une histoire
vieille comme la pluie
Editions du Seuil, septembre 2004
Du même auteur :
L'Ombre blanche | Venin | >> Venom | The White Shadow
De tout
temps, le sort de l’homme est mystère
Cette nuit-là, il faisait un froid pénétrant
dans le silence et la solitude comme toutes les nuits du début de la saison
froide à Prek Nâm Deng. Un vent vif soufflait, pas encore en
rafales féroces mais en flux incessants et soutenus, desséchants et furtifs,
avant-coureurs de violence. Il y avait de la cruauté et de la malveillance
cachées dans sa froidure et sa respiration paresseuse. Plus la nuit avançait et
plus le souffle s’alanguissait mais plus le froid et la sècheresse
augmentaient, se répandaient dans les particules du ciel et de la terre, des
canaux, ruisseaux, marais et autres plans d’eau, et des vastes pans de rizières
d’un vert sombre jaunissant qui semblaient
générer leur propre lumière dans la clarté des étoiles et de la
lune ; s’insinuaient partout dans les bosquets et les rangs altiers des
palmiers à sucre et les demeures et les huttes de chaume et dans la respiration
des animaux domestiques et des gens. C’était
l’année où une forte inondation avait envahi les cours de toutes les
maisons de Prek Nâm Deng, bien que le village tout entier fût bâti sur une
butte, et l’eau d’un blanc trouble ne se retirait que comme à regret. Les gens
avaient expatrié leurs bœufs et leurs cochons vers des buttes plus
hautes ; ils avaient attaché leur barque aux marches de leur seuil et en
avaient profité pour se livrer à la pêche dans leur cour même et tous avaient
pris en grand nombre toutes sortes de poissons qu’ils avaient fumé ou salé et
mis à macérer dans une profusion de jarres petites et grandes. Mais bon nombre
de rizières étaient ruinées. Le riz qui avait survécu se dressait sur ses tiges
telles des lianes lubriques et quand il s’était mis à germer les épis ne
portaient que des grains minuscules sans suc et même à présent il n’était point
d’enfant de Prek Nâm Deng qui ait mangé de galettes de riz nouveau en dépit de ses supplications à sa mère ou à l’une
ou l’autre grand-mère. D’instinct, les animaux des environs avaient
pressenti les dégâts qu’entraînerait l’inondation. Les abeilles ne faisaient
plus leurs nids qu’au faîte des grands arbres. Les tisserins ne faisaient plus
leurs nids qu’au faîte des grands arbres. Les serpents et autres nuisibles,
venimeux ou non, grouillaient sur le moindre môle, sur la moindre butte ou
autour des plus grands arbres. Les fourmis rouges avaient poussé des ailes et,
voletant tant bien que mal, elles avaient déménagé leurs nids jusqu’en des endroits
que, selon elles, les eaux n’atteindraient pas. Et les gens de Prek Nâm Deng
observaient le comportement de ces bêtes et s’en faisaient part et en faisaient
part à leurs enfants et petits-enfants et ils savaient d’avance ce qui les
attendait et les difficultés auxquelles ils allaient se trouver confrontés.
C’était une nuit de la fin décembre mil neuf cent soixante-sept. La fête du riz
s’était passée dans un silence morne, apathique et navré comme pour des
funérailles et le temps de la moisson n’était pas venu. Pour les gens de Prek
Nâm Deng, c’était encore le temps du repos imposé. Tous étaient abattus, déçus
et amers, tourmentés par toutes sortes de problèmes. S’adonner corps et âme aux
semailles, il était clair à présent que ce serait quasiment une perte de temps.
Seuls les enfants restaient pleins d’allant, mais certains d’entre eux étaient
abattus, déçus et amers eux aussi quand ils entendaient leurs parents se
plaindre de leur sort entre de longs
silences ponctués de soupirs. C’était l’année où Tchatchaï Tchiaonoï
était encore champion du monde des welters. C’était l’année où Sourapone
Sombatdjareune vivait encore et composait et chantait tube sur tube. C’était
l’année où Mit Tchaïbantchâ vivait encore et tenait la vedette dans des
centaines de films. C’était l’année où les gens de Prek Nâm Deng parlaient
encore de la visite en Thaïlande du Shah d’Iran et de la visite en Thaïlande de
l’Empereur d’Éthiopie Haïlé Sélassié et de la visite officielle en Thaïlande de
Lyndon B. Johnson, le président des États-Unis, dont ils avaient entendu parler
à la radio. C’était l’année où les jeunes filles aisées s’habillaient et se
coiffaient comme Pétcharâ Tchaowarâte, l’héroïne des films dont Mit était le
héros, et c’était l’année où les jeunes gens n’en avaient que pour le twist et
le watusi et les jeunes gens de Prek Nâm Deng étaient eux aussi familiers de
ces danses grâce au passage d’une troupe de baladins. C’était l’année où les
pièces radiophoniques du groupe Kèofâ étaient au sommet de leur popularité et
diffusaient Le Don du ciel et La Vénus des champs et La
Perle du bidonville, dont les gens de Prek Nâm Deng n’auraient manqué un
épisode pour rien au monde. C’était l’année où le roman à l’eau de rose Bâne
Saï Tong (La Maison des Sables d’Or) était encore à la mode et sa suite Podjamâne
Sawangwong était encore à la mode et Tang Saï Pliao (La Voie
solitaire) était encore à la mode et faisait de Kor Surangkanang l’auteur le
plus populaire de Thaïlande, et qui resterait encore longtemps à la mode, même
si l’humoriste Naï Ramkane en viendrait à suggérer perfidement que « Si
j’étais elle, je réunirais ces trois romans en un seul sous un nouveau titre, Podjamâne
et Sawangwong sur la voie solitaire derrière la maison des sables d’or ».
C’était l’année où le fils unique de M. Krâm Krishnagupta, le propriétaire d’un
grand troupeau de bovins et chef de village de Prek Nâm Deng, s’apprêtait à
aller poursuivre ses études à la ville, opportunité que n’avaient pas les
autres enfants de Prek Nâm Deng du même âge, qui presque tous avaient arrêté
leur scolarité après deux ans de primaire. C’était l’année où Mme
l’institutrice et grande âme Prayong
Sîssane-ampaï continuait d’enseigner à l’école primaire de la pagode de
Prek Nâm Deng et continuait d’entretenir espoirs et rêves grandioses pour
l’avenir de ses élèves, afin qu’une fois grands ils aient des cœurs limpides et
purs tout comme elle et entretiennent espoirs et rêves grandioses tout comme
elle et jamais ne deviennent des êtres désespérés, quelles que soient l’ampleur
et la fréquence des désillusions qu’ils auraient à connaître. C’était l’année
où le révérend père Tiane Tammapanyo, l’abbé de la pagode de Prek Nâm Deng,
allait sur ses quatre-vingt-treize ans dont soixante-treize dans les ordres
mais, bien que décrépit et tourmenté par l’asthme et la phlébite, était assez
robuste pour se rendre presque tous les jours au village afin de collecter les
offrandes de nourriture, un aller-retour de près de sept kilomètres, en
compagnie du Safran, son taureau, qui le suivait comme un toutou et qui
mangeait tout ce que le révérend père recevait au cours de sa tournée, pas
seulement la canne à sucre, les bananes pastèques mandarines et autres fruits
mûrs, mais encore le riz au curry ou au poisson sec salé ou les sucreries, à la
seule condition que ce soit le révérend père qui le nourrisse, car il
n’acceptait rien d’une autre main humaine ; grièvement blessé lors d’une
course, il allait finir à l’abattoir quand le révérend père avait demandé qu’on
lui fasse offrande de sa vie et avait entrepris de le soigner au point qu’il
avait recouvré l’essentiel de ses forces et le révérend père était le seul
homme qu’il aimait et en qui il avait confiance, si bien qu’il le suivait
partout où il pouvait. C’était trois ans avant que Mme Tchomanât Bounleu, l’épouse
de fait de M. Krâm Krishnagupta, se pende, ce qui eut pour effet de faire
perdre la raison à son époux de fait, qui prit la fuite et disparut pendant
douze ans. C’était cinq ans avant que la Prè Antchane, la fille de M. Poute
Antchane, se fasse la belle aux basques d’un crooner de province itinérant et
soit ballottée de çà de là par le vent du destin et, comme tant de ces naïves
jeunes filles de la glèbe qui vont vivre la vie de la ville, se trouve rejetée
et finisse dans la boue de la prostitution. C’était six ans avant que le Pane
Nérapoussî, le fils de M. Pè et Mme Samriang Nérapoussî, se fasse novice à
l’occasion de la crémation de sa grand-mère (Mme Pine Nérapoussî) et reste dans
l’habit au point de devenir abbé de la pagode de Prek Nâm Deng à la suite du
révérend père Tiane. C’était huit ans avant que le Praï Patchanaï quitte Prek
Nâm Deng pour se faire ouvrier agricole et trouve à s’employer dans la canne à
sucre dans le district de Kuiburi de la province de Prachuap Khirikhan et
devienne un terroriste et meure par balle une nuit de la saison chaude dans un
village de ce même district alors qu’il faisait de l’endoctrinement de masse à
la lumière d’une lampe-tempête et de torches de résine dans la fournaise et la
torpeur d’une absence de vent, les deux mains étreignant la poussière, le
visage et le corps couverts de sang et de
sueur, de la bave aux coins des lèvres, l’haleine chargée du musc d’un méchant
tabac fumé roulé dans un morceau de palme, ses vêtements noir cendré tout
élimés, maculés et pleins d’accrocs, ses nu-pieds découpés dans un bout
de pneu, vêtements et corps exhalant une odeur de suint et de sueur rance
accumulée. C’était un communiste d’éducation sommaire resté fidèle à l’idéal
communiste pur et dur jusqu’en son dernier souffle
exhalé alors qu’il tentait de rassembler ses forces pour crier « Vive le
Parti communiste de Thaïlande ! », mourant sans avoir la moindre idée que
la balle qui venait de perforer son ventre et de lui briser la colonne
vertébrale provenait d’un M16 entre les mains du Wan-roung Théptaro, son
ami intime, né la même année que lui, avec qui il avait batifolé nu dans l’eau
et joué à la toupie, lutté au corps à corps et échangé des horions quand ils se
détestaient pour mieux se rabibocher plus grands amis que jamais, allant
ensemble du village à l’école de la pagode le matin et rentrant ensemble le
soir et dans la journée allant parfois chaparder des œufs de poule sous les
cellules des bonzes ce qui leur avait valu une rouste lorsque le révérend père
les avait pris la main dans le nid et quand ils étaient en troisième année de
primaire ils avaient reçu chacun trois coups de règle de Mme l’institutrice
Prayong parce que ni l’un ni l’autre ne savait comment prononcer le mot
« oun-hapoum » (température) – mourant sans avoir la moindre idée
qu’il mourait de la main du Wan-roung Théptaro, lequel, après la quatrième
année de primaire, avait rejoint ses parents dans les champs tout en faisant de
la boxe thaïe à ses moments perdus sous le nom de ring Wan-roung Sor Damneunkassém
et il s’était même produit sur des rings prestigieux tels que Lumphini et
Ratchadamnern mais il n’était pas destiné à faire carrière dans la boxe car il
n’avait pas su se contraindre par manque de rigueur et par manque de rigueur
s’était laissé entraîner à faire partie du corps des volontaires de l’armée qui
l’avait affecté dans la « zone rose » du district de Kuiburi, si bien
que pour finir il avait eu l’occasion de tuer son meilleur ami comme dans le
pire roman de quat’ sous et de bramer comme un gosse quand il a su qui sa balle
avait atteint avant de se dominer et de se dire et de dire à ses camarades
volontaires qu’il n’avait fait que son devoir et qu’il avait agi par idéalisme
lui aussi, pour protéger nation, religion et roi, et il continua de parler ainsi
même avec le révérend père Tiane quand il vint lui rendre visite en permission
et lui dit, « Il fallait que je le tue, le Praï, pasqu’il fallait que je
protège la nation, la religion et le roi. J’ai fait que mon devoir et j’ai rien
à me reprocher », ce sur quoi le révérend père Tiane, qui était âgé alors
de cent un ans dont quatre-vingt-un carêmes
et qui, souffrant, était alité, se dressa sur son séant comme sous
l’effet d’une décharge électrique et, brandissant sa fameuse canne, de toutes
ses forces en frappa le Wan-roung sur la bouche,
lequel Wan-roung se retrouva avec deux incisives supérieures cassées et
du sang plein la bouche, et ce violent accès de colère eut aussi pour effet que
le révérend père en devint plus souffrant et ne se releva plus et mourut cinq
ans plus tard, le vingt-huit février mil neuf cent quatre-vingt, et sa mort eut
des effets funestes sur le Safran, son taureau, qui sans tenir compte des
convenances s’était couché devant sa cellule sans vouloir en bouger dès le
moment où le révérend père Tiane s’était alité, ne comprenant pas pourquoi le
révérend père ne sortait pas faire sa tournée comme avant et ne le nourrissait
pas comme avant et ne chahutait pas avec lui comme avant, ne bavardait pas avec
lui comme avant, ne comprenant pas pourquoi le révérend père restait allongé
jour et nuit, si bien qu’il se contentait de rester allongé et de regarder le
révérend père de ses grands yeux tristes et de pousser des beuglements rauques
de bête esseulée, incapable de se faire à l’idée qu’il ne verrait plus jamais
le révérend père, et quand le corps du révérend père Tiane fut mis en bière et
placé pour les derniers rites dans le pavillon mortuaire, il le suivit et se
coucha devant le cercueil pour continuer de veiller le révérend père, restant allongé
léthargique devant le cercueil, bousant là, pissant là, et les bonzes et
novices eurent beau faire il ne voulut pas partir et devint un vieux taureau
étique aux côtes saillantes, aux yeux larmoyant en permanence, ses longues
cornes torses tombant l’une après l’autre, sa crinière desséchée et
broussailleuse aux crins agglutinés et, quinze jours après la mort du révérend
père Tiane, il le suivit ad patres. C’était douze ans avant que M. Krâm
Krishnagupta revienne à Prek Nâm Deng en bonze modeste et composé après un
pèlerinage qui avait fait de lui un expert en méditation spirituelle et
entreprenne de construire un centre de méditation à la pagode de Prek Nâm Deng
et d’enseigner la pratique de la méditation spirituelle
selon la méthode qu’il disait être celle du révérend père Mane Pouripatto,
refusant de prendre en compte le malheur des villageois dû à la misère,
refusant de faire des suggestions quant aux occupations des villageois, alors
que lorsqu’il était laïc il avait creusé des réservoirs pour l’élevage de
poissons et élevé cochons et volaille et agrandi sa rizière et planté toutes
sortes de plantes et était le propriétaire d’un énorme troupeau de bovins du
terroir, autant de réussites qui avaient assuré sa position sociale et sa
richesse, un notable de province au sens propre du terme, refusant de parler de
tout ce qui avait trait à la marche du monde, affirmant que ce n’était point là
façon de mettre fin au malheur et ne faisant que presser tout un chacun directement ou indirectement de s’essayer à pratiquer la
religion, tout en sachant parfaitement que les gens de Prek Nâm Deng
étaient des paysans ruinés au bord de la famine, le fils de pute. C’était
dix-huit ans avant que le fils unique de M. Krâm Krishnagupta revienne à Prek
Nâm Deng une nouvelle fois en jeune homme malchanceux et sans le sou, tignasse,
barbe et moustache en broussaille, les yeux injectés et vitreux, pour
s’apercevoir que Prek Nâm Deng était un village en voie de désertification et
que la pagode de Prek Nâm Deng était en voie de désertification et que la mer
qui jadis se trouvait très loin vers l’est s’était beaucoup rapprochée et que
le sol de Prek Nâm Deng, profondément crevassé, s’enfonçait et était strié de
plaques de sel dont l’éclat au soleil faisait mal aux yeux et que les rizières
étaient ensablées et en friche et que le suéda maritime rampant du rivage
gagnait sur les terres et que les gens de Prek Nâm Deng qui restaient vendaient
presque tous leurs propriétés à des capitalistes de la ville ou d’autres
provinces ou même de Bangkok et que ces capitalistes avaient chacun leur projet
pour faire des terres de Prek Nâm Deng des stations balnéaires chics le long du
rivage boueux ou des fermes de pisciculture avec
de mignonnes petites « huts » polychromes aux formes
controuvées pareilles à des maisons de poupée ou des fermes d’élevage de
crevettes géantes tigrées ou des terrains de golf ou même le site de
condominiums colossaux, transformant radicalement l’horizon familier du Prek
Nâm Deng de toujours, et que les troupeaux de bovins avaient entièrement disparu et que le nombre des palmiers jadis
partout présents en bouquets denses et luxuriants avait beaucoup diminué
et qu’il n’en restait plus beaucoup et que ceux qui restaient étaient des
palmiers à sucre étêtés qui ressemblaient aux piliers noirs de la honte, et le
jeune homme qui était devenu un étranger dans sa terre natale fit demi-tour
pour fuir les doléances des gens de Prek Nâm Deng, refusant de s’y établir à
demeure, disant qu’il retournait à Bangkok, disant que sa nature le poussait à
pourchasser ses rêves et ses chimères, disant qu’il avait à faire œuvre
littéraire, disant qu’il ne pouvait pas rester avec les gens de Prek Nâm Deng
confrontés au dernier acte de la tragédie, disant que le rôle de héros dans le
sauvetage de Prek Nâm Deng ne lui convenait pas et devrait revenir à d’autres,
et après avoir trois jours et trois nuits durant fait le tour du village et du
terroir où il était né et avait grandi, tel le fantôme d’un mort de mort
violente, il s’en fut de Prek Nâm Deng sans laisser de traces tout comme il en
était parti la première fois, le fils de pute. Mais en cette nuit de froid
pénétrant, tous les enfants de Prek Nâm Deng étaient encore là au complet, le
Tchoup, le Tchit, le Praï, le Peuak, la Kloï, le Wan-roung, la Wan-rèm et la
Rouang et la Prè et le fils unique de M. Krâm Krishnagupta, assis ou couchés
sur la natte en peau de vache doublée d’une épaisseur de chaume, chacun
accoutré de vieux vêtements chauds dont certains étaient trop courts et
étriqués car ils les portaient depuis plusieurs saisons froides et que ça
pousse vite, un enfant, et dont certains étaient trop longs et trop lâches car
c’étaient les chemises ou les pantalons de leurs parents ou de leurs aînés. Les
membres des enfants commençaient à blêmir, à enfler et à se craqueler à cause
du froid et leurs lèvres gonflaient et gerçaient aussi. Tous avaient le même
problème, à savoir que le froid leur donnait envie de faire pipi souvent et les
filles devaient relever leur jupe ou baisser leur froc pour s’asseoir à
croupetons et pisser, ce qui leur faisait
dire entre elles à voix basse qu’elles avaient le derrière foutrement
gelé et la chatte foutrement gelée itou ; quant aux garçons, ils faisaient
glisser la fermeture-éclair de leur braguette et pissaient debout et comme ils
se dépêchaient pour se rajuster, il arrivait souvent que par négligence ils se
coincent la quéquette dans la fermeture-éclair, ce qui leur faisait venir les
larmes aux yeux et ils comparaient leur expérience en la matière sur un ton et
avec des mines horrifiés et se promettaient les uns les autres qu’à partir de
dorénavant ils se la rangeraient en prenant leur temps. Certains de ces gosses
portaient des casquettes à rabats mous, certains s’entouraient la tête d’un pan
de coton à carreaux, certains s’entouraient la tête d’une couverture rembourrée
et certains s’entouraient la tête du capuchon de leur tricot, mais sous ces
divers couvre-chefs les yeux de tous pétillaient de vie. Les enfants se
réunissaient ainsi autour du brasier chaque nuit car ils étaient venus qui avec
son père qui avec son oncle qui avec son grand frère. Les adultes se
réunissaient ainsi tous les soirs dès que le travail des champs était terminé
sur le terre-plein sous le tamarinier devant la hutte attenante aux étables du grand
troupeau de M. Krâm Krishnagupta. Ces adultes étaient tous des hommes, presque
tous d’un âge avancé, avec seulement quelques-uns encore jeunes, et aucune
femme. Tous les soirs ils faisaient un énorme brasier et se donnaient la
réplique à propos de tout et de rien comme s’ils imitaient quelque pièce de
théâtre alors que de fait c’étaient plutôt les pièces de théâtre qui les
imitaient. C’étaient tous des paysans aimables, accommodants et naïfs. Dans un
village loin de tout comme Prek Nâm Deng, les occasions de se distraire étaient
limitées. Divertissements et jeux divers tels que mélos traditionnels, drames
dansés du sud, films en plein air ou théâtre d’ombres, il n’en passait par là
que tous les trente-six du mois, aussi s’assemblaient-ils ici et trouvaient-ils
plaisir à bavarder tranquillement et à écouter tranquillement. Il n’y avait pas
de boissons alcoolisées, et surtout pas les nuits où le révérend père Tiane se
joignait à eux. Ils buvaient seulement du jus de coing du Bengale ou une
infusion de fleur de balata rouge ou de jasmin chinois. Ces réunions vespérales
commençaient après que les pluies avaient quitté le ciel et prenaient fin dès
que les épis de riz jaunissaient assez pour être moissonnés. Maintes fois ils
restaient ainsi jusqu’à l’aube et le révérend père Tiane restait jusqu’à l’aube
et en profitait pour prendre là sa première collation du jour. Ils ne faisaient
pas montre d’une grande vivacité comparés aux enfants qui, en de telles
occasions, mettaient à profit le brasier pour faire cuire des œufs de poule ou
des champignons de chaume ou griller du taro, des patates douces ou des épis de
maïs. Ils étaient toujours en quête de trucs à faire cuire ou griller. Même en
ces nuits de dèche, ils se débrouillaient pour trouver des bananes sauvages qu’ils
faisaient griller et se partageaient. Ils trouvaient toujours de tout, même de
la canne à sucre ou de jeunes cocos ou des pousses de bambou. En ces nuits sans
espoir, ces gosses s’arrangeaient toujours pour gauler des cosses de tamarin
qu’ils faisaient rôtir et dont ils croquaient les graines à belles dents et une
fois qu’ils avaient mangé ils s’allongeaient les uns contre les autres tels une
portée de chiots et une fois qu’ils s’étaient houspillés et chamaillés un bon
coup certains s’endormaient sans bruit et sans bouger mais il y en avait aussi
qui restaient assis en silence ou allongés en silence à écouter les adultes
parler entre eux et le vent froid continuait de souffler, tout paraissait
abandonné et désolé et le village semblait fragile dans l’immense vide
environnant, semblait une chose dénuée de sens, dénuée de substance, une
entreprise en sursis provisoire, et cette existence des gens et des choses
qu’ils avaient bâties semblait totalement dépourvue de nécessité pour le ciel
comme pour la terre.
Cela faisait un bon bout de temps que le
révérend père Tiane se taisait cette nuit-là. À demi allongé sur une natte en
fibre de pandanus, l’oreille collée à un tout petit poste de radio, il écoutait
l’émission littéraire de la Radiodiffusion de Thaïlande. Une femme lisait Le
Vainqueur des dix directions de Yâkorp pendant une heure chaque soir et il
l’écoutait religieusement. Il suivait l’émission depuis l’époque où elle
diffusait Les Trois Royaumes et Koune Tchâng Koune Pène et Koune
Suek. Il prenait un plaisir un peu honteux à écouter une femme qui, à en
juger par sa voix mélodieuse, devait être jeune et jolie lui faire la lecture
et il avait l’impression qu’elle lisait rien que pour lui. Cela faisait partie
de sa routine vespérale et y manquer le mettait de mauvaise humeur. Il réglait
le volume tout bas. Certaines nuits, il parlait avec les villageois de ce qu’il
entendait à la radio. L’émission terminée, le plus souvent il changeait de
chaîne pour écouter Wouti Wéloudjane qui animait l’émission « Nouvelles du
terroir » et parfois il parlait avec les villageois des nouvelles qu’il
entendait à la radio. Son poste de radio était tout petit et fonctionnait à
l’aide d’une pile toute petite et diffusait des émissions en langue étrangère
et qui plus est était pourvu d’une antenne, ce que les gens de Prek Nâm Deng
n’avaient jamais vu, et il avait beau être bonze il n’en était pas moins
fasciné par le verbe musclé de Yâkorp et il ne cachait nullement l’admiration
qu’il portait aux chanteurs folks tels que Porn Pirom et Sourapone
Sombatdjareune et il avait beau être bonze, quand Pone Kingpét ou Tchatchaï
Tchiaonoï boxaient et que leur match était retransmis à la radio, il écoutait
de toutes ses oreilles et y allait de ses vivats qui procédaient d’un fort
sentiment patriotique, écoutait avec son Safran qu’il rouait d’uppercuts
fulgurants sur l’encolure, la croupe ou le flanc, le Safran étant sensé
personnifier l’adversaire étranger de Pone ou de Tchatchaï, mais le Safran,
stoïque, ne bronchait pas et restait allongé sans bouger, le regard vague,
rotant et ruminant d’abondance. Le révérend père Tiane était un bonze qui ne
prêtait guère attention à la dignité de sa charge. Les gens de Prek Nâm Deng
étaient habitués à le voir marcher ou courir dans les champs autour de la
pagode, torse nu, sa robe de bain enroulée sur sa tête, aidant les garçons avec
leurs cerfs-volants mâles ou femelles ou assis au milieu d’un cercle de garçons
faisant à ces garçons une distribution de toupies ou assis au milieu d’un
cercle de filles apprenant à ces filles à faire des travaux faciles de vannerie
en se servant de fines lamelles de bambou ou de nervures de jeune cocotier ou
de jeune palmier à sucre. Ses connaissances en la matière étaient limitées. Il
enseignait seulement comment tresser des paniers, des poissons-lunes et des
balles de sepak-takroh, mais il était heureux de le faire. Pour les gens
sérieux, c’était un conteur de balivernes et un bonze qui ne respectait pas
l’interdiction d’affabuler, mais pour les enfants il était un puits de contes
merveilleux. La plupart des gens ne lui tenaient pas rigueur de ses petits
manquements. C’était un bonze bougon mais généreux. À Prek Nâm Deng il pouvait
traiter tout un chacun de tous les noms et s’il était en colère contre
quelqu’un il le frappait de sa fameuse canne. Il y avait toujours des bulbuls
pour faire leur nid sur le prunier flanquant sa cellule. Il y avait toujours
des merles-pies pour faire leur nid sur les branches du jacquier au-dessus de
la fenêtre de sa cellule, lançant leurs trilles mélodieux à toute heure. Il y
avait toujours des ménates qui venaient en bande manger les fruits mûrs du
tamarinier qui poussait devant sa cellule. Écureuils et musaraignes dans le
bosquet de bambou le long du canal bordant la pagode ne s’enfuyaient pas quand
ils le voyaient mais au contraire le hélaient à cor et à cri. À la saison des
crues il devait faire sa tournée d’aumônes à bord d’une petite barque qu’il
pagayait le long des voies d’eau en coupant au plus court. Dans sa barque il
convoyait tous les coqs nains de la pagode, bariolés et tonitruants, et il
épandait du riz cuit qu’il recevait en aumône au fond de la barque pour ces
coqs nains et les bandes d’oiseaux sauvages en bord de jungle profitaient de
l’aubaine pour venir se nourrir aussi. Quand il trouvait un lapin pris dans un
collet de villageois, il le libérait tout bonnement ; quand il trouvait un
gros poisson tête de serpent pris dans une nasse en osier, il le libérait tout
bonnement, et il se faisait un devoir d’aller trouver le propriétaire pour
avouer son forfait en disant, « Dis donc mon petit, ton lapin je l’ai
libéré, tu sais ; il me faisait pitié » ou en disant, « Dis donc
mon petit, ton poisson je l’ai libéré, tu sais ; il me faisait
pitié ». Quand il trouvait un jeune animal séparé de ses parents, quel que
soit l’animal, il le prenait pour l’élever et si ce jeune animal venait à
mourir, il était tout malheureux et tout triste. Quand il voyait un paysan
faire travailler son bœuf ou son buffle ou sa vache un jour saint il le tançait
d’importance. Et tout cela faisait que tout le monde l’aimait et le respectait.
Il n’avait jamais dit à personne qu’à force d’écouter l’émission littéraire
radiodiffusée l’idée lui était venue de faire œuvre à son tour et il passait
son temps libre dont il avait à revendre à mettre par écrit de nombreux
épisodes de sa vie dont certains avaient pris fin et d’autres restaient en
suspens, mais quand il se relisait il trouvait tout cela absurde et
superficiel, sans style et sans saveur et invraisemblable alors même que tout
était vrai et il en était vexé et se sentait en faute et il se mettait alors à
réciter des prières longuement, confus de s’être mêlé de « ce qui ne
regarde pas les bonzes », confus à l’idée que si d’aventure le Bouddha
réincarné apprenait ce qu’il avait fait, il le réprimanderait, mais une fois
passé le temps de la mauvaise conscience, il se disait qu’il aimerait bien se
remettre à écrire ou à raconter les histoires qui peuplaient sa tête pour en
faire profiter les autres. Les gens sérieux qui ne faisaient jamais rien à la
légère ne s’intéressaient guère à ses histoires et pensaient tous que ce
n’étaient là que ratiocinations de vieil homme, mais les enfants de Prek Nâm
Deng étaient toujours intéressés par ce qu’il racontait. À présent il avait quatre-vingt-treize
ans et il était dans les ordres depuis soixante-treize ans et quoique dans
l’ensemble il fût costaud et en bonne santé et montrât à tout un chacun que
c’était bien le cas, il ne voulait dire à personne que ces quatre ou cinq
dernières années sa vue perçante avait beaucoup baissé et que sa langue
commençait à ne plus trouver de goût à ce qu’il mangeait, que parfois il
n’entendait plus très bien et que quand il discutait avec quelqu’un il lisait
sur ses lèvres plus qu’il n’entendait ce qui se disait, qu’il arrivait souvent
qu’il ait de la difficulté à respirer, en particulier les nuits où il faisait
très froid, qu’il n’avait plus de force dans les bras ni les jambes et que la
tête lui tournait, en particulier les jours où il faisait très chaud, que ses
os lui faisaient mal du fait de l’arthrite et qu’il devait prendre sur lui pour
ne pas grogner chaque fois qu’il se mettait debout ou s’asseyait et que son mal
aux os semblait s’aggraver chaque fois qu’il mangeait du canard ou du poulet ou
des légumes du genre dolique, sesbania et autres graines et il se contentait de
se dire que c’était sa punition pour rester en vie en ce monde trop longtemps
et il ne se faisait pas d’illusion : il savait bien qu’il aimait trop le
monde, qu’il était trop laïc, trop attaché à la vie, il voulait continuer de
participer un tant soit peu à la marche du monde, et après mûre réflexion il
avait abouti à la conclusion claire et nette que la chose la plus triste qui
soit pour lui, c’était que le monde continuerait d’exister quand lui ne serait
plus et il était plein de regret à l’idée qu’en début de saison froide l’an
prochain il ne serait peut-être plus du cercle de conversation autour du feu. À
présent, il avait éteint la radio et il se tenait assis jambes croisées, sirotant
du jus de coing du Bengale et ajustant son habit plus étroitement autour de sa
tête. Cette nuit-là il n’avait pas encore raconté une seule de ses histoires,
que ce soient des histoires drôles dont certaines n’étaient guère courtoises ou
des histoires étonnantes pleines de recours aux formules magiques et de
miracles de toutes sortes ou des histoires mélancoliques ou des histoires
terrifiantes ou des anecdotes de l’époque où il allait en pèlerinage en Inde
pour visiter les quatre sites sacrés et « pour voir de près ces terres
qu’en des temps reculés notre Seigneur et Maître avait foulées », ce qui
avait été un pèlerinage authentique, une errance solitaire par monts et par
jungle et de grotte en clairière observant scrupuleusement toutes les règles du
pèlerinage sacré édictées par le Bouddha vingt-cinq siècles plus tôt, un voyage
dont l’aller-retour avait pris quinze ans et dont le cours avait été sans cesse
interrompu par la découverte d’une grotte ou d’une communauté de bonzes ou d’un
temple ou de quelque endroit sûr et quiet propice à la méditation, passant la
saison des pluies dans quelque monastère abandonné ou de longs mois dans
quelque cimetière de jungle, s’écartant du droit chemin maintes fois, maintes
fois s’égarant, apprenant la langue des Karens, des Mons, des Khas, des Was,
des Khmus et les sabirs locaux des Birmans et des Indiens, toutes sortes de
langues mais pas une seule de façon approfondie, juste assez pour donner la
réplique, juste assez pour des conversations sommaires en cours de route – D’où
venez-vous ? Où allez-vous ? Avez-vous mangé ? Y a-t-il des
communautés ou des temples bouddhistes par ici ? – allant droit devant en
direction du couchant et de la frontière birmane et de là droit devant en
direction du nord et de l’Inde, et il s’était contenté de garder pour lui sa
tristesse en constatant qu’en terre natale du bouddhisme il y avait vraiment
très peu de bouddhistes, que de l’arbre immense sous lequel le Bouddha avait
connu l’Illumination il ne restait que des pousses de la quatrième génération
qui n’avaient rien de spectaculaire, que la Nairanjana à présent n’était plus
qu’un mince filet d’eau dans un chenal étroit, petit, sale, tout plein de
ronces et de mauvaises herbes où vaches et boucs cherchaient pâture en
troupeaux et où les villageois du cru qui n’étaient pas bouddhistes
déféquaient, que le mont Krishnagupta n’était nullement une chaîne de montagne
dont les pics se perdaient dans les nues mais un mont pas très haut et
entièrement chauve, et il avait constaté que presque tous les pèlerins venus
visiter les quatre sites sacrés étaient des Birmans et des Ceylanais et qu’il
n’y avait quasiment pas de Thaïs, bonzes ou laïcs, parmi eux, et tout cela le
rendait triste et lui faisait mal. Les gens de Prek Nâm Deng pensaient qu’il
était mort et ils organisaient tous les ans une cérémonie pour le repos de son
âme lors du Jour de l’An thaï et quand il était rentré de son long pèlerinage
il leur avait fallu un bon bout de temps pour se faire à l’idée que ce bonze de
grande taille et baraqué, aux grands pieds patauds couverts de plaies vieilles
ou vives, cet homme revêtu d’une défroque en loques qui sentait le bouc, cet
homme aux grands yeux noirs apeurés, tristes et flottants, n’était autre que
lui. Prek Nâm Deng lors de son retour de pèlerinage avait tellement changé
qu’il ne le reconnaissait quasiment plus. La forêt vierge avait disparu au
profit de concessions forestières ; les cours d’eau dont il se souvenait
étaient plus profonds et plus larges qu’avant et on avait creusé quantité de
canaux latéraux ; ce qui jadis était jungle avait été parcellisé et
défriché en autant de champs et de rizières ; et les gens, tant ceux qui
étaient là depuis toujours que les réfugiés plus récents, n’étaient plus des
chasseurs comme avant mais des cultivateurs. Il n’avait pas été témoin de la
destruction de la jungle, comme il aimait à dire, mais c’était bien lui le
dernier témoin qui pouvait certifier que jadis Prek Nâm Deng était pris dans un
étau de jungle, qu’en ces temps-là les communautés humaines étaient choses
factices, que la production humaine, à savoir champs et rizières, étaient chose
factice. Quand il racontait une histoire, on aurait dit qu’il s’adressait aux
enfants uniquement, car il voulait voir le sourire des enfants, l’effroi des
enfants et l’émerveillement des enfants, alors qu’il ne prêtait guère attention
aux adultes. C’était là un comportement dont il n’avait pas conscience. Il
savait bien que ces adultes étaient trop léthargiques, trop mesquins, trop
contusionnés, trop désespérés et navrés « au point que l’enveloppe de leur
cœur est insensible, épaisse et dure comme la plante de pieds qui ont trop
marché », et il semblait qu’il n’y avait que les enfants qui l’écoutaient
avec attention. La Prè Antchane, la fille de M. Poute Antchane, une enfant de
dix ans aux grands yeux et aux cheveux emmêlés d’un noir roux de dévitaminée et
avec une cicatrice bistre au bord de l’œil gauche, qui avait une écriture
étonnamment belle, lisait couramment et était meilleure en calcul que n’importe
lequel des enfants de son âge et était toujours première de sa classe, avait
discrètement reçu pour instruction de la part de Mme l’institutrice Prayong
Sîssane-ampaï de coucher par écrit toutes les histoires que le révérend père
Tiane racontait. La Prè avait la plume facile et elle notait même des choses
que l’institutrice ne lui avait pas demandées, telles que l’apparition
d’arcs-en-ciel, notant le jour, l’heure et l’endroit où elle en voyait un, sa
durée et même ce qu’elle faisait alors, avec qui elle était ou si elle était
seule et quels arbres étaient en fleurs et quels oiseaux chantaient, rédigeait
ce que racontait le révérend père Tiane et ses notes sur les arcs-en-ciel (que
l’institutrice finit par découvrir) et lisait ses compositions chaque
après-midi à l’école pendant le cours de thaï.
