une histoire
vieille comme la pluie
Editions du Seuil, septembre 2004
Du même auteur :
L'Ombre blanche | Venin | >> Venom | The White Shadow
De tout
temps, le sort de l’homme est mystère
Cette nuit-là, il faisait un froid pénétrant
dans le silence et la solitude comme toutes les nuits du début de la saison
froide à Prek Nâm Deng. Un vent vif soufflait, pas encore en
rafales féroces mais en flux incessants et soutenus, desséchants et furtifs,
avant-coureurs de violence. Il y avait de la cruauté et de la malveillance
cachées dans sa froidure et sa respiration paresseuse. Plus la nuit avançait et
plus le souffle s’alanguissait mais plus le froid et la sècheresse
augmentaient, se répandaient dans les particules du ciel et de la terre, des
canaux, ruisseaux, marais et autres plans d’eau, et des vastes pans de rizières
d’un vert sombre jaunissant qui semblaient
générer leur propre lumière dans la clarté des étoiles et de la
lune ; s’insinuaient partout dans les bosquets et les rangs altiers des
palmiers à sucre et les demeures et les huttes de chaume et dans la respiration
des animaux domestiques et des gens. C’était
l’année où une forte inondation avait envahi les cours de toutes les
maisons de Prek Nâm Deng, bien que le village tout entier fût bâti sur une
butte, et l’eau d’un blanc trouble ne se retirait que comme à regret. Les gens
avaient expatrié leurs bœufs et leurs cochons vers des buttes plus
hautes ; ils avaient attaché leur barque aux marches de leur seuil et en
avaient profité pour se livrer à la pêche dans leur cour même et tous avaient
pris en grand nombre toutes sortes de poissons qu’ils avaient fumé ou salé et
mis à macérer dans une profusion de jarres petites et grandes. Mais bon nombre
de rizières étaient ruinées. Le riz qui avait survécu se dressait sur ses tiges
telles des lianes lubriques et quand il s’était mis à germer les épis ne
portaient que des grains minuscules sans suc et même à présent il n’était point
d’enfant de Prek Nâm Deng qui ait mangé de galettes de riz nouveau en dépit de ses supplications à sa mère ou à l’une
ou l’autre grand-mère. D’instinct, les animaux des environs avaient
pressenti les dégâts qu’entraînerait l’inondation. Les abeilles ne faisaient
plus leurs nids qu’au faîte des grands arbres. Les tisserins ne faisaient plus
leurs nids qu’au faîte des grands arbres. Les serpents et autres nuisibles,
venimeux ou non, grouillaient sur le moindre môle, sur la moindre butte ou
autour des plus grands arbres. Les fourmis rouges avaient poussé des ailes et,
voletant tant bien que mal, elles avaient déménagé leurs nids jusqu’en des endroits
que, selon elles, les eaux n’atteindraient pas. Et les gens de Prek Nâm Deng
observaient le comportement de ces bêtes et s’en faisaient part et en faisaient
part à leurs enfants et petits-enfants et ils savaient d’avance ce qui les
attendait et les difficultés auxquelles ils allaient se trouver confrontés.
C’était une nuit de la fin décembre mil neuf cent soixante-sept. La fête du riz
s’était passée dans un silence morne, apathique et navré comme pour des
funérailles et le temps de la moisson n’était pas venu. Pour les gens de Prek
Nâm Deng, c’était encore le temps du repos imposé. Tous étaient abattus, déçus
et amers, tourmentés par toutes sortes de problèmes. S’adonner corps et âme aux
semailles, il était clair à présent que ce serait quasiment une perte de temps.
Seuls les enfants restaient pleins d’allant, mais certains d’entre eux étaient
abattus, déçus et amers eux aussi quand ils entendaient leurs parents se
plaindre de leur sort entre de longs
silences ponctués de soupirs. C’était l’année où Tchatchaï Tchiaonoï
était encore champion du monde des welters. C’était l’année où Sourapone
Sombatdjareune vivait encore et composait et chantait tube sur tube. C’était
l’année où Mit Tchaïbantchâ vivait encore et tenait la vedette dans des
centaines de films. C’était l’année où les gens de Prek Nâm Deng parlaient
encore de la visite en Thaïlande du Shah d’Iran et de la visite en Thaïlande de
l’Empereur d’Éthiopie Haïlé Sélassié et de la visite officielle en Thaïlande de
Lyndon B. Johnson, le président des États-Unis, dont ils avaient entendu parler
à la radio. C’était l’année où les jeunes filles aisées s’habillaient et se
coiffaient comme Pétcharâ Tchaowarâte, l’héroïne des films dont Mit était le
héros, et c’était l’année où les jeunes gens n’en avaient que pour le twist et
le watusi et les jeunes gens de Prek Nâm Deng étaient eux aussi familiers de
ces danses grâce au passage d’une troupe de baladins. C’était l’année où les
pièces radiophoniques du groupe Kèofâ étaient au sommet de leur popularité et
diffusaient Le Don du ciel et La Vénus des champs et La
Perle du bidonville, dont les gens de Prek Nâm Deng n’auraient manqué un
épisode pour rien au monde. C’était l’année où le roman à l’eau de rose Bâne
Saï Tong (La Maison des Sables d’Or) était encore à la mode et sa suite Podjamâne
Sawangwong était encore à la mode et Tang Saï Pliao (La Voie
solitaire) était encore à la mode et faisait de Kor Surangkanang l’auteur le
plus populaire de Thaïlande, et qui resterait encore longtemps à la mode, même
si l’humoriste Naï Ramkane en viendrait à suggérer perfidement que « Si
j’étais elle, je réunirais ces trois romans en un seul sous un nouveau titre, Podjamâne
et Sawangwong sur la voie solitaire derrière la maison des sables d’or ».
C’était l’année où le fils unique de M. Krâm Krishnagupta, le propriétaire d’un
grand troupeau de bovins et chef de village de Prek Nâm Deng, s’apprêtait à
aller poursuivre ses études à la ville, opportunité que n’avaient pas les
autres enfants de Prek Nâm Deng du même âge, qui presque tous avaient arrêté
leur scolarité après deux ans de primaire. C’était l’année où Mme
l’institutrice et grande âme Prayong
Sîssane-ampaï continuait d’enseigner à l’école primaire de la pagode de
Prek Nâm Deng et continuait d’entretenir espoirs et rêves grandioses pour
l’avenir de ses élèves, afin qu’une fois grands ils aient des cœurs limpides et
purs tout comme elle et entretiennent espoirs et rêves grandioses tout comme
elle et jamais ne deviennent des êtres désespérés, quelles que soient l’ampleur
et la fréquence des désillusions qu’ils auraient à connaître. C’était l’année
où le révérend père Tiane Tammapanyo, l’abbé de la pagode de Prek Nâm Deng,
allait sur ses quatre-vingt-treize ans dont soixante-treize dans les ordres
mais, bien que décrépit et tourmenté par l’asthme et la phlébite, était assez
robuste pour se rendre presque tous les jours au village afin de collecter les
offrandes de nourriture, un aller-retour de près de sept kilomètres, en
compagnie du Safran, son taureau, qui le suivait comme un toutou et qui
mangeait tout ce que le révérend père recevait au cours de sa tournée, pas
seulement la canne à sucre, les bananes pastèques mandarines et autres fruits
mûrs, mais encore le riz au curry ou au poisson sec salé ou les sucreries, à la
seule condition que ce soit le révérend père qui le nourrisse, car il
n’acceptait rien d’une autre main humaine ; grièvement blessé lors d’une
course, il allait finir à l’abattoir quand le révérend père avait demandé qu’on
lui fasse offrande de sa vie et avait entrepris de le soigner au point qu’il
avait recouvré l’essentiel de ses forces et le révérend père était le seul
homme qu’il aimait et en qui il avait confiance, si bien qu’il le suivait
partout où il pouvait. C’était trois ans avant que Mme Tchomanât Bounleu, l’épouse
de fait de M. Krâm Krishnagupta, se pende, ce qui eut pour effet de faire
perdre la raison à son époux de fait, qui prit la fuite et disparut pendant
douze ans. C’était cinq ans avant que la Prè Antchane, la fille de M. Poute
Antchane, se fasse la belle aux basques d’un crooner de province itinérant et
soit ballottée de çà de là par le vent du destin et, comme tant de ces naïves
jeunes filles de la glèbe qui vont vivre la vie de la ville, se trouve rejetée
et finisse dans la boue de la prostitution. C’était six ans avant que le Pane
Nérapoussî, le fils de M. Pè et Mme Samriang Nérapoussî, se fasse novice à
l’occasion de la crémation de sa grand-mère (Mme Pine Nérapoussî) et reste dans
l’habit au point de devenir abbé de la pagode de Prek Nâm Deng à la suite du
révérend père Tiane. C’était huit ans avant que le Praï Patchanaï quitte Prek
Nâm Deng pour se faire ouvrier agricole et trouve à s’employer dans la canne à
sucre dans le district de Kuiburi de la province de Prachuap Khirikhan et
devienne un terroriste et meure par balle une nuit de la saison chaude dans un
village de ce même district alors qu’il faisait de l’endoctrinement de masse à
la lumière d’une lampe-tempête et de torches de résine dans la fournaise et la
torpeur d’une absence de vent, les deux mains étreignant la poussière, le
visage et le corps couverts de sang et de
sueur, de la bave aux coins des lèvres, l’haleine chargée du musc d’un méchant
tabac fumé roulé dans un morceau de palme, ses vêtements noir cendré tout
élimés, maculés et pleins d’accrocs, ses nu-pieds découpés dans un bout
de pneu, vêtements et corps exhalant une odeur de suint et de sueur rance
accumulée. C’était un communiste d’éducation sommaire resté fidèle à l’idéal
communiste pur et dur jusqu’en son dernier souffle
exhalé alors qu’il tentait de rassembler ses forces pour crier « Vive le
Parti communiste de Thaïlande ! », mourant sans avoir la moindre idée que
la balle qui venait de perforer son ventre et de lui briser la colonne
vertébrale provenait d’un M16 entre les mains du Wan-roung Théptaro, son
ami intime, né la même année que lui, avec qui il avait batifolé nu dans l’eau
et joué à la toupie, lutté au corps à corps et échangé des horions quand ils se
détestaient pour mieux se rabibocher plus grands amis que jamais, allant
ensemble du village à l’école de la pagode le matin et rentrant ensemble le
soir et dans la journée allant parfois chaparder des œufs de poule sous les
cellules des bonzes ce qui leur avait valu une rouste lorsque le révérend père
les avait pris la main dans le nid et quand ils étaient en troisième année de
primaire ils avaient reçu chacun trois coups de règle de Mme l’institutrice
Prayong parce que ni l’un ni l’autre ne savait comment prononcer le mot
« oun-hapoum » (température) – mourant sans avoir la moindre idée
qu’il mourait de la main du Wan-roung Théptaro, lequel, après la quatrième
année de primaire, avait rejoint ses parents dans les champs tout en faisant de
la boxe thaïe à ses moments perdus sous le nom de ring Wan-roung Sor Damneunkassém
et il s’était même produit sur des rings prestigieux tels que Lumphini et
Ratchadamnern mais il n’était pas destiné à faire carrière dans la boxe car il
n’avait pas su se contraindre par manque de rigueur et par manque de rigueur
s’était laissé entraîner à faire partie du corps des volontaires de l’armée qui
l’avait affecté dans la « zone rose » du district de Kuiburi, si bien
que pour finir il avait eu l’occasion de tuer son meilleur ami comme dans le
pire roman de quat’ sous et de bramer comme un gosse quand il a su qui sa balle
avait atteint avant de se dominer et de se dire et de dire à ses camarades
