Ils n’ont peut-être pas de majesté, peut-être pas de pouvoir, ce sont des gens tout à fait ordinaires, mais ce sont des gens forts qui n’ont pas forcément conscience de leur force et s’ils sont vraiment des gens qui pratiquent le bien, rien ne peut leur faire de mal. Ceux qui pratiquent la magie à des fins nobles et belles, leur magie est d’autant plus efficace. Le maître magicien qui s’est transformé en tigre et a tué le gouverneur pour venger son propre père était un être supérieur car par cet acte il proclamait ce que c’est que la quintessence de la justice. Le magicien qui s’est transformé en tigre pour lutter contre le tigre qui tuait des gens dans sa communauté était aussi un être supérieur car par cet acte il proclamait ce que c’est que la quintessence du courage. Vous autres il faudrait que vous soyez poètes pour comprendre ce dont je vous parle. Pratiquer magie et sorcellerie, c’était quelque chose de très courant à l’époque où je suis né et où j’ai grandi, comme à l’époque avant cela. L’occultisme est une forme de sagesse de l’homme, qui a été découverte et développée pour résoudre les problèmes de l’homme. L’homme cherche toujours à trouver une solution à ses problèmes. Le Krom Louang Choumpone essayait de résoudre la crise de la nation à sa façon. La sorcellerie est toujours répandue en Amérique, même aujourd’hui, parmi les Noirs. J’ai entendu quelqu’un dire à la radio que la sorcellerie, qui est une forme d’occultisme qui remonte à la nuit des temps, est encore répandue parmi les Noirs américains, et cela parce que les Noirs américains ont été victimes d’injustice de la part des Blancs et qu’ils ont cherché une parade à leur façon. J’ai entendu quelqu’un dire à la radio qu’à l’époque de la conquête coloniale les Espagnols se sont emparés d’une bonne partie de l’Amérique du sud et les indigènes n’ont pas pu leur résister. Les soldats espagnols étaient plus disciplinés et mieux armés, leur stratégie et leur tactique étaient supérieures et ils ont remporté victoire sur victoire, jusqu’à ce qu’ils essaient de contrôler le territoire d’une tribu de Peaux-rouges – oh merde, j’ai oublié le nom de cette tribu. Cette tribu dont je parle a essayé de se battre avec les armes dont elle disposait, lances, sagaies et flèches, et a subi de grosses pertes avant de changer de tactique et de prendre en embuscade des soldats espagnols isolés, tout en pratiquant ses rites de sorcellerie : ils coupaient la tête de leurs prisonniers, la faisaient rétrécir et l’exhibaient pour que les autres soldats espagnols la voient. C’est la seule tribu indigène que les soldats espagnols n’ont pas été capables de dominer, la seule tribu indigène à jouir de l’indépendance et de la maîtrise de son territoire. Il m’est arrivé de méditer sur ces choses-là, de penser aux événements dans le passé, quand nous autres Thaïs étions menacés par les Anglais et les Français et j’avais envie de leur couper la tête à ces Anglais et ces Français. Pendant la Grande Guerre, j’avais envie de couper la tête des Japonais, et à présent c’est des Américains que j’ai encore envie de couper la tête. La magie thaïe est une magie ancienne, qui s’est développée et transmise sur une longue période et qui est d’une efficacité redoutable. De nos jours, on la considère comme de la fumisterie. La boxe thaïe est une science du combat à mains nues ancienne, qui s’est développée et transmise sur une longue période et qui est d’une efficacité redoutable. De nos jours, on la considère comme un métier inférieur bon pour la classe inférieure. C’est vrai, non ? Même la boxe thaïe a emprunté une part des pratiques magiques. C’est vrai, non ? Je me dis seulement qu’essayer de comprendre la magie c’est essayer de comprendre ce qu’on appelle l’énergie spirituelle, mais je n’ai pas eu de chance : je n’ai jamais appris les pratiques magiques. Le révérend père Korm, l’abbé de la pagode avant moi, on disait qu’il était capable de se transformer en tigre, et quand j’étais petit c’est lui qui m’enseignait, mais il m’a seulement appris à lire et à écrire le khmer. À vrai dire, si je lui avais demandé de m’apprendre les formules magiques il l’aurait fait et j’aurais appris par cœur les incantations qui m’auraient permis de me transformer en tigre moi aussi. Une fois, j’ai bien failli me transformer en tigre sans recourir à la moindre formule magique. Une fois, je tenais absolument – j’avais absolument besoin de me transformer en tigre. Dire ça comme ça sonne vraiment bizarre, même à mes oreilles. C’est que ce pays a bien changé, les gens ont bien changé et le temps qui passe a bien changé aussi. Dans le temps tout ici était couvert de forêt