Les gosses de Prek Nâm Deng avaient déjà entendu
le révérend père Tiane leur raconter comment lors de son pèlerinage il s’était
trouvé face à une harde d’éléphants sauvages et se souvenaient encore que le
révérend père Tiane leur avait dit qu’à l’époque il avait seulement vingt-cinq
ans et n’était dans les ordres que depuis cinq carêmes et que c’était peu après
sa période d’apprentissage du pèlerinage et qu’il n’avait plus de bonze plus
âgé pour le guider ou le conseiller et il s’était réveillé dans le calme et la
paix d’une nuit de la saison chaude dans la jungle des contreforts ouest de la
chaîne de montagne Tanaosri parce qu’il entendait un fracas d’arbres brisés et
la rumeur d’un tremblement de terre provoqué par les pattes d’une harde d’une
trentaine d’éléphants se dirigeant vers le grand arbre à la frondaison vaste et
fournie au pied duquel il avait planté son ombrelle, et la harde éparse était
en train d’entourer sa minuscule ombrelle solitaire, trompes dardées, oreilles
largement déployées, martelant le sol de leurs pattes antérieures et lançant
des barrissements assourdissants comme d’intenses coups de clairon qui se
répondaient les uns les autres, menaçants, furieux, malveillants, terrifiants,
pour l’écarter de leur passage, mais il a refusé de bouger, d’étendre le bras
pour rassembler ses affaires et détaler, car ç’aurait été contrevenir à la loi
pèlerine, et il s’est contenté de rester à genoux tremblant comme une feuille,
essayant de penser à toutes les prières dont il pouvait se rappeler et essayant
de les prononcer toutes à la fois, terrifié à en perdre la tête, sachant qu’il
allait perdre la raison à force de terreur, laquelle déferlait soudain telle
une crue de jungle, sauf qu’il continuait de s’obstiner, refusait de fuir, de
reculer ne serait-ce que d’un pouce. La jungle n’était que clair de lune et
quiétude angoissante et tous les recoins de forêt vierge en cet endroit étaient
pleins de dangers et de mystères et hantés par des êtres vivants naturels
étranges ainsi que par des êtres surnaturels, mais à ce moment-là il n’y avait
que les barrissements de la harde d’éléphants sauvages qui peu à peu étrécissaient
leur cercle et se rapprochaient. Dans l’étalage de puissance de leur
encerclement, il y avait à la fois de la hargne, de la fureur, de la suspicion,
de l’incertitude et de la curiosité à tout d’un coup tomber sur un humain au
crâne rasé, enveloppé dans un tissu couleur jus de jaque, agenouillé, visible
en ombre floue sous un dais minuscule de tissu jus de jaque ridiculement frêle
et plein d’accrocs et de traces de rapiéçage, apparaissant en intrus dans leur
domaine et faisant obstacle à leur quête incessante de nourriture, et tous de
se mettre à tournicoter autour de cette ombrelle, avec des sons bizarres émis
par leur bouche et leur trompe comme s’ils se concertaient, se défiaient ou se
mettaient en garde les uns les autres. Tous ceux qui formaient le cercle
rapproché autour de l’ombrelle étaient des éléphants géants, mâles aussi bien
que femelles, hauts de neuf ou dix coudées, magnifiques autant que minables et
terrifiants comme des blocs de granite ambulants, à l’épaisse peau ridée et
sèche couverte des symboles d’une algèbre bizarre, aux pattes énormes comme des
piliers, et ceux qui en avaient dardant des défenses blanches courbées vers le
haut, et il s’efforçait encore de penser confusément au sein de son tremblement
même, de penser combien il était extraordinaire que cette harde soit dirigée
par une vieille femelle au formidable corps noir de fantôme, d’un âge canonique
difficile à estimer, oreilles déployées, trompe dressée fouettant l’air telle
une créature d’un autre monde. Les autres éléphants de la harde observaient la
vieille meneuse, la suivaient de l’œil et dressaient l’oreille pour savoir ce
qu’elle allait faire dans la situation où ils se trouvaient – reculer ou
s’enfuir ou écraser l’obstacle. Les autres éléphants étaient tous ses enfants
ou ses petits-enfants ou ses arrière-petits-enfants. Elle n’était autre que la
reine douairière qui recevait autant d’amour que de respect mâtiné de crainte
du fait de son intelligence et de son immense et riche expérience. Ce qu’elle
avait de plus que tous les autres éléphants c’était cette qualité qu’elle
tenait de son prestige accumulé, même si sa patte arrière droite était maculée
de boue à présent sèche et grumeleuse et le bout de sa trompe couturé de
griffures d’épines, même si l’eau dans sa panse glougloutait et si, comme
toujours en temps de crise, lui échappaient de longs pets modulés comme le
chuintement d’une viole à deux crins. Sa suprématie n’en était en rien
compromise. Elle-même était grevée de douleurs et de soucis de toutes sortes, lourde
de souvenirs tristes de son partenaire à présent disparu, mort peut-être d’une
chute en ravin ou tué pour son ivoire ou capturé par des humains pour être
domestiqué ou peut-être était-ce un vieux mâle qui sachant sa fin prochaine
s’était détourné de la harde pour gagner quelque havre secret et vivre en
solitaire le temps qui lui restait, savourer en solitaire le temps qui lui
restait, préférant la fierté à la compassion pour affronter la mort, si bien
que certains éléphants mâles, enfants ou petits-enfants de la douairière, une
fois devenus adultes se comportaient comme des fortes têtes, des délinquants en
puissance qui aimaient se quereller et trichaient et faisaient tout au mépris
de la parentèle, et de quelque façon qu’elle s’y prît elle n’était pas parvenue
à les reformer, bien au contraire ils lui en avaient voulu et s’étaient séparés
de la harde pour faire bande à part et depuis lors n’étaient jamais revenus ne
serait-ce que pour une simple visite et elle ne les avait jamais plus revus ni
n’avait eu de nouvelles d’eux. Certes, c’étaient de bons mâles, puissants et
vaillants, ils avaient un rôle important à jouer en tant que protecteurs de la
harde, mais leur comportement en toute occasion était proprement
intolérable ; même si son amour était infini, il y avait des limites à sa
patience ; elle ne pouvait plus leur pardonner désormais, et le souvenir
de ces défections faisait qu’elle avait beaucoup de mal à s’endormir et qu’elle
faisait des cauchemars, et parfois parlait dans son sommeil et un éléphant ou
un autre la consolait, de la même façon que sa progéniture console une vieille
grand-mère, « Oublie papa, ne t’inquiète donc pas, c’était son sort et on
n’y peut rien » ou bien « Oublie pépé, mémé, son âme est en
paix » ou bien « Pourquoi te faire du mauvais sang pour ton fils
aîné ? Une mauvaise graine pareille, il savait fort bien que ce qu’il
faisait n’était pas correct, mais il l’a fait quand même » – et le
révérend père Tiane observait la vieille éléphante au point que son âme se
dissolvait pour ne faire qu’une avec son âme à elle, conscient de son amour et
de sa bienveillance, faisant sien ses souvenirs amers, comprenant toutes ses
vicissitudes, et tout ce qu’il pouvait faire c’était prier pour elle, partager
avec elle le mérite de ces prières et lui dire mentalement, « Avant peu tu
seras au bout de tes peines et tu renaîtras femme et quelles que soient les
circonstances je suis sûr que tu seras une femme exceptionnelle, une
héroïne », mais voici qu’il voit la vieille éléphante relever sa trompe
plus haut encore, ses oreilles s’écarter davantage et dans l’instant elle lance
un cri suraigu qu’aussitôt les autres éléphants reprennent en écho comme autant
d’annonces de désastre imminent, et un frisson glacé parcourt la colonne
vertébrale du jeune bonze pèlerin et il sent la sueur sur ses sourcils rasés
pénétrer dans ses yeux irrités et il psalmodie Pouttang saranang katchami
Tammang saranang katchami Sangkang saranang katchami* spasmodiquement
et demande pardon d’avoir dérangé ces animaux préhistoriques si intelligents,
majestueux et porteurs du mystère miraculeux de l’âme de la harde, pour ensuite
exprimer sa résignation au sort qui l’attend, essayant de communiquer avec
cette harde d’éléphants sauvages à l’aide du langage fruste de l’homme tout à
fait inapte à exprimer la sincérité, « Si vous avez jamais éprouvé du
ressentiment envers moi dans une vie antérieure, faites de moi ce que bon vous
semble, je ne tiens point à la vie et vous prie seulement de me pardonner. Je
ne fais que me rendre en pèlerinage sur les traces de notre Seigneur qui a vécu
au pays du laurier-rose et qui a énoncé la doctrine sublime de Pouttang
saranang katchami ». Prières et propos se mêlaient confusément,
parfois passant ses lèvres en éructations incohérentes et parfois résonnant
seulement à l’intérieur de son crâne ; au fin fond de la terreur et du
désespoir il était résigné à l’inévitable, et dans la profondeur de son
désespoir il confessait à son auditoire sans rien celer qu’il était égaré au
point d’entendre les pattes de la harde se rapprocher plus encore, les
barrissements perçants se rapprocher plus encore, et il voyait une trompe
grande et fripée qui se déplaçait en tous sens et sous tous les angles, plus
prodigieuse encore qu’une main humaine, s’enrouler autour de son ombrelle si
frêle et l’arracher et la projeter au loin avec hargne et cette même trompe se
transformer en main de la Mort et se refermer sur lui et le projeter très haut
dans les airs et son corps retomberait mais avant de toucher terre serait
embroché par une longue défense effilée ou alors s’écraserait au sol et ne
ferait que gésir là souffle coupé sans pouvoir crier avant qu’une patte énorme
comme un poteau se soulève et retombe sur son visage ou sur sa poitrine ou sur
son ventre et quelle que soit la façon dont il mourrait ce serait quelque chose
de triste et de dommage et de douloureux pareillement, car il ne ferait que
regarder son corps laminé et sans vie et se dire Allons, allons, la mort ce
n’est que ça ; allons, allons, ce n’est donc que cela le secret suprême de
la mort, regarder son corps inanimé avec les yeux d’un papillon blanc et se
dire cela avec l’âme d’un papillon blanc dans l’idiome d’un papillon blanc que
seuls les papillons blancs comprennent, ayant basculé dans le subconscient
douloureux et chagrin d’un papillon blanc, il serait mort et sans savoir
comment renaîtrait aussitôt en papillon blanc, son âme dans l’instant
s’incarnant en ce papillon blanc, lequel après avoir voleté un moment au-dessus
de son corps disloqué se dirigerait vers l’ouest qui était la direction qu’il
entendait suivre et un jour ou l’autre se tournerait vers le nord, volant droit
vers le pays du laurier-rose, la patrie du Bouddha qui était son objectif, avec
toujours la même obstination, refusant toujours la défaite, même s’il n’était
qu’un frêle papillon blanc, se disant seulement que son âme devrait s’incarner
en des milliers, des dizaines de milliers, des centaines de milliers de
papillons blancs chemin faisant et il était prêt à agir ainsi ne serait-ce que
pour avoir l’occasion de voir l’arbre du Bouddha et la Nairanjana et le mont
Krishnagupta et le parc des biches de Sarnath, l’endroit du premier prêche, et
aussi longtemps qu’il n’aurait pas atteint sa destination peut-être devrait-il
s’incarner dans le corps d’une biche ou dans le corps d’un oiseau ou dans le
corps d’un serpent, le corps d’un tigre, et si ce n’était pas nécessaire il se
contenterait de s’incarner en papillon. Et ce n’est qu’au bout d’un long
moment, après plusieurs inspirations et expirations, qu’il finit par se rendre
compte que, ma foi, il n’était pas encore mort, son cœur battait sourdement, il
haletait tant bien que mal, sa chair était toujours tiède et ses membres
intacts et il était toujours agenouillé sur son étole d’hiver pliée qui lui
servait d’oreiller. Tournant la tête vers le nord, et pas encore remis de sa
terreur mais tout tremblant, il cessa de psalmodier, cessa de s’exprimer à voix
haute comme dans le silence de sa tête et changea de posture pour s’asseoir à
l’aise une jambe repliée en contact avec le sol et regarda à travers les
accrocs de l’ombrelle et vit trompes et défenses et pattes et panses et pattes
postérieures et queues des éléphants de cette harde – la queue qui est une des
deux choses les plus préjudiciables à la majesté et à la puissance de
l’éléphant, l’autre étant ses yeux – défiler de part et d’autre de lui comme
dans un rêve et il vit encore et encore ces trompes et défenses et pattes et
panses et pattes postérieures et queues se déplacer placidement, quelque chose
de gigantesque et de surpuissant qui faisait de lui un être puîné, absolument
dénué de nocivité, absolument dénué d’aptitude à agir, absolument dénué de la
moindre prestance, et il entendait le sol trembler doucement comme s’il était
devenu liquide, entendait les branches casser sous la traction torse des
trompes, entendait l’eau gargouiller dans les panses, entendait crotter et
pisser sans complexe, entendait les ramures d’un grand arbre osciller
violemment parce qu’un éléphant se frottait contre le tronc pour soulager
quelque démangeaison. Ils étaient en train de s’éloigner tout bonnement. Ainsi
en avait décidé à l’ultime seconde la vieille éléphante meneuse de la harde. Si
ça se trouve, elle avait déjà rencontré un bonze pèlerin et s’était soudain
avisée que ce bipède à deux mains qui se mouvait en aplomb de la terre ferme
enrobé de jaune ton sur ton ou de jus de jaque ton sur ton et au crâne chauve
luisant ne présentait en fait aucun danger, et elle avait fait signe à sa harde
de poursuivre sa marche sans le molester et c’était là un ordre que tous les
éléphants se devaient d’exécuter absolument. Le troupeau de spectres surgi de
la jungle profonde sous la direction de la vieille femelle suscitait une peur
panique, une appréhension excessive, mais en même temps le respect et un
déconcertant sentiment de beauté. La famille de cette aïeule rassemblant quatre
générations était en train de s’éloigner de lui sans le tuer et il était assis
à la regarder s’en aller et sa respiration redevenait profonde au fur et à
mesure et il éprouvait de la tendresse et de la compassion, leur souhaitant
bonne chance, heureux pour eux qu’ils aient choisi de ne pas commettre de
péché, heureux pour lui-même de s’aviser enfin qu’il était toujours en vie et
pour autant qu’il était en vie pouvait espérer, rêver et croire en la noblesse
des obligations de ce monde, mais il manqua s’évanouir de stupeur quand soudain
une trompe se faufila telle un serpent à travers un accroc de l’ombrelle. Cette
trompe à tâtons palpa et flaira son visage, son cou, sa poitrine comme si elle
les inspectait et puis cessa de s’intéresser à lui, souleva la main de bananes
sauvages mûres qu’il avait posée à côté de son bol à offrande et de son filtre
à eau et d’un geste preste s’en empara. C’était la petite trompe d’un petit
éléphant d’âge polisson et curieux qui s’attardait à l’arrière de la harde, ne
pensait qu’à manger et s’amuser tant en rêve qu’en réalité, se prenait pour le
centre du monde, ne pensait jamais au bien et au mal, ne pensait jamais à ce
qu’il convenait et ne convenait pas de faire et comme n’importe quel enfant
était tout à fait inconscient des dangers en tous genres. Avançant la tête hors
de l’ombrelle, il vit l’éléphanteau tout occupé à attraper avec sa trompe les
bananes mûres qui à présent jonchaient le sol pour les porter à sa bouche,
glouton, ravi, heureux. Une éléphante se trouvait près de lui et l’observait
avec une bienveillance mâtinée d’irritation. De sa trompe elle lui frappa
doucement le dos en un simulacre de punition. Comme toutes les mères qui aiment
leurs enfants et leur passent leurs caprices, elle ne le frappa pas fort au
point de lui faire mal, car l’aïeule en sa sagesse avait décidé de laisser le
pèlerin tranquille et les autres aînés de la harde avaient approuvé et étaient
intervenus pour qu’aucun éléphant ne le dérange, si bien que la mère éléphante
devait punir son enfant pour que ça lui serve de leçon. Non loin d’eux se
tenait une autre femelle, qui couvait mère et fils d’un regard désapprobateur.
Assurément cette éléphante était la seconde mère qui avait pris soin de la
vraie et lui avait tenu compagnie dans ses derniers mois de grossesse et quand
elle avait mis bas, et cette seconde mère était très impliquée dans l’éducation
de l’éléphanteau et dans sa protection. Elle avait presque autant de droits sur
lui que sa vraie mère et elle était toujours prête à les exercer, tant pour
offrir une récompense que pour infliger une punition. Pour cette raison,
l’éléphanteau grandissait en recevant à peu près autant d’amour de l’une et
l’autre mères (à tout le moins était-ce le cas aussi longtemps que la jungle
était partout et que les éléphants étaient toujours en mesure de vivre à leur
guise et de se comporter socialement de façon naturelle) et la seconde mère se
comporterait en tout comme la première si celle-ci venait à mourir ou devait
pour une raison ou une autre se séparer de la harde. Près des deux éléphantes,
fermant la marche, il y avait un éléphant dans la force de l’âge, colossal,
noir de jais, qui observait l’incident d’un œil dur et attendait avec
impatience et qui, n’y tenant plus, fonça sur l’éléphanteau et lui flanqua un
maître coup de trompe sur l’arrière-train. L’éléphanteau eut juste le temps de
faire trompe basse sur une autre banane avant de se carapater à la suite de la
harde et l’éléphant se tourna alors vers les deux femelles et leur administra à
chacune un coup de trompe, et quand il vit que l’éléphanteau se trouvait hors
de danger au sein de la harde, cet éléphant chargé d’assurer l’arrière du
convoi finit par se détendre. Les autres seniors à leur tour flanquèrent des
coups de trompe à l’éléphanteau et aux deux femelles parce qu’ils avaient
ralenti la marche de la harde et parce que ne pas s’assurer que le petit
demeure au milieu du groupe était un comportement dangereux, irresponsable et
répréhensible : un éléphanteau qui s’écarterait de la harde pourrait
aisément devenir la proie d’un tigre ; un éléphanteau qui s’écarterait de la
harde pendant la baignade dans un marigot ou pendant la traversée d’un cours
d’eau pourrait aisément devenir la proie d’un crocodile. Et le révérend père
Tiane suivit d’un œil bienveillant la harde d’éléphants jusqu’à ce qu’elle
disparaisse dans la jungle illuminée par le clair de lune.
Les enfants de Prek Nâm Deng se rappelaient tous
de cette histoire et dans les nuits de solitude désolée comme cette nuit-là,
chacun d’eux voulait l’entendre ou d’autres du même genre encore et encore.
Certains aimaient le concert de barrissements de la harde d’éléphants ;
certains aimaient la vieille grand-mère meneuse de la harde, intelligente et
généreuse et forte de tant et tant d’expérience ; certains aimaient
uniquement les deux mères et l’éléphanteau ; certains aimaient le tigre qui
sans être vu sans être entendu des jours des nuits durant pistait la harde à
son insu, quelle que soit l’expérience de sa meneuse, et quand l’occasion s’y
prêtait surgissait de nulle part et, faisant preuve d’une audace stupéfiante,
s’emparait d’un éléphanteau à la barbe de la harde car la chair de jeune
éléphant est la nourriture que le tigre préfère à toute autre ; certains
aimaient tout ce qui concernait la jungle ; et il y en avait certains pour
aimer le bonze pèlerin. Souvent le soir après l’école et leur retour chez eux,
les enfants s’assemblaient tranquillement. Le monde se résumait au village de
Prek Nâm Deng qui ne comptait qu’une vingtaine de maisonnées, aux vastes
rizières d’un vert cru que l’eau était en train de noyer, et au ciel
indifférent à tout ce qui se passait et à l’état du monde sous lui. Faute
d’autres moyens de s’amuser et par manque de distractions, certains de ces
enfants faisaient comme s’ils étaient le révérend père Tiane et racontaient sa
rencontre avec la harde d’éléphants et d’autres aventures qu’il leur avait
contées avec le ton, les mots et les gestes mêmes du révérend père Tiane. Ils
imitaient le révérend père Tiane en tout, jusqu’en sa façon de siroter son thé
ou son jus de coing du Bengale, sa façon de se racler la gorge, de s’interrompre
à certains moments et de regarder ses auditeurs un par un et de laisser en
suspens un de ses récits au moment le plus palpitant ou au moment le plus
inquiétant et d’attendre pour poursuivre que ses auditeurs le réclament. Ceux
qui faisaient comme s’ils étaient le révérend père Tiane se mettaient à
raconter et les autres écoutaient volontiers et leur coupaient la parole
parfois en disant « Non, non, c’est pas comme tu dis, quand le révérend
père il racontait à ce moment-là il a eu une toux sèche, il s’est plié en deux
et il a respiré fort deux trois fois » ou disant « Quand il est
arrivé là, il a dit ça comme ça, pas comme tu dis » ou disant « À cet
endroit il s’est arrêté et il a eu son drôle de rire comme il fait
souvent » ou « Quand il est arrivé là, tout en parlant il a regardé
le ciel et sa voix a baissé et s’est faite rauque et il avait les larmes aux
yeux », et les enfants s’entraidaient pour ajouter au récit ce qui
manquait et couper ce qui était de trop, chacun s’efforçant de respecter les
expressions du révérend père Tiane et le déroulement de l’intrigue, et ils
pressaient la Prè Antchane dont c’était le devoir de bien mettre par écrit
toute l’histoire. Les enfants faisaient tout cela à l’insu du révérend père
Tiane et de tout autre adulte car ils craignaient que les adultes ne
comprennent pas, ils craignaient que s’il l’apprenait, le révérend père Tiane
ne soit pas content, qu’il soit vexé et ne veuille plus rien raconter en dépit
de toutes les supplications et dise « Puisque vous êtes si forts pour raconter
mes histoires, pourquoi est-ce que je perdrais mon temps à vous raconter autre
chose ? » Le révérend père Tiane avait un nombre infini de choses à
raconter. Ses histoires étaient parfois loufoques parfois tristes parfois
effrayantes et maintes fois regorgeaient de formules magiques et de miracles.
Presque toutes n’avaient pour but que de divertir et étaient dépourvues de
morale. L’histoire de la fois où il se rendait en pèlerinage en Inde et il
s’était trouvé confronté à une harde d’éléphants à en avoir le souffle coupé,
les enfants l’avaient déjà entendue et voulaient l’entendre encore ;
l’histoire de la fois où il en était encore à s’entraîner pour le pèlerinage et
un cobra de douze coudées est venu lui tenir compagnie sur sa couche par une nuit
glacée de la saison froide de cette année-là, les enfants l’avaient déjà
entendue et voulaient l’entendre encore ; l’histoire de la fois où en
pèlerinage il avait pénétré dans une chaîne de montagne mystérieuse et isolée à
l’ouest d’ici et découvert une grande grotte pleine de stalactites et de
stalagmites aux couleurs et aux formes étranges et de plus d’une fraîcheur et
d’un calme propices à l’exercice de la méditation et comment cette grotte
regorgeait de pierres précieuses et de statuettes en or qui étaient peut-être
la propriété d’un gouverneur ou d’un roitelet qui, défait par un ennemi ou
victime d’un accident, avait dû s’enfuir de ses terres et cacher là ses
richesses d’une valeur incalculable et avait peut-être dû tuer quelqu’un,
ministre d’État ou esclave, afin que l’âme du défunt protège et garde ces
richesses, ce qui avait dû se produire à une époque reculée quand il y avait
des roitelets et des guerres, et c’est dans cette grotte qu’il avait trouvé les
squelettes de trois ou quatre bonzes pèlerins morts depuis longtemps pour
certains récemment pour d’autres, leurs squelettes ceints de robes en lambeaux
et leurs bols à offrande pleins à ras bord de pierres précieuses, morts il ne
savait pas de quoi mais peut-être qu’ils n’avaient pas su résister à la tentation,
s’étaient abandonnés à l’esprit de lucre, avaient oublié qu’il leur était
interdit de prendre ce qui n’était pas offert et avaient été tués par l’âme qui
gardait ces richesses – cette histoire, les enfants l’avaient déjà entendue et
voulaient l’entendre encore ; l’histoire de la fois où il avait rencontré
en pleine jungle un ascète de blanc vêtu âgé de cent cinquante ans mais qui en
faisait vingt-cinq car il prenait une potion magique de longévité et cet ascète
de blanc vêtu par sympathie avait partagé sa potion avec lui et par compassion
avait offert de lui en dire la formule, mais le révérend père avait refusé de
prendre la potion et avait refusé d’en connaître la formule car il estimait
qu’avoir une vie trop longue était à vrai dire un péché, cette histoire, les
enfants l’avaient déjà entendue et voulaient l’entendre encore ;
l’histoire du tigre mangeur d’homme dont l’âme de la victime avait fini par
l’habiter et faire de lui un tigre saming au corps de tigre dominé par
l’âme maléfique capable de lui faire prendre forme humaine si bien qu’il a pris
la forme de l’épouse du chasseur qui le guettait en pleine nuit du haut d’une
plate-forme d’affût au cœur de la forêt vierge, a appelé le chasseur pour qu’il
descende de la plate-forme et reprenant sa forme de tigre l’a tué aussi sec,
les enfants l’avaient déjà entendue et voulaient l’entendre encore ;
l’histoire du maître magicien dont une formule magique pouvait transformer en
tigre celui qui la prononçait, formule remontant à un passé immémorial et transmise
de génération en génération dans le plus grand secret et avec le plus profond
respect, et dont le père un jour fut tué par son suzerain à la suite d’une
dispute terrible, si bien que pour venger son père le maître magicien a récité
la formule et s’est transformé en tigre et a tué le suzerain, les enfants
l’avaient déjà entendue et voulaient l’entendre encore ; l’histoire d’un
autre maître magicien dont une formule magique pouvait transformer en tigre
celui qui la prononçait, formule remontant à un passé immémorial et transmise
de génération en génération dans le plus grand secret et avec le plus profond
respect, et ce maître magicien, par gloriole, bafouant l’enseignement de ses
maîtres, s’est livré à la cérémonie de transformation corporelle par curiosité,
par envie de montrer de quoi il était capable, et a donné pour instruction à
son fils que si lui-même revenait sous la forme d’un tigre il ne devait pas
s’affoler et lui a remis une coupe d’eau consacrée pour en asperger le corps du
tigre afin qu’il reprenne forme humaine et puis le maître magicien est devenu
tigre, a commis toutes sortes de méfaits pendant longtemps, tuant ceux qui
contrecarraient ses intérêts, tuant des innocents, faisant toutes sortes de
misères aux gens et, quand il en a eu tout son content, a fini par rentrer chez
lui et s’est dirigé vers son fils, lequel a pris peur, a laissé s’échapper la
coupe d’eau consacrée qui s’est déversée si bien que le maître magicien a dû
continuer de vivre sous la forme d’un tigre – cette histoire, les enfants
l’avaient déjà entendue et voulaient l’entendre encore ; l’histoire d’un
autre maître magicien dont une formule magique pouvait transformer en tigre
celui qui la prononçait, formule remontant à un passé immémorial et transmise
de génération en génération dans le plus grand secret et avec le plus profond
respect, et ce maître magicien, en toute humilité, par pur respect pour ses
initiateurs en sciences occultes, s’est livré avec succès à la cérémonie de
transformation corporelle en tigre après avoir donné pour instruction à son
fils que si lui-même revenait sous la forme d’un tigre il ne devait pas
s’affoler et lui avoir remis une coupe d’eau consacrée pour en asperger le
corps du tigre afin qu’il reprenne forme humaine, et s’il avait prononcé la formule
magique, c’était par réelle nécessité car un énorme tigre terrorisait le
voisinage, avait déjà tué plusieurs villageois et poussait l’impudence jusqu’à
attaquer en plein jour, emportant une victime parfois et parfois pas ou parfois
la moitié d’une, si bien que les gens pris de panique ne parlaient plus que de
déménager, personne n’avait le courage d’affronter le tigre et il était donc
nécessaire que le maître magicien se transforme en tigre afin de lutter contre
ce tigre et pour lutter, çà, ils luttèrent, trois jours et trois nuits durant,
leurs hurlements terrifiants faisant trembler la jungle tout entière, et pour
finir le maître magicien sous sa forme de tigre rentra chez lui en piteux état,
couvert de plaies petites et grandes, mais quand son fils l’a vu il a pris peur
et a laissé s’échapper la coupe d’eau consacrée qui s’est déversée si bien que
le maître magicien a dû rester tigre toute sa vie mais ce tigre refusait de
s’enfuir dans la jungle et tournait autour de la communauté, pauvre tigre éploré,
félin feulant de solitude et de nostalgie pour sa vie humaine antérieure, héros
que les gens n’osaient pas pourchasser, lutteur hors de pair qui avait arraché
une victoire vide et une paix sinistre ; son fils lui a fait une hutte à
l’écart pour qu’il y demeure et s’est chargé de lui procurer de la nourriture
et ce tigre continuait de s’alimenter comme un être humain, refusait de manger
de la chair animale et au demeurant mangeait peu et devenait de plus en plus
maigre et de plus en plus mélancolique et ne faisait que pleurer
silencieusement, ses larmes s’écoulant en coulées noires, et ne faisait que
gémir de détresse jour et nuit et les gens du voisinage en bordure de la jungle
n’osaient pas le faire fuir mais n’osaient pas non plus l’approcher et quand ce
tigre est mort, les gens lui ont élevé un autel pour que son âme infortunée
trouve enfin le repos et les gens sont allés lui rendre hommage génération
après génération et par la suite une voie ferrée devait justement passer à
l’endroit où se trouvait l’autel et les gens se sont empressés de le déménager
et par la suite un paysan a acquis le terrain sur lequel se trouvait l’autel
pour en faire un champ et il a jeté l’autel et les gens par la suite les uns
après les autres ont oublié qu’il était une fois un homme qui avait eu le
courage de se transformer en tigre pour combattre un tigre et quand on le leur
rappelait ils faisaient la moue et disaient que c’était des inepties – cette
histoire, les enfants l’avaient déjà entendue et voulaient l’entendre encore ;
l’histoire du chasseur de crocodile qui avait raté son coup et à qui un
crocodile avait fait une plaie énorme et qui avait dû rester alité chez lui
pendant des mois et par la suite avait perdu la raison parce qu’une horde de
margouillats venus de toutes parts tournaient autour de lui pour lécher le sang
et le pus de la plaie et quand il les chassait ils s’enfuyaient et se cachaient
dans tous les recoins de la maison qui abondait en recoins si bien que les
margouillats fuyaient le danger sans problème et avant peu ressortaient et se
remettaient à lécher le sang et le pus de la plaie infligée par le crocodile et
même quand le souffrant restait allongé sous la moustiquaire ils faisaient
cercle autour de la moustiquaire et par la suite les scincoïdes et les geckos
se sont joints à eux avec force huées et quolibets et pour finir le chasseur a
perdu la raison car ces margouillats et lézards et geckos étaient autant de
parents du crocodile et quand le chasseur avait raté son coup, toute la
parentèle du crocodile s’est ameutée autour de lui en faisant assaut de
railleries (« Je pense que dans un cas pareil, dit le révérend père Tiane,
un chasseur qui rate son coup et qui se fait blesser par un tigre doit lui
aussi perdre la raison du fait des railleries des chats, car les chats font
partie de la même famille que les tigres. ») – cette histoire, les enfants
l’avaient déjà entendue et voulaient l’entendre encore. Les enfants voulaient
entendre ces histoires encore et encore parce que l’âme des enfants est étrange :
elle ne fait pas la différence entre réalité, rêve et imaginaire car l’enfance
à vrai dire est par elle-même un rêve merveilleux. Ces histoires vieilles comme
la pluie, le révérend père Tiane les racontait juste pour tuer le temps, juste
pour tromper l’ennui. Lui-même ne comprenait pas pourquoi il ne cessait pas de
raconter des histoires, ni pour qui – pour lui ? ou pour les
enfants qui l’écoutaient ? Toutes ces histoires il ne prétendait
jamais qu’elles étaient vraies, mais il ne prétendait jamais non plus qu’elles
étaient fausses, non plus qu’il ne prétendait que c’étaient des histoires
vraies dont certaines parties étaient fausses ou que c’étaient des histoires
fausses dont certaines parties étaient vraies. Il avait fini par se rendre
compte qu’il était comme le Vieux Djanpâ son père, tout plein d’histoires,
d’impressions et de réflexions qu’il transmettait aux générations montantes.