volontaires qu’il n’avait fait que son devoir et qu’il avait agi par idéalisme
lui aussi, pour protéger nation, religion et roi, et il continua de parler ainsi
même avec le révérend père Tiane quand il vint lui rendre visite en permission
et lui dit, « Il fallait que je le tue, le Praï, pasqu’il fallait que je
protège la nation, la religion et le roi. J’ai fait que mon devoir et j’ai rien
à me reprocher », ce sur quoi le révérend père Tiane, qui était âgé alors
de cent un ans dont quatre-vingt-un carêmes
et qui, souffrant, était alité, se dressa sur son séant comme sous
l’effet d’une décharge électrique et, brandissant sa fameuse canne, de toutes
ses forces en frappa le Wan-roung sur la bouche,
lequel Wan-roung se retrouva avec deux incisives supérieures cassées et
du sang plein la bouche, et ce violent accès de colère eut aussi pour effet que
le révérend père en devint plus souffrant et ne se releva plus et mourut cinq
ans plus tard, le vingt-huit février mil neuf cent quatre-vingt, et sa mort eut
des effets funestes sur le Safran, son taureau, qui sans tenir compte des
convenances s’était couché devant sa cellule sans vouloir en bouger dès le
moment où le révérend père Tiane s’était alité, ne comprenant pas pourquoi le
révérend père ne sortait pas faire sa tournée comme avant et ne le nourrissait
pas comme avant et ne chahutait pas avec lui comme avant, ne bavardait pas avec
lui comme avant, ne comprenant pas pourquoi le révérend père restait allongé
jour et nuit, si bien qu’il se contentait de rester allongé et de regarder le
révérend père de ses grands yeux tristes et de pousser des beuglements rauques
de bête esseulée, incapable de se faire à l’idée qu’il ne verrait plus jamais
le révérend père, et quand le corps du révérend père Tiane fut mis en bière et
placé pour les derniers rites dans le pavillon mortuaire, il le suivit et se
coucha devant le cercueil pour continuer de veiller le révérend père, restant allongé
léthargique devant le cercueil, bousant là, pissant là, et les bonzes et
novices eurent beau faire il ne voulut pas partir et devint un vieux taureau
étique aux côtes saillantes, aux yeux larmoyant en permanence, ses longues
cornes torses tombant l’une après l’autre, sa crinière desséchée et
broussailleuse aux crins agglutinés et, quinze jours après la mort du révérend
père Tiane, il le suivit ad patres. C’était douze ans avant que M. Krâm
Krishnagupta revienne à Prek Nâm Deng en bonze modeste et composé après un
pèlerinage qui avait fait de lui un expert en méditation spirituelle et
entreprenne de construire un centre de méditation à la pagode de Prek Nâm Deng
et d’enseigner la pratique de la méditation spirituelle
selon la méthode qu’il disait être celle du révérend père Mane Pouripatto,
refusant de prendre en compte le malheur des villageois dû à la misère,
refusant de faire des suggestions quant aux occupations des villageois, alors
que lorsqu’il était laïc il avait creusé des réservoirs pour l’élevage de
poissons et élevé cochons et volaille et agrandi sa rizière et planté toutes
sortes de plantes et était le propriétaire d’un énorme troupeau de bovins du
terroir, autant de réussites qui avaient assuré sa position sociale et sa
richesse, un notable de province au sens propre du terme, refusant de parler de
tout ce qui avait trait à la marche du monde, affirmant que ce n’était point là
façon de mettre fin au malheur et ne faisant que presser tout un chacun directement ou indirectement de s’essayer à pratiquer la
religion, tout en sachant parfaitement que les gens de Prek Nâm Deng
étaient des paysans ruinés au bord de la famine, le fils de pute. C’était
dix-huit ans avant que le fils unique de M. Krâm Krishnagupta revienne à Prek
Nâm Deng une nouvelle fois en jeune homme malchanceux et sans le sou, tignasse,
barbe et moustache en broussaille, les yeux injectés et vitreux, pour
s’apercevoir que Prek Nâm Deng était un village en voie de désertification et
que la pagode de Prek Nâm Deng était en voie de désertification et que la mer
qui jadis se trouvait très loin vers l’est s’était beaucoup rapprochée et que
le sol de Prek Nâm Deng, profondément crevassé, s’enfonçait et était strié de
plaques de sel dont l’éclat au soleil faisait mal aux yeux et que les rizières
étaient ensablées et en friche et que le suéda maritime rampant du rivage
gagnait sur les terres et que les gens de Prek Nâm Deng qui restaient vendaient
presque tous leurs propriétés à des capitalistes de la ville ou d’autres
provinces ou même de Bangkok et que ces capitalistes avaient chacun leur projet
pour faire des terres de Prek Nâm Deng des stations balnéaires chics le long du
rivage boueux ou des fermes de pisciculture avec
de mignonnes petites « huts » polychromes aux formes
controuvées pareilles à des maisons de poupée ou des fermes d’élevage de
crevettes géantes tigrées ou des terrains de golf ou même le site de
condominiums colossaux, transformant radicalement l’horizon familier du Prek
Nâm Deng de toujours, et que les troupeaux de bovins avaient entièrement disparu et que le nombre des palmiers jadis
partout présents en bouquets denses et luxuriants avait beaucoup diminué
et qu’il n’en restait plus beaucoup et que ceux qui restaient étaient des
palmiers à sucre étêtés qui ressemblaient aux piliers noirs de la honte, et le
jeune homme qui était devenu un étranger dans sa terre natale fit demi-tour
pour fuir les doléances des gens de Prek Nâm Deng, refusant de s’y établir à
demeure, disant qu’il retournait à Bangkok, disant que sa nature le poussait à
pourchasser ses rêves et ses chimères, disant qu’il avait à faire œuvre
littéraire, disant qu’il ne pouvait pas rester avec les gens de Prek Nâm Deng
confrontés au dernier acte de la tragédie, disant que le rôle de héros dans le
sauvetage de Prek Nâm Deng ne lui convenait pas et devrait revenir à d’autres,
et après avoir trois jours et trois nuits durant fait le tour du village et du
terroir où il était né et avait grandi, tel le fantôme d’un mort de mort
violente, il s’en fut de Prek Nâm Deng sans laisser de traces tout comme il en
était parti la première fois, le fils de pute. Mais en cette nuit de froid
pénétrant, tous les enfants de Prek Nâm Deng étaient encore là au complet, le
Tchoup, le Tchit, le Praï, le Peuak, la Kloï, le Wan-roung, la Wan-rèm et la
Rouang et la Prè et le fils unique de M. Krâm Krishnagupta, assis ou couchés
sur la natte en peau de vache doublée d’une épaisseur de chaume, chacun
accoutré de vieux vêtements chauds dont certains étaient trop courts et
étriqués car ils les portaient depuis plusieurs saisons froides et que ça
pousse vite, un enfant, et dont certains étaient trop longs et trop lâches car
c’étaient les chemises ou les pantalons de leurs parents ou de leurs aînés. Les
membres des enfants commençaient à blêmir, à enfler et à se craqueler à cause
du froid et leurs lèvres gonflaient et gerçaient aussi. Tous avaient le même
problème, à savoir que le froid leur donnait envie de faire pipi souvent et les
filles devaient relever leur jupe ou baisser leur froc pour s’asseoir à
croupetons et pisser, ce qui leur faisait
dire entre elles à voix basse qu’elles avaient le derrière foutrement
gelé et la chatte foutrement gelée itou ; quant aux garçons, ils faisaient
glisser la fermeture-éclair de leur braguette et pissaient debout et comme ils
se dépêchaient pour se rajuster, il arrivait souvent que par négligence ils se
coincent la quéquette dans la fermeture-éclair, ce qui leur faisait venir les
larmes aux yeux et ils comparaient leur expérience en la matière sur un ton et
avec des mines horrifiés et se promettaient les uns les autres qu’à partir de
dorénavant ils se la rangeraient en prenant leur temps. Certains de ces gosses
portaient des casquettes à rabats mous, certains s’entouraient la tête d’un pan
de coton à carreaux, certains s’entouraient la tête d’une couverture rembourrée
et certains s’entouraient la tête du capuchon de leur tricot, mais sous ces
divers couvre-chefs les yeux de tous pétillaient de vie. Les enfants se
réunissaient ainsi autour du brasier chaque nuit car ils étaient venus qui avec
son père qui avec son oncle qui avec son grand frère. Les adultes se
réunissaient ainsi tous les soirs dès que le travail des champs était terminé
sur le terre-plein sous le tamarinier devant la hutte attenante aux étables du grand
troupeau de M. Krâm Krishnagupta. Ces adultes étaient tous des hommes, presque
tous d’un âge avancé, avec seulement quelques-uns encore jeunes, et aucune
femme. Tous les soirs ils faisaient un énorme brasier et se donnaient la
réplique à propos de tout et de rien comme s’ils imitaient quelque pièce de
théâtre alors que de fait c’étaient plutôt les pièces de théâtre qui les
imitaient. C’étaient tous des paysans aimables, accommodants et naïfs. Dans un
village loin de tout comme Prek Nâm Deng, les occasions de se distraire étaient
limitées. Divertissements et jeux divers tels que mélos traditionnels, drames
dansés du sud, films en plein air ou théâtre d’ombres, il n’en passait par là
que tous les trente-six du mois, aussi s’assemblaient-ils ici et trouvaient-ils
plaisir à bavarder tranquillement et à écouter tranquillement. Il n’y avait pas
de boissons alcoolisées, et surtout pas les nuits où le révérend père Tiane se
joignait à eux. Ils buvaient seulement du jus de coing du Bengale ou une
infusion de fleur de balata rouge ou de jasmin chinois. Ces réunions vespérales
commençaient après que les pluies avaient quitté le ciel et prenaient fin dès
que les épis de riz jaunissaient assez pour être moissonnés. Maintes fois ils
restaient ainsi jusqu’à l’aube et le révérend père Tiane restait jusqu’à l’aube
et en profitait pour prendre là sa première collation du jour. Ils ne faisaient
pas montre d’une grande vivacité comparés aux enfants qui, en de telles
occasions, mettaient à profit le brasier pour faire cuire des œufs de poule ou
des champignons de chaume ou griller du taro, des patates douces ou des épis de
maïs. Ils étaient toujours en quête de trucs à faire cuire ou griller. Même en
ces nuits de dèche, ils se débrouillaient pour trouver des bananes sauvages qu’ils
faisaient griller et se partageaient. Ils trouvaient toujours de tout, même de
la canne à sucre ou de jeunes cocos ou des pousses de bambou. En ces nuits sans
espoir, ces gosses s’arrangeaient toujours pour gauler des cosses de tamarin
qu’ils faisaient rôtir et dont ils croquaient les graines à belles dents et une
fois qu’ils avaient mangé ils s’allongeaient les uns contre les autres tels une
portée de chiots et une fois qu’ils s’étaient houspillés et chamaillés un bon
coup certains s’endormaient sans bruit et sans bouger mais il y en avait aussi
qui restaient assis en silence ou allongés en silence à écouter les adultes
parler entre eux et le vent froid continuait de souffler, tout paraissait
abandonné et désolé et le village semblait fragile dans l’immense vide
environnant, semblait une chose dénuée de sens, dénuée de substance, une
entreprise en sursis provisoire, et cette existence des gens et des choses
qu’ils avaient bâties semblait totalement dépourvue de nécessité pour le ciel
comme pour la terre.