vierge qui grouillait d’éléphants, de gaurs, de muntjacs et de daims, de sangliers, de singes, d’ours et de tigres et de serpents et il y avait même de grands troupeaux de buffles sauvages et de bœufs des forêts. Vous vous rendez compte ? Il y avait même des tapirs, il y avait des paons et des hérons grands et majestueux, il y avait toutes sortes d’arbres tropicaux, de plantes grimpantes et de bambous. Dans cette immense jungle alentour on n’avait pas à craindre de manquer d’eau potable. Il y avait de l’eau dans les plantes grimpantes qu’on appelait les lianes à eau. Quand on avait soif un peu, on coupait un petit bout de liane et l’eau s’en écoulait, tout à fait sans goût et désaltérante. Si on avait grand soif on coupait un grand bout de liane et on buvait jusqu’à plus soif. On pouvait s’en servir pour se laver, pour faire cuire le riz et la soupe. De nos jours j’en vois plus, des lianes à eau, elles ont disparu en même temps que la jungle. Le moindre plan d’eau grouillait de crocodiles petits et grands, allongés dans la boue à prendre le soleil le matin, la gueule grande ouverte. Il y avait des petits oiseaux gris noirs qu’on appelait les oiseaux à crocodile et qui sautillaient dans la gueule des crocodiles en picorant des restes de nourriture. À présent il ne reste plus que des lézards monitors et des varans ; les oiseaux à crocodile ont disparu eux aussi. Il m’est arrivé de voir, je m’en souviens, un énorme rassemblement de crocodiles au bord d’un marigot, tout en écailles et bosses, tout enrobés de boue, durs, impitoyables, l’image même de la cruauté surgie de la nuit des temps. Ils se prélassaient au milieu d’un banc de laîche dont les tiges frêles aux fleurs rouges ravissantes et fragiles ondoyaient sous la brise de l’aube. Il y avait des gros poissons en veux-tu en voilà, des tête-de-serpent, certains gros comme ma cuisse, des tortues batacles rondes comme des poêles chinoises de banquet, des tortues de toutes sortes tout partout, il y en avait même plusieurs larges comme des culs de charrette et qui devaient faire dans les mille kilos, de vraies tortues géantes. Les gens aujourd’hui n’ont plus l’occasion de voir ce genre de tortue à carapace molle et zébrée. Il fallait bien sept ou huit gars costauds pour l’attraper et la retourner ventre à l’air. Le Vieux Djanpâ, mon père, a une fois attrapé une de ces tortues. Elle s’était prise dans le filet qu’il s’était tressé avec des fibres de sisal et elle s’est tellement débattue qu’elle a mis le filet en charpie. Elle n’était pas très grosse pour une tortue zébrée mais avant que lui, l’homme le plus costaud de Prek Nâm Deng, réussisse à la tirer jusqu’à la rive, il était à bout de souffle, et il l’a tuée avec une grosse hache, en frappant à coups redoublés de toutes ses forces pour élargir l’ouverture par où elle passait la tête. Il en a obtenu de gros quartiers de viande, qu’il a fallu mettre à conserver dans du sel. Vous vous rendez compte ? Il m’est arrivé d’attraper un énorme tête-de-serpent, gros comme un poteau, avec des écailles grosses comme des pièces de un baht, les yeux rouge sombre, le corps tout couvert de plancton vert ; il avait même des barbillons, eux aussi tout verts de plancton. Absolument affreux ! Et vieux comme tout, je ne vous dis que ça. Je n’ai pas osé en manger, j’ai dû le libérer et malgré ça j’en ai eu des cauchemars pendant des nuits et des nuits. Une fois, je me suis fait mordre par une souris-cerf. La souris-cerf est une sorte de cerf. Elle n’a pas de cornes mais des broches recourbées qui lui sortent de part et d’autre de la gueule, pas très longues. J’étais allé ramasser des brins de baselle blanche au bord du ruisseau le long de l’enclos de la maison pour que la Mère Douang Boulane, ma mère, en fasse une soupe aigre-douce au tamarin. Je sais pas après qui elle en avait, mais cette foutue souris-cerf a surgi et m’a mordu à la cuisse, me faisant une plaie béante qui m’a fait un mal de chien. Le Vieux Djanpâ m’a flanqué une gifle assourdissante. Il se considérait comme un grand chasseur et moi, en tant que son fils, je n’aurais pas dû me faire embrocher bêtement par une souris-cerf. Se faire mordre par une souris-cerf était considéré comme le déshonneur suprême pour un chasseur et pour un fils de chasseur et il m’a mis en demeure de faire en sorte que ce genre d’incident ne se reproduise plus. Dans cette immense jungle il y avait toutes sortes de plantes grimpantes agrippées aux grands arbres, parfois longues de cinquante à soixante mètres. Il m’est arrivé de voir des chasseurs venus d’ailleurs couper ces lianes pour en faire usage. Ils les coupaient à la base, qui était grosse comme une c