Pour l’instant, les autres adultes assis autour du feu semblaient ne plus avoir
rien à se dire ou à se raconter, aussi il se mit promptement sur son séant,
enroula l’ourlet de sa robe plus étroitement sous son aisselle et en rabattit
un pan qu’il coinça contre son épaule, but une gorgée de jus de coing du
Bengale, roula soigneusement une pincée de brins de tabac dans une feuille de sakè
sèche, l’alluma et recracha une fumée épaisse. Les enfants qui dormaient les
uns contre les autres sur la vieille natte en peau de vache et sous d’épaisses
et vieilles couvertures se mirent un à un sur leur séant et le regardèrent d’un
seul regard ; ceux qui dormaient encore furent réveillés ; ceux qui
étaient encore ensommeillés reçurent des coups d’index à la taille qui les
firent sursauter et se réveiller pleinement. Les visages des enfants avaient
l’air tout barbouillé, leurs vêtements avaient l’air tout barbouillé, mais
leurs yeux brillaient à la lueur du feu de camp. Les enfants suivaient de l’œil
le moindre geste du révérend père Tiane et tendaient l’oreille aux propos du
révérend père Tiane, ce bonze chenu dont tout le monde (sauf lui) convenait que
c’était le vieillard le plus vert et le plus robuste qu’on ait jamais connu.
Ses cheveux, ses sourcils, sa moustache, sa barbe et même les poils qu’on
voyait dépasser du trou de ses narines étaient blancs, son visage était couvert
de rides, la peau sous son menton, sur sa poitrine et sur ses épaules était
constellée de verrues, de points noirs et de taches de son, son corps massif et
grand format qui avait manifestement été d’une vigueur exceptionnelle en sa
jeunesse n’était plus désormais qu’une masse de chairs molles et fripées, mais
il avait encore toutes ses dents et elles ne branlaient pas, ce qu’il devait au
fait qu’il buvait chaque jour un grand verre de sa propre urine, ses yeux
brillaient encore dans la clarté du feu de camp, et sa voix était claire et son
ton plein d’allant. Il était le bonze et l’homme le plus âgé de Prek Nâm Deng,
ce qui faisait que tout le monde le respectait, et sa grandeur d’âme faisait
que tout le monde l’aimait. Les villageois et même les autres bonzes lui
passaient ses manquements véniels à la discipline. Ainsi, lorsqu’il entrait
dans le village il ne s’astreignait pas à regarder droit devant à moins de
trois pas comme le veut la règle mais regardait un peu partout comme bon lui
semblait ; quand les feuillages des grands arbres dans l’enceinte de la
pagode devenaient trop touffus, il s’emparait d’une hache et grimpait les
émonder lui-même au lieu de confier la tache aux novices ou de prier les
villageois de s’en charger ; ce n’était pas seulement pour la portion du
canal devant la pagode qu’il avait planté un panneau disant « Zone d’asile
» : il avait étendu la zone d’asile à l’ensemble du canal, qui s’étirait à
perte de vue ; quand une des institutrices de l’école primaire de la
pagode ne venait pas enseigner, il était tout content et s’empressait
d’enseigner à sa place ; quand des chiens se mordaient, il allait les
disperser d’une voix de stentor, ce qui faisait que les gens qui regardaient
les chiens se battre étaient mécontents parce qu’ils ne savaient pas lequel aurait
eu le dessus ; quand des taureaux s’encornaient il allait les séparer
d’une voix de stentor, ce qui faisait que les gens qui regardaient les taureaux
s’encorner étaient mécontents parce qu’ils ne savaient pas lequel aurait eu le
dessus ; quand Prek Nâm Deng était en fête et qu’il y avait un groupe
électrogène et un système de sonorisation, il obligeait le responsable à
diffuser des chansons de Poune Tongchaï à l’aube pour réveiller son monde et à
diffuser des extraits des vies du Bouddha chantés par Pone Pîrom le soir avant
que les gens aillent se coucher. Il n’arrêtait pas de fourrer son nez dans les
affaires des villageois tout en sachant que ce n’était pas correct. C’était
quelqu’un qui réglait les litiges mieux que quiconque sans connaître un seul article
de la loi (mais il savait ce qu’était la justice). Quand il racontait ses
histoires sa voix changeait au gré de ce qu’il racontait. À présent il relevait
la tête et regardait le ciel tout illuminé par la clarté de la lune et des
étoiles scintillantes, avec droit devant lui un feston de bambous d’où
provenait justement le cri hébété d’un koel, puis abaissait le regard pour
observer entre les palmiers à sucre l’horizon côté est comme s’il s’attendait à
y voir les premières lueurs de l’aube. Le vent froid continuait de souffler
uniment ; plus il se faisait tard et plus le ciel était muet et plus la
terre était muette ; plus il se faisait tard et plus le froid était
perçant ; les champs de Prek Nâm Deng avaient l’air d’autant plus mornes, mystérieux
et vacants, vastes et plats à perte de vue. Des tertres et des buissons
obstruaient la vue de la ligne d’horizon par endroits. Des rangées de palmiers
à sucre petits et grands obstruaient la vue de la ligne d’horizon par endroits.
Ces champs avaient l’air de s’enfoncer, et le village sur sa levée de terre de
se dresser, à mesure que les eaux de la crue se retiraient et l’ensemble
donnait l’impression d’un îlot pris dans un immense pré au vert moiré d’or. Un
sentiment d’intense solitude s’engouffra dans le cœur du vieux bonze à l’idée
du sort qui attendait les hommes, les femmes et les enfants de Prek Nâm Deng.
L’ombre de la dégénérescence enveloppait ces terres depuis très longtemps et
cette ombre semblait devoir s’étendre et s’épaissir à présent que la jungle avait
été détruite et il semblait qu’il était le seul qui soit conscient de ce signe
de désastre à venir. Le rugissement muet de la destruction montait des
entrailles de la terre avec la puissance d’un raz-de-marée et il semblait qu’il
était le seul qui soit conscient de cette menace en suspens. Le village était
en train d’être déserté et rien ne pourrait s’opposer à sa désertification. Les
gens du cru et leur descendance seraient obligés de devenir des esclaves parce
que dans le courant de cette année même les titres de propriété des terres qui
étaient en la possession des gens de Prek Nâm Deng depuis toujours passeraient
en des mains étrangères et il savait bien qu’avant peu Prek Nâm Deng ne serait
qu’un terrain de golf dont les enfants et petits-enfants de Prek Nâm Deng
seraient les caddies. Des capitalistes venus d’ailleurs feraient l’élevage
intensif de champignons de chaume et les enfants et petits-enfants de Prek Nâm
Deng seraient des employés de ces fermes à champignons, ou il y aurait des
résidences balnéaires autour d’un lac artificiel qui porterait le nom de Praek
Nam Deng Lake View et les enfants et petits-enfants de Prek Nâm Deng en
seraient les jardiniers ou les agents de sécurité (ce qui, à son avis, était
« ce qu’un chien méchant pourrait accomplir, et mieux que des
humains ») ou il y aurait des réservoirs d’élevage de perches et de bars
et les enfants et petits-enfants de Prek Nâm Deng seraient leurs employés comme
c’était déjà le cas dans certains villages. Les gens qui restaient encore étaient
trop léthargiques et cela parce qu’ils étaient trop désespérés. C’était tous
des gens faibles ou pitoyables à un titre ou à un autre, des gens ensorcelés
sur une terre ensorcelée. C’est pourquoi il ne voulait pas faire attention à
eux mais plutôt s’intéresser aux enfants, ce qui était plus optimiste et plus
réconfortant. Il commença sur un long soupir et se mit à parler comme suit.
Ce pays a bien changé. Les gens ont bien changé.
Quand je suis né, le Siam n’avait que quatre à cinq millions d’habitants.
C’était le règne du roi défunt. Sous Rama VI le Siam comptait en tout environ
huit millions d’habitants et neuf millions sous Rama VII. Quand je suis né, les
personnes les plus illustres c’étaient le roi défunt, le Révérend Poutadjântô
et la goule sublime de Phra Khanong. De quoi est mort le roi défunt ? Il
est mort d’avoir mangé des crevettes marinées. Des gens lui ont offert des crevettes
marinées et il en a beaucoup mangé, ce que voyant les courtisans les jours
suivants lui en ont offert d’autres, mais à l’époque les frigos n’existaient
pas, il n’y avait pas ce qu’on appelle la haute technologie dans la
conservation des aliments, si bien que les crevettes n’étaient pas aussi
fraîches qu’elles auraient dû l’être. Quand le roi les a mangées, il est tombé
malade, il a été pris de coliques et c’est de cela qu’il est mort. Le roi
défunt aimait mâcher le bétel et il avait les dents noires. Quand il s’est
rendu en Europe, cela le préoccupait au point qu’il s’est fait décaper les
dents. Et vous savez pourquoi il s’est rendu en Europe ? C’est un docteur
farang qui le lui a conseillé car ainsi le roi se reposerait des exigences de
la reine et de ses concubines et autres courtisanes, c’est du moins ce qui se
disait à l’époque. Quoi qu’il en soit, c’était vraiment le roi le plus illustre
qui soit. C’était un véritable héros. Son fils, le Krom Louang Choumpone
d’Udomsak, est devenu furieux quand les Français se sont emparés de
Chanthaburi. Il s’intéressait à la magie ainsi qu’à la médecine traditionnelle,
bien qu’il ait été éduqué à l’occidentale. C’était un disciple du révérend père
Soukawat Makam le Vieux, il avait appris formules magiques et incantations à la
manière des vrais hommes valeureux du Siam. Il s’intéressait à la boxe thaïe et
entretenait les meilleurs boxeurs. Il s’entendait bien avec les villageois
comme avec les têtes brûlées. Bref, il était très populaire. Quand les Français
se sont emparés de Chanthaburi, il a demandé audience au roi pour qu’il
l’autorise à rameuter ses gens afin de se battre contre les Français. Le roi le
lui a interdit car, a-t-il dit, ce serait prendre un cure-dent pour soulever
une bûche. Le Krom Louang Choumpone en a été très indigné. Quand les
Français ont pris Battambang, Siemréap et Sisophon et rendu Chanthaburi au
Siam, ils ont entrepris de s’emparer de Trat en plus, et le Krom Louang
Choumpone a de nouveau demandé audience au roi pour qu’il l’autorise à rameuter
ses gens afin de se battre contre les Français. Le roi le lui a interdit car,
a-t-il dit, ce serait prendre un cure-dent pour soulever une bûche. Le Krom
Louang Chumphon en a été très indigné, au point de se faire tatouer à
l’encre noire le mot « Trat » sur la poitrine coté cœur et, à leur
tour, ses partisans les plus farouches se sont fait tatouer le mot
« Trat » sur la poitrine. C’est du moins ce qui se disait à l’époque.
J’aimais et respectais le Krom Louang Chumphon pour cette raison. Les
hommes du Siam depuis toujours ont recours aux pratiques magiques, qu’ils
apprennent pour se contrôler et pour obtenir justice. C’est une science qui
demande une grande force spirituelle et de l’audace. Tous les maîtres magiciens
ont une grande force spirituelle et de l’audace. Tout ce que vous prenez pour
des balivernes, moi, j’y croyais absolument. J’y croyais les yeux fermés,
surtout quand on se servait de la magie pour faire le bien. J’étais sûr que
c’était efficace. Mais je me moquais bien – je ne croyais qu’à moitié que la
magie serve à faire le mal, parce que le mal est quelque chose de fragile en
soi, alors que le bien est quelque chose de solide. Le bien est plus solide que
la mort. Les gens qui font tout pour faire le bien sont des gens forts. Ils
n’ont peut-être pas de majesté, peut-être pas de pouvoir, ce sont des gens tout
à fait ordinaires, mais ce sont des gens forts qui n’ont pas forcément
conscience de leur force et s’ils sont vraiment des gens qui pratiquent le
bien, rien ne peut leur faire de mal. Ceux qui pratiquent la magie à des fins
nobles et belles, leur magie est d’autant plus efficace. Le maître magicien qui
s’est transformé en tigre et a tué le gouverneur pour venger son propre père
était un être supérieur car par cet acte il proclamait ce que c’est que la
quintessence de la justice. Le magicien qui s’est transformé en tigre pour
lutter contre le tigre qui tuait des gens dans sa communauté était aussi un
être supérieur car par cet acte il proclamait ce que c’est que la quintessence
du courage. Vous autres il faudrait que vous soyez poètes pour comprendre ce
dont je vous parle. Pratiquer magie et sorcellerie, c’était quelque chose de
très courant à l’époque où je suis né et où j’ai grandi, comme à l’époque avant
cela. L’occultisme est une forme de sagesse de l’homme, qui a été découverte et
développée pour résoudre les problèmes de l’homme. L’homme cherche toujours à
trouver une solution à ses problèmes. Le Krom Louang Choumpone essayait
de résoudre la crise de la nation à sa façon. La sorcellerie est toujours
répandue en Amérique, même aujourd’hui, parmi les Noirs. J’ai entendu quelqu’un
dire à la radio que la sorcellerie, qui est une forme d’occultisme qui remonte
à la nuit des temps, est encore répandue parmi les Noirs américains, et cela parce
que les Noirs américains ont été victimes d’injustice de la part des Blancs et
qu’ils ont cherché une parade à leur façon. J’ai entendu quelqu’un dire à la
radio qu’à l’époque de la conquête coloniale les Espagnols se sont emparés
d’une bonne partie de l’Amérique du sud et les indigènes n’ont pas pu leur
résister. Les soldats espagnols étaient plus disciplinés et mieux armés, leur
stratégie et leur tactique étaient supérieures et ils ont remporté victoire sur
victoire, jusqu’à ce qu’ils essaient de contrôler le territoire d’une tribu de
Peaux-rouges – oh merde, j’ai oublié le nom de cette tribu. Cette tribu dont je
parle a essayé de se battre avec les armes dont elle disposait, lances, sagaies
et flèches, et a subi de grosses pertes avant de changer de tactique et de
prendre en embuscade des soldats espagnols isolés, tout en pratiquant ses rites
de sorcellerie : ils coupaient la tête de leurs prisonniers, la faisaient
rétrécir et l’exhibaient pour que les autres soldats espagnols la voient. C’est
la seule tribu indigène que les soldats espagnols n’ont pas été capables de
dominer, la seule tribu indigène à jouir de l’indépendance et de la maîtrise de
son territoire. Il m’est arrivé de méditer sur ces choses-là, de penser aux
événements dans le passé, quand nous autres Thaïs étions menacés par les
Anglais et les Français et j’avais envie de leur couper la tête à ces Anglais
et ces Français. Pendant la Grande Guerre, j’avais envie de couper la tête des
Japonais, et à présent c’est des Américains que j’ai encore envie de couper la
tête. La magie thaïe est une magie ancienne, qui s’est développée et transmise
sur une longue période et qui est d’une efficacité redoutable. De nos jours, on
la considère comme de la fumisterie. La boxe thaïe est une science du combat à
mains nues ancienne, qui s’est développée et transmise sur une longue période
et qui est d’une efficacité redoutable. De nos jours, on la considère comme un
métier inférieur bon pour la classe inférieure. C’est vrai, non ? Même la
boxe thaïe a emprunté une part des pratiques magiques. C’est vrai, non ?
Je me dis seulement qu’essayer de comprendre la magie c’est essayer de
comprendre ce qu’on appelle l’énergie spirituelle, mais je n’ai pas eu de
chance : je n’ai jamais appris les pratiques magiques. Le révérend père
Korm, l’abbé de la pagode avant moi, on disait qu’il était capable de se
transformer en tigre, et quand j’étais petit c’est lui qui m’enseignait, mais
il m’a seulement appris à lire et à écrire le khmer. À vrai dire, si je lui
avais demandé de m’apprendre les formules magiques il l’aurait fait et j’aurais
appris par cœur les incantations qui m’auraient permis de me transformer en
tigre moi aussi. Une fois, j’ai bien failli me transformer en tigre sans
recourir à la moindre formule magique. Une fois, je tenais absolument – j’avais
absolument besoin de me transformer en tigre. Dire ça comme ça sonne vraiment
bizarre, même à mes oreilles. C’est que ce pays a bien changé, les gens ont
bien changé et le temps qui passe a bien changé aussi. Dans le temps tout ici
était couvert de forêt vierge qui grouillait d’éléphants, de gaurs, de muntjacs
et de daims, de sangliers, de singes, d’ours et de tigres et de serpents et il
y avait même de grands troupeaux de buffles sauvages et de bœufs des forêts.
Vous vous rendez compte ? Il y avait même des tapirs, il y avait des paons
et des hérons grands et majestueux, il y avait toutes sortes d’arbres
tropicaux, de plantes grimpantes et de bambous. Dans cette immense jungle
alentour on n’avait pas à craindre de manquer d’eau potable. Il y avait de
l’eau dans les plantes grimpantes qu’on appelait les lianes à eau. Quand on
avait soif un peu, on coupait un petit bout de liane et l’eau s’en écoulait,
tout à fait sans goût et désaltérante. Si on avait grand soif on coupait un
grand bout de liane et on buvait jusqu’à plus soif. On pouvait s’en servir pour
se laver, pour faire cuire le riz et la soupe. De nos jours j’en vois plus, des
lianes à eau, elles ont disparu en même temps que la jungle. Le moindre plan
d’eau grouillait de crocodiles petits et grands, allongés dans la boue à
prendre le soleil le matin, la gueule grande ouverte. Il y avait des petits
oiseaux gris noirs qu’on appelait les oiseaux à crocodile et qui sautillaient
dans la gueule des crocodiles en picorant des restes de nourriture. À présent
il ne reste plus que des lézards monitors et des varans ; les oiseaux à
crocodile ont disparu eux aussi. Il m’est arrivé de voir, je m’en souviens, un
énorme rassemblement de crocodiles au bord d’un marigot, tout en écailles et
bosses, tout enrobés de boue, durs, impitoyables, l’image même de la cruauté
surgie de la nuit des temps. Ils se prélassaient au milieu d’un banc de laîche
dont les tiges frêles aux fleurs rouges ravissantes et fragiles ondoyaient sous
la brise de l’aube. Il y avait des gros poissons en veux-tu en voilà, des
tête-de-serpent, certains gros comme ma cuisse, des tortues batacles rondes
comme des poêles chinoises de banquet, des tortues de toutes sortes tout
partout, il y en avait même plusieurs larges comme des culs de charrette et qui
devaient faire dans les mille kilos, de vraies tortues géantes. Les gens
aujourd’hui n’ont plus l’occasion de voir ce genre de tortue à carapace molle
et zébrée. Il fallait bien sept ou huit gars costauds pour l’attraper et la
retourner ventre à l’air. Le Vieux Djanpâ, mon père, a une fois attrapé une de
ces tortues. Elle s’était prise dans le filet qu’il s’était tressé avec des
fibres de sisal et elle s’est tellement débattue qu’elle a mis le filet en
charpie. Elle n’était pas très grosse pour une tortue zébrée mais avant que
lui, l’homme le plus costaud de Prek Nâm Deng, réussisse à la tirer jusqu’à la
rive, il était à bout de souffle, et il l’a tuée avec une grosse hache, en
frappant à coups redoublés de toutes ses forces pour élargir l’ouverture par où
elle passait la tête. Il en a obtenu de gros quartiers de viande, qu’il a fallu
mettre à conserver dans du sel. Vous vous rendez compte ? Il m’est arrivé
d’attraper un énorme tête-de-serpent, gros comme un poteau, avec des écailles
grosses comme des pièces de un baht, les yeux rouge sombre, le corps tout
couvert de plancton vert ; il avait même des barbillons, eux aussi tout
verts de plancton. Absolument affreux ! Et vieux comme tout, je ne vous
dis que ça. Je n’ai pas osé en manger, j’ai dû le libérer et malgré ça j’en ai
eu des cauchemars pendant des nuits et des nuits. Une fois, je me suis fait
mordre par une souris-cerf. La souris-cerf est une sorte de cerf. Elle n’a pas
de cornes mais des broches recourbées qui lui sortent de part et d’autre de la
gueule, pas très longues. J’étais allé ramasser des brins de baselle blanche au
bord du ruisseau le long de l’enclos de la maison pour que la Mère Douang
Boulane, ma mère, en fasse une soupe aigre-douce au tamarin. Je sais pas après
qui elle en avait, mais cette foutue souris-cerf a surgi et m’a mordu à la
cuisse, me faisant une plaie béante qui m’a fait un mal de chien. Le Vieux
Djanpâ m’a flanqué une gifle assourdissante. Il se considérait comme un grand
chasseur et moi, en tant que son fils, je n’aurais pas dû me faire embrocher
bêtement par une souris-cerf. Se faire mordre par une souris-cerf était
considéré comme le déshonneur suprême pour un chasseur et pour un fils de
chasseur et il m’a mis en demeure de faire en sorte que ce genre d’incident ne
se reproduise plus. Dans cette immense jungle il y avait toutes sortes de
plantes grimpantes agrippées aux grands arbres, parfois longues de cinquante à
soixante mètres. Il m’est arrivé de voir des chasseurs venus d’ailleurs couper
ces lianes pour en faire usage. Ils les coupaient à la base, qui était grosse
comme une cheville ou comme un mollet, et ils forçaient les éléphants avec
lesquels ils étaient venus à tirer sur ces lianes. Les éléphants, c’est pas des
animaux timorés, mais ils barrissaient tout ce qu’ils savaient, ils n’en
pouvaient mais. La base des lianes était bien en bas, mais l’autre bout était
sur la cime des arbres tout en haut. Ah, la jungle… Je suis né dans la jungle.
J’ai grandi dans la jungle. À l’époque, Prek Nâm Deng était une communauté de
pionniers. La jungle… Bien des choses étaient des mystères pour moi. J’avais
beau réfléchir, je ne comprenais pas. Par exemple, les cimetières d’éléphants
dans la jungle : j’en ai jamais vu. Le Vieux Djanpâ non plus, mais il
disait que son père et son grand-père lui en avaient parlé. Ou les kots,
même chose. Le Vieux Djanpâ me disait que, parmi les termitières de grande
taille plusieurs fois centenaires, il y avait parfois quelque chose de blanc de
dur de rond ou d’ovale et tout lisse. Ce n’était pas de la terre durcie, ce
n’était pas de la pierre, ce n’était pas du fer. On l’appelait le kot de
termite. Quand un magicien récitait les formules appropriées, cela faisait une
excellente amulette, capable disait-on d’accomplir des miracles. Le Vieux
Djanpâ me disait aussi que dans les grands nids d’abeille plusieurs fois
centenaires parfois il y avait quelque chose de blanc de dur de rond ou d’ovale
et tout lisse. Ce n’était pas de la cire durcie, pas de la pierre, et pas du
fer. On l’appelait le kot d’abeille. Quand un magicien récitait les
formules appropriées, ça faisait une excellente amulette, capable disait-on
d’accomplir des miracles. Les gens dans le temps croyaient en la magie parce
qu’ils voulaient des certitudes spirituelles. Ils croyaient aux talismans et
aux amulettes car ils devaient affronter toute sortes de dangers en temps de
paix comme en temps de guerre. Ils donnaient autant d’importance à la force
spirituelle qu’à la force physique, non parce qu’ils étaient stupides, mais
simplement parce qu’ils avaient toutes sortes de limitations et qu’ils étaient
bornés par les idées de leur temps. Des kots de termite comme des kots
d’abeille, j’en ai jamais vu. Et pareil pour les corbeaux rouges. Le Vieux
Djanpâ disait qu’il en avait vus ; ils ressemblaient à des corbeaux, même
taille et mêmes dispositions, à savoir ayant l’œil, malins comme tout et
chapardeurs, sauf qu’ils étaient rouges de la tête à la queue, et non noirs
comme les corbeaux. Des corbeaux rouges, j’en ai jamais vu non plus. En
Birmanie et en Inde quand je m’y suis rendu en pèlerinage, je me disais que
j’en verrais. J’ai eu beau ouvrir l’œil, j’en ai jamais vu. On m’a dit qu’il y
en avait encore beaucoup à Candi. Ceux qui étaient allés payer leurs respects à
la Dent du Bouddha à la pagode de Candi, à Ceylan, là-bas, m’ont dit qu’ils en
avaient vu encore beaucoup à Candi, des corbeaux rouges. Le Vieux Djanpâ me
disait que dans le temps il y en avait à Prek Nâm Deng. C’est étrange et bien
dommage, mais moi j’ai jamais eu l’occasion d’en voir. Ou c’est comme certaines
espèces de guêpes qui font leur nid dans la terre, des nids énormes, et les
animaux ou les hommes qui ont la malchance de tomber dedans se font piquer et
butiner à mort. Ils ont beau essayer de se dégager, en un clin d’œil leurs
jambes sont dévorées jusqu’aux os. Je l’ai jamais vu, le Vieux Djanpâ non plus,
mais il me disait qu’il le tenait de son grand-père et de son père. Une fois
j’ai été piqué par une guêpe tête de tigre. C’est une guêpe de la taille du petit
doigt, à raies jaunes et noires. Ça m’a fait un mal atroce, insupportable,
j’avais mal jusqu’aux os, j’avais mal à tourner de l’œil. Elle m’avait piqué
juste au-dessus du sourcil gauche, là (montrant l’endroit du doigt). J’ai
déliré de fièvre trois jours et trois nuits d’affilée. Le Vieux Djanpâ s’est
contenté de rigoler dans sa barbe et de dire : « Encore heureux
qu’une seule t’a piqué ; si elles s’y étaient mises à sept, tu serais
mort. Ça te servira de leçon. » Vous vous rendez compte ? La tortue
aussi est un drôle d’animal. Je sais pas comment elle fait pour trouver des
champignons de termitière. Elle aime les champignons de termitière et elle en
trouve toujours. Une fois, j’en ai suivi une de grosse. Elle avait l’air d’être
pressée, comme si elle se rendait quelque part toutes affaires cessantes,
coupant tant bien que mal à travers herbes et fourrés et buissons épineux,
grimpant ici, descendant là, escaladant des troncs d’arbre couchés, traversant
étangs et canaux, et elle m’a conduit jusqu’à une énorme termitière. Le sol
tout autour de la termitière était entièrement couvert de champignons blancs en
rangs serrés, certains sortant à peine de terre, certains formant bouton,
certains déjà ouverts. La tortue mangeait benoîte, croquant bruyamment, les
yeux fermés comme en transe, savourant un bonheur paradisiaque tant qu’elle
était encore en vie. J’ai filé à la maison, fait main basse sur des paniers et
crié à la Mère Douang Boulane de venir avec moi cueillir des champignons
blancs. Nous avons fait trois allers-retours. On a mangé des champignons
jusqu’à plus faim et il en restait encore des tas. La Mère Douang Boulane en a
fait bouillir, en a fait frire, les a distribués aux voisines et il en restait
encore qu’elle a fait sécher au soleil pour en faire des conserves et elle les
a mis dans des jarres entre des couches de sel. Des champignons de termitière,
de nos jours il est difficile d’en trouver. Les tortues doivent les sentir à
distance, sûrement. Et l’odeur des champignons de termitière, il y a que le nez
des tortues pour la sentir. Les grosses tortues, de nos jours on n’en trouve
plus guère, les gens les ont toutes mangées. Le Vieux Djanpâ à lui tout seul en
a exterminé des quantités. Manger de la tortue est un péché grave, vous savez.
Pour arriver à en tuer une, c’est toute une affaire. Il faut l’attraper et la
renverser sur le dos et faire un grand feu. La Mère Douang Boulane chassait le
Vieux Djanpâ pour qu’il aille se les cuire ailleurs. Elle ne voulait pas qu’une
tortue soit tuée dans la maison, que sa chair soit apprêtée dans la maison.
Elle refusait absolument de faire cuire et de manger de la chair de tortue et
elle m’interdisait d’en manger. La tortue renversée était mise à cuire sur le
feu. Elle pleurait, pleurait que c’en était incroyable. La Mère Douang Boulane
maudissait le Vieux Djanpâ en l’accusant d’être un pécheur éhonté. Le Vieux
Djanpâ riait dans sa barbe et disait que la chair de tortue est absolument
délicieuse ; quiconque n’en avait jamais mangé ne pouvait pas comprendre,
et il disait encore que la chair de tortue ne le cédait qu’à la chair de tortue
happante. La Mère Douang Boulane était quelqu’un de compatissant, elle ne
voulait pas déroger aux préceptes, mais le Vieux Djanpâ n’en faisait qu’à sa
tête, il n’avait que faire du péché ou de la morale. Eh oui, c’est comme ça
qu’ils étaient, mes parents. J’avais pris l’habitude de les appeler comme le
faisaient les gens de Prek Nâm Deng à l’époque. C’était tout naturel pour moi
de les appeler le Vieux Djanpâ et la Mère Douang Boulane. Quant à moi, j’avais
eu une sœur aînée, appelée la Kline Toupe (Senteur d’Encens). Elle est morte
tout enfant. Elle avait cinq ans. Elle s’est noyée. On n’a jamais retrouvé son
corps. Certains disaient qu’un tigre avait trouvé le corps et l’avait emporté
pour le manger, mais ce n’était qu’une rumeur. Moi-même je ne me souviens de
rien. Quand la Kline Toupe est morte, j’avais à peine quatre ans. Qu’on n’ait
pas retrouvé son corps, personne n’osait en parler devant le Vieux Djanpâ, car
il se serait mis en colère et il avait la colère mauvaise. Les gens devaient
cancaner à voix basse et dans son dos, comme quoi le corps de la Kline Toupe un
tigre lui avait fait son affaire. À vrai dire, la rumeur allait jusqu’à
prétendre que la Kline Toupe ne s’était pas du tout noyée mais que c’était un
tigre qui l’avait tuée. Quand elle est morte, le Vieux Djanpâ n’était pas à la
maison, il avait dû servir de guide à un groupe d’une Excellence qui chassait
dans la jungle. Quand il était rentré, la Kline Toupe était morte depuis presque
un an. Moi-même je ne sais pas ce qu’il en était en réalité. Je sais seulement
que ma grande sœur est sortie se baigner dans le canal pendant la saison des
pluies d’une année de grande crue et elle est tombée à l’eau et s’est noyée.