Cela faisait un bon bout de temps que le
révérend père Tiane se taisait cette nuit-là. À demi allongé sur une natte en
fibre de pandanus, l’oreille collée à un tout petit poste de radio, il écoutait
l’émission littéraire de la Radiodiffusion de Thaïlande. Une femme lisait Le
Vainqueur des dix directions de Yâkorp pendant une heure chaque soir et il
l’écoutait religieusement. Il suivait l’émission depuis l’époque où elle
diffusait Les Trois Royaumes et Koune Tchâng Koune Pène et Koune
Suek. Il prenait un plaisir un peu honteux à écouter une femme qui, à en
juger par sa voix mélodieuse, devait être jeune et jolie lui faire la lecture
et il avait l’impression qu’elle lisait rien que pour lui. Cela faisait partie
de sa routine vespérale et y manquer le mettait de mauvaise humeur. Il réglait
le volume tout bas. Certaines nuits, il parlait avec les villageois de ce qu’il
entendait à la radio. L’émission terminée, le plus souvent il changeait de
chaîne pour écouter Wouti Wéloudjane qui animait l’émission « Nouvelles du
terroir » et parfois il parlait avec les villageois des nouvelles qu’il
entendait à la radio. Son poste de radio était tout petit et fonctionnait à
l’aide d’une pile toute petite et diffusait des émissions en langue étrangère
et qui plus est était pourvu d’une antenne, ce que les gens de Prek Nâm Deng
n’avaient jamais vu, et il avait beau être bonze il n’en était pas moins
fasciné par le verbe musclé de Yâkorp et il ne cachait nullement l’admiration
qu’il portait aux chanteurs folks tels que Porn Pirom et Sourapone
Sombatdjareune et il avait beau être bonze, quand Pone Kingpét ou Tchatchaï
Tchiaonoï boxaient et que leur match était retransmis à la radio, il écoutait
de toutes ses oreilles et y allait de ses vivats qui procédaient d’un fort
sentiment patriotique, écoutait avec son Safran qu’il rouait d’uppercuts
fulgurants sur l’encolure, la croupe ou le flanc, le Safran étant sensé
personnifier l’adversaire étranger de Pone ou de Tchatchaï, mais le Safran,
stoïque, ne bronchait pas et restait allongé sans bouger, le regard vague,
rotant et ruminant d’abondance. Le révérend père Tiane était un bonze qui ne
prêtait guère attention à la dignité de sa charge. Les gens de Prek Nâm Deng
étaient habitués à le voir marcher ou courir dans les champs autour de la
pagode, torse nu, sa robe de bain enroulée sur sa tête, aidant les garçons avec
leurs cerfs-volants mâles ou femelles ou assis au milieu d’un cercle de garçons
faisant à ces garçons une distribution de toupies ou assis au milieu d’un
cercle de filles apprenant à ces filles à faire des travaux faciles de vannerie
en se servant de fines lamelles de bambou ou de nervures de jeune cocotier ou
de jeune palmier à sucre. Ses connaissances en la matière étaient limitées. Il
enseignait seulement comment tresser des paniers, des poissons-lunes et des
balles de sepak-takroh, mais il était heureux de le faire. Pour les gens
sérieux, c’était un conteur de balivernes et un bonze qui ne respectait pas
l’interdiction d’affabuler, mais pour les enfants il était un puits de contes
merveilleux. La plupart des gens ne lui tenaient pas rigueur de ses petits
manquements. C’était un bonze bougon mais généreux. À Prek Nâm Deng il pouvait
traiter tout un chacun de tous les noms et s’il était en colère contre
quelqu’un il le frappait de sa fameuse canne. Il y avait toujours des bulbuls
pour faire leur nid sur le prunier flanquant sa cellule. Il y avait toujours
des merles-pies pour faire leur nid sur les branches du jacquier au-dessus de
la fenêtre de sa cellule, lançant leurs trilles mélodieux à toute heure. Il y
avait toujours des ménates qui venaient en bande manger les fruits mûrs du
tamarinier qui poussait devant sa cellule. Écureuils et musaraignes dans le
bosquet de bambou le long du canal bordant la pagode ne s’enfuyaient pas quand
ils le voyaient mais au contraire le hélaient à cor et à cri. À la saison des
crues il devait faire sa tournée d’aumônes à bord d’une petite barque qu’il
pagayait le long des voies d’eau en coupant au plus court. Dans sa barque il
convoyait tous les coqs nains de la pagode, bariolés et tonitruants, et il
épandait du riz cuit qu’il recevait en aumône au fond de la barque pour ces
coqs nains et les bandes d’oiseaux sauvages en bord de jungle profitaient de
l’aubaine pour venir se nourrir aussi. Quand il trouvait un lapin pris dans un
collet de villageois, il le libérait tout bonnement ; quand il trouvait un
gros poisson tête de serpent pris dans une nasse en osier, il le libérait tout
bonnement, et il se faisait un devoir d’aller trouver le propriétaire pour
avouer son forfait en disant, « Dis donc mon petit, ton lapin je l’ai
libéré, tu sais ; il me faisait pitié » ou en disant, « Dis donc
mon petit, ton poisson je l’ai libéré, tu sais ; il me faisait
pitié ». Quand il trouvait un jeune animal séparé de ses parents, quel que
soit l’animal, il le prenait pour l’élever et si ce jeune animal venait à
mourir, il était tout malheureux et tout triste. Quand il voyait un paysan
faire travailler son bœuf ou son buffle ou sa vache un jour saint il le tançait
d’importance. Et tout cela faisait que tout le monde l’aimait et le respectait.
Il n’avait jamais dit à personne qu’à force d’écouter l’émission littéraire
radiodiffusée l’idée lui était venue de faire œuvre à son tour et il passait
son temps libre dont il avait à revendre à mettre par écrit de nombreux
épisodes de sa vie dont certains avaient pris fin et d’autres restaient en
suspens, mais quand il se relisait il trouvait tout cela absurde et
superficiel, sans style et sans saveur et invraisemblable alors même que tout
était vrai et il en était vexé et se sentait en faute et il se mettait alors à
réciter des prières longuement, confus de s’être mêlé de « ce qui ne
regarde pas les bonzes », confus à l’idée que si d’aventure le Bouddha
réincarné apprenait ce qu’il avait fait, il le réprimanderait, mais une fois
passé le temps de la mauvaise conscience, il se disait qu’il aimerait bien se
remettre à écrire ou à raconter les histoires qui peuplaient sa tête pour en
faire profiter les autres. Les gens sérieux qui ne faisaient jamais rien à la
légère ne s’intéressaient guère à ses histoires et pensaient tous que ce
n’étaient là que ratiocinations de vieil homme, mais les enfants de Prek Nâm
Deng étaient toujours intéressés par ce qu’il racontait. À présent il avait quatre-vingt-treize
ans et il était dans les ordres depuis soixante-treize ans et quoique dans
l’ensemble il fût costaud et en bonne santé et montrât à tout un chacun que
c’était bien le cas, il ne voulait dire à personne que ces quatre ou cinq
dernières années sa vue perçante avait beaucoup baissé et que sa langue
commençait à ne plus trouver de goût à ce qu’il mangeait, que parfois il
n’entendait plus très bien et que quand il discutait avec quelqu’un il lisait
sur ses lèvres plus qu’il n’entendait ce qui se disait, qu’il arrivait souvent
qu’il ait de la difficulté à respirer, en particulier les nuits où il faisait
très froid, qu’il n’avait plus de force dans les bras ni les jambes et que la
tête lui tournait, en particulier les jours où il faisait très chaud, que ses
os lui faisaient mal du fait de l’arthrite et qu’il devait prendre sur lui pour
ne pas grogner chaque fois qu’il se mettait debout ou s’asseyait et que son mal
aux os semblait s’aggraver chaque fois qu’il mangeait du canard ou du poulet ou
des légumes du genre dolique, sesbania et autres graines et il se contentait de
se dire que c’était sa punition pour rester en vie en ce monde trop longtemps
et il ne se faisait pas d’illusion : il savait bien qu’il aimait trop le
monde, qu’il était trop laïc, trop attaché à la vie, il voulait continuer de
participer un tant soit peu à la marche du monde, et après mûre réflexion il
avait abouti à la conclusion claire et nette que la chose la plus triste qui
soit pour lui, c’était que le monde continuerait d’exister quand lui ne serait
plus et il était plein de regret à l’idée qu’en début de saison froide l’an
prochain il ne serait peut-être plus du cercle de conversation autour du feu. À
présent, il avait éteint la radio et il se tenait assis jambes croisées, sirotant
du jus de coing du Bengale et ajustant son habit plus étroitement autour de sa
tête. Cette nuit-là il n’avait pas encore raconté une seule de ses histoires,
que ce soient des histoires drôles dont certaines n’étaient guère courtoises ou
des histoires étonnantes pleines de recours aux formules magiques et de
miracles de toutes sortes ou des histoires mélancoliques ou des histoires
terrifiantes ou des anecdotes de l’époque où il allait en pèlerinage en Inde
pour visiter les quatre sites sacrés et « pour voir de près ces terres
qu’en des temps reculés notre Seigneur et Maître avait foulées », ce qui
avait été un pèlerinage authentique, une errance solitaire par monts et par
jungle et de grotte en clairière observant scrupuleusement toutes les règles du
pèlerinage sacré édictées par le Bouddha vingt-cinq siècles plus tôt, un voyage
dont l’aller-retour avait pris quinze ans et dont le cours avait été sans cesse
interrompu par la découverte d’une grotte ou d’une communauté de bonzes ou d’un
temple ou de quelque endroit sûr et quiet propice à la méditation, passant la
saison des pluies dans quelque monastère abandonné ou de longs mois dans
quelque cimetière de jungle, s’écartant du droit chemin maintes fois, maintes
fois s’égarant, apprenant la langue des Karens, des Mons, des Khas, des Was,
des Khmus et les sabirs locaux des Birmans et des Indiens, toutes sortes de
langues mais pas une seule de façon approfondie, juste assez pour donner la
réplique, juste assez pour des conversations sommaires en cours de route – D’où
venez-vous ? Où allez-vous ? Avez-vous mangé ? Y a-t-il des
communautés ou des temples bouddhistes par ici ? – allant droit devant en
direction du couchant et de la frontière birmane et de là droit devant en
direction du nord et de l’Inde, et il s’était contenté de garder pour lui sa
tristesse en constatant qu’en terre natale du bouddhisme il y avait vraiment
très peu de bouddhistes, que de l’arbre immense sous lequel le Bouddha avait
connu l’Illumination il ne restait que des pousses de la quatrième génération
qui n’avaient rien de spectaculaire, que la Nairanjana à présent n’était plus
qu’un mince filet d’eau dans un chenal étroit, petit, sale, tout plein de
ronces et de mauvaises herbes où vaches et boucs cherchaient pâture en
troupeaux et où les villageois du cru qui n’étaient pas bouddhistes
déféquaient, que le mont Krishnagupta n’était nullement une chaîne de montagne
dont les pics se perdaient dans les nues mais un mont pas très haut et
entièrement chauve, et il avait constaté que presque tous les pèlerins venus
visiter les quatre sites sacrés étaient des Birmans et des Ceylanais et qu’il
n’y avait quasiment pas de Thaïs, bonzes ou laïcs, parmi eux, et tout cela le
rendait triste et lui faisait mal. Les gens de Prek Nâm Deng pensaient qu’il
était mort et ils organisaient tous les ans une cérémonie pour le repos de son
âme lors du Jour de l’An thaï et quand il était rentré de son long pèlerinage
il leur avait fallu un bon bout de temps pour se faire à l’idée que ce bonze de
grande taille et baraqué, aux grands pieds patauds couverts de plaies vieilles
ou vives, cet homme revêtu d’une défroque en loques qui sentait le bouc, cet
homme aux grands yeux noirs apeurés, tristes et flottants, n’était autre que
lui. Prek Nâm Deng lors de son retour de pèlerinage avait tellement changé
qu’il ne le reconnaissait quasiment plus. La forêt vierge avait disparu au
profit de concessions forestières ; les cours d’eau dont il se souvenait
étaient plus profonds et plus larges qu’avant et on avait creusé quantité de
canaux latéraux ; ce qui jadis était jungle avait été parcellisé et
défriché en autant de champs et de rizières ; et les gens, tant ceux qui
étaient là depuis toujours que les réfugiés plus récents, n’étaient plus des
chasseurs comme avant mais des cultivateurs. Il n’avait pas été témoin de la
destruction de la jungle, comme il aimait à dire, mais c’était bien lui le
dernier témoin qui pouvait certifier que jadis Prek Nâm Deng était pris dans un
étau de jungle, qu’en ces temps-là les communautés humaines étaient choses
factices, que la production humaine, à savoir champs et rizières, étaient chose
factice. Quand il racontait une histoire, on aurait dit qu’il s’adressait aux
enfants uniquement, car il voulait voir le sourire des enfants, l’effroi des
enfants et l’émerveillement des enfants, alors qu’il ne prêtait guère attention
aux adultes. C’était là un comportement dont il n’avait pas conscience. Il
savait bien que ces adultes étaient trop léthargiques, trop mesquins, trop
contusionnés, trop désespérés et navrés « au point que l’enveloppe de leur
cœur est insensible, épaisse et dure comme la plante de pieds qui ont trop
marché », et il semblait qu’il n’y avait que les enfants qui l’écoutaient
avec attention. La Prè Antchane, la fille de M. Poute Antchane, une enfant de
dix ans aux grands yeux et aux cheveux emmêlés d’un noir roux de dévitaminée et
avec une cicatrice bistre au bord de l’œil gauche, qui avait une écriture
étonnamment belle, lisait couramment et était meilleure en calcul que n’importe
lequel des enfants de son âge et était toujours première de sa classe, avait
discrètement reçu pour instruction de la part de Mme l’institutrice Prayong
Sîssane-ampaï de coucher par écrit toutes les histoires que le révérend père
Tiane racontait. La Prè avait la plume facile et elle notait même des choses
que l’institutrice ne lui avait pas demandées, telles que l’apparition
d’arcs-en-ciel, notant le jour, l’heure et l’endroit où elle en voyait un, sa
durée et même ce qu’elle faisait alors, avec qui elle était ou si elle était
seule et quels arbres étaient en fleurs et quels oiseaux chantaient, rédigeait
ce que racontait le révérend père Tiane et ses notes sur les arcs-en-ciel (que
l’institutrice finit par découvrir) et lisait ses compositions chaque
après-midi à l’école pendant le cours de thaï.