Moi-même quand je suis né, la Mère Douang Boulane m’a donné le nom de Kwane
Tiane (Fumée de Cierge). J’ai changé récemment le nom en Tiane tout court pour
complaire à l’État ; en fait c’est le chef de district qui m’a supplié
d’en changer, alors je l’ai changé, mais avant ça tout le monde m’appelait
toujours le Kwane Tiane, et j’ai grandi en fils unique. La Mère Douang Boulane,
elle voulait cultiver la rizière. Elle voulait défricher l’arpent de jungle
qu’elle avait réservé pour en faire une rizière. Elle m’emmenait à la rizière
alors que j’étais encore tout petit. Elle me mettait sur un coussin qu’elle
déposait au pied d’un arbre et avec un pan de tissu elle m’attachait au tronc.
C’était une femme au teint clair, grande et robuste, comme toutes les femmes à
l’époque. Elle ne savait ni lire ni écrire. Contrairement aux autres femmes en
ce temps-là, elle ne mâchait pas le bétel. Je me souviens qu’elle était
excellente cuisinière et qu’elle chantait des berceuses rudement bien. C’était
une femme simple, calme et un peu triste, qui rêvait d’avoir une vie sûre, et
elle était déterminée à défricher la jungle pour en faire des champs et des
rizières. Mais le Vieux Djanpâ, lui, n’était guère porté à lui donner un coup
de main. Quand il fallait défricher avant de repiquer, il empoignait la Mort
bleue, son escopette, et disparaissait délibérément dans la jungle, et puis il
rentrait un muntjac ou un chevreuil sur l’épaule ou alors des quartiers de gaur
ou de banteng. Il donnait l’impression d’être un flemmard de première bourre,
mais en fait pas du tout. Il répugnait à devenir paysan et il n’était pas prêt
à se faire violence. « Je suis un grand fleuve qui peut difficilement
changer de cours », qu’il disait volontiers. Prek Nâm Deng en ce temps-là,
il suffisait de descendre les marches devant chez soi pour être dans la jungle.
Il n’y avait que quelques parcelles qui étaient cultivées, plantées de
cucurbitacées et de riz non irrigué. Et ça rapportait pas grand-chose, vu qu’il
y avait toujours un éléphant ou un ours ou des singes ou des sangliers ou des
oiseaux pour les saccager. Une année, la Mère Douang Boulane se disait qu’elle
allait obtenir une belle récolte. Le riz poussait dru en épis dodus d’un beau
jaune ambré. Elle a organisé une grande fête pour rendre grâce à la Mère Pô
Sop, la déesse du riz, préparé toutes sortes de plats et de sucreries,
confectionné un drapeau blanc et rouge de deux mètres de haut et des colliers
de fleurs de sept sortes et de sept couleurs. Elle était sur le point de faire
la récolte quand tout fut dévasté. Venus de je ne sais où une dizaine de
milliers de tisserins ont fondu sur le riz et n’ont laissé que du chaume :
des grains, on en a rempli pas même un sac. Le Vieux Djanpâ en était bien aise
et disait, « Tu vois ce que tu récoltes quand tu plantes du
riz ? » mais la Mère Douang Boulane n’a pas voulu s’avouer
vaincue : l’année suivante, elle a planté des grains de riz de nouveau, du
riz de montagne : on creuse un trou et on met quatre grains au fond du
trou, un pour les bestioles dans le sol, un pour les corbeaux, un pour les
singes et un pour l’être humain qui a planté, et son riz a poussé dru et d’un
vert vif et plus il pleuvait et plus il croissait. La Mère Douang Boulane me le
montrait et disait : « Regarde, la voilà la magie de la Mère Pô Sop ! »
Ce riz, quand on y pense, c’est étrange : il prospérait sans cesse ;
en l’absence de pluie, il marquait le pas ; quand il pleuvait, il se
remettait à grandir et s’il n’était pas trop chahuté par les mauvaises herbes
et si les pluies ne venaient pas à manquer pour le faire souffrir, il finissait
par mûrir. C’était une variété de riz qui convenait vraiment aux conditions du
sol et du ciel du Siam. Les gens, du coup, rendaient grâce à la Mère Pô Sop et
les paysans se considéraient comme les enfants et les petits-enfants de la
déesse. J’ai donc grandi à la croisée de deux voies dans mon cœur : je
voulais être riziculteur et défricher la jungle et cultiver la rizière avec la
Mère Douang Boulane pour sûr ; et je voulais être chasseur aguerri en
forêt comme le Vieux Djanpâ pour sûr, parce que le Vieux Djanpâ me traînait en
forêt pour y chasser dès l’âge de six ou sept ans et il me forçait à manger le
fiel cru des tête-de-serpent et les fleurs de belle-de-jour pour que j’aie une
bonne vue et sois capable de voir dans l’obscurité. Gens de la jungle, on était
pauvres. On n’avait qu’une petite et vieille baraque au-dessus de nos têtes, et
pratiquement rien d’autre qui ait de la valeur. Quasiment la seule possession
du Vieux Djanpâ c’était la Mort bleue, son unique escopette. La Mère Douang
Boulane était un peu mieux lotie : elle avait une fine bague en or lisse à
l’auriculaire gauche qui n’avait pas dû coûter grand-chose, et elle avait aussi
des boucles d’oreille serties d’une petite pierre grenat qu’elle portait en
permanence, et elle avait aussi un collier en or de quinze grammes qu’elle
gardait soigneusement et ne mettait que rarement. Mais en ce temps-là la
pauvreté on n’en faisait pas un complexe, car la jungle offrait encore tout, il
suffisait d’avoir du riz pour manger et on pouvait pratiquement dire qu’on se
nourrissait sans problème, car il y avait quantité de plantes comestibles le
long de la clôture de la maison, et de toutes sortes, chacune succulente, on
pouvait les cueillir les yeux fermés, et il y avait profusion de crustacés et
de poissons. Où il y avait de l’eau il y avait des poissons. J’étais un enfant
de la jungle. Il y avait bien des choses que je ne comprenais pas. Ah ça
oui ! Par exemple les paons, je ne comprenais pas. Le paon est un oiseau
vraiment noble et magnifique au chant mélodieux. Le chant du paon retentit dans
la jungle comme le son d’une cloche. Le paon est vraiment le joyau de la
jungle. Si la jungle est un paradis, le paon est le plus grand chanteur et
acteur du paradis. Il m’arrivait de me dire en rêvassant que le paon est un
animal de la jungle céleste plutôt que de la jungle réelle. Il m’arrivait de me
dire en rêvassant que le paon se nourrit de l’air et de la rosée du firmament
plutôt que de sauterelles. Je ne comprenais pas du tout pourquoi un oiseau du
paradis tel que le paon doit descendre sur terre pour faire sa cour. Le paon
mâle est plus beau que le paon femelle. Le paon mâle danse sur le sol queue
déployée pour séduire la femelle ; c’est là un spectacle digne des dieux
vraiment. Mais avant de danser queue déployée, le mâle dégage le terrain ;
il enroule son long cou effilé autour des touffes d’herbe hautes puis tire pour
les arracher, enroule son cou autour des touffes et les arrache, un peu comme
un régisseur chevronné s’assure que la scène est libre avant la représentation,
et le chasseur le tue en plantant discrètement dans le sol des lattes de bambou
affûtées que le paon mâle s’efforce d’arracher. Il enroule son long cou effilé
autour des lattes affûtées et tire pour les arracher, enroule son cou autour
des lattes et tire, et il essaie encore et encore même quand son cou est
couvert de plaies. Cette danse d’amour devient danse de mort, le rythme de
l’amour devient rythme de mort. Je ne comprenais pas comment les dieux
tutélaires pouvaient demeurer insensibles. Le spectacle sublime n’avait pas le
temps de se produire aux yeux du monde, détruit qu’il était par la vile
convoitise du chasseur. Le paon est un animal noble, le paon meurt par amour.
La civette aussi est un animal noble. Ce n’est pas parce que les œufs qui
sortent de son trou du cul sentent bon et se vendent cher, mais parce que c’est
un animal sauvage, quasiment impossible à domestiquer. Le Vieux Djanpâ avait
élevé un couple de civettes, mais elles ont refusé de procréer. La civette ressemble
au tigre par bien des aspects : la mère mange ses petits plutôt que de les
laisser à la merci de l’ennemi. C’est pour ça que la civette est un animal
noble. Pareil pour le tigre. La tigresse mange ses petits plutôt que de les
laisser à la merci de l’ennemi. C’est pour ça que le tigre est un animal noble.
C’est vrai, non ? Ou c’est comme le python ; je ne comprenais pas. Le
python est allongé immobile et refuse de bouger jusqu’à ce qu’une proie affolée
le frôle ou jusqu’à ce qu’il rencontre un animal plus dangereux que lui, qui
fait alors de lui sa proie. C’est là une façon d’affronter son destin sans
ambages : « Je me contente de rester allongé sans bouger. Pas
question de bouger jusqu’à ce que j’attrape ma proie ou jusqu’à ce que je devienne
proie à mon tour. » Ce n’est peut-être pas une stratégie géniale mais
c’est une stratégie tout à fait dénuée d’hypocrisie. Voilà pourquoi le python
est un animal noble. Mais le singe ne sera jamais un animal noble, bien que sa
forme soit très proche de celle de l’homme. La femelle du singe porte son petit
préféré sur son dos et l’autre sur sa poitrine. Le singe est tout sauf
impartial. Il n’aime pas ses enfants de la même façon. La mère singe se balance
et se démène à la cime des arbres, et branches et épines frappent et griffent
le petit accroché à sa poitrine sans affecter le préféré plaqué contre son
dos : la mère est partiale. Certains parents n’aiment pas leurs enfants de
la même façon : ils sont partiaux. Les parents de cette sorte me font
penser aux singes. Dans le temps, des troupes de singes il y en avait à foison
dans la jungle. Les gens devaient surveiller ce qu’ils plantaient. Moi-même
j’ai dû faire un épouvantail en forme de crocodile, avec une armature en bambou
tressé et de vieux sacs de jute surfilés solidement, le tout recouvert de boue.
J’ai dû attendre que ça sèche pour le déposer à la tête de la parcelle. Les
singes ont peur des crocodiles. Au début ils en ont eu peur, mais au bout de
quelques jours plus du tout. Ils ont fait main basse sur le maïs dans le champ
de maïs qu’ils ont laissé rasibus. Ils ont mangé le riz qui montait en épi dans
la rizière qu’ils ont laissée rasibus, jetant des grains partout, arrachant les
tiges par poignées. Au bord des ruisseaux ou de la moindre pièce d’eau, les singes
mangent les crabes de rizière. Ils savent en repérer les trous, enfoncent leur
queue dans le trou, le crabe pince la queue, le singe la retire, prend le crabe
et le croque. Mais parfois le singe n’a pas de chance quand il tombe sur un
gros crabe, il ne peut pas retirer sa queue et reste coincé contre le trou du
crabe. Les fruits et les racines, c’est pas ce qui manque, mais voilà qu’il
décide que c’est des crabes qu’il veut. Le singe est un drôle d’animal. Quand
il pleut à verse, il reste assis tout recroquevillé et tremblant de froid en
haut des arbres. Quand la pluie refuse de s’arrêter, il coupe une branche et la
place en travers d’une fourche de l’arbre, puis recouvre le tout de feuilles,
formant une espèce de toit épais, solide et imperméable. S’il se mettait sous
le toit il serait à l’abri de la pluie. Le singe s’est bâti une maison. C’est
sa maison à lui. Mais quand il voit que c’est épais et imperméable à souhait,
le voilà qui s’installe sur le toit, tremblant de tous ses membres plus
que jamais. Je comprends pas pourquoi, étant donné qu’il s’est donné la peine
de se bâtir une maison, il doit continuer de se laisser tourmenter par la
pluie. Une année, une troupe de singes a presque entièrement dévasté le champ
de maïs de la Mère Douang Boulane. Dès qu’il l’a appris, le Vieux Djanpâ a vu
rouge. Il s’est mis à faire de l’alcool sur-le-champ. Déjà qu’il aimait bien
ça ! Il a empli d’alcool de petites jarres qu’il a placées en rangées dans
la partie du champ de maïs qui n’était pas encore tout à fait dévastée. Et puis
voilà que les singes sont arrivés, avec à leur tête le meneur et quatre ou cinq
acolytes. La troupe s’est arrêtée derrière eux pour attendre le signal. Le
meneur et les acolytes ont bu de l’alcool et chacun de se sentir tout excité,
tout guilleret, ravi du goût de la boisson. Alors ils ont fait signe aux autres
de les rejoindre. Au début ils se sont partagés les jarres, s’encourageant les
uns les autres, heureux comme larrons en foire, mais au bout d’un certain temps
ils étaient tous ivres et ils se sont mis à se disputer. Si ça se trouve, l’un
d’eux avait dû dire quelque chose qui n’avait pas plu à un autre et les voilà
qui se mordent, se bousculent, se collettent et se tabassent gauchement comme
font les pochards et en glapissant de douleur et en plus sans comprendre
pourquoi ils s’en prenaient aux autres et pourquoi les autres s’en prenaient à
eux. Ils ont continué à se disputer jusqu’à ce qu’ils finissent par dessouler
et ils sont repartis tête basse dans la jungle, dolents et ahuris, ne comprenant
pas ce qui s’était passé, et cette troupe de singe n’est plus jamais retournée
dans notre champ de maïs mais d’autres troupes de singes ont continué de venir.
Dans le temps il n’y avait pas de route, il n’y avait que des sentes
forestières et des voies charretières et il n’y avait que des canaux naturels
plus ou moins vastes qui serpentaient un peu partout dans la jungle. À la
saison chaude, les gens se déplaçaient en charrette tirée par des bœufs ;
à la saison des pluies ils se déplaçaient en barque. Les gens dans le temps
n’étaient pas pareils que les gens de nos jours. Les gens dans le temps étaient
plus gais, mais ils étaient peu nombreux, c’étaient des gens de la forêt,
rassemblés en petites communautés. Les hameaux n’avaient que quelques maisonnées,
qui plantaient du riz de montagne et quelques légumes sur seulement quelques
lopins, et se livraient à la chasse et à la cueillette de plantes médicinales
et des produits de la jungle pour les vendre. Dans le temps sur le canal devant
la pagode de Prek Nâm Deng il y avait un marché tous les dimanches matins.
C’était un marché flottant. L’argent n’avait pas encore vraiment cours. On
était tout à fait innocents en matière de ce qu’on appelle le commerce. On ne
tenait pas à ce que l’argent ait un rôle important dans la vie. On échangeait
du riz contre du sucre de palme, des œufs de poule ou de canne contre du
poisson salé, des gourdes et des pastèques contre des noix de coco. On
échangeait des vêtements tissés maison contre du miel, du salpêtre contre du
tabac. On échangeait bananes et canne à sucre contre du charbon et du bois à
brûler. Et vous croyez, vous autres, que la comptine qu’on chante depuis des
temps immémoriaux, « Qui a des citrons verts contre des citrons les
échange Qui a fille prend gendre en échange », les vieux qui l’ont
composée jadis l’ont fait pour du vent ? On marchandait ferme avant de
procéder à un échange. Personne n’abusait de personne. Marchands et marchandes
de communes éloignées telles que Po Riang, Po Loï, Wang Takîan ou Houéï Suea ou
Neun Sakè godillaient leur barque pour venir échanger leurs denrées. À
l’appontement devant la pagode il y avait une centaine d’embarcations de toutes
tailles, et c’était un beau vacarme. De toute ma vie je n’aurai sans doute
jamais l’occasion de revoir un marché flottant pareil. Le jour de Tôt Katine,
la remise de robes neuves aux bonzes, à l’appontement devant la pagode
c’étaient des centaines de barques de toutes tailles qui se rassemblaient.
L’hôte de la cérémonie faisait des paquets de nourriture qu’on distribuait à
tous les participants. Dans la feuille de lotus, il y avait du riz blanc, de la
pâte de piment au tamarin frais, du maquereau frit et des légumes sautés, et en
prime deux ou trois mandarines. Après avoir pagayé sa barque de loin, manger
ces paquets en feuille de lotus c’était rudement bon. Il m’en fallait deux pour
être rassasié. De toute ma vie je n’aurai sans doute pas l’occasion de revoir
une fête de Katine pareille ni l’occasion de revoir des gens comme eux, des
gens superbes, candides et gais. Les gens de la jungle étaient sans malice,
généreux envers les autres ouvertement, méchants envers les autres ouvertement.
Les bandits dans le temps quand ils s’apprêtaient à piller une maison
placardaient des notices pour en informer le propriétaire au préalable. Les
rizières dans le temps n’étaient pas ces immenses étendues vides comme on voit
aujourd’hui. Ce n’étaient que des petits lopins de jungle défrichée où on
bâtissait une maison et plantait du riz de montagne et des légumes. La jungle
était encore luxuriante, c’était encore le domaine des tigres. La mystique de
la jungle était encore stricte. Le pouvoir de la jungle et des esprits de la
jungle était encore sacré. Mais bientôt l’attribution de concessions
forestières a eu raison de la jungle. Les gens du cru ont réservé des lopins de
terre et les ont défrichés. Je n’aurais jamais imaginé que la jungle
disparaîtrait de mon vivant. J’étais un enfant de la jungle, c’est là la
différence entre vous et moi. Il s’est trouvé qu’une année, alors que j’avais
neuf ans, j’ai pagayé la barque pour aller rendre grâce à la déesse du riz avec
ma mère. Les épis de riz de montagne mûrissaient. La Mère Douang Boulane
brandissait un drapeau blanc et rouge bien au-dessus de sa tête et puis elle a
déposé un petit étal étagé en bambou près de la hampe du drapeau et a disposé
des mets et des fruits sur l’étal et elle s’est enlevé la fine bague d’or lisse
qu’elle portait à l’annulaire et l’a attachée à des tiges de riz et elle s’est
assise, les jambes repliées sur le côté, et a longuement fait des vœux. Cette
année-là, une fois la cérémonie du riz terminée et qu’on est rentrés en barque,
elle a oublié sa bague. Vous vous rendez compte ? Il m’est arrivé de voir
une nuée de milans royaux, des centaines qu’ils étaient à tournoyer au-dessus
de la jungle dans l’après-midi, lançant d’affreux cris perçants à vous glacer
les sangs. Je ne sais pas où leur aire se trouvait. Il m’est arrivé de voir des
vautours en quantité, plusieurs bandes, chacune forte de trente ou quarante
têtes, planant à lents coups d’ailes au-dessus de la jungle ou agglutinés
autour de charognes qu’ils déchiquetaient. Oiseaux obscènes, oiseaux de mauvais
augure. Je ne sais pas où leur aire se trouvait. Et il m’est souvent arrivé
d’entendre à la brune en saison froide, alors que les particules blanches du
brouillard enveloppaient la jungle alentour, les hurlements des chacals,
perçants à vous glacer les sangs. Même si je les entendais souvent, ma terreur
demeurait aussi vive, ne se dissipait pas ; et les plaintes des gibbons au
coucher du soleil n’avaient rien de terrifiant mais me rendaient rudement
triste et angoissé. Parfois j’entendais un jeune gaur beugler en plein jour.
Dans le silence figé de la forêt, dans la mélancolie de ce monde vert en fouillis,
un jeune gaur beuglait, peut-être un jeune mâle dans la force de l’âge à
l’écart de sa harde et qui errait en solitaire, beuglant à pleins poumons,
beuglant de solitude lasse. Ça n’avait rien de terrifiant, rien de triste, mais
ça vous laissait songeur et confus. La jungle autour d’ici grouillait de daims
et de muntjacs, et là où daims et muntjacs grouillaient, grouillaient aussi les
tigres, et les tigres sont des animaux dangereux. La jungle ? Vierge, la
jungle, et sauvage. En bien des endroits les arbres de toutes tailles étaient
si denses que les rayons de soleil en pleine journée avaient du mal à crever
l’écran des feuillages et ne donnaient qu’une clarté jaunâtre comme de pleine
lune. Au beau milieu du jour, tandis que je parcourais la jungle avec le Vieux
Djanpâ ou d’autres adultes, les feulements lointains d’un tigre faisaient que
mon cœur battait la chamade. Au beau milieu du jour, alors que je me livrais
dans la jungle à mes amusements de gosse, les feulements lointains d’un tigre
me donnaient la chair de poule sur tout le corps. Quand un tigre se montrait où
que ce soit, tous les autres animaux se lançaient des avertissements urgents,
fébriles, et l’instant d’après la jungle alentour était d’un silence de mort,
un silence terrifié. Mais parfois la jungle devenait muette sans raison
apparente et je ne savais jamais avec certitude si elle était muette
d’elle-même ou du fait de l’approche d’un tigre. Mais après le feulement d’un
tigre, le silence de la jungle était encore plus dense, et perdurait. Tous les
oiseaux et tous les singes et même les écureuils se gardaient de faire le
moindre bruit ou de bouger. Tous les animaux attendaient et ce n’était que
quand ils étaient sûrs que le tigre était passé qu’ils reprenaient leurs
déplacements et leurs cris. Dans la jungle, que je sois avec le Vieux Djanpâ ou
avec n’importe qui d’autre, quand j’entendais un feulement de tigre je
regardais autour de moi, cherchant une issue de secours, cherchant une
cachette, mais dans la jungle il n’est guère de cachette ou d’issue de secours.
Se jeter à l’eau ? Le tigre sait nager. Grimper sur un arbre ? Le
tigre sait aussi grimper. Qu’on reste sur place ou qu’on marche, qu’on s’assoie
ou qu’on s’accroupisse, qu’on courre comme un dératé ou qu’on reste interdit,
autant d’actes qui ne riment à rien quand on y réfléchit, et je me contentais
de rester assis sans bouger ou debout sans bouger et de regarder devant,
derrière et sur les côtés avec l’impression que dans ce monde vert brouillon et
dense il n’y avait que moi et ce tigre qui venait de feuler. Le pire c’était
que, de jour comme de nuit, j’avais toujours l’impression d’être en pleine
lumière et en terrain dégagé et que le tigre était tapi dans l’obscurité et la
végétation étouffante alentour. Il m’épiait sans que je puisse le voir. Chaque
geste que je faisais, chaque mouvement que je faisais, chaque pause que je
faisais, il les voyait. Il m’observait en me narguant, sans la moindre
compassion. Je n’étais qu’une proie inoffensive et pathétique. Les derniers
instants d’une cruauté terrible et inévitables, c’est lui qui les
déterminerait, et la raison pour laquelle ma dernière heure n’était pas encore
arrivée c’était uniquement qu’il n’avait pas encore assez faim, c’était
uniquement parce qu’il avait encore bien d’autres proies à pourchasser. Vous
vous rendez compte ? Jamais de ma vie je n’ai vu de tigre mourir de mort
naturelle, pas un seul. Je ne sais toujours pas quelle est la durée de vie
moyenne d’un tigre, pas plus que je ne sais de combien de kilos de viande un tigre
dans la force de l’âge a besoin pour se nourrir. J’avais peur parce que j’étais
encore un enfant. Ce n’étaient pas seulement ses feulements dans le lointain
qui me terrifiaient, mais aussi ses crottes et l’odeur âcre de son pissat et
les empreintes de griffes qu’il laissait sur les arbres et même le résultat de
ses œuvres, ce qui restait des carcasses de bêtes qu’il laissait après lui. Les
chairs sanguinolentes et pourrissantes, le tigre n’en est pas offensé, mais il
préfère la chair fraîche, le sang frais. J’avais peur des tigres. Mon cœur
n’était pas tranquille, et pas moyen qu’il soit ferme et impavide comme il
aurait dû l’être.
En fin d’après-midi un jour de décembre mil huit
cent soixante-dix sept – j’avais dix ans alors – j’ai pris la barque pour aller
chercher la Mère Douang Boulane qui était sortie moissonner toute seule notre
rizière au bord du canal au sud du village. Cela faisait plusieurs jours que je
faisais ainsi et c’était pour ainsi dire devenu mon lot que d’embarquer le riz
coupé et reconduire la Mère Douang Boulane à la maison. La plupart du temps, je
laissais la barque flotter au fil du courant. Les deux berges étaient couvertes
d’une forêt de grands arbres élancés dont les cimes penchées de part et d’autre
du canal se rejoignaient au-dessus de l’eau et, fermement liées par toutes
sortes de plantes parasites, formaient comme un tunnel, avec sur chaque rive un
fouillis d’herbes hautes. Pas la peine de se presser. J’étais un foutu
couillon. Je laissais la barque glisser tranquillement au fil de l’eau. Menton
sur le plat-bord, j’observais la surface de l’eau pellucide révélant un monde
sous-marin silencieux, envoûtant et frais, plein d’herbes d’algues de plantain
d’eau et de bancs de lotus, plein de crevettes crabes coquillages poissons.
J’observais les escargots d’eau douce en file indienne le long des brins
d’herbe, observais les tête-de-serpent qui faisaient du surplace dans les
touffes de plantain, battant des seules petites nageoires près des ouies et
faisant lentement onduler le fin bout de leur queue. J’observais les crabes
gravissant clopin-clopant les bords boueux du canal. J’observais les touffes d’hydrilla
dont les filaments oscillaient au gré du courant comme ramures sous le vent –
tout cela nouveau et ravissant, saisissant, splendide, et qui me captivait au
point que je m’enfonçais toujours dans des rêveries prolongées. Un
tête-de-serpent rouge presque immobile se tenait derrière ses alevins, plus
petits que des allumettes et qui se comptaient par milliers ; à l’approche
de la barque il ouvrait grande sa gueule et gobait toute sa progéniture pour la
protéger du danger imminent et je l’observais médusé. Une escouade de
barbillons à queue rouge allait et venait à ras d’un banc de lotus bleu marine,
leurs écailles d’argent étincelant, on aurait dit non quelque chose de vivant
mais des colifichets pour dames de la haute. Des perches de jungle filaient à toute allure telles des fusées
argentées. Je n’avais pas conscience du silence inhabituel du monde d’en
haut. Sous un ficus au tronc énorme en bord de rizière, alors que l’arrière de
la barque butait contre la berge, j’ai tendu le bras et tiré sur l’herbe du
bord pour stabiliser l’embarcation. Une goutte de liquide rouge sombre m’est
tombée sur l’avant-bras. Je me suis dit que c’était du jus du fruit du ficus.
Une autre goutte rouge est tombée et je me suis dit encore que c’était du jus
du ficus. J’ai plongé mon bras dans le courant pour le laver mais j’ai failli
m’évanouir de stupeur en entendant comme un rot étouffé provenant de quelque
part derrière moi et dans le même instant j’ai vu une oreille tomber au fond de
la barque – une oreille humaine, dont le lobe portait une boucle sertie d’un
brillant grenat. J’ai relevé la tête et vu un bras charnu qui tombait, vu de
longs doigts crispés et tout recroquevillés, vu une bague en or briller dans la
lumière, vu une masse de longs cheveux noirs secouée, vu le visage blême et les
yeux magnifiques de la Mère Douang Boulane à la renverse et la tête à l’envers
plonger et par dessus, dodelinant entre les nodosités d’une fourche du ficus,
la tête énorme d’un tigre, incisives et crocs pleins de sang, gueule pleine de
sang, crins blancs en rictus pleins de sang, yeux clignés troubles et comme
repus, si repus qu’il en rotait. J’ai bondi sur la berge, hurlant comme un
possédé. J’ai perdu la raison sept jours et sept nuits d’affilée. Je faisais
cauchemar sur cauchemar. Je délirais. Le révérend père Korm, l’abbé de la
pagode avant moi, a dû me faire avaler de l’eau consacrée et me baigner d’eau
consacrée tout un mois. J’ai beaucoup maigri. Je refusais toute nourriture. Les
gens de Prek Nâm Deng disaient entre eux que le tigre avait fait deux victimes,
la Mère Douang Boulane et le Kwane Tiane, son fils, mais pour finir j’ai
survécu, j’ai repris conscience et accepté la réalité, mais ce que je
n’oublierai jamais c’est la terreur, une terreur au-delà des mots. Et ce n’est
que dix ans plus tard que je suis parvenu à triompher de cette terreur, mais ce
fut une victoire bien chère. Bien trop chère. La disparition de la Mère Douang
Boulane a fait du Vieux Djanpâ un chasseur de tigres acharné. Il a attendu deux
jours durant sous le ficus en question que le tigre qui avait tué la Mère
Douang Boulane revienne auprès du cadavre. (Il n’est pas resté à s’occuper de
moi qui étais très malade ; il m’a abandonné aux bons soins du révérend
père Korm ; il ne s’est pas occupé du corps de la Mère Douang Boulane; il
s’est servi de son cadavre comme appât pour attirer le tigre – voyez à quel
point il était porté sur la vengeance, voyez son intrépidité et sa cruauté et
sa vulgarité.) Il ne l’a pas tué d’une seule balle. Il s’est servi de sa Mort
bleue tout à loisir ; il a visé les pattes qu’il a pulvérisées des deux
côtés avec des balles de plomb de dix saluengs. Il a tiré délibérément,
remettant de la poudre et une balle à chaque fois froidement, avec la ferme
intention de le faire mourir lentement pour prendre sa revanche plutôt qu’autre
chose. Le tigre tressautait et se débattait tellement que l’herbe giclait et il
poussait des hurlements assourdissants. Le Vieux Djanpâ a tiré encore deux
balles, dans son arrière-train et sa colonne vertébrale, avec assez de dextérité
pour qu’il ne meure pas tout de suite, avec assez de prudence pour qu’il ne
représente pas une menace pour lui. Il a coupé une liane qu’il lui a attachée
autour du cou et l’a traîné hors de la jungle jusqu’à la grand-place du village
en l’agonissant d’injures grossières pendant tout le trajet. Sur la place du
village (selon ce que les gens de Prek Nâm Deng se disaient et selon ce qu’il
m’a dit par la suite), il a planté deux poteaux auxquels il a lié les pattes
avant du tigre et ses pattes arrière. Il l’a harcelé avec un tison, l’a
flagellé avec un rameau couvert d’épines, l’a roué de coups de pieds de coups
de poings, lui a craché dessus, lui a pissé dessus, a écrasé un nid de fourmis
rouges sur ses plaies qu’il a ensuite enduites de sel. Il était devenu fou,
cheveux en bataille, yeux injectés de sang, troubles et révulsés. Ses gestes
étaient raides, agressifs et cruels. Il n’avait pas changé de vêtements, ne
mangeait pas, buvait seulement, buvait sans arrêt, buvait sur place sans
prendre le temps de dessoûler et il ne voulait pas s’éloigner ni s’absenter
longuement, ne faisait que tourner autour du tigre qui était devenu son
prisonnier et ne cessait d’inventer de nouvelles tortures. Le tigre tremblait
de tout son corps, frémissait, feulait plaintivement et rauquait tout en le
fixant d’un regard vindicatif. Il a posé des souricières et attrapé une
douzaine de rats petits et grands. Il les a enfilés dans un tronçon de bambou
fermé à un bout, a placé l’embouchure contre le cul du tigre et a fait du feu pour
brûler l’autre bout. Il a attisé le feu. Ivres de douleur, les rats se
coursaient dans le bambou. Ils n’avaient pas le choix : la seule façon
pour eux de sortir de là c’était de mordre et de s’enfoncer dans le cul du
tigre. Mais il n’en est finalement ressorti que huit, tous couverts de sang de
la tête à la queue. Les quatre autres se sont perdus en chemin et sont restés à
l’intérieur du corps du tigre et c’est de cela que le tigre a fini par mourir.
À dater de ce jour-là, le Vieux Djanpâ a tué tous les tigres qui se trouvaient
sur son chemin. Quand des gens du village ou des communes voisines venaient le
chercher pour aller chasser un tigre, il laissait tout en plan, exultait
ostensiblement et les suivait en toute hâte. Il prenait toujours grand soin de
sa Mort bleue, s’assurait toujours qu’il avait assez de poudre et d’amorces et
en prenait grand soin également. Il a tué tellement de tigres qu’il a fini par
en perdre le compte. Il les tuait tous, jouvenceaux comme tigres chenus,
tigresses entourées de leurs petits comme tigres dans la fleur de l’âge. Chaque
fois qu’il entendait parler de tigres, il crachait bruyamment et disait
« Bof ! Des matous scrofuleux, voilà tout ! ». Il était
bravache et se montrait arrogant. Il chassait les tigres en prenant de plus en
plus de risques. Il méprisait les tigres et ne faisait pas assez attention, sûr
de lui, imprudent et vaniteux. Il creusait des pièges sans se lasser et maintes
fois laissait le malheureux tigre pourrir au fond de la fosse embroché aux
épieux de bambou. Il lui arrivait de voler des petits de tigres dans leur
litière une fois qu’il s’était assuré que leur mère était sortie chercher de
quoi se nourrir et il prenait une liane et les pendait en feston à l’entrée de
la tanière. Il m’a acheté un fusil à amorces qu’il a baptisé L’Éclair. Il m’a
appris à tirer jusqu’à ce que je devienne adroit et habile (au début, l’Éclair
ruait dans mes bras au point de me démonter l’épaule). Il m’accompagnait dans
la jungle pour de vraies séances de chasse. Il m’accompagnait chasser le tigre
et le suivre à la trace, mais au moment de tirer, je n’osais toujours pas.