Les gosses de Prek Nâm Deng avaient déjà entendu
le révérend père Tiane leur raconter comment lors de son pèlerinage il s’était
trouvé face à une harde d’éléphants sauvages et se souvenaient encore que le
révérend père Tiane leur avait dit qu’à l’époque il avait seulement vingt-cinq
ans et n’était dans les ordres que depuis cinq carêmes et que c’était peu après
sa période d’apprentissage du pèlerinage et qu’il n’avait plus de bonze plus
âgé pour le guider ou le conseiller et il s’était réveillé dans le calme et la
paix d’une nuit de la saison chaude dans la jungle des contreforts ouest de la
chaîne de montagne Tanaosri parce qu’il entendait un fracas d’arbres brisés et
la rumeur d’un tremblement de terre provoqué par les pattes d’une harde d’une
trentaine d’éléphants se dirigeant vers le grand arbre à la frondaison vaste et
fournie au pied duquel il avait planté son ombrelle, et la harde éparse était
en train d’entourer sa minuscule ombrelle solitaire, trompes dardées, oreilles
largement déployées, martelant le sol de leurs pattes antérieures et lançant
des barrissements assourdissants comme d’intenses coups de clairon qui se
répondaient les uns les autres, menaçants, furieux, malveillants, terrifiants,
pour l’écarter de leur passage, mais il a refusé de bouger, d’étendre le bras
pour rassembler ses affaires et détaler, car ç’aurait été contrevenir à la loi
pèlerine, et il s’est contenté de rester à genoux tremblant comme une feuille,
essayant de penser à toutes les prières dont il pouvait se rappeler et essayant
de les prononcer toutes à la fois, terrifié à en perdre la tête, sachant qu’il
allait perdre la raison à force de terreur, laquelle déferlait soudain telle
une crue de jungle, sauf qu’il continuait de s’obstiner, refusait de fuir, de
reculer ne serait-ce que d’un pouce. La jungle n’était que clair de lune et
quiétude angoissante et tous les recoins de forêt vierge en cet endroit étaient
pleins de dangers et de mystères et hantés par des êtres vivants naturels
étranges ainsi que par des êtres surnaturels, mais à ce moment-là il n’y avait
que les barrissements de la harde d’éléphants sauvages qui peu à peu étrécissaient
leur cercle et se rapprochaient. Dans l’étalage de puissance de leur
encerclement, il y avait à la fois de la hargne, de la fureur, de la suspicion,
de l’incertitude et de la curiosité à tout d’un coup tomber sur un humain au
crâne rasé, enveloppé dans un tissu couleur jus de jaque, agenouillé, visible
en ombre floue sous un dais minuscule de tissu jus de jaque ridiculement frêle
et plein d’accrocs et de traces de rapiéçage, apparaissant en intrus dans leur
domaine et faisant obstacle à leur quête incessante de nourriture, et tous de
se mettre à tournicoter autour de cette ombrelle, avec des sons bizarres émis
par leur bouche et leur trompe comme s’ils se concertaient, se défiaient ou se
mettaient en garde les uns les autres. Tous ceux qui formaient le cercle
rapproché autour de l’ombrelle étaient des éléphants géants, mâles aussi bien
que femelles, hauts de neuf ou dix coudées, magnifiques autant que minables et
terrifiants comme des blocs de granite ambulants, à l’épaisse peau ridée et
sèche couverte des symboles d’une algèbre bizarre, aux pattes énormes comme des
piliers, et ceux qui en avaient dardant des défenses blanches courbées vers le
haut, et il s’efforçait encore de penser confusément au sein de son tremblement
même, de penser combien il était extraordinaire que cette harde soit dirigée
par une vieille femelle au formidable corps noir de fantôme, d’un âge canonique
difficile à estimer, oreilles déployées, trompe dressée fouettant l’air telle
une créature d’un autre monde. Les autres éléphants de la harde observaient la
vieille meneuse, la suivaient de l’œil et dressaient l’oreille pour savoir ce
qu’elle allait faire dans la situation où ils se trouvaient – reculer ou
s’enfuir ou écraser l’obstacle. Les autres éléphants étaient tous ses enfants
ou ses petits-enfants ou ses arrière-petits-enfants. Elle n’était autre que la
reine douairière qui recevait autant d’amour que de respect mâtiné de crainte
du fait de son intelligence et de son immense et riche expérience. Ce qu’elle
avait de plus que tous les autres éléphants c’était cette qualité qu’elle
tenait de son prestige accumulé, même si sa patte arrière droite était maculée
de boue à présent sèche et grumeleuse et le bout de sa trompe couturé de
griffures d’épines, même si l’eau dans sa panse glougloutait et si, comme
toujours en temps de crise, lui échappaient de longs pets modulés comme le
chuintement d’une viole à deux crins. Sa suprématie n’en était en rien
compromise. Elle-même était grevée de douleurs et de soucis de toutes sortes, lourde
de souvenirs tristes de son partenaire à présent disparu, mort peut-être d’une
chute en ravin ou tué pour son ivoire ou capturé par des humains pour être
domestiqué ou peut-être était-ce un vieux mâle qui sachant sa fin prochaine
s’était détourné de la harde pour gagner quelque havre secret et vivre en
solitaire le temps qui lui restait, savourer en solitaire le temps qui lui
restait, préférant la fierté à la compassion pour affronter la mort, si bien
que certains éléphants mâles, enfants ou petits-enfants de la douairière, une
fois devenus adultes se comportaient comme des fortes têtes, des délinquants en
puissance qui aimaient se quereller et trichaient et faisaient tout au mépris
de la parentèle, et de quelque façon qu’elle s’y prît elle n’était pas parvenue
à les reformer, bien au contraire ils lui en avaient voulu et s’étaient séparés
de la harde pour faire bande à part et depuis lors n’étaient jamais revenus ne
serait-ce que pour une simple visite et elle ne les avait jamais plus revus ni
n’avait eu de nouvelles d’eux. Certes, c’étaient de bons mâles, puissants et
vaillants, ils avaient un rôle important à jouer en tant que protecteurs de la
harde, mais leur comportement en toute occasion était proprement
intolérable ; même si son amour était infini, il y avait des limites à sa
patience ; elle ne pouvait plus leur pardonner désormais, et le souvenir
de ces défections faisait qu’elle avait beaucoup de mal à s’endormir et qu’elle
faisait des cauchemars, et parfois parlait dans son sommeil et un éléphant ou
un autre la consolait, de la même façon que sa progéniture console une vieille
grand-mère, « Oublie papa, ne t’inquiète donc pas, c’était son sort et on
n’y peut rien » ou bien « Oublie pépé, mémé, son âme est en
paix » ou bien « Pourquoi te faire du mauvais sang pour ton fils
aîné ? Une mauvaise graine pareille, il savait fort bien que ce qu’il
faisait n’était pas correct, mais il l’a fait quand même » – et le
révérend père Tiane observait la vieille éléphante au point que son âme se
dissolvait pour ne faire qu’une avec son âme à elle, conscient de son amour et
de sa bienveillance, faisant sien ses souvenirs amers, comprenant toutes ses
vicissitudes, et tout ce qu’il pouvait faire c’était prier pour elle, partager
avec elle le mérite de ces prières et lui dire mentalement, « Avant peu tu
seras au bout de tes peines et tu renaîtras femme et quelles que soient les
circonstances je suis sûr que tu seras une femme exceptionnelle, une
héroïne », mais voici qu’il voit la vieille éléphante relever sa trompe
plus haut encore, ses oreilles s’écarter davantage et dans l’instant elle lance
un cri suraigu qu’aussitôt les autres éléphants reprennent en écho comme autant
d’annonces de désastre imminent, et un frisson glacé parcourt la colonne
vertébrale du jeune bonze pèlerin et il sent la sueur sur ses sourcils rasés
pénétrer dans ses yeux irrités et il psalmodie Pouttang saranang katchami
Tammang saranang katchami Sangkang saranang katchami* spasmodiquement
et demande pardon d’avoir dérangé ces animaux préhistoriques si intelligents,
majestueux et porteurs du mystère miraculeux de l’âme de la harde, pour ensuite
exprimer sa résignation au sort qui l’attend, essayant de communiquer avec
cette harde d’éléphants sauvages à l’aide du langage fruste de l’homme tout à
fait inapte à exprimer la sincérité, « Si vous avez jamais éprouvé du
ressentiment envers moi dans une vie antérieure, faites de moi ce que bon vous
semble, je ne tiens point à la vie et vous prie seulement de me pardonner. Je
ne fais que me rendre en pèlerinage sur les traces de notre Seigneur qui a vécu
au pays du laurier-rose et qui a énoncé la doctrine sublime de Pouttang
saranang katchami ». Prières et propos se mêlaient confusément,
parfois passant ses lèvres en éructations incohérentes et parfois résonnant
seulement à l’intérieur de son crâne ; au fin fond de la terreur et du
désespoir il était résigné à l’inévitable, et dans la profondeur de son
désespoir il confessait à son auditoire sans rien celer qu’il était égaré au
point d’entendre les pattes de la harde se rapprocher plus encore, les
barrissements perçants se rapprocher plus encore, et il voyait une trompe
grande et fripée qui se déplaçait en tous sens et sous tous les angles, plus
prodigieuse encore qu’une main humaine, s’enrouler autour de son ombrelle si
frêle et l’arracher et la projeter au loin avec hargne et cette même trompe se
transformer en main de la Mort et se refermer sur lui et le projeter très haut
dans les airs et son corps retomberait mais avant de toucher terre serait
embroché par une longue défense effilée ou alors s’écraserait au sol et ne
ferait que gésir là souffle coupé sans pouvoir crier avant qu’une patte énorme
comme un poteau se soulève et retombe sur son visage ou sur sa poitrine ou sur
son ventre et quelle que soit la façon dont il mourrait ce serait quelque chose
de triste et de dommage et de douloureux pareillement, car il ne ferait que
regarder son corps laminé et sans vie et se dire Allons, allons, la mort ce
n’est que ça ; allons, allons, ce n’est donc que cela le secret suprême de
la mort, regarder son corps inanimé avec les yeux d’un papillon blanc et se
dire cela avec l’âme d’un papillon blanc dans l’idiome d’un papillon blanc que
seuls les papillons blancs comprennent, ayant basculé dans le subconscient
douloureux et chagrin d’un papillon blanc, il serait mort et sans savoir
comment renaîtrait aussitôt en papillon blanc, son âme dans l’instant
s’incarnant en ce papillon blanc, lequel après avoir voleté un moment au-dessus
de son corps disloqué se dirigerait vers l’ouest qui était la direction qu’il
entendait suivre et un jour ou l’autre se tournerait vers le nord, volant droit
vers le pays du laurier-rose, la patrie du Bouddha qui était son objectif, avec
toujours la même obstination, refusant toujours la défaite, même s’il n’était
qu’un frêle papillon blanc, se disant seulement que son âme devrait s’incarner
en des milliers, des dizaines de milliers, des centaines de milliers de
papillons blancs chemin faisant et il était prêt à agir ainsi ne serait-ce que
pour avoir l’occasion de voir l’arbre du Bouddha et la Nairanjana et le mont
Krishnagupta et le parc des biches de Sarnath, l’endroit du premier prêche, et
aussi longtemps qu’il n’aurait pas atteint sa destination peut-être devrait-il
s’incarner dans le corps d’une biche ou dans le corps d’un oiseau ou dans le
corps d’un serpent, le corps d’un tigre, et si ce n’était pas nécessaire il se
contenterait de s’incarner en papillon. Et ce n’est qu’au bout d’un long
moment, après plusieurs inspirations et expirations, qu’il finit par se rendre
compte que, ma foi, il n’était pas encore mort, son cœur battait sourdement, il
haletait tant bien que mal, sa chair était toujours tiède et ses membres
intacts et il était toujours agenouillé sur son étole d’hiver pliée qui lui
servait d’oreiller. Tournant la tête vers le nord, et pas encore remis de sa
terreur mais tout tremblant, il cessa de psalmodier, cessa de s’exprimer à voix
haute comme dans le silence de sa tête et changea de posture pour s’asseoir à
l’aise une jambe repliée en contact avec le sol et regarda à travers les
accrocs de l’ombrelle et vit trompes et défenses et pattes et panses et pattes
postérieures et queues des éléphants de cette harde – la queue qui est une des
deux choses les plus préjudiciables à la majesté et à la puissance de
l’éléphant, l’autre étant ses yeux – défiler de part et d’autre de lui comme
dans un rêve et il vit encore et encore ces trompes et défenses et pattes et
panses et pattes postérieures et queues se déplacer placidement, quelque chose
de gigantesque et de surpuissant qui faisait de lui un être puîné, absolument
dénué de nocivité, absolument dénué d’aptitude à agir, absolument dénué de la
moindre prestance, et il entendait le sol trembler doucement comme s’il était
devenu liquide, entendait les branches casser sous la traction torse des
trompes, entendait l’eau gargouiller dans les panses, entendait crotter et
pisser sans complexe, entendait les ramures d’un grand arbre osciller
violemment parce qu’un éléphant se frottait contre le tronc pour soulager
quelque démangeaison. Ils étaient en train de s’éloigner tout bonnement. Ainsi
en avait décidé à l’ultime seconde la vieille éléphante meneuse de la harde. Si
ça se trouve, elle avait déjà rencontré un bonze pèlerin et s’était soudain
avisée que ce bipède à deux mains qui se mouvait en aplomb de la terre ferme
enrobé de jaune ton sur ton ou de jus de jaque ton sur ton et au crâne chauve
luisant ne présentait en fait aucun danger, et elle avait fait signe à sa harde
de poursuivre sa marche sans le molester et c’était là un ordre que tous les
éléphants se devaient d’exécuter absolument. Le troupeau de spectres surgi de
la jungle profonde sous la direction de la vieille femelle suscitait une peur
panique, une appréhension excessive, mais en même temps le respect et un
déconcertant sentiment de beauté. La famille de cette aïeule rassemblant quatre
générations était en train de s’éloigner de lui sans le tuer et il était assis
à la regarder s’en aller et sa respiration redevenait profonde au fur et à
mesure et il éprouvait de la tendresse et de la compassion, leur souhaitant
bonne chance, heureux pour eux qu’ils aient choisi de ne pas commettre de
péché, heureux pour lui-même de s’aviser enfin qu’il était toujours en vie et
pour autant qu’il était en vie pouvait espérer, rêver et croire en la noblesse
des obligations de ce monde, mais il manqua s’évanouir de stupeur quand soudain
une trompe se faufila telle un serpent à travers un accroc de l’ombrelle. Cette
trompe à tâtons palpa et flaira son visage, son cou, sa poitrine comme si elle
les inspectait et puis cessa de s’intéresser à lui, souleva la main de bananes
sauvages mûres qu’il avait posée à côté de son bol à offrande et de son filtre
à eau et d’un geste preste s’en empara. C’était la petite trompe d’un petit
éléphant d’âge polisson et curieux qui s’attardait à l’arrière de la harde, ne
pensait qu’à manger et s’amuser tant en rêve qu’en réalité, se prenait pour le
centre du monde, ne pensait jamais au bien et au mal, ne pensait jamais à ce
qu’il convenait et ne convenait pas de faire et comme n’importe quel enfant
était tout à fait inconscient des dangers en tous genres. Avançant la tête hors
de l’ombrelle, il vit l’éléphanteau tout occupé à attraper avec sa trompe les
bananes mûres qui à présent jonchaient le sol pour les porter à sa bouche,
glouton, ravi, heureux. Une éléphante se trouvait près de lui et l’observait
avec une bienveillance mâtinée d’irritation. De sa trompe elle lui frappa
doucement le dos en un simulacre de punition. Comme toutes les mères qui aiment
leurs enfants et leur passent leurs caprices, elle ne le frappa pas fort au
point de lui faire mal, car l’aïeule en sa sagesse avait décidé de laisser le
pèlerin tranquille et les autres aînés de la harde avaient approuvé et étaient
intervenus pour qu’aucun éléphant ne le dérange, si bien que la mère éléphante
devait punir son enfant pour que ça lui serve de leçon. Non loin d’eux se
tenait une autre femelle, qui couvait mère et fils d’un regard désapprobateur.
Assurément cette éléphante était la seconde mère qui avait pris soin de la
vraie et lui avait tenu compagnie dans ses derniers mois de grossesse et quand
elle avait mis bas, et cette seconde mère était très impliquée dans l’éducation
de l’éléphanteau et dans sa protection. Elle avait presque autant de droits sur
lui que sa vraie mère et elle était toujours prête à les exercer, tant pour
offrir une récompense que pour infliger une punition. Pour cette raison,
l’éléphanteau grandissait en recevant à peu près autant d’amour de l’une et
l’autre mères (à tout le moins était-ce le cas aussi longtemps que la jungle
était partout et que les éléphants étaient toujours en mesure de vivre à leur
guise et de se comporter socialement de façon naturelle) et la seconde mère se
comporterait en tout comme la première si celle-ci venait à mourir ou devait
pour une raison ou une autre se séparer de la harde. Près des deux éléphantes,
fermant la marche, il y avait un éléphant dans la force de l’âge, colossal,
noir de jais, qui observait l’incident d’un œil dur et attendait avec
impatience et qui, n’y tenant plus, fonça sur l’éléphanteau et lui flanqua un
maître coup de trompe sur l’arrière-train. L’éléphanteau eut juste le temps de
faire trompe basse sur une autre banane avant de se carapater à la suite de la
harde et l’éléphant se tourna alors vers les deux femelles et leur administra à
chacune un coup de trompe, et quand il vit que l’éléphanteau se trouvait hors
de danger au sein de la harde, cet éléphant chargé d’assurer l’arrière du
convoi finit par se détendre. Les autres seniors à leur tour flanquèrent des
coups de trompe à l’éléphanteau et aux deux femelles parce qu’ils avaient
ralenti la marche de la harde et parce que ne pas s’assurer que le petit
demeure au milieu du groupe était un comportement dangereux, irresponsable et
répréhensible : un éléphanteau qui s’écarterait de la harde pourrait
aisément devenir la proie d’un tigre ; un éléphanteau qui s’écarterait de la
harde pendant la baignade dans un marigot ou pendant la traversée d’un cours
d’eau pourrait aisément devenir la proie d’un crocodile. Et le révérend père
Tiane suivit d’un œil bienveillant la harde d’éléphants jusqu’à ce qu’elle
disparaisse dans la jungle illuminée par le clair de lune.
Les enfants de Prek Nâm Deng se rappelaient tous
de cette histoire et dans les nuits de solitude désolée comme cette nuit-là,
chacun d’eux voulait l’entendre ou d’autres du même genre encore et encore.