Chaque fois que je devais tirer sur un tigre, je ne pouvais m’empêcher de
penser à la panique et à la douleur immonde que la Mère Douang Boulane avait
subies. Tout au tréfonds de moi j’étais convaincu que le sort qui m’attendait
serait du même ordre que le sien. Chaque fois que je devais tirer sur un tigre,
à l’instant critique, il fallait que ce soit le Vieux Djanpâ qui tire. J’avais
une peur irraisonnée des tigres et c’est cela qui navrait le Vieux Djanpâ et le
faisait m’agonir d’injures. La plupart du temps il pistait et tirait les tigres
en plein jour mais parfois il s’embusquait sur une plate-forme d’affût à
l’endroit où il avait trouvé une proie du tigre, surtout quand le clair de lune
était suffisant. Le tigre ne mange pas sa proie en une seule fois et il revient
toujours pour l’achever. Je l’aidais à dresser la plate-forme et à la
camoufler, et nous devions grimper jusqu’à elle et y demeurer assis ankylosés
dès avant le coucher du soleil. Il était difficile de changer de posture, et de
le faire en silence. Taons, moustiques, moucherons et mites vous couvraient la
peau de cloques. Impossible de les estourbir d’une tape car ça ferait du
bruit ; il fallait les chasser d’un léger revers de main. Quand on avait
envie de pisser, il fallait pisser dans un bout de bambou ; quand on avait
envie de chier, il fallait se retenir ; et ce n’est qu’à l’aube qu’on
pouvait descendre de la plate-forme. Et pour ma part, j’avais l’impression que
la plate-forme se trouvait bien trop proche de l’appât, parfois six ou huit
mètres seulement, et qu’elle n’était jamais assez haute, qu’elle semblait à
portée d’un bond de tigre. Sans parler de l’odeur répugnante de la charogne
dans la clarté lunaire pleine de hantises et de silence tout au long d’une
attente prolongée et tourmentée ! Finalement, j’entendais le tigre
s’approcher pour dévorer sa proie. Le tigre est un animal qui chasse aussi de
jour mais pour sûr sa puissance est au plus magnétique la nuit et je voyais ses
yeux émeraude à reflets d’or fascinants et terrifiants approcher dans cette
clarté lunaire hantée. Ces yeux avaient un pouvoir et un magnétisme qui me
sidéraient et me clouaient sur place. De tous les yeux d’animaux c’étaient les
plus puissants, bien plus puissants que ceux de l’homme. Ces yeux semblaient me
dire, « Viens, rapproche-toi, viens me voir de plus près, je suis l’énigme
absolue, ou si tu veux c’est moi qui vais grimper jusqu’à toi », et il me
venait l’envie d’aller voir le possesseur de ces yeux ou que le possesseur de
ces yeux vienne à moi. C’était ainsi chaque fois que je voyais les yeux du
tigre la nuit. Je ne comprends pas pourquoi, comme si j’étais ensorcelé, comme
si je rêvais éveillé, incapable de distinguer illusion et réalité, restant
ainsi, comme hypnotisé, et je ne faisais que penser à la Mère Douang Boulane,
je ne faisais que penser aux réactions, pensées et impressions de la Mère
Douang Boulane quand elle s’était trouvée confrontée à la mort sous les traits
d’un tigre. Je restais dans cet état second jusqu’à ce que le coup de fusil du
Vieux Djanpâ retentisse. C’était là chasser le tigre de façon vraiment atroce.
C’était vraiment témérité excessive ou folie de la part du Vieux Djanpâ. On
n’avait même pas d’arme moderne, même pas ne serait-ce qu’une torche
électrique, mais on se débrouillait malgré tout. Sa Mort bleue était rudement
efficace, bien qu’à vrai dire ce n’était qu’un fusil à amorces. Alors les yeux
émeraude se fermaient d’un coup et à l’aube, quand on descendait de la
plate-forme, je trouvais toujours le tigre mort par balle, une balle de dix saluengs
lui ayant fait exploser le crâne dont il ne restait rien. Il arrivait parfois
que le Vieux Djanpâ rate son coup, que le tigre ne meure pas tout de suite
mais, grièvement blessé, se traîne pour aller mourir pas très loin. Il n’y a
jamais eu que trois tigres que le Vieux Djanpâ avait dû suivre à la trace pour
les achever, mais la poursuite alors n’avait rien de pénible ou de dangereux.
Un soir de la saison chaude, alors qu’on rentrait tous deux de la chasse dans
la jungle du côté ouest, voici que le Vieux Djanpâ s’arrête, épaule et tire sur
un tigre et l’atteint à la patte avant droite, un peu au-dessous de la
jointure. C’était un tir au jugé, presque à bout portant, car à ce moment-là je
titubais sous le poids d’un grand muntjac que j’avais abattu et que je portais
sur les épaules. Ce tigre avait perçu l’odeur du sang de la bête et l’avait
suivie et il pensait sans doute me ravir le muntjac ou pire, me tuer
auparavant, allez savoir, en me sautant à la gorge et en enfonçant ses crocs
acérés dans mon cou. Ce soir-là, si le Vieux Djanpâ n’avait pas été avec moi,
que se serait-il passé ? Sans doute que je serais mort. Rien que d’y
penser, j’en ai la chair de poule – tenez, voyez donc mes bras. J’en ai la
gorge nouée. J’ai bien failli apprendre ce que c’est que d’avoir des crocs
plantés dans la gorge. Ce tigre de malheur s’est pris une balle de plomb de dix
saluengs du Vieux Djanpâ et s’est retrouvé pattes en l’air sous un grand
makâ, abasourdi, et fou de rage et de douleur. Il a essayé de se
relever, a regardé le Vieux Djanpâ, m’a regardé, et a fait comme s’il allait
sauter sur le Vieux Djanpâ, mais il a roulé sur lui-même en lançant un
feulement assourdissant, et tout à trac il a cessé de s’intéresser au Vieux
Djanpâ qui était en train de bourrer son fusil de poudre et d’une nouvelle
balle, a cessé de s’intéresser à moi qui me contentais de rester debout hébété,
le corps du muntjac toujours en travers de mes épaules, ma terreur s’exprimant
par mon visage et par mes yeux, ma couardise imbécile s’exprimant par toute mon
attitude – a cessé de s’intéresser absolument à nous deux. Il s’est débattu
violemment, roulant sur lui-même, feulant et rauquant de douleur aiguë. Son
corps s’est contracté puis étiré. Sa longue queue fouettait l’air de façon
incontrôlée et cela l’a mis dans une colère monstre. Il a rapproché sa queue de
son corps, son corps s’est ployé et il s’est mordu la queue deux ou trois fois
sans ménagement et s’est alors rendu compte que ce n’était pas sa queue qui
était à l’origine de toutes ses avanies, mais sa patte avant droite, désormais
raide et ballante et qui refusait de lui obéir, ne voulait rien savoir de sa
colère et de sa disgrâce. En un clin d’œil il s’est retourné ventre au sol,
montrant ses crocs au maximum, ouvrant sa gueule au maximum, et a mordu de
toutes ses forces sa patte avant droite juste au bout. Le bout s’est détaché,
il l’a recraché et il a de nouveau mordu de toutes ses forces la même patte, un
peu plus haut cette fois, enfonçant ses crocs de toutes ses forces, mais comme
elle ne s’est pas détachée il s’est mis à tirer sur elle, tournant en cercle
sans cesser de hurler et de feuler comme un dément. Le Vieux Djanpâ qui avait
fini de bourrer son fusil a marché droit sur lui, crosse contre épaule, chien
relevé, doigt sur la gâchette. Le tigre a vu le Vieux Djanpâ s’approcher tout
du long mais sans le moins du monde s’intéresser à lui, même quand le Vieux
Djanpâ a pointé le canon de son arme contre la tête énorme de la bête qui
continuait de tirer sur sa patte et de la secouer, et a tiré à bout portant. Le
coup était étourdissant. Feulements et hurlements ont cessé, la jungle tout
entière s’est figée, l’odeur de salpêtre s’est propagée dans l’air humide et
immobile. Quant à moi, je suis resté raide comme un piquet sans m’en rendre
compte. Ce qui venait d’arriver semblait se passer dans un rêve, jusqu’à ce que
le Vieux Djanpâ se tourne moi et me tende son couteau de chasse pour que je
dépiaute le tigre – et c’est alors que j’ai recouvré mes sens. Il me faisait
toujours dépiauter les tigres qu’il tuait. Leur pelage se vendait et on en
obtenait un bon prix s’il était en bon état. Les os de tigre aussi se vendaient
aux pharmacies de médecine traditionnelle des Chinois ; ils en faisaient
une poudre mélangée à je ne sais quoi. Les crocs et les griffes de tigre se
vendaient aussi. Le Vieux Djanpâ les prenait pour aller les vendre en ville les
fois où il avait besoin d’argent, y allait en barque à la saison des pluies,
notre barque, ou en charrette à la saison chaude, la charrette d’un voisin ou
d’un autre. Même les crins du museau du tigre se vendaient à un bon prix. Les
crins étaient très résistants et très longs. On en plantait un au bout d’un fin
roseau et on s’en servait pour aiguillonner les buffles. La chair de tigre
n’est pas bonne, personne n’en mange, et le Vieux Djanpâ ne cessait de me dire
– avec une conviction totale – « Pourquoi diantre t’as la trouille des
tigres ? C’est que des grands chats. » Il me laissait en présence des
tigres morts de longs moments à chaque fois. Moi-même j’essayais de me
familiariser avec ces tigres morts, j’essayais de maîtriser ma peur et chaque
fois que je devais me mettre à en dépiauter un, je lambinais planté à distance,
épiais le cadavre de tigre de loin et il me fallait bougrement longtemps pour
que je m’enhardisse à tournicoter autour de lui en me rapprochant et
m’accroupir et pour finir, après avoir longtemps hésité, je lui entrouvrais la
gueule, regardais ses dents et ses crocs, les regardais et les touchais,
entrouvrais ses pattes incroyablement souples, regardais ses griffes, qui
étaient grandes, courbes et effilées, ses griffes cachées dans la fourrure de
ses orteils et prêtes à jaillir en s’écartant, les regardais et les touchais,
ouvrais ses paupières, regardais ses yeux qui étaient du jaune des topazes le
jour et qui devenaient du bleu vert foncé des émeraudes la nuit, caressais son
pelage de la tête à la queue, regardais avec attention les stries jaunes et les
stries noires au niveau de sa colonne vertébrale et de ses flancs et la zone
blanche sous son ventre sous son museau et sous son cou, où parfois il y avait
des tiques cachées, et je regardais et touchais sa peau (c’est un animal à la
peau fine), regardais sa longue queue qui était une succession d’os de plus en
plus petits, soulevais sa queue, regardais son derrière, élevais une de ses
pattes arrière, regardais ses testicules et sa verge pathétiques (ou dans le
cas d’une tigresse, je regardais son yoni) et je le dépiautais et ouvrais son
ventre, regardais ses tripes, sa panse, son foie, ses poumons et son cœur (il
m’est arrivé de me dire que j’avais envie de manger un cœur de tigre, le manger
cru, le manger pour ne plus jamais redouter les tigres de ce monde) et je me
servais du coutelas pour taillader, dégager et examiner ses tendons et ses os
et je sentais son sang rouge qui sentait la chair fraîche et n’était à mon avis
en rien différent du sang de vache ou de sanglier ou de muntjac ou de daim. Il m’est
du reste arrivé de m’interroger longuement sur les tétons de la femelle et du
mâle (le mâle aussi a des tétons). Il m’est du reste arrivé de m’interroger
longuement sur ses oreilles, ces oreilles qui sont la partie la plus vilaine du
corps du tigre, arrondies, maigrichonnes, ridiculement courtes, et qui semblent
jurer avec le reste du corps, comme les yeux sont la partie la plus vilaine de
l’éléphant. Je faisais tout cela pour me dire que le tigre est un animal
ordinaire qui doit manger qui doit chier qui doit pisser qui doit perpétuer sa
race comme tous les autres animaux, et non un démon maléfique sorti de nulle
part. J’ai ainsi dépiauté en tout dix-sept tigres avant que je me marie, mais
pour autant je ne pouvais m’empêcher de me dire qu’un tigre mort et un tigre
vivant c’est pas la même chose, qu’ils diffèrent de bien des façons.
Je n’avais que dix ans quand le Vieux Djanpâ m’a
acheté un fusil et m’a appris à tirer, m’a appris à charger un fusil de poudre
et d’une balle de plomb, à toujours garder la poudre au sec et à me déplacer
dans la jungle sans risquer de me perdre et m’a appris à reconnaître et à
retenir les caractéristiques des bêtes et à suivre une bête à la trace et m’a
appris à respecter les génies de la jungle et des monts et m’a appris ce qu’il
est permis et interdit de faire en forêt. Il m’a entraîné pour faire de moi un
chasseur et m’a appris à comprendre ce qu’on appelle le code de conduite du
chasseur. C’était vraiment un excellent enseignant. Mais il ne s’intéressait
pas du tout au travail des champs et n’en avait que pour la chasse aux animaux.
Et tout cela uniquement à cause de la mort de la Mère Douang Boulane. Parmi les
gens de Prek Nâm Deng, certains familles allaient se réserver des lopins de
jungle et les défrichaient et en faisaient des rizières dans ce qui est
aujourd’hui les villages de Toung Bua Ngâm, Mâp Santawâ, Toung Kârawék, Nong Wâ
et Pokâ Rong, et elles sont devenues plus prospères que quand elles vivaient de
la jungle et de la chasse et faisaient profession de collecter les choses de la
jungle pour les vendre. Mais le Vieux Djanpâ restait indifférent aux activités
de ces gens-là et il semblait qu’il était prêt à demeurer à Prek Nâm Deng et
continuer de vivre de la chasse jusqu’à sa mort. Il savait bien dans son for
intérieur que des gens venus d’autres terroirs faisaient reculer la jungle
lentement, sans bruit, et formaient des collectivités dans les confins ouest et
que la jungle était en train d’être violée, mais il disait que la jungle vers
l’est il en restait tout plein, et tout plein d’animaux pour sa chasse. J’étais
d’accord avec lui. Du haut des plus grands arbres on pouvait voir le
moutonnement sauvage de la jungle s’étirer à perte de vue et c’était toujours
une forêt dense de sens. Les paons continuaient de pousser leurs cris de paon
au crépuscule du soir comme au crépuscule du matin. Les hardes d’éléphants
continuaient de s’ébattre dans l’eau des étangs peu profonds et de se payer du
bon temps. Les oiseaux de toutes les couleurs et de toutes les espèces
continuaient de voler en rond, et les longues peaux de cobras et de cobras
royaux on en trouvait encore souvent sur le sol. En même temps, ce qu’on
appelle le progrès s’insinuait en provenance de l’ouest. La voie ferrée déjà
traversait la jungle mais on n’avait pas encore inauguré la ligne avec un
train. Et j’entendais les gens dire qu’un éléphant solitaire en rut avait
soudain pris la mouche va savoir pourquoi : il avait chargé une locomotive
– il n’y avait que la loco, pas de wagons. Celui qui conduisait la loco
conduisait à fond les manettes pour tester les rails et pour tester l’engin et
quand il a vu de loin cet énorme éléphant en travers de la voie il a actionné
le sifflet et c’est sans doute ça qui a rendu l’éléphant en rut furieux. Trompe
dressée, queue relevée, oreilles écartées, et poussant des barrissements, il a
chargé la locomotive et ils se sont tamponnés. L’éléphant est mort sur le coup
et s’est effondré sur la voie, la locomotive a basculé et fini roues en l’air
dans l’herbe en contrebas. Mais le conducteur, lui, il est pas mort, croyez pas
ça. Il aurait dû y rester, tenez. Quel enfoiré ! Qu’est-ce qui lui a pris
d’affoler un éléphant au point de le percuter ? Il aurait dû faire preuve
d’un peu de jugeote. Le Vieux Djanpâ me mettait en garde en permanence,
m’interdisait absolument de tuer un éléphant en quelque circonstance que ce soit,
mais au contraire de m’armer de patience et de pardonner à l’éléphant et de le
considérer comme un frère ou une sœur aînée, mais il me disait la même chose
pour la mort d’un sanglier d’un muntjac d’un daim d’un gaur ou d’un tigre –
mort que je devais infliger d’une seule balle. Avec le temps et comme je
grandissais, j’étais assez adroit au tir et je commençais à me faire au recul
de la culasse et j’étais assez débrouillard pour ne pas me perdre en forêt, en
particulier autour d’ici, et j’en savais assez pour m’enfoncer seul dans la
jungle arme à l’épaule la nuit, et à certains égards je pense que j’étais un
chasseur plus circonspect et plus vigilant que le Vieux Djanpâ même. J’avais la
chasse dans le sang et on m’aurait probablement considéré comme un maître
chasseur si seulement j’avais osé tirer sur un tigre. Quand je dis que j’osais
m’aventurer dans la jungle seul la nuit fusil sur l’épaule, c’est vrai, mais je
n’osais agir de la sorte que quand j’avais l’intime conviction qu’à ce
moment-là il n’y avait pas dans la jungle où je m’aventurais de tigre en
maraude. La jungle la nuit n’est que bruits bizarres, silences bizarres,
obscurités bizarres et ombres bizarres. Si vous autres vous entriez dans la
jungle tout seuls la nuit avec ces bruits silences obscurités et ombres et que vous vous interrogiez sur vous-mêmes, vous vous
apercevriez que vous ne vous connaissez pratiquement pas, vous qui pourtant
êtes habitués à vous-même depuis tout petit. J’ai appris à penser à ces choses
de façon approfondie alors que je commençais à m’entraîner au pèlerinage, mais
quand j’étais encore un enfant de la jungle, je n’avais pas appris à réfléchir
sérieusement et de façon approfondie à ces choses-là du tout. J’étais juste un
enfant de la jungle borné, bêtasse, ignare – un crétin pour tout dire. Je
commettais des péchés et il m’est arrivé de tuer des daims, de grands daims aux
ramures splendides, j’en ai tué plusieurs ; et il m’est arrivé de tuer des
cobras royaux, de grands cobras royaux longs de douze ou treize coudées, j’en
ai tué plusieurs ; et il m’est arrivé d’abattre des gaurs, de jeunes gaurs
dans la force de l’âge, on les tire à la jointure rouge du poitrail et des
pattes, sans endommager leur tête, j’en ai tué plusieurs. Les gaurs sont
bizarres ; leur chef de harde c’est toujours une femelle très âgée, comme
chez les éléphants. Dans les situations dangereuses, c’est cette vieille
femelle qui décide de fuir ou de se battre. Et il m’est arrivé d’abattre
un sanglier aux broches recourbées venu manger des têtes de taro dans mon
champ ; et il m’est arrivé d’attraper des crocodiles. Je les attrapais
dans l’eau même. C’est le Vieux Djanpâ qui m’a appris à attraper des crocodiles
en me montrant comment faire. À première vue, descendre dans l’eau pour
attraper un crocodile c’est vraiment jouer avec la mort, mais à la réflexion,
pas du tout. Le crocodile est un animal stupide, et dangereux certes, surtout
quand il se trouve dans l’eau. C’est un animal attaché à son territoire. Même
le tigre, qui est un animal cruel, rusé et ingénieux, doit se méfier du
crocodile. Il a trop peur d’être saisi par une patte et entraîné sous l’eau
pour y finir noyé. Le crocodile se moque bien de savoir qui est sa proie et
d’où elle vient. J’ai vu de mes yeux vu un matin de saison froide, alors que je
grimpais recueillir du miel en haut d’un arbre immense où les abeilles avaient
fait des centaines de nids de toutes tailles, la brume recouvrant encore toute
la jungle telle un linceul, de grosses gouttes de rosée lumineuses encore
accrochées aux brins d’herbe, les coqs sauvages s’égosillant encore en battant
des ailes et les fleurs de saï-yout exhalant encore leur parfum
entêtant, j’ai vu un tigre à la poursuite d’un sanglier sortis de je ne sais
où. Le tigre galopait à fond de train. Le sanglier fuyait comme un dératé,
feintant sans cesse, un coup à gauche un coup à droite. Il n’avait pas encore
mal, alors il ne songeait pas à se battre, bien que ses broches soient
redoutables. Couinant comme le font nos cochons, il a soudain filé droit sur un
étang et s’est jeté à l’eau. Le tigre l’a suivi. Le sanglier s’est mis tant
bien que mal à patauger pour lui échapper. L’un et l’autre sont des animaux de
la terre ferme qui savent nager. Dans sa fuite, le sanglier s’écartait de plus
en plus du bord de l’étang, le tigre toujours à ses trousses. D’un bond, le
tigre a happé une patte arrière du sanglier et a fait demi-tour pour regagner
avec sa proie le bord à la nage, mais alors il a dû s’arrêter net. Un énorme
crocodile flottait silencieusement et sans prévenir a refermé sa gueule sur le
cou du sanglier, lequel fuyait bel et bien le tigre pour tomber sur le
crocodile, comme le veut le dicton. Les mâchoires du crocodile, raboteuses,
primitives et puissantes, avec leurs crocs et dents jaunâtres espacées, étaient
hideuses. Il était clair que le crocodile voulait le sanglier lui aussi et
grâce à sa force supérieure et au fait qu’il avait l’avantage du territoire, il
tirait le sanglier et tirait aussi le tigre qui refusait de lâcher la patte
arrière de sa proie et les propulsait vers des eaux profondes. Le tigre
essayait bien d’entraîner le sanglier vers la rive mais il ne pouvait résister
à la force du crocodile et tigre et sanglier s’éloignaient de plus en plus du
bord. Le crocodile faisait son affaire sans bruit, sans se presser, mais avec
détermination, au contraire du tigre qui, depuis que ses pattes ne foulaient
plus la terre ferme, s’était mis à perdre de son assurance, mais était
manifestement furieux. Depuis qu’il était né il n’avait sans doute jamais été
aussi furieux. Rien ne rend un tigre plus furieux que de se voir disputer la
proie qu’il a dans la gueule, et il était tout aussi évident qu’il était
abasourdi, qu’il ne parvenait pas à croire ce qui se passait. Ses quatre pattes
se débattaient en quête d’un appui ferme et bien entendu n’en trouvaient pas.
Il a sans doute bu la tasse à plusieurs reprises, il n’avait sans doute jamais
pensé auparavant que quelqu’un aurait le culot d’agir ainsi envers lui. Le
crocodile avait sa propre tactique et il était fermement décidé à s’y tenir.
Pour finir, le tigre s’est résigné à relâcher sa proie et à regagner le bord à
la nage, furieux, interloqué et ridicule. Il s’est ébroué, marchant parfois,
parfois s’asseyant au bord de l’étang, le regard fixé uniquement sur l’endroit
où sa proie avait disparu sous l’eau. À une cinquantaine de mètres seulement de
l’endroit où il était assis tout agité ou faisait les cent pas, un troupeau de
muntjacs s’abreuvaient au bord de l’étang, mais il n’y faisait pas attention.
Il ne faisait même pas attention à moi qui étais en train d’enfumer les
abeilles sur la cime du shorea siamois. Le sanglier qui avait été sa
proie est revenu flotter en surface environ une heure plus tard. Le tigre s’est
ébroué, mais il n’a pas osé se jeter à l’eau. Le crocodile devait être un vieux
croco aux crocs et aux dents émoussées et branlantes, pas assez solides pour
déchiqueter le sanglier, et peut-être qu’il avait disparu en quête de poissons
depuis un long moment et, s’il avait happé le sanglier, c’était plutôt par
curiosité indolente, et ce qu’il avait fait rendait le tigre dubitatif. Le
tigre est resté là jusqu’à ce que le soleil disparaisse au-delà des cimes et
que les gibbons se mettent à glapir et qu’une flopée de chauve-souris se
dispersent en quête de nourriture (les chauve-souris dorment en grappes parmi
les manguiers sauvages et tous les manguiers des environs ont le feuillage
rabougri et desséché par leurs déjections accumulées couche après couche). Le
tigre a attendu en tout dix heures sans s’éloigner un instant, mais quand il a
jugé que tout était vraiment sans danger, il a décidé de nager jusqu’à la
charogne pour s’en emparer. Voyez à quel point il était déterminé ! Voyez
quel instinct aveugle le poussait ! Mais vous vous rendez compte ?
Même le tigre a peur du crocodile. Époustouflant, non ? Mais moi je
n’avais pas du tout peur des crocodiles. En ce temps-là pendant la saison des
pluies, quand une eau trouble rougeâtre envahissait les dépressions de la
jungle un peu partout au point d’en faire d’immenses étangs, certains si
profonds qu’un grand bambou n’en atteindrait pas le fond, il m’est arrivé
d’attraper des crocodiles dans ces étangs-là. Je prenais un long bambou que
j’affûtais et plantais dans l’eau où se trouvait un crocodile et, accroché
d’une main au bambou, je battais l’eau de mes pieds, ce qui faisait venir le
crocodile. Je m’allongeais sur le ventre pour flotter corps parallèle à la
surface, l’affrontant directement. Il ne pouvait pas s’approcher à fleur d’eau
pour m’attraper par la jambe parce que le bambou l’en empêchait. De quelque
côté qu’il se tourne pour m’attaquer, je me tournais dans la direction opposée.
Le crocodile ne sait pas s’emparer d’une proie en plongeant sous l’eau pour
l’attraper par en dessous ; il ne sait que nager jusqu’à sa proie et
ouvrir sa gueule en surface. Et quand il ne peut pas faire comme il veut, il
devient furieux et ouvre sa gueule au maximum. Alors je prenais le bout d’arbre
corail de la taille de mon jarret que j’avais avec moi et le lui lançais pour
qu’il le happe, puisqu’il avait l’air d’y tenir, n’est-ce pas. L’arbre corail
est un bois doux ; les crocs et les dents du crocodile s’enfoncent dans le
bois et il ne peut plus ouvrir la gueule. Et le voilà inoffensif, comme une
bûche. Je le ligotais et l’attachais avec une corde de chanvre. Le Vieux Djanpâ
sur sa barque s’approchait, on arrimait la bête au flanc de la barque et on
rentrait à la godille. Le lendemain le Vieux Djanpâ reprenait la barque pour
aller vendre le crocodile en ville. J’ai attrapé des tas de crocodiles de cette
façon et c’étaient tous des balèzes. J’étais un enfant de la jungle et j’ai
grandi dans la jungle jusqu’à l’âge adulte. J’ai péché bien des fois. J’ai ôté
la vie à bien des animaux. Les crocodiles, les gens autrefois, où que ce soit,
s’ils chassaient les crocodiles, ils le faisaient tous avec ce genre de
méthode. Il y en avait certains qui haïssaient les crocodiles. Ils préparaient
un morceau de bambou dur d’un peu plus d’une coudée ou de deux coudées et
l’affûtaient aux deux bouts. Quand le crocodile ouvrait grand sa gueule, ils
enfonçaient le bout de bambou à la verticale au fond de la gueule et retiraient
leur main vite fait. De douleur et de colère, le crocodile refermait violemment
sa mâchoire supérieure, si bien que le bambou lui transperçait les mâchoires.
Il mourait dans d’affreuses souffrances et ceux qui haïssaient les crocodiles
les tuaient toujours ainsi, parce qu’ils les haïssaient pour des raisons
personnelles. Je l’ai jamais vu faire de mes propres yeux, je l’ai seulement entendu
dire, mais je suis persuadé que ça doit être vrai, parce que le crocodile est
un animal stupide, il est dans sa nature d’ouvrir sa gueule en grand pour
attraper quelque chose, c’est sa façon à lui de manifester sa puissance. Ce que
j’ai vu de mes propres yeux, c’est la chasse au crocodile en se servant de ce
genre d’euphorbe qu’on appelle épine-dorsale-du-diable. On en coupe un long
tronçon qu’on bat pour faire venir la sève en surface, et on le laisse flotter
dans l’eau où se trouvent des crocodiles. Les crocodiles sont allergiques à
l’épine-dorsale-du-diable, ça les soûle, ils se raidissent et flottent en
surface, à bout de force et inoffensifs. La sève de l’épine-dorsale-du-diable a
vraiment un effet immédiat, mais c’est là une façon d’attraper des crocodiles
pour les pleutres. Poissons et crustacés exposés à la sève flottent ventre à
l’air eux aussi. J’ai entendu parler d’un crocodile mangeur d’homme quelque
part dans le Sud, à Trang ou Pattalung ou Nakhon Sri Thammarat je ne me
souviens plus, ça devait être Trang plutôt, il y a un peu plus de dix ans, en
cinquante-quatre ou cinquante-cinq. C’était un crocodile mangeur d’homme énorme
et dangereux, et d’autant plus dangereux sur son territoire. Il avait mangé
deux ou trois personnes et les villageois des environs ont entrepris de
l’éliminer. Ils ont attaché un canard à un gros hameçon qu’ils ont fait flotter
sur l’eau en amont de son antre. D’un coup de gueule il a coupé la ligne. Ils
ont essayé de l’attraper à l’aide d’un filet aux mailles épaisses comme mon
poignet. Un coup de gueule et il déchirait le filet ou alors un coup de queue
et il s’enfonçait dans la boue et disparaissait. Ils se sont mis à lui tirer
dessus à coups de fusil, mais sa peau est épaisse et dure ou alors c’est qu’ils
ne visaient pas assez bien. Moyennant quoi, le crocodile était de plus en plus
furieux et dangereux et manifestait ses pouvoirs surnaturels de façon
effrayante. Et vous savez comment il est mort ? Un gars a eu une idée
géniale. Il a pris trois citrouilles, les a fait bouillir dans une grande poêle
puis les a mises dans sa barque et est allé faire flotter sa barque au-dessus
de l’antre du crocodile. Le crocodile était en colère, il savait parfaitement
qu’on cherchait à le tarabuster encore une fois. Dès que le gars en question
lui a lancé une citrouille, il a ouvert sa gueule et l’a gobée vite fait tant
il en avait gros sur le cœur. Il l’a gobée et avalée aussi sec, il ne sait pas
mastiquer, et il a fait de même avec la deuxième citrouille, et avec la
troisième. Les citrouilles, quand on les fait bouillir, sont brûlantes et il
leur faut du temps pour refroidir, même dans le ventre d’un crocodile. Le
crocodile s’est débattu tant et plus, s’est mis à nager comme un possédé, s’est
roulé dans la boue puis s’est vautré sur la terre de la rive, a plongé jusqu’au
fin fond de la rivière, mais rien à faire, la fournaise dans son ventre ne
diminuait pas et finalement il en est mort. La ligne de vie d’un crocodile
mangeur d’homme aux pouvoirs surnaturels a pris fin de cette façon si facile et
si insolite. Le crocodile, quand le Vieux Djanpâ disait que ce n’était qu’un
grand lézard, je le croyais ferme, mais quand il disait que le tigre n’est
qu’un grand chat, je ne le croyais pas, mais alors pas du tout. Tous les
cinquièmes mois lunaires, je devais aller avec lui recueillir du miel en
grimpant avec des pitons tout en haut des plus grands arbres, à cinquante ou
soixante mètres du sol. Les plus grands nids d’abeille donnaient en miel de
quoi remplir une grande jarre. Les pitons, c’est des tronçons de bambou dur
effilés à un bout qu’on emportait dans la gibecière ; on les plantait au
marteau, pas plus de trois coups à chaque fois, et on devait s’assurer qu’ils
n’entraient dans le bois de l’arbre ni trop peu ni trop profondément. S’ils
n’étaient pas enfoncés suffisamment, ils ne supporteraient pas notre poids, on
dégringolerait de branche en branche et on se retrouverait plat comme chiffe au
sol, les os perçant les chairs. S’ils étaient enfoncés trop profond, c’était
toute une affaire pour les enlever. On en enfonçait un et on posait le pied
droit dessus et on en enfonçait un autre un peu plus haut à gauche du premier
pour y poser le pied gauche et on faisait comme ça jusqu’au fin bout de
l’arbre. Une fois le miel recueilli on redescendait en retirant les pitons au
fur et à mesure et on les remettait dans la gibecière. Et bien sûr la façon de
planter des pitons, c’est encore au Vieux Djanpâ que je la dois et j’ai eu vite
fait de l’imiter. Je n’avais pas peur de la hauteur. Le Vieux Djanpâ et moi, on
avait du miel à longueur d’année et il en restait assez pour l’échanger contre
autre chose au marché du matin, il en restait même assez pour qu’on aille le
vendre en ville. Grimper jusqu’aux nids d’abeille tout en haut de grands arbres
a fait que j’ai vu des choses que personne d’autre n’a pu voir. Un jour en fin
d’après-midi alors que je me trouvais en haut d’un shorea siamois et
m’apprêtais à enfumer les abeilles, j’ai vu un tigre tapi dans un bosquet
d’arbres sous moi. Il grommelait faiblement, exactement comme le ferait un
sanglier, out, out, out, out, comme une mère sanglier au grand cœur qui
appelle ses petits pour leur faire profiter de ce qu’elle a trouvé, une racine
ou du manioc ou une patate ou une grosse touffe d’herbe douce, mais en fait c’était
un tigre qui grommelait ainsi ! Je l’observais d’en haut. Mes yeux ne
m’avaient pas trompé. Je ne comprenais pas et ne voulais pas croire que ce
satané tigre imitait le cri d’une mère sanglier, jusqu’à ce que j’entende les
cris de quatre marcassins qui se prélassaient dans la boue d’un marécage pas
très loin de l’endroit où le tigre était tapi et lançait ses appels. C’étaient
des marcassins qui venaient à peine d’être sevrés : les raies sur leur dos
se voyaient encore clairement. Le plus gros d’entre eux a entendu les appels du
tigre. C’était aussi le plus glouton et il s’est avancé droit vers l’endroit
d’où provenaient les appels. Il s’est véritablement jeté dans la gueule du
tigre. Le tigre l’a dévoré sans en rien laisser puis s’est pourléché les babines,
s’est pourléché les pattes en prenant son temps avant de finir par s’en aller
de sa démarche fluide. Les trois autres marcassins ont réussi à s’enfuir. Ce
tigre était plus retors et plus cruel que le Vieux Djanpâ ne le pensait. Juché
tout en haut d’un grand arbre à recueillir du miel, j’ai aussi vu des singes
tourner un tigre en ridicule. Le singe est un animal vil, querelleur, sans
aucun sens du décorum, mais voilà qu’il était capable de ridiculiser le tigre
majestueux et tout puissant. Une bande de singes sur un prunier sauvage ont vu
un tigre venir vers eux en contrebas et ont aussitôt mis un bémol à leurs
fichues criailleries. C’était un tigre efflanqué au point que sa taille se
contractait, la peau de sa panse pendait et ballottait. C’était un vieux tigre
dépourvu de prestance, qui perdait ses poils en touffes, avec des cicatrices
aux pattes arrière ; il avait dû se faire encorner par un sanglier ou un
daim. Il avait l’air d’en souffrir encore et se mouvait de façon léthargique.