Certains aimaient le concert de barrissements de la harde d’éléphants ;
certains aimaient la vieille grand-mère meneuse de la harde, intelligente et
généreuse et forte de tant et tant d’expérience ; certains aimaient
uniquement les deux mères et l’éléphanteau ; certains aimaient le tigre qui
sans être vu sans être entendu des jours des nuits durant pistait la harde à
son insu, quelle que soit l’expérience de sa meneuse, et quand l’occasion s’y
prêtait surgissait de nulle part et, faisant preuve d’une audace stupéfiante,
s’emparait d’un éléphanteau à la barbe de la harde car la chair de jeune
éléphant est la nourriture que le tigre préfère à toute autre ; certains
aimaient tout ce qui concernait la jungle ; et il y en avait certains pour
aimer le bonze pèlerin. Souvent le soir après l’école et leur retour chez eux,
les enfants s’assemblaient tranquillement. Le monde se résumait au village de
Prek Nâm Deng qui ne comptait qu’une vingtaine de maisonnées, aux vastes
rizières d’un vert cru que l’eau était en train de noyer, et au ciel
indifférent à tout ce qui se passait et à l’état du monde sous lui. Faute
d’autres moyens de s’amuser et par manque de distractions, certains de ces
enfants faisaient comme s’ils étaient le révérend père Tiane et racontaient sa
rencontre avec la harde d’éléphants et d’autres aventures qu’il leur avait
contées avec le ton, les mots et les gestes mêmes du révérend père Tiane. Ils
imitaient le révérend père Tiane en tout, jusqu’en sa façon de siroter son thé
ou son jus de coing du Bengale, sa façon de se racler la gorge, de s’interrompre
à certains moments et de regarder ses auditeurs un par un et de laisser en
suspens un de ses récits au moment le plus palpitant ou au moment le plus
inquiétant et d’attendre pour poursuivre que ses auditeurs le réclament. Ceux
qui faisaient comme s’ils étaient le révérend père Tiane se mettaient à
raconter et les autres écoutaient volontiers et leur coupaient la parole
parfois en disant « Non, non, c’est pas comme tu dis, quand le révérend
père il racontait à ce moment-là il a eu une toux sèche, il s’est plié en deux
et il a respiré fort deux trois fois » ou disant « Quand il est
arrivé là, il a dit ça comme ça, pas comme tu dis » ou disant « À cet
endroit il s’est arrêté et il a eu son drôle de rire comme il fait
souvent » ou « Quand il est arrivé là, tout en parlant il a regardé
le ciel et sa voix a baissé et s’est faite rauque et il avait les larmes aux
yeux », et les enfants s’entraidaient pour ajouter au récit ce qui
manquait et couper ce qui était de trop, chacun s’efforçant de respecter les
expressions du révérend père Tiane et le déroulement de l’intrigue, et ils
pressaient la Prè Antchane dont c’était le devoir de bien mettre par écrit
toute l’histoire. Les enfants faisaient tout cela à l’insu du révérend père
Tiane et de tout autre adulte car ils craignaient que les adultes ne
comprennent pas, ils craignaient que s’il l’apprenait, le révérend père Tiane
ne soit pas content, qu’il soit vexé et ne veuille plus rien raconter en dépit
de toutes les supplications et dise « Puisque vous êtes si forts pour raconter
mes histoires, pourquoi est-ce que je perdrais mon temps à vous raconter autre
chose ? » Le révérend père Tiane avait un nombre infini de choses à
raconter. Ses histoires étaient parfois loufoques parfois tristes parfois
effrayantes et maintes fois regorgeaient de formules magiques et de miracles.
Presque toutes n’avaient pour but que de divertir et étaient dépourvues de
morale. L’histoire de la fois où il se rendait en pèlerinage en Inde et il
s’était trouvé confronté à une harde d’éléphants à en avoir le souffle coupé,
les enfants l’avaient déjà entendue et voulaient l’entendre encore ;
l’histoire de la fois où il en était encore à s’entraîner pour le pèlerinage et
un cobra de douze coudées est venu lui tenir compagnie sur sa couche par une nuit
glacée de la saison froide de cette année-là, les enfants l’avaient déjà
entendue et voulaient l’entendre encore ; l’histoire de la fois où en
pèlerinage il avait pénétré dans une chaîne de montagne mystérieuse et isolée à
l’ouest d’ici et découvert une grande grotte pleine de stalactites et de
stalagmites aux couleurs et aux formes étranges et de plus d’une fraîcheur et
d’un calme propices à l’exercice de la méditation et comment cette grotte
regorgeait de pierres précieuses et de statuettes en or qui étaient peut-être
la propriété d’un gouverneur ou d’un roitelet qui, défait par un ennemi ou
victime d’un accident, avait dû s’enfuir de ses terres et cacher là ses
richesses d’une valeur incalculable et avait peut-être dû tuer quelqu’un,
ministre d’État ou esclave, afin que l’âme du défunt protège et garde ces
richesses, ce qui avait dû se produire à une époque reculée quand il y avait
des roitelets et des guerres, et c’est dans cette grotte qu’il avait trouvé les
squelettes de trois ou quatre bonzes pèlerins morts depuis longtemps pour
certains récemment pour d’autres, leurs squelettes ceints de robes en lambeaux
et leurs bols à offrande pleins à ras bord de pierres précieuses, morts il ne
savait pas de quoi mais peut-être qu’ils n’avaient pas su résister à la tentation,
s’étaient abandonnés à l’esprit de lucre, avaient oublié qu’il leur était
interdit de prendre ce qui n’était pas offert et avaient été tués par l’âme qui
gardait ces richesses – cette histoire, les enfants l’avaient déjà entendue et
voulaient l’entendre encore ; l’histoire de la fois où il avait rencontré
en pleine jungle un ascète de blanc vêtu âgé de cent cinquante ans mais qui en
faisait vingt-cinq car il prenait une potion magique de longévité et cet ascète
de blanc vêtu par sympathie avait partagé sa potion avec lui et par compassion
avait offert de lui en dire la formule, mais le révérend père avait refusé de
prendre la potion et avait refusé d’en connaître la formule car il estimait
qu’avoir une vie trop longue était à vrai dire un péché, cette histoire, les
enfants l’avaient déjà entendue et voulaient l’entendre encore ;
l’histoire du tigre mangeur d’homme dont l’âme de la victime avait fini par
l’habiter et faire de lui un tigre saming au corps de tigre dominé par
l’âme maléfique capable de lui faire prendre forme humaine si bien qu’il a pris
la forme de l’épouse du chasseur qui le guettait en pleine nuit du haut d’une
plate-forme d’affût au cœur de la forêt vierge, a appelé le chasseur pour qu’il
descende de la plate-forme et reprenant sa forme de tigre l’a tué aussi sec,
les enfants l’avaient déjà entendue et voulaient l’entendre encore ;
l’histoire du maître magicien dont une formule magique pouvait transformer en
tigre celui qui la prononçait, formule remontant à un passé immémorial et transmise
de génération en génération dans le plus grand secret et avec le plus profond
respect, et dont le père un jour fut tué par son suzerain à la suite d’une
dispute terrible, si bien que pour venger son père le maître magicien a récité
la formule et s’est transformé en tigre et a tué le suzerain, les enfants
l’avaient déjà entendue et voulaient l’entendre encore ; l’histoire d’un
autre maître magicien dont une formule magique pouvait transformer en tigre
celui qui la prononçait, formule remontant à un passé immémorial et transmise
de génération en génération dans le plus grand secret et avec le plus profond
respect, et ce maître magicien, par gloriole, bafouant l’enseignement de ses
maîtres, s’est livré à la cérémonie de transformation corporelle par curiosité,
par envie de montrer de quoi il était capable, et a donné pour instruction à
son fils que si lui-même revenait sous la forme d’un tigre il ne devait pas
s’affoler et lui a remis une coupe d’eau consacrée pour en asperger le corps du
tigre afin qu’il reprenne forme humaine et puis le maître magicien est devenu
tigre, a commis toutes sortes de méfaits pendant longtemps, tuant ceux qui
contrecarraient ses intérêts, tuant des innocents, faisant toutes sortes de
misères aux gens et, quand il en a eu tout son content, a fini par rentrer chez
lui et s’est dirigé vers son fils, lequel a pris peur, a laissé s’échapper la
coupe d’eau consacrée qui s’est déversée si bien que le maître magicien a dû
continuer de vivre sous la forme d’un tigre – cette histoire, les enfants
l’avaient déjà entendue et voulaient l’entendre encore ; l’histoire d’un
autre maître magicien dont une formule magique pouvait transformer en tigre
celui qui la prononçait, formule remontant à un passé immémorial et transmise
de génération en génération dans le plus grand secret et avec le plus profond
respect, et ce maître magicien, en toute humilité, par pur respect pour ses
initiateurs en sciences occultes, s’est livré avec succès à la cérémonie de
transformation corporelle en tigre après avoir donné pour instruction à son
fils que si lui-même revenait sous la forme d’un tigre il ne devait pas
s’affoler et lui avoir remis une coupe d’eau consacrée pour en asperger le
corps du tigre afin qu’il reprenne forme humaine, et s’il avait prononcé la formule
magique, c’était par réelle nécessité car un énorme tigre terrorisait le
voisinage, avait déjà tué plusieurs villageois et poussait l’impudence jusqu’à
attaquer en plein jour, emportant une victime parfois et parfois pas ou parfois
la moitié d’une, si bien que les gens pris de panique ne parlaient plus que de
déménager, personne n’avait le courage d’affronter le tigre et il était donc
nécessaire que le maître magicien se transforme en tigre afin de lutter contre
ce tigre et pour lutter, çà, ils luttèrent, trois jours et trois nuits durant,
leurs hurlements terrifiants faisant trembler la jungle tout entière, et pour
finir le maître magicien sous sa forme de tigre rentra chez lui en piteux état,
couvert de plaies petites et grandes, mais quand son fils l’a vu il a pris peur
et a laissé s’échapper la coupe d’eau consacrée qui s’est déversée si bien que
le maître magicien a dû rester tigre toute sa vie mais ce tigre refusait de
s’enfuir dans la jungle et tournait autour de la communauté, pauvre tigre éploré,
félin feulant de solitude et de nostalgie pour sa vie humaine antérieure, héros
que les gens n’osaient pas pourchasser, lutteur hors de pair qui avait arraché
une victoire vide et une paix sinistre ; son fils lui a fait une hutte à
l’écart pour qu’il y demeure et s’est chargé de lui procurer de la nourriture
et ce tigre continuait de s’alimenter comme un être humain, refusait de manger
de la chair animale et au demeurant mangeait peu et devenait de plus en plus
maigre et de plus en plus mélancolique et ne faisait que pleurer
silencieusement, ses larmes s’écoulant en coulées noires, et ne faisait que
gémir de détresse jour et nuit et les gens du voisinage en bordure de la jungle
n’osaient pas le faire fuir mais n’osaient pas non plus l’approcher et quand ce
tigre est mort, les gens lui ont élevé un autel pour que son âme infortunée
trouve enfin le repos et les gens sont allés lui rendre hommage génération
après génération et par la suite une voie ferrée devait justement passer à
l’endroit où se trouvait l’autel et les gens se sont empressés de le déménager
et par la suite un paysan a acquis le terrain sur lequel se trouvait l’autel
pour en faire un champ et il a jeté l’autel et les gens par la suite les uns
après les autres ont oublié qu’il était une fois un homme qui avait eu le
courage de se transformer en tigre pour combattre un tigre et quand on le leur
rappelait ils faisaient la moue et disaient que c’était des inepties – cette
histoire, les enfants l’avaient déjà entendue et voulaient l’entendre encore ;
l’histoire du chasseur de crocodile qui avait raté son coup et à qui un
crocodile avait fait une plaie énorme et qui avait dû rester alité chez lui
pendant des mois et par la suite avait perdu la raison parce qu’une horde de
margouillats venus de toutes parts tournaient autour de lui pour lécher le sang
et le pus de la plaie et quand il les chassait ils s’enfuyaient et se cachaient
dans tous les recoins de la maison qui abondait en recoins si bien que les
margouillats fuyaient le danger sans problème et avant peu ressortaient et se
remettaient à lécher le sang et le pus de la plaie infligée par le crocodile et
même quand le souffrant restait allongé sous la moustiquaire ils faisaient
cercle autour de la moustiquaire et par la suite les scincoïdes et les geckos
se sont joints à eux avec force huées et quolibets et pour finir le chasseur a
perdu la raison car ces margouillats et lézards et geckos étaient autant de
parents du crocodile et quand le chasseur avait raté son coup, toute la
parentèle du crocodile s’est ameutée autour de lui en faisant assaut de
railleries (« Je pense que dans un cas pareil, dit le révérend père Tiane,
un chasseur qui rate son coup et qui se fait blesser par un tigre doit lui
aussi perdre la raison du fait des railleries des chats, car les chats font
partie de la même famille que les tigres. ») – cette histoire, les enfants
l’avaient déjà entendue et voulaient l’entendre encore. Les enfants voulaient
entendre ces histoires encore et encore parce que l’âme des enfants est étrange :
elle ne fait pas la différence entre réalité, rêve et imaginaire car l’enfance
à vrai dire est par elle-même un rêve merveilleux. Ces histoires vieilles comme
la pluie, le révérend père Tiane les racontait juste pour tuer le temps, juste
pour tromper l’ennui. Lui-même ne comprenait pas pourquoi il ne cessait pas de
raconter des histoires, ni pour qui – pour lui ? ou pour les
enfants qui l’écoutaient ? Toutes ces histoires il ne prétendait
jamais qu’elles étaient vraies, mais il ne prétendait jamais non plus qu’elles
étaient fausses, non plus qu’il ne prétendait que c’étaient des histoires
vraies dont certaines parties étaient fausses ou que c’étaient des histoires
fausses dont certaines parties étaient vraies. Il avait fini par se rendre
compte qu’il était comme le Vieux Djanpâ son père, tout plein d’histoires,
d’impressions et de réflexions qu’il transmettait aux générations montantes.
Pour l’instant, les autres adultes assis autour du feu semblaient ne plus avoir
rien à se dire ou à se raconter, aussi il se mit promptement sur son séant,
enroula l’ourlet de sa robe plus étroitement sous son aisselle et en rabattit
un pan qu’il coinça contre son épaule, but une gorgée de jus de coing du
Bengale, roula soigneusement une pincée de brins de tabac dans une feuille de sakè
sèche, l’alluma et recracha une fumée épaisse. Les enfants qui dormaient les
uns contre les autres sur la vieille natte en peau de vache et sous d’épaisses
et vieilles couvertures se mirent un à un sur leur séant et le regardèrent d’un
seul regard ; ceux qui dormaient encore furent réveillés ; ceux qui
étaient encore ensommeillés reçurent des coups d’index à la taille qui les
firent sursauter et se réveiller pleinement. Les visages des enfants avaient
l’air tout barbouillé, leurs vêtements avaient l’air tout barbouillé, mais
leurs yeux brillaient à la lueur du feu de camp. Les enfants suivaient de l’œil
le moindre geste du révérend père Tiane et tendaient l’oreille aux propos du
révérend père Tiane, ce bonze chenu dont tout le monde (sauf lui) convenait que
c’était le vieillard le plus vert et le plus robuste qu’on ait jamais connu.
Ses cheveux, ses sourcils, sa moustache, sa barbe et même les poils qu’on
voyait dépasser du trou de ses narines étaient blancs, son visage était couvert
de rides, la peau sous son menton, sur sa poitrine et sur ses épaules était
constellée de verrues, de points noirs et de taches de son, son corps massif et
grand format qui avait manifestement été d’une vigueur exceptionnelle en sa
jeunesse n’était plus désormais qu’une masse de chairs molles et fripées, mais
il avait encore toutes ses dents et elles ne branlaient pas, ce qu’il devait au
fait qu’il buvait chaque jour un grand verre de sa propre urine, ses yeux
brillaient encore dans la clarté du feu de camp, et sa voix était claire et son
ton plein d’allant. Il était le bonze et l’homme le plus âgé de Prek Nâm Deng,
ce qui faisait que tout le monde le respectait, et sa grandeur d’âme faisait
que tout le monde l’aimait. Les villageois et même les autres bonzes lui
passaient ses manquements véniels à la discipline. Ainsi, lorsqu’il entrait
dans le village il ne s’astreignait pas à regarder droit devant à moins de
trois pas comme le veut la règle mais regardait un peu partout comme bon lui
semblait ; quand les feuillages des grands arbres dans l’enceinte de la
pagode devenaient trop touffus, il s’emparait d’une hache et grimpait les
émonder lui-même au lieu de confier la tache aux novices ou de prier les
villageois de s’en charger ; ce n’était pas seulement pour la portion du
canal devant la pagode qu’il avait planté un panneau disant « Zone d’asile
» : il avait étendu la zone d’asile à l’ensemble du canal, qui s’étirait à
perte de vue ; quand une des institutrices de l’école primaire de la
pagode ne venait pas enseigner, il était tout content et s’empressait
d’enseigner à sa place ; quand des chiens se mordaient, il allait les
disperser d’une voix de stentor, ce qui faisait que les gens qui regardaient
les chiens se battre étaient mécontents parce qu’ils ne savaient pas lequel aurait
eu le dessus ; quand des taureaux s’encornaient il allait les séparer
d’une voix de stentor, ce qui faisait que les gens qui regardaient les taureaux
s’encorner étaient mécontents parce qu’ils ne savaient pas lequel aurait eu le
dessus ; quand Prek Nâm Deng était en fête et qu’il y avait un groupe
électrogène et un système de sonorisation, il obligeait le responsable à
diffuser des chansons de Poune Tongchaï à l’aube pour réveiller son monde et à
diffuser des extraits des vies du Bouddha chantés par Pone Pîrom le soir avant
que les gens aillent se coucher. Il n’arrêtait pas de fourrer son nez dans les
affaires des villageois tout en sachant que ce n’était pas correct. C’était
quelqu’un qui réglait les litiges mieux que quiconque sans connaître un seul article
de la loi (mais il savait ce qu’était la justice). Quand il racontait ses
histoires sa voix changeait au gré de ce qu’il racontait. À présent il relevait
la tête et regardait le ciel tout illuminé par la clarté de la lune et des
étoiles scintillantes, avec droit devant lui un feston de bambous d’où
provenait justement le cri hébété d’un koel, puis abaissait le regard pour
observer entre les palmiers à sucre l’horizon côté est comme s’il s’attendait à
y voir les premières lueurs de l’aube. Le vent froid continuait de souffler
uniment ; plus il se faisait tard et plus le ciel était muet et plus la
terre était muette ; plus il se faisait tard et plus le froid était
perçant ; les champs de Prek Nâm Deng avaient l’air d’autant plus mornes, mystérieux
et vacants, vastes et plats à perte de vue. Des tertres et des buissons
obstruaient la vue de la ligne d’horizon par endroits. Des rangées de palmiers
à sucre petits et grands obstruaient la vue de la ligne d’horizon par endroits.
Ces champs avaient l’air de s’enfoncer, et le village sur sa levée de terre de
se dresser, à mesure que les eaux de la crue se retiraient et l’ensemble
donnait l’impression d’un îlot pris dans un immense pré au vert moiré d’or. Un
sentiment d’intense solitude s’engouffra dans le cœur du vieux bonze à l’idée
du sort qui attendait les hommes, les femmes et les enfants de Prek Nâm Deng.
L’ombre de la dégénérescence enveloppait ces terres depuis très longtemps et
cette ombre semblait devoir s’étendre et s’épaissir à présent que la jungle avait
été détruite et il semblait qu’il était le seul qui soit conscient de ce signe
de désastre à venir. Le rugissement muet de la destruction montait des
entrailles de la terre avec la puissance d’un raz-de-marée et il semblait qu’il
était le seul qui soit conscient de cette menace en suspens. Le village était
en train d’être déserté et rien ne pourrait s’opposer à sa désertification. Les
gens du cru et leur descendance seraient obligés de devenir des esclaves parce
que dans le courant de cette année même les titres de propriété des terres qui
étaient en la possession des gens de Prek Nâm Deng depuis toujours passeraient
en des mains étrangères et il savait bien qu’avant peu Prek Nâm Deng ne serait
qu’un terrain de golf dont les enfants et petits-enfants de Prek Nâm Deng
seraient les caddies. Des capitalistes venus d’ailleurs feraient l’élevage
intensif de champignons de chaume et les enfants et petits-enfants de Prek Nâm
Deng seraient des employés de ces fermes à champignons, ou il y aurait des
résidences balnéaires autour d’un lac artificiel qui porterait le nom de Praek
Nam Deng Lake View et les enfants et petits-enfants de Prek Nâm Deng en
seraient les jardiniers ou les agents de sécurité (ce qui, à son avis, était
« ce qu’un chien méchant pourrait accomplir, et mieux que des
humains ») ou il y aurait des réservoirs d’élevage de perches et de bars
et les enfants et petits-enfants de Prek Nâm Deng seraient leurs employés comme
c’était déjà le cas dans certains villages. Les gens qui restaient encore étaient
trop léthargiques et cela parce qu’ils étaient trop désespérés. C’était tous
des gens faibles ou pitoyables à un titre ou à un autre, des gens ensorcelés
sur une terre ensorcelée. C’est pourquoi il ne voulait pas faire attention à
eux mais plutôt s’intéresser aux enfants, ce qui était plus optimiste et plus
réconfortant. Il commença sur un long soupir et se mit à parler comme suit.