Il a relevé la tête pour regarder les singes en haut de l’arbre. Les singes ont
commencé à glapir pour se mettre en garde les uns les autres. On aurait dit
qu’ils se disaient « Attention les vieux, attention les gosses, il y a un
croquemitaine qui tournicote là en bas ». Ils se sont tus un instant ou
deux et puis, sans doute parce qu’ils ne pouvaient pas se tenir tranquilles,
les voilà qui se balancent d’une branche de prunier à une autre et puis
s’arrêtent, montrent leurs dents gueule en rictus, puis regardent tous vers le bas.
Quand ils voient qu’ils sont en sécurité, ils reprennent leurs glapissements et
s’ébrouent sur les branches du prunier en s’en donnant à cœur joie. On dirait
qu’ils disent au tigre : « Eh, Ducon, si t’es si fort t’as qu’à
grimper jusqu’ici. T’es juste bon qu’à faire le caïd à ras du sol. » Les singes
menacent le tigre et se moquent de lui. Le tigre ne bronche pas, il se déplace
péniblement et disparaît dans un massif d’épineux juste au-dessous du prunier
sauvage. Y disparaît un long moment et puis voilà que se montre seulement le
bout de sa queue relevée. Au début j’ai cru qu’il allait lancer des appels
comme une mère singe pour s’emparer d’un bébé singe et n’en faire qu’une
bouchée. Pas du tout. Il s’est contenté d’imprimer un lent mouvement de palan à
sa queue, de marquer un temps d’arrêt puis de la faire osciller de nouveau. Les
singes continuent de regarder le tigre, mais d’en haut ils n’en voient pas le
corps, seulement la queue. Ils commencent à s’enhardir et s’élancent vers des
branches plus basses. Ils sont bigrement intéressés par le mouvement de cette
queue en bas, et se consultent. Pas de quoi avoir peur. Le croquemitaine ça
fait un moment qu’il a disparu, pas la peine d’avoir la pétoche. Ce truc jaune
et noir, là, c’est rien d’autre qu’un serpent. Quelle sorte de serpent ?
On en a jamais vu un comme ça. Alors un grand singe qui a l’air d’être le chef
descend de branche en branche, relève la tête et regarde ses acolytes, puis
descend encore un peu, descend jusqu’au fourré d’épineux en contrebas, les yeux
toujours fixés sur la queue du tigre dont le balancement se ralentit. Il a
rudement envie de la toucher. En un clin d’œil, le tigre bondit à travers le
rideau d’épineux verts et de plantes grimpantes et d’un seul coup de patte fait
tourner le singe hardi sur lui-même tel une poupée, le saisit dans sa gueule et
reprend sa marche pépère et s’éloigne. Je me suis contenté de me demander si la
bande de singes retiendrait cette leçon, mais je me suis dit que sans doute que
non. Mais vous autres, est-ce que vous voyez à quel point le tigre est bien
plus cruel et plus retors que le Vieux Djanpâ ne le disait ?
L’année où je me suis marié j’avais vingt ans
révolus. J’étais dans la force de l’âge, grand et fort. Quant à la Kârakét,
elle venait juste d’avoir dix-sept ans, mais c’était déjà une femme, grande
elle aussi, et le teint clair. Ses cheveux flottaient jusqu’à mi dos et ses
jambes et ses bras étaient gracieux et souples. Elle avait de grands yeux ronds
aux longs cils incurvés et un nez bien proportionné et des lèvres rouges
généreuses comme des pétales de fleur. C’était quelqu’un de plutôt taciturne et
quand elle ne travaillait pas dans les champs elle se parait d’une fleur dans
les cheveux ou à l’oreille. Elle trouvait toujours une fleur ou une autre à se
mettre dans les cheveux ou à l’oreille, fleur de saï-yout, de tchomanâte
ou de kârawék ou de djampoune. C’était une fille de la campagne
sans malice et elle était plus belle, fraîche et douce que n’importe quelle
fleur de la jungle. Quand elle était toute seule, elle chantonnait de vieux
airs étranges au rythme langoureux. C’étaient des chansons comme je n’ai jamais
plus eu l’occasion d’en entendre. Les chansons qu’elle chantait, je m’en
souviens parfaitement, tant les airs que les paroles, mais je suis bonze, alors
ne comptez pas sur moi pour que je vous les chante. Les chansons qu’elle
chantait, ce n’était rien d’autre que l’expression de l’épanouissement d’une
jeune femme pleine d’espoirs et de rêves qui n’avait encore jamais rien connu
des amertumes de la vie. Même si c’était une femme, elle savait lire et
calculer couramment, plus couramment peut-être que moi. Ses parents aimaient
les livres, ils avaient accumulé des armoires entières de livres thaïs et de
livres étrangers de toutes sortes. Ils avaient bien élevé leur fille. Ils ne
craignaient pas qu’elle trousse le madrigal au profit de quelque galant. La
Kârakét était belle tant de corps que de cœur, et elle était rompue aux tâches
domestiques. Ah ça oui ! Elle savait tisser, et jouer du violon chinois.
Elle a planté des fleurs tout autour de la maison, certaines qui sentaient bon
le jour et certaines qui sentaient bon la nuit. Elle était de Toung Pô-éne,
là-bas, et était d’extraction paysanne. Elle venait en barque au marché
flottant devant la pagode de Prek Nâm Deng tous les dimanches. Je lui apportais
du miel, des griffes et des crocs de tigre, de la sève de calambour et des
piquants de porc-épic. Elle me donnait en échange des douceurs du genre foï
tong, tong yip, tong yort et caramel mou. Je lui apportais
des pousses de bambou et des champignons blancs et des herbes sauvages et des
hures de muntjac ou de daim. Elle me donnait en échange du riz gluant, du
sésame et des noix de coco et du sucre de palme. Je lui apportais des torches
pour allumer son feu, alors elle me donnait une longueur de coton quadrillé.
Notre amour a commencé sans à-coups et a progressé sans à-coups. Quand un soir
j’ai dit au Vieux Djanpâ que j’allais prendre femme, il a pris ses dispositions
pour aller demander sa main avec pour dot un collier en or de quinze grammes,
et puis je suis allé chercher la Kârakét dans ma barque pour l’amener à Prek
Nâm Deng. La Kârakét a planté du riz de montagne et elle a planté des gourdes
et du piment et du sésame, et elle s’est ingéniée à trouver des plantes
décoratives pour les planter autour de la maison. Quant à moi et au Vieux
Djanpâ on continuait d’aller chasser en forêt et de recueillir des produits de
la jungle pour les vendre comme d’habitude. Chaque fois que nous partions dans
la jungle, la Kârakét avait l’air sombre et renfermé car elle allait devoir
rester seule plusieurs jours d’affilée. En plus, elle se faisait du souci pour
moi, craignant que je sois en danger. En plus, être seule était quelque chose
qui l’angoissait, car elle était une femme et jeune et Prek Nâm Deng à l’époque
était cernée par la jungle et le village n’avait qu’une douzaine de foyers, à
la différence de Pô-éne où elle avait grandi. Pô-éne était un grand village,
entouré par de vastes étendues de champs et de rizières, avec leurs rangées de
palmiers à sucre de toutes tailles et seulement quelques îlots de brousse, presque
comme les alentours de Prek Nâm Deng que vous voyez aujourd’hui, et les gens là
étaient avant tout des riziculteurs qui travaillaient avec acharnement, et
leurs rizières étaient réparties en lopins entourés de diguettes. Ils ne
creusaient pas des petits trous dans lesquels ils mettaient de la semence et
qu’ils recouvraient de terre comme on fait pour le riz de montagne. La Kârakét,
quand il lui a fallu semer du riz de montagne, elle était morose, car c’est
vrai que ça ne rendait pas aussi bien que le riz de rizière. De plus elle
n’avait pas l’habitude d’échanger des produits de la jungle contre du riz.
Depuis toujours elle savait que dans le grenier de sa maison il y avait assez
de riz pour manger toute l’année et elle se plaignait qu’elle voulait trouver un
endroit qui convienne pour en faire une rizière. Les fois suivantes quand elle
savait que j’allais partir en jungle de nouveau, elle ne voulait pas rester à
garder la maison et elle me suppliait de la raccompagner en barque pour aller
rendre visite à ses parents à Pô-éne, sapristi. Elle ne disait rien qui puisse
m’irriter ; elle protestait en silence. Elle voulait seulement que
j’abandonne le métier de chasseur et me consacre au travail de la rizière, qui
était un métier plus sûr, pour qu’elle et moi connaissions un bonheur
tranquille comme les autres couples mariés pour le restant de nos jours. Le
terrain que le Vieux Djanpâ avait offert à la Mère Douang Boulane pour qu’elle
y fasse pousser du riz et des légumes de montagne en bordure de canal au sud du
village ne mesurait que cinq raïs, il a dit à la Kârakét qu’il le lui
cédait en toute propriété pour qu’elle en fasse ce qu’elle voulait. Qu’elle le
creuse et en surélève les bords pour en faire une rizière, il n’y trouverait
rien à redire. La Kârakét lui a dit que cinq raïs c’était pas
suffisant : elle voulait avoir au moins trente à quarante raïs. Et
voilà pourquoi, au cours du troisième mois lunaire de mil huit cent
quatre-vingt quatorze j’ai accompagné la Kârakét dans la jungle. On a marché en
direction de l’est pendant un jour entier parce que j’avais vu un endroit qui
conviendrait. De fait, c’était la Mère Douang Boulane qui m’avait conduit à cet
endroit-là quand j’étais âgé de sept ou huit ans. C’était un terrain dégagé et
plat, bordé à l’est par un cours d’eau large et profond qui avait de l’eau
toute l’année, et à l’ouest, non loin du terrain dégagé, il y avait une mare
avec de l’eau d’un bout à l’autre de l’année également. S’approprier un terrain
à l’époque n’avait rien de difficile, car les terres n’avaient pas de titre de
propriété et la jungle était immense. Quiconque voulait en défricher un bout
n’avait qu’à le faire à sa convenance ; il suffisait d’en informer le chef
de canton et voilà tout. Si bien que les gens dans le temps avaient un dicton
qui disait « Pour faire fortune un coutelas suffit ». Faut dire que
le terrain large et plat dont je parle en fait n’était pas tout à fait plat, en
ce sens qu’il était couvert de grands arbres plus espacés que dans la forêt
environnante. Quand le Vieux Djanpâ l’a vu par la suite, il a reconnu que
c’était un endroit bien situé qui convenait vraiment pour s’y établir. Une
semaine plus tard, on s’est tous mis à transporter autant de choses de première
nécessité qu’on a pu depuis Prek Nâm Deng jusqu’à ce nouvel emplacement dans la
jungle. Ensuite nous nous sommes jetés à l’eau pour nous débarrasser de notre
sueur. Nous avons fait des nuits nos jours, passées à abattre les arbres,
tailler dans les lianes et faucher l’herbe et à ériger une cabane en bambou
sous la ramure dense d’un sârapî, la porte donnant plein sud. C’était
une petite cabane tout ce qu’il y avait de plus solide avec un toit d’herbe à
éléphant et des murs de bambou tressé, le sol en terre tassée lisse et divisé
en trois pièces, la cuisine au milieu, la pièce à l’est étant la chambre du
Vieux Djanpâ et celle de l’ouest pour la Kârakét et moi. D’un commun accord, on
a décidé de rester dans cette cabane un an avant de construire une maison de
style thaï aux murs en bois. Et pendant la saison chaude de cette année-là nous
avons entrepris d’abattre les arbres autour de la cabane. On les débitait en
gros tronçons qu’on sciait pour en faire des planches que l’on mettait ensuite
en piles ; les troncs qui convenaient pour servir de pilotis on en faisait
des pilotis ; les troncs qui convenaient pour en faire des solives ou des
poutres on en faisait des solives ou des poutres. On a préparé tout ce dont on
allait avoir besoin, y compris les panneaux de porte, montants de fenêtres et
marches d’escalier qu’on mettait de côté en piles distinctes. On était
soigneux, posés et prévoyants. On était certains d’avoir une maison magnifique.
Puis on a rasé les bosquets de bambou, abattu les arbrisseaux, déraciné le
chiendent, arraché du sol les plus grosses racines. Celles qui étaient vraiment
trop grosses on les a fait brûler en entretenant le feu jour et nuit. On a
entièrement déboisé l’endroit de ses grands arbres séculaires en ne laissant
qu’un immense ficus ombreux au-dessus de l’appontement au bord du cours d’eau.
Cet appontement était un endroit ombragé plaisamment frais car sur deux côtés
du ficus grimpaient deux sortes de pandanus dont les têtes formaient un seul
gros bouquet hirsute et fourni, chaque tronc énorme, superbe, d’un vert profond
comme dans la forêt de bambou de Sri Ratcha. Il ne restait qu’un immense
ébénier d’un noir éclatant sur le terrain côté ouest, car on savait bien qu’il
serait très difficile d’en venir à bout à cause de son bois à la fois dur et
élastique et de ses racines longues, profondes et denses. On travaillait tous
en se donnant à fond et en s’épaulant les uns les autres mais on n’a réussi à
défricher le terrain au bord du cours d’eau pour en faire une rizière que sur
quinze raïs seulement, soigneusement délimités par des diguettes à angle
droit. Déraciner les arbres est le travail le plus long et le plus pénible qui
soit. On devait creuser profondément tout autour à l’aide de bêches, scier le
tronc en billes et – un ! deux ! trois ! – tirer tous ensemble
sur la souche et malgré cela il restait encore une profusion de racines grandes
et petites enfouies dans le sol. Quant aux quinze raïs restants, on est
tombé d’accord pour attendre l’année suivante avant d’en faire une rizière. La
terre était noire et friable. La Kârakét a planté des citrouilles au bord du
cours d’eau et en un rien de temps ont poussées des tiges d’un vert vif avec de
mignonnes fleurs jaunes et bientôt des fruits bosselés, gros comme des sacs de
riz. Les luffas semés au bord du cours d’eau en un rien de temps ont grandi
tant et plus et donné des fruits gros comme ma cuisse. Les haricots nains semés
au bord du cours d’eau en un rien de temps ont grimpé et produit des fleurs et
des cosses en quantité. Les piments rouges et les piments verts ont grandi et
se sont couverts de fleurs blanches et de cosses. Gingembre comme galanga et
lemon-grass ont pris si vite que c’était merveille de les voir grandir. Pendant
que la Kârakét plantait des légumes, je fabriquais une charrue et le Vieux
Djanpâ fabriquait une herse. Pendant que la Kârakét prenait une bêche pour
aligner les diguettes, je coupais des bambous pour faire une étable et le Vieux
Djanpâ coupait des bambous pour faire un silo. Pendant que la Kârakét ramassait
les mangues sauvages qui jonchaient le sol pour en faire des conserves, je
cherchais des pousses de bambou tendres et le Vieux Djanpâ parcourait la jungle
fusil sur l’épaule en quête de daim ou de muntjac. Il n’a pas fallu longtemps
pour que l’étable que je faisais soit prête. Les piliers étaient en bambou,
l’enceinte était en bambou, le toit en herbe à éléphant tressée sur une
armature de bambous serrés, avec en plus un râtelier, le tout solide et
compact, et situé non loin de la cabane côté ouest. Il n’a pas fallu longtemps
pour que le silo que le Vieux Djanpâ faisait soit prêt. Les piliers étaient en
bois dur, le plancher était en bambou couvert de glaise, les murs étaient en
bambou tapissé de glaise, le toit d’herbe à éléphant, son armature en bambou
solide et serrée, avec un escalier d’accès, le tout solide et compact, et situé
non loin de la cabane côté est. On rivalisait d’ardeur, on se vantait et
s’asticotait, on mangeait chacun comme quatre et on se réveillait avant l’aube.
Il y avait énormément de travail à abattre ; on s’entendait bien, non sans
concurrence entre nous. C’était le Vieux Djanpâ qui avait commencé. Il ne
voulait pas d’un travail de routine et s’ingéniait à en faire quelque chose
d’amusant. Et au petit matin d’un jour du début de la saison chaude cette
année-là on a tous trois retraversé la jungle pour retourner à Prek Nâm Deng et
faire marche ensuite sur Pô-éne. À Pô-éne, la Kârakét s’est enlevée son collier
en or de quinze grammes qui était sa dot de mariage et l’a remis à Maître
Tchôte, le propriétaire d’un grand troupeau de bovins, et elle a choisi quatre
jeunes bœufs qui n’avaient jamais été mis à l’ouvrage. Chacun d’eux avait été
châtré et avait eu le mufle percé, et en les guidant ou en les tirant par la
longe attachée aux naseaux nous avons retraversé la jungle pour revenir à la
cabane. Sans plus attendre, la Kârakét a baptisé les quatre bœufs, le Sol, le
Ciel, le Vent et le Feu. Sans plus attendre, elle a baptisé l’endroit que nous
avions défriché et où nous avions construit notre cabane les Hauts d’Ébène.
Cette année-là les pluies sont venues tôt, dès le sixième mois lunaire, et
elles sont tombées drues comme si le ciel fuyait. La Kârakét et moi nous sommes
mis à labourer et herser la rizière. Pour une nouvelle rizière, il faut
labourer au moins deux fois et herser au moins deux fois. Les bœufs n’avaient
encore jamais travaillé et ils faisaient n’importe quoi, il fallait s’égosiller
après eux, et quant à moi qui n’avais jamais labouré ni hersé, la Kârakét
devait patiemment me conseiller et me montrer comment m’y prendre. Le Vieux
Djanpâ est venu tournicoter et nous regarder faire et il y allait de ses
« Oh ! » et de ses « Ah ! » et il secouait la
tête, il ne trouvait plus cela drôle. Sa fierté de chasseur émérite lui
revenait. Comment aurait-on pu lui faire empoigner la charrue ou la
herse ? Ce n’était pas son genre, et alors il disait :
« Attendez que ma vue et mon ouïe baissent encore un peu et je vous
donnerai un coup de main. » Mais il continuait de se faire du souci pour
nous. Il faisait de son mieux pour essayer de se rendre utile. Pendant tout ce
temps, il a fait des allers-retours à Prek Nâm Deng et de son premier voyage il
est rentré avec un énorme sac de riz, de son second avec quatre poules, de son
troisième avec un coq et des semences de maïs et de dolique et de concombre, un
paquet de chaque, et une lampe à ressort (qui fonctionnait avec de l’huile de
coco ou de l’huile de poisson) ; de son quatrième il est rentré avec deux
sacs de riz gluant et de la levure et sans autre cérémonie il s’est mis à
distiller de l’alcool, pour bien montrer qu’il n’avait rien à voir de près ou
de loin avec le travail dans la rizière. Il continuait de prendre son arme et
de s’enfoncer dans la jungle presque tous les jours, ce qui faisait que nous
avions de la viande en permanence. Parfois il descendait lancer le filet dans
le cours d’eau ou dans l’étang, ce qui faisait que nous avions du poisson en
permanence. Et par la suite, pour se donner l’excuse qu’il ne restait pas sans
rien faire, il partait en forêt avec une houe et rapportait des plantes
grimpantes qu’il replantait un peu partout. C’étaient des plantes grimpantes
bizarres aux noms bien de chez nous, certaines nouvelles pour moi, comme la
laîche « Mère Tchoï la danseuse », et selon ce qu’il affirmait,
« C’est que des plantes bénéfiques bénies des dieux ». Et c’est cette
année-là qu’il s’est mis à manger du carex « peau de vieille
chauve-souris », qui a raffermi ses chairs et rajeuni ses traits, et dont
il disait que s’il en mangeait tous les jours sept ans durant il deviendrait
invulnérable et aucune arme humaine ni aucun croc ou défense animale ne
pourrait le mettre en danger. Et par la suite il s’est mis à manger une variété
sauvage de gingembre blanc mélangé au miel en pilules dont il affirmait que
s’il en mangeait tous les jours sept ans durant il ne souffrirait jamais des
vers et vivrait plus que centenaire. Et par la suite il allait chercher des
têtes de souchet rond au bord de l’étang et en mangeait sept crues tous les
jours, et il affirmait que s’il en mangeait tous les jours sept ans durant il
n’aurait jamais mal aux articulations et conserverait toutes ses dents.
Par-dessus tout, il se soûlait tous les jours sans faute et une fois de temps
en temps allait chercher des tortues ou des anguilles qu’il tuait tout seul,
cuisinait tout seul et mangeait tout seul, faisant ses délices de ces aliments
rebutants. Quand il a vu que la Kârakét et moi nous échinions dans la rizière,
il s’est mis en devoir de faire la cuisine. Il maintenait couteaux et coutelas
aiguisés et faisait reluire poêles et bassines. Mon fusil L’éclair, il tirait
avec une fois par semaine pour s’assurer qu’il fonctionnait bien, mais du
travail dans la rizière il ne voulait pas entendre parler. Il estimait qu’il
était chasseur, et que son métier de chasseur était plus noble que le métier de
riziculteur. On n’avait pas encore fini de labourer et de herser la rizière que
la Kârakét a aménagé une parcelle au bord de l’eau pour les semis et elle a mis
les boutures de riz à tremper puis les a réparties, mais dès que le riz s’est
mis à germer, des crabes de rizière et des ampullaires sortis de nulle part se
sont mis à les dévorer. Elle a dû les éliminer un par un et quand elle en est
venue à bout toute une bande de petits perroquets verts à bec rouge ont fondu
sur le grain. Elle a confectionné un épouvantail et bientôt la pépinière est
devenue d’un vert luxuriant. Elle savait quand laisser s’évider l’eau de la
pépinière et quand laisser l’eau y revenir. Quand elle a vu que les pousses
avaient atteint presque une coudée de long, elle les a arrachées puis les a
portées jusqu’à la partie de la rizière prête à les recevoir et les a repiquées
à intervalles réguliers en lignes droites impeccables. Je n’avais jamais
repiqué et elle a dû me montrer comment faire. Elle dirigeait et j’obéissais.
Elle savait tout bien mieux que moi, j’étais plus ignorant qu’elle et je
l’observais émerveillé. Les pousses de riz repiquées au début voyaient leurs
tiges virer au jaune pâle et le bout de leurs feuilles s’étioler, mais bientôt
elles forcissaient et verdissaient et grandissaient. C’était très différent du
riz de montagne et j’observais bouche bée. Pour labourer ou herser, la Kârakét
se servait du Sol et du Ciel en tandem. Je me servais du Vent et du Feu en
tandem. Elle menait, je suivais, et elle travaillait avec autant d’énergie et
d’endurance que moi, et la Mère Pô Sop était bienveillante à notre égard, sans
jamais rechigner, elle grandissait comme dans un rêve, produisait des feuilles
d’un vert vif magnifique et commençait à former des touffes aux tiges gorgées
de suc. Une fois labour et hersage terminés, il ne se passait pas de jour sans
que je prenne le temps de regarder pousser le riz. J’étais si émerveillé que
j’en avais les larmes aux yeux. Parfois les pluies s’arrêtaient quelques temps.
La Kârakét a installé une noria à pédales au bord du canal. C’était une noria
comme vous en voyez autour d’ici, mais sans moteur. À l’époque, personne
n’avait de noria à moteur. On se servait de ses pieds et la Kârakét et moi on
devait pédaler à en avoir les jambes raides, l’équivalent de plusieurs dizaines
de kilomètres de marche. Le Vieux Djanpâ faisait la cuisine et nous apportait
la nourriture sur place et il y mettait tellement de piment qu’on en avait les
larmes aux yeux. C’était à base de koum macéré ou de siandong,
avec quatre ou cinq œufs durs, et trois ou quatre gros morceaux de viande salée
séchée au soleil. Délicieux ! Je mangeais jusqu’au dernier grain de riz.
C’étaient des repas succulents dont je me souviens encore. Et il y avait des
desserts aussi, avec bien sûr des mangues confites ou des haricots mung
bouillis dans du jus de palme. Il nous apportait le repas puis s’en allait
chasser dans la jungle. Par la suite il a passé son temps à faire des nasses en
bambou et des trappes de rivière, et il appâtait les hameçons avec des vers de
terre. Il creusait des fosses pour y attirer les poissons, tressait des filets
avec de la ramie, faisait des hameçons avec de beaux bouts de bambou pour
attraper spécifiquement telle ou telle variété de tête-de-serpent. Certains
jours, vêtu seulement d’un pan de coton passé entre les cuisses et noué à la
taille à l’arrière, armé de son gros trident à long manche, il furetait sans
bruit parmi les palétuviers à l’affût de gros poissons et une fois de temps en
temps levait haut le trident et le lançait et il y avait toujours un gros
poisson qui se débattait au bout des trois piques. Campé trident à la main, il
faisait penser parfois à un dieu parfois à un démon surgi de quelque conte
ancien. À la tombée de la nuit, il allumait une torche pour attraper des
grenouilles. Il prenait son métier de pêcheur au sérieux. Il commettait de plus
en plus de péchés, il était heureux, il était soûl, il était de bonne humeur,
il improvisait des réparties de farce populaire. Une fois le labour ou hersage
du jour terminé, je prenais les bœufs par leur longe et les emmenais se baigner
dans le cours d’eau, je les lavais l’un après l’autre et les briquais. Les
bœufs aiment se baigner, ils n’aiment pas la boue qui les éclabousse et les
crotte. Après cela, je les ramenais à l’étable. La Kârakét leur donnait des
bananes sauvages, du tamarin sauvage, et dans des panières de l’herbe qu’elle
coupait à la faucille. Même s’ils étaient mal en point parce qu’ils
travaillaient du lever au coucher du soleil, ils mangeaient à satiété, tout
détendus après leur bain, et ils dormaient dans une étable solide et propre.
Ils étaient tous de bonne composition. Après le bain, ils meuglaient un bon
coup et galopaient deçà delà et se donnaient des coups de corne pour s’amuser,
histoire de montrer leur force. Parfois ils venaient m’inviter à partager leur
jeu, me donnaient des petits coups de corne dans le dos ou sur l’épaule puis
reculaient, se détournaient, baissaient la tête et me regardaient par en
dessous, et tout à coup s’ébrouaient, changeaient soudain de position et
venaient droit sur moi, faisant comme s’ils rigolaient et se répandaient en
excuses et essayaient de me lécher le visage. Parfois ils allaient inviter la
Kârakét à partager leur jeu, lui donnaient de petits coups de corne dans le dos
ou sur l’épaule et la Kârakét riait. Ses éclats de rire étaient clairs et gais,
et elle les grondait et leur mettait la main sur la tête et les étreignait et
leur parlait comme si c’étaient des amis et des êtres humains. Ses éclats de
rire et sa voix étaient clairs et gais. Parfois un bœuf ou un autre allait
inviter le Vieux Djanpâ à se mesurer à lui à la course en esquissant quelques
foulées à titre d’exemple. Parfois après leur bain un bœuf ou un autre au lieu
d’entrer dans l’étable s’attardait à une fenêtre de la cabane, passait la tête
pour observer l’état des lieux des humains et même se permettait d’entrer,
observait l’état de la cuisine et des cuivres et dans les chambres regardait la
plate-forme et la literie. Tout cela parce que c’étaient de jeunes bœufs
polissons et curieux comme des gosses. Dans l’étable, alors que la nuit
tombait, dans le rideau de fumée blanche qui provenait du bûcher allumé pour
éloigner moustiques et autres insectes, les bœufs se concentraient sur leur
nourriture, qu’ils mâchaient à grand bruit et sans façons, mais néanmoins ils
était tous prêts à cesser de ruminer quand l’un de nous passait près d’eux
juste pour poser leur menton sur notre épaule et dodeliner de la tête, juste
pour nous dire à quel point ils nous aimaient. Parfois, la nuit, un bœuf ou un
autre mugissait de solitude dans l’obscurité et le silence, avec la jungle
dense qui nous cernait de toutes parts, et sans doute qu’ils ressentaient
l’angoisse d’un silence oppressant difficile à comprendre et plein de dangers.
Le Vieux Djanpâ m’interdisait toujours de faire travailler les bœufs les jours
saints et les jours de tonte des bonzes, alors même qu’il restait encore bien
des raïs à labourer et herser et que la pluie tombait de plus en plus
fort. Je comprenais qu’il voulait que les bœufs puissent se reposer un peu.
C’était le début de la saison des pluies de l’an mil huit cent quatre-vingt
quatorze. C’était l’année où j’ai violenté la jungle. C’était l’année où
j’étais en train de changer de statut, de chasseur à riziculteur. C’était
l’année où la Kârakét s’est retrouvée enceinte. C’était l’année où j’étais
éreinté et connaissais un bonheur sans précédent. Et si j’étais heureux c’était
sans doute parce que la Kârakét était heureuse. Même enceinte, elle était
toujours aussi espiègle et gaie qu’une jeune fille. Quand elle avait un moment
de libre, elle prenait une bêche et allait dans la jungle en quête de plantes
aromatiques qu’elle plantait en rangées bien espacées sur le terre-plein devant
la cabane comme si elle avait pour projet de bâtir un parc naturel. Elle
grimpait aux arbres pour cueillir les fruits mûrs. Elle grimpait aux arbres
pour aller voir s’il y avait des petits dans les nids d’écureuils et de
musaraignes. Elle grimpait aux arbres pour aller voir s’il y avait des œufs
dans les nids d’oiseaux. Aux lèvres elle avait un sourire heureux et comblé,
aux paupières elle avait un sourire heureux et comblé, et sa beauté et sa
vivacité croissaient en silence comme fleurs par temps de mousson. Les dâlâ
au bord du cours d’eau se couvraient d’une profusion de fleurettes blanches et
rose mauve qui tenaient un bon mois avant de faner. Les fleurs de lotus,
rouges, blanches ou bleu marine, embaumaient, invitant les abeilles géantes à
venir les butiner. Les tchomanâte se divisaient en rames qui grimpaient
très haut et se couvraient de fleurs blanches au parfum entêtant. Les djampoune
fleurissaient et fanaient sur les troncs d’arbre, émettant un parfum entêtant
empreint d’une douceur secrète. La seule ombre au tableau, c’est que toutes nos
poules et même notre coq ont été emportés par des civettes. L’abricotier
siamois s’est paré de fleurs blanches qui ont bientôt jonché les toits de la
cabane, du silo et de l’étable, et celles qui restaient ont fini par tapisser
le sol et leur parfum se répandait au loin. Les cigales menaient vacarme a
capella, les essaims d’abeilles tourbillonnaient sans cesse en quête de nectar.
Des papillons multicolores folâtraient gaiement en tout lieu. Certaines nuits
après la pluie ou alors que la pluie devenait bruine, la jungle tout entière
était d’un bleu foncé constellé comme pour une fête des lueurs de dizaines, de
centaines de milliers de lucioles. Des lueurs en nombre aussi incroyable, je
n’aurai sans doute jamais l’occasion d’en revoir de ma vie. Ces lueurs et leurs
clignotements se moquaient du clair de lune et du semis d’étoiles. Ces lueurs
et leurs clignotements rendaient le monde plus beau que le paradis. Les gibbons
continuaient de glapir à la tombée du jour quand le ciel tournait au bétel mûr.
Certaines nuits de pleine lune, j’entendais les cris aigus des paons haut dans
les arbres. La lune est un astre mort depuis belle lurette, mais comment
pouvait-elle avoir l’air aussi fraîche et aussi belle ? Certains soirs, si
elle n’était pas trop fatiguée, la Kârakét jouait du violon chinois sur fond de
silence intense et chantait des chansons anciennes, languides et douces, et les
chansons de la Kârakét n’étaient rien d’autre que l’expression de
l’épanouissement d’une jeune femme pleine d’espoirs et de rêves qui n’avait
encore jamais rien connu des amertumes de la vie. Et, allongé confortablement
sur la plate-forme en bambou devant la cabane près d’elle, je trouvais le son
du sor et de sa voix rudement beau. Certaines nuits, à la lueur d’une
bougie elle me lisait Siriwiboune-kit et Koune Tchâng Koune Pène,
des livres anciens et maculés aux couvertures qui partaient en lambeaux,
imprimés à l’époque où Bradley et le Dr. Smith tenaient encore leur imprimerie,
mais il y avait aussi des nuits où elle ne jouait pas du violon chinois ni ne
lisait à haute voix, en raison des cigales qui sans cesse stridulaient à répons
comme les instruments d’un grand orchestre et elle comme moi restions assis ou
allongés sans bruit à écouter leur symphonie et j’étais si heureux que je ne
faisais que rêver au moment où le riz serait mûr et ne faisais que rêver à la
récolte prochaine et ne faisais que rêver que j’allais défricher la jungle pour
élargir la rizière considérablement. Quant à mes quatre bœufs, eh bien quand le
hersage de l’année serait terminé, je les accompagnerais manger des noix de takoué
vermifuges et les nourrirais abondamment pour en faire de belles bêtes et quand
viendrait la saison chaude, si la récolte de riz était généreuse, j’achèterais
un ou deux bouvillons de plus, mais pas châtrés ceux-là, et trois ou quatre
vaches aussi, et avant peu je serais le propriétaire d’une dizaine de veaux et
un jour je serais un paysan aisé, avec deux maisons de style thaï jumelées, du
riz plein le silo, un grand troupeau de bovidés, une jolie pirogue et une belle
charrette. J’aurais sept enfants, élèverais des tourterelles zébrées dans des
dizaines de cages et des coqs de combat champions sous des cloches d’osier
disposées en rond au milieu de la cour. La terre de la rizière des Hauts
d’Ébène était fertile et proche de l’eau. Il me faudrait sans doute moins de
dix ans pour que mon rêve devienne réalité. C’était bien parce que j’étais
encore jeune et crétin que j’osais rêver de la sorte, et voilà pourquoi quand
le Vieux Djanpâ m’invitait à aller chasser avec lui, je ne réagissais pas. Il y
a eu une fois où il m’a proposé d’aller tirer un grand troupeau de bantengs qui
fuyaient la jungle ouest ; j’ai fait celui qui n’est pas intéressé encore
une fois. La Kârakét et moi on devait travailler la terre d’arrache-pied et
quand on avait fini de herser une parcelle, on devait se dépêcher de sarcler et
de repiquer. Je me souviens encore aussi que c’était une année bizarre. Un soir
je regardais le ciel du côté du couchant et j’ai vu un nuage qui flamboyait et
j’ai regardé le soleil et j’ai dû cligner des yeux à plusieurs reprises pour
m’assurer que je ne rêvais pas : je voyais deux disques qui se
chevauchaient ; les deux disques se trouvaient dans le même cercle et
lentement glissaient vers la cime des arbres. Et c’est cette année-là, environ
un mois avant le début du carême, qu’un bonze itinérant est passé par là et a
séjourné sur le tertre du grand ébénier trois jours et trois nuits durant. La
Kârakét, le Vieux Djanpâ et moi lui avons fait offrande de nourriture pour ses
repas à l’aube et avant midi ces trois jours-là. C’était un pèlerin de très
grande taille, plus grand que tout être humain que j’ai jamais vu, grand de
plus de deux mètres. Ce n’est que bien longtemps après que j’ai appris que c’était
le révérend père Soung (Grand) de la pagode de Houé Suea, qui était renommé
pour son urbanité. Le révérend père Soung dont je parle est décédé il y a pas
plus d’une quinzaine d’années et son corps encore aujourd’hui est conservé dans
un réceptacle en verre à la pagode de Houé Suea. Il est mort assis jambes
croisées et son corps n’a pas pourri ni senti mauvais. Ses chairs se sont
desséchées tout bonnement, mais son cadavre a de quoi vous donner la chair de
poule, parce que ses yeux sont profondément enfoncés dans leurs orbites, si
bien qu’on lui a mis des lunettes de soleil. Un jour un journaliste venu de
Bangkok a demandé la permission de voir le corps pour vérifier qu’il ne se
décomposait pas. La pagode a accepté. Effectivement, le corps ne se décomposait
pas mais il se trouve que le réceptacle n’était pas bien fermé ou quelque chose
comme ça, si bien qu’un lézard était allé pondre dans son crâne. Le lézard
était entré par une orbite, et il avait frayé partout. Mais à l’époque dont je
vous parle, le bonze était encore très jeune. Je revois encore son long pan de
robe et son ombrelle qui était plus longue que de coutume. Et c’était aussi une
année bizarre car mon bœuf le Sol est tombé malade et je ne savais pas ce qu’il
avait. Le bout de sa queue s’est mis à lui démanger, un peu plus haut que la
touffe de poils, si bien qu’il s’est grignoté la queue tout entière y compris
la touffe de poils, si bien qu’il est devenu un bœuf à la queue tronquée, si
bien qu’il n’avait plus de quoi chasser de la queue moustiques et autres
bestioles comme les autres bœufs. C’était une année bizarre et j’étais heureux,
d’un bonheur intense comme je n’en avais jamais rêvé auparavant. Une après-midi
un couple de grues antigones a tournoyé au-dessus de notre rizière observant avec
curiosité la Kârakét et moi en train de repiquer. À l’aube d’un autre jour, un
jeune daim est sorti de la jungle et, les yeux écarquillés, nous a regardé
labourer d’un air dubitatif et puis s’est approché par curiosité et finalement
s’est mis à brouter une plante grimpante dans un buisson voisin sans plus
s’occuper de nous. Mais une fois, un peu avant l’aube une nuit de lune montante
du septième mois de cette année-là, dans l’obscurité et le silence et dans la
tiédeur d’une pluie fine, le Vieux Djanpâ, la Kârakét et moi avons dû nous
réveiller en sursaut tous en même temps : les bœufs dans l’étable près de
la cabane poussaient des beuglements puissants, tiraient sur leur licou attaché
aux pieux de bambou et se débattaient confusément ; la clôture de l’étable
a craqué et un des bœufs a poussé des cris déchirants de terreur et de douleur.
J’ai allumé la lampe, ouvert la porte de la cabane et me suis rué dans
l’étable. Dans la fumée blanchâtre qui s’attardait, il n’y avait plus que trois
bœufs, tous trois tremblants de tous leurs membres, tirant sur leur licou à le
rompre, tête basse, yeux exorbités, tendus de terreur et de révulsion, leurs
pattes si flageolantes qu’elles semblaient devoir s’effondrer sous eux. C’était
là l’état de bœufs qui venaient d’être confrontés à un tigre quelques instants
auparavant. Le Sol avait disparu. Sur le sol humide de l’étable, outre les
empreintes de pattes des bœufs, les empreintes d’un tigre étaient tout aussi
nettes. Les sillons laissés par les sabots montraient clairement que le Sol
avait été mordu au cou par le tigre depuis le haut et entraîné. Les empreintes
du tigre montraient qu’il était estropié car sa patte avant gauche touchait à
peine terre, mais elles montraient aussi que le tigre était grand et puissant.
Il avait d’un bond franchi la clôture qui m’arrivait à hauteur de poitrine tout
en entraînant le bœuf ! On voyait clairement l’endroit où la clôture
s’était brisée du fait du poids du Sol qu’il tenait dans sa gueule. Je ne sais
pas à quel moment le Vieux Djanpâ et la Kârakét se sont retrouvés debout
derrière moi. Le Vieux Djanpâ avait l’air tétanisé, visage lisse comme s’il
était de pierre, lèvres pincées, yeux fulgurant à la lueur de la lampe. La
Kârakét était paniquée, livide, des larmes plein les yeux. Personne ne disait
rien. J’ai passé la lampe à la Kârakét. Le Vieux Djanpâ à grands pas a regagné
la cabane, raflé gibecière et fusil. J’ai à grands pas regagné la cabane, raflé
gibecière et fusil. La Kârakét a fermé la porte de la cabane, mis le loquet et
éteint la lampe. C’était la première fois qu’elle devait rester seule la nuit
depuis que nous avions emménagé sur les Hauts d’Ébène. Je n’avais pas fait
trois pas que je l’entendais sangloter sans pouvoir se retenir, mais tout cela
n’était que le début du cauchemar, n’était que le début de la catastrophe de ma
vie.
J’étais fou de rage. Jamais auparavant je
n’avais été aussi furieux. J’avais tellement envie de me venger que je ne
savais même pas de quoi. Mais en même temps je reconnaissais que j’avais peur.
J’avais l’impression de rapetisser, je n’étais plus un jeune homme grand,
baraqué et robuste : j’avais rapetissé à la taille d’un enfant de dix ans,
mon cœur sonnait le tocsin et avait rapetissé à la taille d’un enfant de dix
ans, un enfant de dix ans qui en fin d’après-midi avait laissé glisser sa
barque en silence au fil de l’eau et l’avait arrêtée sous un ficus géant et
avait relevé la tête et vu le corps de sa mère dépecé par un tigre qui en
rotait d’aise. Je croyais que ce souvenir avait disparu avec le temps mais
cette nuit-là je m’apercevais qu’il était revenu, plus clair que jamais
auparavant, plus puissant que jamais auparavant. Un croissant de lune flottait
dans le ciel côté est et dérivait insensiblement vers le sud, répandant une
clarté jaunâtre glauque et chiche. La jungle était pleine d’ombres noires qui
donnaient la pétoche. Des nuages noirs se chevauchaient furieusement. Une pluie
fine tombait. Un vent fort soufflait par intermittence. Feuilles et branches
s’entrechoquaient, crissaient et crépitaient. Le Vieux Djanpâ marchait devant,
je marchais dans ses pas, nos fusils prêts bien en main. Il n’était pas
difficile de suivre les empreintes même de nuit car le sol était humide, mais
dès qu’un nuage cachait la lune, le Vieux Djanpâ allumait une torche et poursuivait
sa traque sans relâche. Allumer une torche pour pister un tigre la nuit !
Il fallait être fou pour le faire. Le tigre était peut-être tapi quelque part
et nous observait à loisir et pouvait nous sauter dessus à loisir. Dès que j’en
ai fait la remarque, le Vieux Djanpâ s’est arrêté et m’a dévisagé d’un air dur
et a dit « Si t’as la trouille, t’as qu’à faire demi-tour et aller
emprunter une robe à ta femme et qu’on n’en parle plus ». J’ai donc dû
rester coi, mais j’étais soulagé chaque fois qu’il éteignait la torche. Je ne
pouvais m’empêcher de penser à ce que j’aurais fait si je m’étais trouvé dans
une telle situation en l’absence du Vieux Djanpâ. J’aurais sans doute laissé le
tigre ravir mon bœuf sans sortir à sa poursuite et mis la perte du Sol sur le
compte de la malchance, clamé que c’était une honte et réparé la clôture de
l’étable pour la faire plus solide, plus épaisse et plus haute (jusqu’à quelle
hauteur pour que ça suffise, hein ?) et j’allais devoir acheter ou louer
une nouvelle bête ou alors raccompagner ma femme et mes trois bœufs à Prek Nâm
Deng, abandonner la cabane, abandonner la rizière que j’avais défrichée et
supporter d’entendre les gens dire avec dérision « Vise un peu le Kwane
Tiane qui a eu la lubie de s’établir en pleine jungle au diable vauvert là-bas
et dès qu’un tigre lui bouffe un de ses bœufs le voici qui rapplique la queue
entre les jambes ». Le Vieux Djanpâ ne me laisserait absolument pas agir de la
sorte aussi longtemps qu’il serait en vie. Mais il était si furieux qu’il était
quasiment incapable de se contrôler. C’était quelqu’un de fier, fier d’être un
chasseur de tigre sans égal. Pour lui, que le tigre éclopé ait eu l’audace
d’entraîner le Sol était un affront impardonnable. Le Vieux Djanpâ cette
année-là était âgé de soixante-cinq ans et sa crinière avait depuis beau temps
viré au poivre et sel, mais il était encore rudement costaud ; il était
tellement robuste qu’on l’aurait cru capable d’exprimer de l’eau d’une pierre.
Ses os semblaient de fer. Son torse était encore puissant et il se déplaçait
avec aisance. Son ouïe était encore fine, sa vue perçante, son odorat toujours
subtil. C’était un tireur hors pair et il n’avait pas son pareil pour suivre
une piste, et en tant que chasseur il était sans pitié, ingénieux, rusé et d’un
sang-froid total. À la vérité c’était un tigre lui aussi et c’était un tigre
plus dangereux que n’importe quel tigre. Il savait pertinemment que ce tigre
éclopé n’en avait que pour sa proie le Sol et qu’il l’entraînerait à la limite
de ses forces jusqu’en un endroit qu’il jugerait suffisamment sûr et ce n’est
qu’alors qu’il entreprendrait de la dévorer. Sans doute s’inquiétait-il un peu
d’être suivi à la trace, d’être pourchassé, mais cela ne réduisait en rien son
intérêt pour sa proie et il ne l’abandonnerait jamais pour se mettre en sûreté.
Il était sûr et certain que le Sol n’avait aucune chance d’en réchapper. Ma
crainte d’être attaqué par surprise c’était la crainte d’un lâche ni plus ni
moins, et je ne quittais pas le Vieux Djanpâ d’un pouce. À vrai dire, même si
la clarté lunaire était chiche et le ciel parfois d’un noir d’encre, les
empreintes du tigre étaient parfaitement visibles. Les sabots et le corps
immensément lourd du bœuf laissaient dans le sol mou des traînées qui étaient
parfaitement visibles. Toutes les empreintes du Sol étaient celles de ses
pattes arrière et de sa croupe, car le tigre le tenait par l’encolure et le
tirait. Par endroits on voyait des branchettes cassées et des sillons d’herbe
couchée ou broyée et, tout du long, des gouttes de sang du Sol petites ou
grosses maculaient le sol et les branches d’arbre. Tout cela formait une piste
pas difficile à suivre. J’avais comme un vide au fond de la gorge quand je
pensais au sort du Sol. Le bout de sa queue au-dessus de sa touffe avait dû
s’infecter et le rendre hargneux tellement ça le démangeait, si bien qu’il
s’était rongé la queue au point de n’en laisser qu’un moignon. Le tigre éclopé
avait dû tournicoter autour de l’étable, épier à travers la clôture et décider
de faire du Sol sa proie quand il s’est aperçu de cette petite anomalie. Il
avait sans doute déjà décidé que les quatre bœufs devaient lui revenir, et il
avait alors pris la ferme décision de faire du Sol sa première proie. Dans un
troupeau, le tigre fait son choix et décide toujours de s’en prendre à la proie
la plus faible, c’est-à-dire une bête éclopée ou blessée ou demeurée ou très
vieille ou très jeune. Le tigre éclopé avait dû bondir par-dessus la clôture,
regarder autour de lui pour être sûr, et fondre sur le Sol. Je pense que le Sol
savait instinctivement qu’il serait la première victime, plutôt que ses trois
amis. Quand il a perçu l’odeur du tigre et entendu son râle rauque, vu ses
crocs et ses griffes et vu ses yeux vert sombre lumineux, sa force a dû l’abandonner,
ses genoux ployer sous lui, et il s’est retrouvé comme ensorcelé. Il devait
être pratiquement paralysé de terreur héritée de la terreur de millions
d’années transmise par le sang de génération en génération de bœufs. Je savais
bien que de ma vie je n’aurais plus jamais l’occasion de le revoir vivant. Son
pelage était d’un noir luisant. Il avait une tache blanche en forme de cœur
étiré juste au dessus du museau et le bout de sa queue aussi était blanc.
C’était un bouvillon joyeux avec un caractère de cochon. Le premier jour où on
l’a attelé à la charrue, têtu, il s’est couché tout bonnement. Quand la Kârakét
l’a frappé avec une branchette, il a baissé la tête comme s’il allait
l’encorner et je l’ai tabassé comme il faut. Le jour suivant, il a pris la fuite,
refusant l’attelage, et il s’est baladé broutant de çà de là en bordure de la
jungle. J’ai dû lui courir après un bon bout de temps avant de parvenir à
l’attraper et je l’ai encore tabassé, mais il ne m’en a jamais voulu. Il aimait
que je gratte à la base de ses cornes, longues de presque un empan. Avant qu’il
se ronge la queue, il faisait tout pour dominer les autres bœufs, pour
s’imposer comme leur chef ; il faisait étalage de sa force et donnait
volontiers de la corne. Si les autres bœufs faisaient quelque chose qui lui
déplaisait, il leur cherchait querelle aussitôt. Mais depuis la perte de sa
queue, il s’était beaucoup calmé, il semblait même un peu déprimé et évitait de
se battre, évitait même toute confrontation. C’était encore un très jeune bœuf qui
n’avait pas tout à fait fini sa croissance, mais il devait peser plus que ce
satané tigre et en dépit de son poids supérieur c’était lui qui se faisait
entraîner. Son encolure avait dû se briser dès que les crocs effilés et
puissants s’étaient refermés sur lui. Tantôt il faisait clair de lune tantôt il
faisait nuit. Le tigre éclopé s’arrêtait par moments puis reprenait la traction
de sa proie et, se sachant poursuivi, il continuait de la traîner sans
ménagement. Parfois, il semblait proche au point qu’on allait pouvoir lui tirer
dessus ; on voyait les feuillages osciller droit devant et on pressait le
pas, mais ce n’était jamais qu’une illusion optique. Il ne voulait pas
s’arrêter. Il était sous le vent et pouvait nous sentir ou peut-être même nous
voir. Dans l’obscurité sa vue était beaucoup plus perçante que la nôtre et
quand on allumait une torche il nous voyait d’autant plus facilement.
Finalement aux approches de l’aube nous sommes tombés sur le cadavre du Sol
allongé sur le flanc sous un makâ. Son encolure brisée en angle portait
quatre empreintes de crocs de grande taille ; sa langue pendait hors de
son museau ; ses yeux étaient vitreux, figés, dénués de vie ; ses
épaules et son dos étaient lacérés de griffures profondes, comme s’il avait été
tailladé par une lame affûtée. Son ventre déchiré béait éviscéré, et tripes et
organes internes jonchaient le sol alentour, ce qui montrait que ce satané
tigre s’était goinfré à la va-vite, conscient qu’il était d’être en danger.
Dans la lueur blême du jour naissant, une énorme colonne de fourmis rouges
était déjà à pied d’œuvre sur la carcasse et un essaim de mouches grossissait à
vue d’œil avec force bourdons confus et agglutinements gloutons. Bientôt un
régiment de grosses fourmis noires est arrivé et a pris possession du museau et
des orbites du Sol. Le Vieux Djanpâ a décidé d’attendre. Il s’est dit que le
tigre reviendrait sûrement manger sa proie. Nous avons examiné les environs
immédiats. À une trentaine de pas du makâ, il y avait un manguier
sauvage mort couché sur le sol. Son écorce pourrie était tombée par plaques et
le tronc nu était balafré de griffures. Plantes grimpantes et mauvaises herbes
recouvraient sa ramure. À l’endroit où le tronc épousait le sol poussaient des
festons de champignons blancs. Il se trouvait en plus dans le bon sens du vent.
Derrière, c’était un fouillis d’arbustes et de ronces pleins d’épines acérées
et surfilés de lianes. Nous avons appuyé le canon de nos fusils contre le tronc
de manguier pourri. De là nous avions une vue dégagée du cadavre du Sol.
C’était une bonne planque mais je me disais que l’endroit n’était pas très sûr
et qu’on devrait plutôt construire une plate-forme d’affût. Devant nous, un peu
sur notre droite, il y avait un neem sauvage dont le tronc montait droit du sol
sur environ six mètres avant de former des branches. De là-haut on verrait le
cadavre du bœuf tout aussi bien et, si on faisait une plate-forme d’affût à la
fourche des premières branches, les six mètres de hauteur auraient de quoi nous
rassurer et ce n’était rien du tout à construire. Mais le Vieux Djanpâ faisait
comme s’il ne voyait pas le neem en question et nous nous sommes mis à plat
ventre derrière le manguier sauvage et à attendre. Parfois je m’endormais. Le
Vieux Djanpâ me laissait dormir. Parfois c’était lui qui s’endormait et je le
laissais dormir. Silence. De l’aube au début de l’après-midi, pas le moindre
indice de quoi que ce soit d’anormal. Le Vieux Djanpâ m’a dit de surveiller le
cadavre seul et il a disparu deux heures durant avant de revenir avec une poule
d’eau déjà rôtie et de l’eau potable dans sa gourde en bambou. Tandis que je me
trouvais seul, je ne pouvais m’empêcher de regarder autour de moi avec
appréhension. Je scrutais les bosquets et les embranchements des grands arbres
autour de moi et j’étais plein d’appréhension également à l’idée que pendant
que le Vieux Djanpâ fouillait les environs en quête d’empreintes ou en quête de
nourriture, ce satané tigre était tapi et observait le Vieux Djanpâ à son tour
et j’étais encore plus angoissé à l’idée que ce diable sournois et vicieux nous
laissait bêtement garder la carcasse du Sol tandis qu’il rebroussait chemin
pour retourner à la cabane des Hauts d’Ébène, où la Kârakét se trouvait toute
seule. À ce point de mes réflexions, l’envie me prenait de courir comme un
dératé à travers la jungle jusqu’à la cabane. Nous sommes restés ainsi à
surveiller la carcasse du Sol deux nuits et deux jours pleins, deux jours et
deux nuits de purs tourments. La carcasse du Sol commençait à puer fort le troisième
matin, mais pas l’ombre de ce salopard. Finalement dans la matinée du troisième
jour, quatre énormes vautours attirés par l’odeur de pourriture ont atterri au
pied du makâ d’un air olympien et sorti leur abominable langue bifide
qui frémissait d’anticipation. Leur façon de se dandiner était à la fois
révoltante et terrifiante. Le plus grand d’entre eux, qui avait l’air d’un
démon famélique convié à un banquet, se comportait comme si le cadavre lui
appartenait et il l’a déchiqueté goulûment sans prêter la moindre attention aux
essaims de fourmis et de mouches, et tout en mangeant il flanquait des coups de
bec aux trois autres vautours avides de participer au festin, jusqu’à ce que
pour finir il ne reste plus du Sol qu’un squelette d’os blanchâtres. Ce n’est
qu’alors que le Vieux Djanpâ a accepté de se rendre à l’évidence. Il a craché
de mépris et s’est retiré, toujours plein de hargne et de témérité inexprimées.
Nous sommes rentrés chez nous vannés et vaincus. À dater de ce moment-là le
Vieux Djanpâ fut en permanence d’une humeur massacrante. Tout semblait fait
pour le contrarier. Taciturne, lèvres pincées formant barre, il mangeait à
peine, ne parlait que quand c’était nécessaire et buvait comme un trou,
tourmenté par sa volonté de revanche frustrée. La Kârakét était folle
d’inquiétude. Les deux nuits et deux jours pendant lesquels ni le Vieux Djanpâ
ni moi n’avions été là, elle n’avait quasiment pas osé sortir de la cabane,
même dans la journée. Elle semblait amaigrie et frêle car elle n’avait ni mangé
ni dormi. La nuit, elle avait monté le ressort de la lampe à fond et l’avait
laissée allumée sans interruption. Ces deux jours et deux nuits avaient été
comme une séparation et une errance interminables. À notre silence au retour,
elle a tout de suite compris que le Sol était mort et que son assassin courait
toujours. Les trois bœufs qui restaient avaient l’air d’autant plus pitoyable.
Ils n’arrêtaient pas de nous interpeller, le Vieux Djanpâ et moi. Ils étaient
heureux de nous voir de retour, mais dans leurs salutations il y avait aussi
l’envie de savoir. Est-ce que j’avais tué le tigre ? Où qu’il était, le
Sol, leur ami ? Ils avaient l’air amaigris, sans doute qu’ils n’avaient
pas mangé à leur faim, et ils semblaient avoir soif. Ils avaient l’air tristes,
apeurés et inquiets, comme en témoignaient leur comportement, leurs
beuglements, leurs yeux même. Dans l’étable ils se sont pressés autour de moi,
poussant des soupirs, posant leur museau sur mes épaules, chacun en ayant gros
sur le cœur, chacun plein de chagrin qu’il aurait bien voulu extérioriser. Pour
ma part je n’étais guère moins attristé qu’eux, mais j’ai bien dû prendre sur
moi. J’ai réparé la clôture de l’étable pour la rendre plus haute et plus
solide le soir même, et j’ai fauché de l’herbe pour les nourrir et leur ai
apporté de l’eau pour les abreuver. Le lendemain matin je me suis réveillé très
tôt et suis sorti labourer comme d’ordinaire en attelant le Vent et le Feu
ensemble, avec le Ciel en réserve. La Kârakét est sortie m’aider et s’est mise à
sarcler. Elle s’efforçait de se comporter comme à l’accoutumée, ses traits
restaient impassibles, mais un peu après trois heures de l’après-midi elle
s’est arrêtée et a regardé autour d’elle, et les bœufs non plus n’avaient guère
envie de travailler : ils se sont arrêtés et ont regardé autour d’eux
pareillement, ce qui rendait le hersage d’autant plus lent, et j’ai commencé à
m’inquiéter de ce que cette année on ne ferait pas les quinze raïs
prévus. Quant aux bœufs, ils étaient bien à plaindre. Depuis la visite du tigre
cette nuit-là ils ne se taquinaient plus, ils n’avaient pas le cœur à
travailler non plus, ni même à manger ou dormir. Ils avaient tous l’air de
broyer du noir, jetant des regards absents de çà de là, s’ébrouant, renâclant,
et bientôt l’un ou l’autre se mettait à meugler, un long meuglement
mélancolique et désespéré. L’étable, dont j’avais pourtant consolidé la
clôture, ne leur inspirait plus confiance. Ils n’y tenaient pas en place. Ils
tiraient la charrue ou la herse sans y mettre du leur ; ils somnolaient
tout en tirant parce qu’ils ne dormaient pas assez. Chaque fois que l’un d’eux
me regardait, j’avais l’impression qu’il me regardait avec ressentiment, comme
s’il me disait « Finalement t’es pas capable de me protéger, j’aurais jamais
dû te faire confiance ». Chaque fois que l’un d’eux regardait le Vieux
Djanpâ et la Kârakét, il les regardait avec ressentiment et semblait leur
adresser les mêmes reproches, et le Vieux Djanpâ tout autant que la Kârakét
semblaient comprendre ce que ressentait chaque bœuf. Les beuglements des trois
bœufs retentissaient à n’importe quelle heure et n’importe où, à vous fendre le
cœur. C’étaient des cris qui trahissaient la faiblesse de leurs maîtres. Ils
beuglaient peut-être aussi par nostalgie du Sol leur ami ou peut-être par peur
du destin qui les attendait à leur tour. Leurs beuglements étaient lentement
absorbés par la luxuriance de la jungle alentour qui semblait de plus en plus
sauvage et de plus en plus dominante, qui semblait de plus en plus mystérieuse
et de plus en plus menaçante. La jungle semblait dire « Décampez, vous
avez rien à faire ici ». La jungle semblait pleine de mystères, d’un
pouvoir dominateur, et semblait dire « Ceci est un lieu noble et
sacré ; je vais vous punir, vous les envahisseurs, avec des moyens
singuliers dont vous n’avez pas idée ». Arbres petits et grands, fourrés,
plantes grimpantes, plantes tubéreuses et même l’herbe semblaient être chacun
habité par une âme ivre rendue folle par la puissance qu’elle tirait de la
pluie. Aux endroits qui n’étaient pas encore défrichés ni labourés ni préparés
en rizière, chiendent et plantes grimpantes prospéraient, et les plantes
tubéreuses se dotaient de feuilles et même de fleurs par milliers. Les souches
d’arbre dont il ne restait que des nœuds ou des yeux se dotaient de rejets qui
croissaient d’un doigt à un pouce, d’un pouce à un empan, d’un empan à une
coudée. Les semences en tous genres enfonçaient des racines dans le sol et
germaient et croissaient d’un doigt à un pouce à un empan à une coudée.
L’ébénier sur son tertre semblait forcir et noircir encore et sa ramure et son
feuillage devenir de plus en plus touffus. Les jours semblaient rapetisser
alors que les nuits n’étaient qu’obscurité et silence. Un concert de voix
occultes à vous dresser les cheveux sur la tête se poursuivait de façon
interminable. La jungle à l’évidence réclamait le retour du territoire qui lui
avait été dérobé, mais je pensais « peu me chaut ; l’an prochain je
redoublerai d’efforts pour agrandir ma terre encore davantage ». Et tous
les matins je me remettais au labour et tous les après-midi je repiquais le
riz. La Kârakét n’épargnait pas sa peine non plus. Elle besognait à mes côtés.
Son ventre s’arrondissait et elle souffrait de nausées intermittentes comme il
est naturel et quand cela se produisait elle s’arrêtait et se reposait un
moment puis se remettait au travail. Quant au Vieux Djanpâ, il faisait la
cuisine. Il prenait son fusil et s’enfonçait dans la jungle tous les jours et
restait absent longtemps, en quête d’indices de la présence du tueur, mais ses
efforts restaient vains. Il ne prenait jamais le temps de dessoûler. Il
grommelait dans sa barbe. De ses propos délirants pleins de hargne et de
ressentiment, il ressortait qu’il n’avait pas réussi à l’abattre alors qu’il
aurait dû, qu’il lui avait échappé d’un rien à chaque fois. Quand il le
traquait, le tigre s’enfuyait ; quand il s’arrêtait, le tigre s’arrêtait
aussi ; quand il s’en retournait, le tigre à son tour le pourchassait et
il est arrivé au moins trois fois qu’il a bien failli se faire dévorer.
Finalement il avait trouvé un adversaire qui le plongeait dans une perplexité
extrême ; finalement il avait trouvé un adversaire qui semblait tout aussi
froid, implacable, retors et intelligent que lui. Il n’en finissait pas de
jurer, de maudire les esprits tutélaires. Et pour finir, il a décidé de changer
de tactique : il l’attendrait aux Hauts d’Ébène. Il se soûlait de plus en
plus et son visage était un masque dur et buté. La nuit il refusait de dormir.