Ce pays a bien changé. Les gens ont bien changé. Quand je suis né, le Siam n’avait que quatre à cinq millions d’habitants. C’était le règne du roi défunt. Sous Rama VI le Siam comptait en tout environ huit millions d’habitants et neuf millions sous Rama VII. Quand je suis né, les personnes les plus illustres c’étaient le roi défunt, le Révérend Poutadjântô et la goule sublime de Phra Khanong. De quoi est mort le roi défunt ? Il est mort d’avoir mangé des crevettes marinées. Des gens lui ont offert des crevettes marinées et il en a beaucoup mangé, ce que voyant les courtisans les jours suivants lui en ont offert d’autres, mais à l’époque les frigos n’existaient pas, il n’y avait pas ce qu’on appelle la haute technologie dans la conservation des aliments, si bien que les crevettes n’étaient pas aussi fraîches qu’elles auraient dû l’être. Quand le roi les a mangées, il est tombé malade, il a été pris de coliques et c’est de cela qu’il est mort. Le roi défunt aimait mâcher le bétel et il avait les dents noires. Quand il s’est rendu en Europe, cela le préoccupait au point qu’il s’est fait décaper les dents. Et vous savez pourquoi il s’est rendu en Europe ? C’est un docteur farang qui le lui a conseillé car ainsi le roi se reposerait des exigences de la reine et de ses concubines et autres courtisanes, c’est du moins ce qui se disait à l’époque. Quoi qu’il en soit, c’était vraiment le roi le plus illustre qui soit. C’était un véritable héros. Son fils, le Krom Louang Choumpone d’Udomsak, est devenu furieux quand les Français se sont emparés de Chanthaburi. Il s’intéressait à la magie ainsi qu’à la médecine traditionnelle, bien qu’il ait été éduqué à l’occidentale. C’était un disciple du révérend père Soukawat Makam le Vieux, il avait appris formules magiques et incantations à la manière des vrais hommes valeureux du Siam. Il s’intéressait à la boxe thaïe et entretenait les meilleurs boxeurs. Il s’entendait bien avec les villageois comme avec les têtes brûlées. Bref, il était très populaire. Quand les Français se sont emparés de Chanthaburi, il a demandé audience au roi pour qu’il l’autorise à rameuter ses gens afin de se battre contre les Français. Le roi le lui a interdit car, a-t-il dit, ce serait prendre un cure-dent pour soulever une bûche. Le Krom Louang Choumpone en a été très indigné. Quand les Français ont pris Battambang, Siemréap et Sisophon et rendu Chanthaburi au Siam, ils ont entrepris de s’emparer de Trat en plus, et le Krom Louang Choumpone a de nouveau demandé audience au roi pour qu’il l’autorise à rameuter ses gens afin de se battre contre les Français. Le roi le lui a interdit car, a-t-il dit, ce serait prendre un cure-dent pour soulever une bûche. Le Krom Louang Chumphon en a été très indigné, au point de se faire tatouer à l’encre noire le mot « Trat » sur la poitrine coté cœur et, à leur tour, ses partisans les plus farouches se sont fait tatouer le mot « Trat » sur la poitrine. C’est du moins ce qui se disait à l’époque. J’aimais et respectais le Krom Louang Chumphon pour cette raison. Les hommes du Siam depuis toujours ont recours aux pratiques magiques, qu’ils apprennent pour se contrôler et pour obtenir justice. C’est une science qui demande une grande force spirituelle et de l’audace. Tous les maîtres magiciens ont une grande force spirituelle et de l’audace. Tout ce que vous prenez pour des balivernes, moi, j’y croyais absolument. J’y croyais les yeux fermés, surtout quand on se servait de la magie pour faire le bien. J’étais sûr que c’était efficace. Mais je me moquais bien – je ne croyais qu’à moitié que la magie serve à faire le mal, parce que le mal est quelque chose de fragile en soi, alors que le bien est quelque chose de solide. Le bien est plus solide que la mort. Les gens qui font tout pour faire le bien sont des gens forts. Ils n’ont peut-être pas de majesté, peut-être pas de pouvoir, ce sont des gens tout à fait ordinaires, mais ce sont des gens forts qui n’ont pas forcément conscience de leur force et s’ils sont vraiment des gens qui pratiquent le bien, rien ne peut leur faire de mal. Ceux qui pratiquent la magie à des fins nobles et belles, leur magie est d’autant plus efficace. Le maître magicien qui s’est transformé en tigre et a tué le gouverneur pour venger son propre père était un être supérieur car par cet acte il proclamait ce que c’est que la quintessence de la justice. Le magicien qui s’est transformé en tigre pour lutter contre le tigre qui tuait des gens dans sa communauté était aussi un être supérieur car par cet acte il proclamait ce que c’est que la quintessence du courage. Vous autres il faudrait que vous soyez poètes pour comprendre ce dont je vous parle. Pratiquer magie et sorcellerie, c’était quelque chose de très courant à l’époque où je suis né et où j’ai grandi, comme à l’époque avant cela. L’occultisme est une forme de sagesse de l’homme, qui a été découverte et développée pour résoudre les problèmes de l’homme. L’homme cherche toujours à trouver une solution à ses problèmes. Le Krom Louang Choumpone essayait de résoudre la crise de la nation à sa façon. La sorcellerie est toujours répandue en Amérique, même aujourd’hui, parmi les Noirs. J’ai entendu quelqu’un dire à la radio que la sorcellerie, qui est une forme d’occultisme qui remonte à la nuit des temps, est encore répandue parmi les Noirs américains, et cela parce que les Noirs américains ont été victimes d’injustice de la part des Blancs et qu’ils ont cherché une parade à leur façon. J’ai entendu quelqu’un dire à la radio qu’à l’époque de la conquête coloniale les Espagnols se sont emparés d’une bonne partie de l’Amérique du sud et les indigènes n’ont pas pu leur résister. Les soldats espagnols étaient plus disciplinés et mieux armés, leur stratégie et leur tactique étaient supérieures et ils ont remporté victoire sur victoire, jusqu’à ce qu’ils essaient de contrôler le territoire d’une tribu de Peaux-rouges – oh merde, j’ai oublié le nom de cette tribu. Cette tribu dont je parle a essayé de se battre avec les armes dont elle disposait, lances, sagaies et flèches, et a subi de grosses pertes avant de changer de tactique et de prendre en embuscade des soldats espagnols isolés, tout en pratiquant ses rites de sorcellerie : ils coupaient la tête de leurs prisonniers, la faisaient rétrécir et l’exhibaient pour que les autres soldats espagnols la voient. C’est la seule tribu indigène que les soldats espagnols n’ont pas été capables de dominer, la seule tribu indigène à jouir de l’indépendance et de la maîtrise de son territoire. Il m’est arrivé de méditer sur ces choses-là, de penser aux événements dans le passé, quand nous autres Thaïs étions menacés par les Anglais et les Français et j’avais envie de leur couper la tête à ces Anglais et ces Français. Pendant la Grande Guerre, j’avais envie de couper la tête des Japonais, et à présent c’est des Américains que j’ai encore envie de couper la tête. La magie thaïe est une magie ancienne, qui s’est développée et transmise sur une longue période et qui est d’une efficacité redoutable. De nos jours, on la considère comme de la fumisterie. La boxe thaïe est une science du combat à mains nues ancienne, qui s’est développée et transmise sur une longue période et qui est d’une efficacité redoutable. De nos jours, on la considère comme un métier inférieur bon pour la classe inférieure. C’est vrai, non ? Même la boxe thaïe a emprunté une part des pratiques magiques. C’est vrai, non ? Je me dis seulement qu’essayer de comprendre la magie c’est essayer de comprendre ce qu’on appelle l’énergie spirituelle, mais je n’ai pas eu de chance : je n’ai jamais appris les pratiques magiques. Le révérend père Korm, l’abbé de la pagode avant moi, on disait qu’il était capable de se transformer en tigre, et quand j’étais petit c’est lui qui m’enseignait, mais il m’a seulement appris à lire et à écrire le khmer. À vrai dire, si je lui avais demandé de m’apprendre les formules magiques il l’aurait fait et j’aurais appris par cœur les incantations qui m’auraient permis de me transformer en tigre moi aussi. Une fois, j’ai bien failli me transformer en tigre sans recourir à la moindre formule magique. Une fois, je tenais absolument – j’avais absolument besoin de me transformer en tigre. Dire ça comme ça sonne vraiment bizarre, même à mes oreilles. C’est que ce pays a bien changé, les gens ont bien changé et le temps qui passe a bien changé aussi. Dans le temps tout ici était couvert de forêt vierge qui grouillait d’éléphants, de gaurs, de muntjacs et de daims, de sangliers, de singes, d’ours et de tigres et de serpents et il y avait même de grands troupeaux de buffles sauvages et de bœufs des forêts. Vous vous rendez compte ? Il y avait même des tapirs, il y avait des paons et des hérons grands et majestueux, il y avait toutes sortes d’arbres tropicaux, de plantes grimpantes et de bambous. Dans cette immense jungle alentour on n’avait pas à craindre de manquer d’eau potable. Il y avait de l’eau dans les plantes grimpantes qu’on appelait les lianes à eau. Quand on avait soif un peu, on coupait un petit bout de liane et l’eau s’en écoulait, tout à fait sans goût et désaltérante. Si on avait grand soif on coupait un grand bout de liane et on buvait jusqu’à plus soif. On pouvait s’en servir pour se laver, pour faire cuire le riz et la soupe. De nos jours j’en vois plus, des lianes à eau, elles ont disparu en même temps que la jungle. Le moindre plan d’eau grouillait de crocodiles petits et grands, allongés dans la boue à prendre le soleil le matin, la gueule grande ouverte. Il y avait des petits oiseaux gris noirs qu’on appelait les oiseaux à crocodile et qui sautillaient dans la gueule des crocodiles en picorant des restes de nourriture. À présent il ne reste plus que des lézards monitors et des varans ; les oiseaux à crocodile ont disparu eux aussi. Il m’est arrivé de voir, je m’en souviens, un énorme rassemblement de crocodiles au bord d’un marigot, tout en écailles et bosses, tout enrobés de boue, durs, impitoyables, l’image même de la cruauté surgie de la nuit des temps. Ils se prélassaient au milieu d’un banc de laîche dont les tiges frêles aux fleurs rouges ravissantes et fragiles ondoyaient sous la brise de l’aube. Il y avait des gros poissons en veux-tu en voilà, des tête-de-serpent, certains gros comme ma cuisse, des tortues batacles rondes comme des poêles chinoises de banquet, des tortues de toutes sortes tout partout, il y en avait même plusieurs larges comme des culs de charrette et qui devaient faire dans les mille kilos, de vraies tortues géantes. Les gens aujourd’hui n’ont plus l’occasion de voir ce genre de tortue à carapace molle et zébrée. Il fallait bien sept ou huit gars costauds pour l’attraper et la retourner ventre à l’air. Le Vieux Djanpâ, mon père, a une fois attrapé une de ces tortues. Elle s’était prise dans le filet qu’il s’était tressé avec des fibres de sisal et elle s’est tellement débattue qu’elle a mis le filet en charpie. Elle n’était pas très grosse pour une tortue zébrée mais avant que lui, l’homme le plus costaud de Prek Nâm Deng, réussisse à la tirer jusqu’à la rive, il était à bout de souffle, et il l’a tuée avec une grosse hache, en frappant à coups redoublés de toutes ses forces pour élargir l’ouverture par où elle passait la tête. Il en a obtenu de gros quartiers de viande, qu’il a fallu mettre à conserver dans du sel. Vous vous rendez compte ? Il m’est arrivé d’attraper un énorme tête-de-serpent, gros comme un poteau, avec des écailles grosses comme des pièces de un baht, les yeux rouge sombre, le corps tout couvert de plancton vert ; il avait même des barbillons, eux aussi tout verts de plancton. Absolument affreux ! Et vieux comme tout, je ne vous dis que ça. Je n’ai pas osé en manger, j’ai dû le libérer et malgré ça j’en ai eu des cauchemars pendant des nuits et des nuits. Une fois, je me suis fait mordre par une souris-cerf. La souris-cerf est une sorte de cerf. Elle n’a pas de cornes mais des broches recourbées qui lui sortent de part et d’autre de la gueule, pas très longues. J’étais allé ramasser des brins de baselle blanche au bord du ruisseau le long de l’enclos de la maison pour que la Mère Douang Boulane, ma mère, en fasse une soupe aigre-douce au tamarin. Je sais pas après qui elle en avait, mais cette foutue souris-cerf a surgi et m’a mordu à la cuisse, me faisant une plaie béante qui m’a fait un mal de chien. Le Vieux Djanpâ m’a flanqué une gifle assourdissante. Il se considérait comme un grand chasseur et moi, en tant que son fils, je n’aurais pas dû me faire embrocher bêtement par une souris-cerf. Se faire mordre par une souris-cerf était considéré comme le déshonneur suprême pour un chasseur et pour un fils de chasseur et il m’a mis en demeure de faire en sorte que ce genre d’incident ne se reproduise plus. Dans cette immense jungle il y avait toutes sortes de plantes grimpantes agrippées aux grands arbres, parfois longues de cinquante à soixante mètres. Il m’est arrivé de voir des chasseurs venus d’ailleurs couper ces lianes pour en faire usage. Ils les coupaient à la base, qui était grosse comme une c