Fusil en main, il tournait autour de la cabane et en bordure de la jungle ou,
s’il dormait, c’était dans l’étable, à croupetons dans le foin, sa pétoire à la
main toujours prête à tirer. Un matin, alors que, charrue sur l’épaule, je
sortais les bœufs de l’étable, il est venu se mettre en travers de mon chemin
et d’une haleine avinée m’a tenu des propos qui m’ont piqué au vif :
« Espèce de poule mouillée, je sais que t’as une trouille de tous les
diables de ce fumier de tigre. Si tu trimes comme tu fais, c’est seulement pour
camoufler ta peur. Laisse tomber ta charrue et prends ton fusil pour m’aider à
traquer cette ordure ; c’est ce que t’as de mieux à faire. Il est plus que
temps que tu te comportes en adulte et que tu te mesures à lui. C’est
maintenant ou jamais. Je serai pas toujours là pour vous protéger. Laisse
tomber la rizière, pitchoun. » Les pores de sa peau semblaient plus denses
et plus grumeleux que jamais. Ses cheveux grisonnants ébouriffés lui arrivaient
à l’épaule ; sa barbe et sa moustache grisonnantes étaient hirsutes ;
les ongles de ses mains et de ses pieds étaient recourbés et noirs de terre
sèche. Se laver n’aurait pas été du luxe. Je me suis effacé pour le contourner
et le fuir. Il m’a suivi pour me harceler. « Parle-moi, qu’on aille au
fond des choses. » Je me suis contenté de lui dire, « T’es soûl, tu
ferais mieux d’aller dormir ». Sa hargne impuissante m’effrayait et me
laissait pantois. J’étais déprimé. J’étais angoissé. Tout avait changé depuis
l’apparition de cet infâme animal. Avant je sortais labourer dès avant l’aube,
mais à présent je devais attendre que le soleil soit haut dans le ciel. Avant
je repiquais jusqu’à la tombée de la nuit et même au-delà, mais à présent peu
après trois heures de l’après-midi il fallait tout arrêter. La Kârakét parfois
se décourageait. Une nuit, assise en boule menton sur les genoux, elle s’est
soudain mise à parler d’un ton abattu. « Je veux rentrer à Prek Nâm
Deng », qu’elle a dit. « Je veux pas accoucher en pleine jungle avec
un tigre qui rôde alentour. » J’ai sursauté, parce que l’enfant de la
Kârakét c’était aussi le mien, et je lui ai dit, « Si on décide de rentrer
à Prek Nâm Deng, il faut le faire sans tarder ». Le Vieux Djanpâ a crié
depuis l’étable, « Si vous voulez rentrer allez-vous-en tout de
suite ; moi je reste ici ». Plus le temps passait et plus les trois
bœufs se montraient rétifs et peureux. Une fois sortis de la rizière ils
n’osaient pas rentrer à l’étable et faisaient comme s’ils voulaient nous
rejoindre dans la cabane. Le Feu tout particulièrement. Naguère c’était une
bête placide et bonasse, qui ne tenait rigueur à personne quand on le
houspillait, et ne songeait qu’à brouter et se délectait de tout, herbe sèche
comme herbe tendre, feuilles sèches comme feuilles tendres, et il profitait de
la moindre occasion pour dormir, yeux mi-clos et dodelinant de la tête une fois
de temps en temps et fouettant de la queue une fois de temps en temps ;
mais depuis l’enlèvement du Sol par le tigre, il ne supportait pas que le Vent
et le Ciel viennent l’embêter. Il les chassait à grands coups de corne et se
montrait irascible. Il était oppressé et déprimé et manifestait clairement
qu’il n’avait plus envie de rester aux Hauts d’Ébène. Il n’avait sans doute pas
une idée précise de l’endroit où il voulait aller et pensait seulement qu’il
devait fuir ce lieu de terreur et s’en éloigner autant que faire se peut. Un
après-midi, alors que je baignais le Vent après le travail dans la rizière, le
Ciel s’est planté tout près du Feu au bord du cours d’eau. Soupirant tristement,
il a approché sa tête de celle du Feu comme pour le consulter ou pour lui faire
part de son vague à l’âme. Le Feu a vivement détourné la tête et renâclé,
montrant par là qu’il entendait rester seul, et il s’est éloigné. Le Ciel, tout
triste, a essayé de le suivre, ce sur quoi le Feu a baissé la tête et lui a
flanqué un violent coup de corne en plein ventre et s’est mis à le pousser tout
en le frappant à la croupe et aux cuisses de ses cornes et de ses sabots. Le
Ciel pour se dégager s’est jeté à l’eau, le Feu en a fait autant en continuant
de l’encorner furieusement, extériorisant tous ses ressentiments. Le Ciel a
gravi la berge opposée au galop. J’avais beau crier au Feu d’arrêter, il ne
m’écoutait pas. D’un coup de corne dans l’encolure, il a fait au Ciel une plaie
béante, qui s’ajoutait à tant d’autres plaies profondes aux pattes arrière. Le
sang s’échappait de la blessure à l’encolure tandis que le Ciel claudiquait
dans les fourrés et l’herbe haute de la rive opposée, ruisselant de partout,
souffrant, abasourdi, honteux et triste. Vu sa façon de marcher, il n’allait
pas pouvoir travailler dans la rizière d’au moins trois jours et la colère m’a
pris en pensant au travail écrasant qu’il restait à faire et qu’il fallait se
hâter de finir et, du coup, je me suis trouvé plongé dans une dépression
accablante. Les bœufs pouvaient continuer de s’encorner jusqu’à se rendre
invalides et je me contentais de prier que le Ciel, ce pauvre bougre, n’en soit
pas réduit là. J’ai fait sortir le Vent de l’eau, attrapé le Feu par sa longe
et en les tirant les ai forcés à rentrer dans l’étable, tout en flagellant le
Feu du bout de la longe en visant les oreilles, ce qui lui a fait mal et l’a
fait beugler de terreur tandis qu’il flageolait sur ses pattes comme s’il était
confronté à un tigre. Je suis retourné au bord de l’eau pour faire rentrer le
Ciel à l’étable, mais sur la rive opposée il n’était plus là où je l’avais vu
quelques instants plus tôt. Il avait disparu ! J’ai traversé le cours
d’eau à la nage et gravi la berge. J’ai cherché des traces de son passage et de
son sang dans l’étendue d’herbe. Je les ai vues clairement. Sa trajectoire
tournait et s’enfonçait dans la jungle et montrait qu’il marchait lentement,
péniblement et sans but, un bœuf à la dérive dans la jungle vierge. Les traces
de son sang étaient plus abondantes et d’un rouge plus foncé et un frisson m’a
parcouru jusqu’au fond du cœur quand j’ai vu soudain sans que rien ne les
annonce des empreintes de pas de tigre superposées aux traces de sabots et aux filets
de sang du Ciel. C’étaient les empreintes d’un grand tigre dont la patte avant
gauche touchait à peine le sol. Aucun doute, c’était bien le même tigre !
Ce satané fantôme tournait autour des Hauts d’Ébène, espionnant, observant à la
dérobée, parfois très près, parfois de loin. Il avait sans doute en cachette
guetté le Vieux Djanpâ, la Kârakét et moi et nos trois bœufs et attendu que la
bonne occasion se présente. Je me suis enfoncé dans la jungle en suivant les
traces du bœuf et du tigre. J’ai songé à appeler le Ciel mais me suis ravisé et
me suis arrêté. J’ai regardé autour de moi. Tout était silence et fouillis et
verdure, plein de menace et danger. À moins de cent cinquante mètres de la
berge, les empreintes du Ciel stoppaient net, imprimées les unes sur les
autres ; les empreintes du tigre de même, et à bien des endroits les
empreintes du Ciel étaient éclaboussées de taches de sang de toutes tailles qui
maculaient aussi le sol, les herbes et les feuillages environnants, et après
cela il y avait la large empreinte d’un corps de bœuf allongé sur le sol,
entraîné par les crocs d’un tigre profondément enfoncés dans son encolure, et
les sabots arrière et la croupe avaient formé des sillons dans le sol au-delà
d’une large flaque de sang que les mouches assaillaient. Quand je suis rentré à
la cabane, j’avais repris le contrôle de moi-même. J’ai raconté ce qui s’était
passé au Vieux Djanpâ et à la Kârakét d’une voix égale. J’ai pris mon fusil et
ma gibecière. J’ai calmement rempli la gibecière de riz cuit sec et de viande
salée rôtie. Le Vieux Djanpâ, jurant sans arrêt, a pris son arme et sa
gibecière. La Kârakét s’est laissée tomber assise sur le sol, les deux mains
au-dessus de son ventre distendu, lèvres tremblantes, visage livide. Je ne lui
ai rien dit. C’est le Vieux Djanpâ qui a pris sur lui de lui dire « Faut
que tu restes seule, le Kwane Tiane et moi on sera probablement pas de retour
avant plusieurs jours », et il a sorti la bombonne d’alcool et a bu une
longue rasade et a remis le bouchon de sesbania d’un coup sec avant que son
corps massif ne passe la porte. Il avait l’air tout réjoui comme un gosse. Il
était rudement content de voir qu’enfin je me mettais en chasse de ce diable
d’animal. Je savais que ce qu’il voulait dire à la Kârakét c’était « Le Kwane
Tiane et moi on rentrera pas tant qu’on aura pas tué ce maudit tigre ».
Voilà ce qui se passait un jour de lune décroissante du septième mois de l’an
mil huit cent quatre-vingt-quatorze.
On s’est mis en marche sans rien dire. Encore
une fois, les empreintes n’avaient rien de difficile à suivre, mais bientôt la
pluie s’est mise à tomber, avec cette violence folle qui est le propre des
trombes dans la forêt vierge. C’est le genre de pluie qui provoque des crues
subites et des torrents d’un jour ; c’est le genre de pluie qui provoque
des glissements de terrains et qui abat et déracine les arbres les plus grands.
Le ciel était couvert d’épais et lourds nuages étagés à la dérive. Le tonnerre
grondait, les éclairs fusaient et faisaient mal aux yeux tels des ramures
métalliques portés à blanc par une chaleur intense. Les empreintes au sol
commençaient à s’effacer. Les traînées de sang qui balafraient terre, herbes et
feuilles viraient au rose. Ce satané tigre semblait avoir retenu sa leçon de la
fois où on l’avait pourchassé et mettait toutes ses forces à traîner sa proie
aussi loin que possible. Si affamé qu’il soit, il se forçait à continuer sans
prendre le temps de s’arrêter pour manger. La nuit est très vite tombée. La
pluie a redoublé de force et le ciel était noir de colère. Finalement le Vieux
Djanpâ et moi avons dû nous arrêter sous un grand banyan au bord d’un étang,
couper des feuilles de caladion au bord de l’eau pour nous protéger la tête en
nous plaquant contre le tronc du banyan tandis qu’autour de nous la pluie
tombait à seaux. Ankylosés et transis de froid, nous sommes restés ainsi deux
heures durant. Ensuite la pluie a diminué, les nuages se sont espacés, le
croissant de lune illuminait tout par moments. Le Vieux Djanpâ s’est relevé, a
allumé la torche et repris la traque, cherchant des traces sur les branches et
les brins d’herbe écrasés ou cassés plutôt que d’observer au sol le dragage du
bœuf et l’empreinte des pas du tigre. Mais il n’a pas pu procéder ainsi
longtemps : nous avons dû nous arrêter car la pluie tombait dru à nouveau.
Courbatus, ruisselants de pied en cap et affamés, nous sommes restés au milieu
de la jungle sans faire de feu et avons repris le repérage des traces dès que
la pluie a diminué. Poursuivre un tigre en pleine nuit est une entreprise
risquée et dangereuse, à proscrire absolument, mais le Vieux Djanpâ violait
cette loi pour la seconde fois en ma présence. Dans la nuit, le silence et la
pluie, la torche émettait une petite flamme rouge et bleue à la lueur chiche
dans l’obscurité dense et vaste. Je recommençais à avoir peur. Je ne voulais
rien dire au Vieux Djanpâ. Il était soûl, il était furieux, son silence était
fait de hargne et de ressentiment. Je redoutais que ce genre d’entêtement ne
fasse de nous des pourchassés à notre tour. À bien des reprises nous avons
perdu la trace, ce qui rendait le Vieux Djanpâ encore plus furieux et il jurait
comme un charretier, mais on finissait toujours par retrouver les empreintes et
mon cœur a cessé de battre quand je me suis aperçu que ce diable de tigre ne
tirait pas sa proie en ligne droite mais en cercle, si bien que si on perdait
sa trace, finalement c’est nous qui serions traqués. Ce foutu diable avait dû
être pourchassé par des hommes et sûr qu’il avait dû avoir l’occasion de goûter
à la chair humaine. Je suivais le Vieux Djanpâ avec appréhension. Toutes les
torches dont nous avions bourré nos gibecières y sont passées. On a continué de
pister jusqu’à l’aube. J’ai soupiré de soulagement quand j’ai vu les premières
lueurs à l’horizon. La tension a diminué. C’est dans le courant de la matinée
qu’on a trouvé le cadavre du Ciel, traîné et hissé jusqu’à la fourche d’un tabek
couvert de fleurs mauves magnifiques, à quatre mètres au-dessus du sol,
dépecé au point qu’il en restait moins de la moitié, mais pour moi c’était sans
aucun doute le cadavre du Ciel et je me souvenais de la clochette attachée
autour de son cou qui continuait de tinter sous le vent doux du matin. Un
tigre, s’il en a le temps, mettra toujours sa proie dans un endroit surélevé
pour en protéger la carcasse des autres animaux coprophages, mais même la
dépouille du Ciel n’était pas en sûreté. Une bande de vautours venus d’allez
savoir où s’était mise en position autour de la carcasse et la déchiquetait
sans se presser. Ils puaient tellement que j’ai failli vomir. Le Vieux Djanpâ a
continué de pister le tigre. Ses empreintes étaient nettes dans le sol mou
saturé de pluie et du fait de son poids plus grand après un tel festin.
L’écartement réduit de sa foulée trahissait sa fatigue et parfois ses
empreintes montraient qu’il s’était allongé confortablement pour se reposer un
bon coup. Il avait dû se lécher les babines, se pourlécher les pattes et
somnoler brièvement puis se réveiller et s’étirer pour dénouer ses
articulations avant de se remettre en marche. De là sa piste se faufilait entre
bosquets et grands arbres. À certains endroits on voyait clairement qu’il avait
grimpé à un arbre, pas pour se reposer mais pour surveiller son territoire. Il
devait sans doute se rendre compte qu’il était poursuivi mais cela ne le
tracassait pas. Tout ce qu’il faisait c’était flâner avec arrogance. À un
moment, on a trouvé un gros étron encore tiède d’où s’échappait une fine fumée
blanche et on a trouvé une goutte de pissat ronde et puante restée accrochée à
une feuille morte. Les excréments d’un animal carnivore ont des odeurs
répugnantes et sont de mauvais augure. Les excréments d’un animal herbivore
n’ont rien d’aussi révoltant et d’aussi funeste. Il venait juste de se
soulager, juste quelques minutes plus tôt. L’empreinte de ses pattes s’arrêtait
au bord d’un cours d’eau où il avait dû se désaltérer avant de nager sans se
presser pour gagner l’autre rive. Nous avons traversé aussi, gibecière sur la
tête, fusil à bout de bras. Nous l’avons pisté sans répit, de l’aube jusqu’en
fin d’après-midi. Il faisait parfois soleil mais bientôt la pluie recommençait.
Nos vêtements dégoulinaient puis séchaient, séchaient puis dégoulinaient. On ne
s’est pas arrêtés pour manger, on a grignoté les briquettes de riz et la viande
salée sans cesser de marcher. La piste parfois filait droit devant, parfois
s’incurvait, et à deux ou trois reprises s’est mise à tourner en rond,
s’enfonçant toujours plus avant dans la jungle. Il était conscient d’être
suivi ; il se jouait de nous à nous faire le suivre. Ses empreintes
montraient que c’était un tigre de grande taille et, par-dessus tout, ingénieux
et rusé. Il devait avoir pris goût à la chair humaine. Il avait dû manger le
cadavre d’un enfant noyé ou manger le cadavre d’une femme noyée, il avait
peut-être dévoré quelqu’un venu abattre des arbres ou glaner des produits de la
jungle et il raffolait de chair humaine succulente et tendre, les os friables
qu’un simple coup de dent broie et leur moelle si délicieuse, et il devait être
flatté et émoustillé de voir les réactions des humains en sa présence.
Qu’est-ce qu’il pouvait bien penser des humains ? Des singes sur deux
pattes, peut-être. Des singes bipèdes et bruyants devaient être des animaux
ridicules et bizarres de son point de vue. Ce genre de singe n’aime pas vivre
dans les arbres, pourquoi donc ? Plus ils restent au sol plus ils risquent
de devenir mes proies. Ils ont fabriqué quelque chose qui a du rouge brillant
et brûlant au bout. Euh. Comment est-ce qu’ils ont fait ? C’est quelque
chose que j’aime pas, rouge et brillant et brûlant. Et ils ont aussi de longs
bâtons noirs qui font un fracas qui porte loin tandis que quelque chose de
rapide de dur de chaud me frôle la tête. Cette chose rapide dure chaude a
pénétré le front de ma mère et l’a fait tomber à la renverse et j’ai eu beau la
mordre et la secouer elle ne s’est plus jamais relevée. Drôle de singe,
ridicule, dangereux, succulent et fragile, il suffit d’une petite tape sur la
tête et il bouge plus. Ce à quoi je dois faire attention avec ce genre de singe
c’est cette chose rouge brillante brûlante et cette chose noire bruyante qui
peut tuer de loin. Rien d’autre. Voilà comment j’essayais de penser comme un
tigre. Je ne crois pas qu’il pensait différemment de ça et nous autres hommes
sommes bien comme le tigre pense. Pourquoi est-ce que sa patte avant gauche
était folle ? Je me disais que c’était parce qu’il avait dû marcher sur un
porc-épic. Il y a des tas de porcs-épics dans la jungle et les tigres aiment en
manger. Contrairement à ce qu’on croit, le porc-épic ne peut rien contre un
tigre, un coup de patte et il est mort, mais faute de se méfier du porc-épic,
le tigre risque de souffrir ; les piquants du porc-épic pénètrent sa voûte
plantaire et avant peu la plaie s’infecte. Le tigre ne peut plus chasser
muntjac, cerf ou sanglier aussi aisément qu’il le souhaite et du coup il se
tourne vers les animaux domestiques comme les bœufs ou les buffles et pour
finir il s’en prend aux hommes. Pourquoi est-ce que tout à coup il s’est montré
sur les Hauts d’Ébène ? Je pense que dans le temps son territoire se
trouvait quelque part dans les profondeurs de la jungle côté ouest, mais parce
qu’il souffrait, quand un autre tigre a empiété sur son domaine, il a essayé de
se battre mais il a perdu et du coup a pris la fuite, ou peut-être que, s’il
s’est battu avec un autre tigre, ce n’était pas pour une question de territoire
mais au sujet d’une femelle. C’est là le genre de réflexion que je me faisais
et qui me semblait avoir un sens, mais à l’approche du crépuscule, mes
cogitations sont devenues floues. Il était manifeste que ce satané tigre
n’avait pas peur des hommes, il en avait sans aucun doute déjà tué et je me
disais que l’âme de celui qu’un tigre a tué peut se réincarner dans le corps du
tigre et faire de lui un tigre saming – un tigre qui peut prendre forme
humaine. Cette âme ne peut se faire à l’idée de mourir à l’improviste et, ivre
de ressentiment, investit le corps du tigre assassin. Si vous me demandez
pourquoi c’est ainsi, si vous étiez des enfants de la jungle, vous
comprendriez. La jungle est un endroit étrange ; la jungle éveille le
cerveau et le cœur de l’homme et les rend hautement sensibles. Il m’est arrivé
de penser que, si un tigre me tuait, ce que je ferais ce serait de me
réincarner dans le corps du tigre. Je n’essaierais pas de me forcer. Je
mourrais à l’improviste, mourrais paniqué, mourrais tourmenté. Tout ce qui
était à moi dans le passé, tout ce que je gérais dans le présent, tout
ce que j’aurais reçu dans l’avenir serait annulé par cette mort ; mon âme
serait pleine de ressentiment et d’amertume. Je ne pourrais pas m’en empêcher.
Il me viendrait sans doute l’envie de prendre ma revanche contre tout. Je me
réincarnerais dans le corps du tigre ; c’est ce que je ferais, je
n’écouterais l’avis de personne. À tout le moins c’était ainsi que je
raisonnais quand j’étais jeune homme et il m’arrivait encore de penser ainsi
souvent au temps où j’étais bonze pèlerin. Les histoires de tigres samings,
on se les racontait de génération en génération. Vous autres qui n’êtes pas des
enfants de la jungle, qui n’avez pas grandi à l’ombre de la jungle, ce genre
d’histoires quand vous les entendez vous vous dites qu’elles n’ont pas de sens.
Mais je ne suis pas comme vous : je pense que c’est peut-être vrai. Le
tigre saming se transforme en femme, la femme du chasseur qui attend sur
sa plate-forme d’affût pour tirer sur lui ; quand le chasseur descend, le
tigre d’un coup de crocs le tue. Quand j’étais jeune bonze passionné de
pèlerinage, toutes les communautés de la jungle avaient leurs histoires
témoignant du pouvoir des tigres samings. Des affabulations, des contes
sans rime ni raison, vous me direz. Certes, mais tout en ce monde n’a pas
toujours rime ni raison, et c’était cela, ce que je ressentais et pensais
tandis que je suivais le Vieux Djanpâ. Je me disais que lui et moi on était en
train de chasser un tigre saming ; je pensais que si le tigre me
tuait, mon âme se réincarnerait dans le corps de ce tigre. Plus le temps
passait et plus la jungle était dense et sauvage. Ce qui me réconfortait
c’était que les traces plus ou moins visibles de ce tigre diabolique se
tournaient vers le nord, et non vers le sud, la direction dans laquelle se
trouvait ma cabane. Un peu après quatre heures de l’après-midi, la pluie s’est
remise à tomber et à tomber de plus en plus fort et il devenait de plus en plus
difficile de repérer les traces. Le Vieux Djanpâ avait beau donner le meilleur
de lui-même pour interpréter les signes, il s’est trompé plusieurs fois et on a
dû revenir sur nos pas et recommencer. Le sol dans la jungle était friable.
Avec la pluie les empreintes disparaissaient aisément et le terrain était
glissant. Avant peu la nuit est tombée, le sol s’est couvert de limaces et de
mille-pattes, des scorpions queue dressée surgissaient de leurs nids sous les
troncs d’arbre pourris, de gros scolopendres se mettaient à vagabonder, des
fourmis ailées blanches sortaient de terre, des dizaines et des centaines de
milliers de termites batifolaient sous la pluie et, bientôt à bout de forces,
cessaient de voler et devenaient la nourriture des crapauds-buffles et des
crapauds par centaines, par milliers. Les oiseaux rentraient au nid à grands
coups d’aile pour fendre la pluie. Des troupeaux de singes transis grelottaient
sur la cime des arbres. Les parfums prenants du saï-yout et du mahâhong
se répandaient partout. Le vent soufflait par rafales. Les cimes des arbres
oscillaient. La pluie a diminué pour ne laisser qu’un crachin silencieux. Le
monde entier était devenu d’un vert noir glauque saturé d’humidité qui rendait
la respiration difficile, saturé de tristesse, de mystères et de dangers. Le
Vieux Djanpâ a décidé de s’arrêter sous un grand banyan au feuillage fourni et
au tronc rugueux et tortueux de la taille d’une étreinte d’homme. Le sol sous
le banyan formait un tertre large et dégagé, mouillé mais pas saturé d’eau.
Faire du feu était difficile. Il fallait rassembler tout ce qu’on pouvait
racler de coulées de résine au fond de nos gibecières. Le combustible était
mouillé et faisait beaucoup de fumée, et en trouver n’était pas facile. J’ai
passé un long moment à en chercher et à en ramener en plusieurs fois. J’ai
trouvé un arbre sec de guingois et je l’ai débité à la hache pour obtenir
autant de bois que possible. Le monde entier s’est réduit au son de ma hache
frappant l’arbre. Pendant que je rapportais une brassée de bois jusqu’à notre
campement de fortune, alors que je ne m’y attendais pas, alors que rien ne le
laissait présager, j’ai entendu un feulement de tigre, un seul, assourdissant,
un feulement exprimant la colère, la solitude ou la faim je ne sais. J’étais
incapable de déterminer d’où il provenait. Je savais seulement qu’il était très
proche. Je suis resté figé sur place. Une sueur froide coulait de mon front à
mes sourcils et dans mes yeux, les faisant piquer. La jungle était d’un silence
de mort. Je suis resté ainsi pendant un long moment, lèvres pincées. Je me suis
composé un visage neutre pour rapporter la brassée de bois là où nous allions
passer la nuit. Le Vieux Djanpâ m’a dévisagé et je l’ai dévisagé. Il savait que
j’avais entendu le feulement et je savais qu’il l’avait entendu lui aussi. Ce
cri l’avait rendu à nouveau furieux. Il avait retenti tout près et si fort
qu’il devait être délibéré. Le Vieux Djanpâ s’est emparé de son arme et de sa
gibecière et s’est éloigné du banyan. Certain de la direction de laquelle
provenait le feulement, il s’est dirigé vers l’ouest. Il s’en allait alors
qu’il pleuvait toujours et qu’il faisait quasiment nuit. J’ai fait mine de le
suivre mais il m’a signifié de la main de ne pas bouger. Il est resté absent
pendant presque une heure. Il est rentré sans bruit et plus tendu qu’avant, œil
dur, visage renfrogné, mâchoires soudées. Il s’est allongé la tête tournée vers
le nord, les pieds joints proches du feu. Je me suis allongé la tête tournée
vers le sud, les pieds joints proches du feu. On a changé la poudre et les
amorces de nos fusils mais on n’a pas appuyé sur la gâchette. Dans l’obscurité
totale, la jungle retentissait de la crécelle des cigales et des grives
sauvages. Dans la soirée, une violente querelle a éclaté au sein d’une bande de
drongos mais n’a pas duré. Un hibou a poussé un cri aigu retentissant et à
l’envers sur une branche du banyan a regardé vers le bas de ses yeux
horrifiques. Un maki a volé à grands claquements d’ailes de cime en cime avec
un cri suraigu qui nous a glacé les sangs comme l’appel d’un fantôme affamé. Un
gecko a lancé ses cinq ou six rots rauques poignants de solitude. Une civette y
est allée de son cri répétitif, yok-yok-yok – yôkk ! yôkk !
yôkk !, aussi débilitant que les lamentations d’une âme en peine. Le
bois dans le feu craquait. Ce hourvari de la jungle la nuit, j’ai jamais réussi
à m’y faire. Allongé, je regardais les radicelles du banyan qui pendillaient.
J’étais allongé sur le dos, jambes jointes et bras contre le corps : c’est là
la position la plus sûre pour dormir dans la jungle, comme me l’avait appris le
Vieux Djanpâ lui-même. Recru de fatigue, je n’ai pas tardé à m’endormir. Quand
je me suis réveillé de nouveau, j’ai vu que le Vieux Djanpâ était assis et
buvait et, menton sur le genou, fixait les flammes et parlait tout seul. Il
avait l’air d’avoir beaucoup vieilli. Il avait l’air d’être complètement soûl.
Il était entendu entre nous que, dans une nuit de chasse de ce genre, si l’un
de nous s’endormait, l’autre restait éveillé, sans qu’on ait à se concerter. Je
savais bien que le Vieux Djanpâ voulait que je dorme tout mon soûl et quand il
estimerait que j’avais assez dormi il me réveillerait pour que je prenne la
relève afin qu’il dorme à son tour. Et je me suis laissé glisser dans le
sommeil au sein du silence et du babil primordial de la jungle, me suis laissé
glisser dans l’obscurité et le mystère primordial de la jungle. Ce genre de
silence et de babil bizarre, ce genre d’obscurité et de mystère n’avaient
aucune signification comparés à l’obscurité, au mystère, au silence et au babil
en moi. Cette vérité-là, je l’ai découverte après avoir longuement pratiqué le
pèlerinage par monts et par vaux. Le pèlerinage n’était que le prototype de la
traversée de la jungle de mon être, mais en ces jours et ces nuits de traque du
satané tigre en question, je l’ignorais. Je ne sais pas combien de temps j’ai
dormi et j’ai été réveillé en sursaut par des hurlements et des cris de terreur
et de douleur incohérents qui avaient soudain violenté le silence. C’étaient
des cris qui trahissaient une terreur absolue et une douleur insupportable.
C’étaient des cris humains hors de tout langage entrecoupés de rugissements
comme autant de feulements assourdissants, pleins d’horreur et de cruauté à en
rendre fou de terreur l’homme le plus imperturbable. Le feu de camp ne flambait
plus et le tas de cendres au centre était surmonté d’un large champignon de
fumée blanche effilochée. La pluie avait cédé la place à une brume d’un gris
terne. J’avais l’impression de m’être réveillé en plein cauchemar. Je suis
resté interdit un moment, un bien trop long moment assurément, et mes réactions
n’étaient ni correctes ni suffisamment rapides dans le chaos ambiant. La
stupeur, la peur, la panique, la douleur étaient autant de frelons qui
m’assaillaient de toutes parts et sans répit. Devant moi, à travers la gaze de
fumée diffuse, un tigre de grande taille se tenait au bord du feu de camp, ses
longs crocs aiguisés et pointus profondément enfoncés dans la cuisse droite du
Vieux Djanpâ, et il tirait et secouait de toutes ses forces pour l’entraîner,
mais le Vieux Djanpâ luttait pour sa vie avec l’énergie du désespoir. Ses deux
bras de colosse étaient noués autour du tronc du banyan qui se trouvait à sa
tête. Ils étaient si tendus que les muscles faisaient bosse et tremblaient. Son
torse puissant arc-bouté vers l’avant se contractait compulsivement. Sa bouche
grande ouverte hurlait et débitait des insanités. Sa jambe gauche, repliée au
genou, frappait de toutes ses forces l’immense gueule du tigre à coups
redoublés. Le diable rauquait de colère, enfonçait ses dents et ses crocs plus
fortement qu’avant et secouait plus violemment qu’avant, rendu furieux par son
extrême soif de sang contrecarrée par une résistance acharnée, mais en même
temps absolument ravi, semblait-il, de se trouver confronté à une telle
résistance. Mais plus il mordait et secouait sa proie, plus le Vieux Djanpâ
raidissait l’emprise de ses mains et de ses bras sur le tronc du banyan. Vous
vous rendez compte ? Quant à moi, abruti de naissance, je restais sur le
cul dans la bruine de sang qui fusait des blessures du Vieux Djanpâ. Qu’est-ce
que j’attendais pour m’emparer de l’une ou l’autre pétoire et tirer une
décharge dans la tête du tigre ou dans son museau ? C’était une occasion
rêvée. Mais je n’étais pas assez sûr de moi. Je manquais de sang-froid. Je
tergiversais. Je savais pas que faire. J’aurais pas dû faire ce que me
suggérait le Vieux Djanpâ. Il m’a crié, « Flanque-lui un tison dans la
gueule, enfoiré ! » (Il était quasiment incapable de se tirer les
mots de la bouche.) et j’ai fait ce qu’il m’ordonnait comme un robot. Le Vieux
Djanpâ il avait mal, il était affolé, il était furieux et il avait pas réfléchi
plus avant. Cette saleté de tigre a détourné son regard du Vieux Djanpâ pour me
fixer de ses yeux émeraude quand j’ai brandi un tison gros comme ma cuisse dont
l’extrémité était embrasée et lui en ai flanqué un grand coup sur le mufle. Il
a rauqué encore plus fort, enfoncé ses crocs encore plus profond, tirant et
secouant avec encore plus de force. Il faisait preuve d’une force immense et
qui semblait ne jamais devoir faiblir. Il ne cillait pas mais clignait des yeux
un peu et continuait de me fixer comme pour se souvenir de moi jusqu’à sa mort.
Tous les muscles de son corps tressaillaient. Ses oreilles si ridiculement
petites par rapport à la taille de sa tête étaient rabattues vers l’arrière.
Ses moustaches blanches aux crins durs fusaient en tous sens. Ses babines
étaient retroussées, si bien qu’on voyait la racine de ses crocs et de ses
dents couverts de sang. Son ventre tendu et rentré semblait d’autant plus
minuscule que son poitrail et ses épaules étaient énormes et comme gonflés. Sa
longue queue fouettait l’air. La partie jaune de son pelage était d’un jaune
vif qui rendait les stries noires encore plus sombres. Je l’ai frappé de mon
tison de toutes mes forces sept ou huit fois de suite tout en hurlant des
injures. Ça puait les poils roussis par la braise, mais il semblait presque ne
pas sentir les coups de tison ni la douleur du feu. Des étincelles fusaient et
la fumée grise du feu de camp se tordait au gré des mouvements ambiants. Dans
toute la jungle il n’y avait que les hurlements du Vieux Djanpâ et les miens et
les feulements étranglés de cet animal diabolique, et j’ai dû changer de tison
pour un moins épais mais à la braise plus vive et je lui ai flanqué un nombre
incalculable de coups avant qu’il finisse par retirer ses crocs de la jambe
droite du Vieux Djanpâ, recule et s’en aille. Mais il est resté encore tout
près, haletant fortement au point d’en trembler de tout son corps, furieux et
avide de sang au point d’en trembler de tout son corps. Il s’est rapproché de
deux ou trois foulées, les yeux fixés sur le Vieux Djanpâ, les yeux fixés sur
moi, s’est baissé un peu comme s’il allait bondir et a hurlé à nouveau de
toutes ses forces, mais voilà qu’il s’est ravisé et s’est éloigné. Il était
clair que lui-même ne parvenait pas à croire que finalement il avait échoué et
il est parti comme à regret, il s’est fondu dans l’obscurité. Et c’est ainsi
que s’est passée la première rencontre entre lui et moi. C’était quelque chose
qui était arrivé alors que je ne m’y attendais absolument pas. C’était un
face-à-face si rapproché que lui comme moi sentions la respiration brûlante de
l’autre. Après avoir été longuement pourchassé, voilà que c’était lui qui
s’était mis en chasse, et son initiative m’avait pris entièrement au dépourvu.
C’était une intervention brutale et féroce, horrible et terrifiante au-delà de
toute attente, motivée par un instinct maléfique. Je dois reconnaître que je ne
l’ai pas vu clairement en entier tout le temps de l’attaque parce que l’éclat
du feu de camp n’était pas suffisant. Je ne l’ai vu que par moments ; je
voyais ses mouvements de façon brouillée et intermittente. Ce que j’ai vu le
plus clairement c’était ses yeux émeraude. Ce que j’ai entendu le plus
clairement c’était ses feulements. Ce que j’ai perçu le plus clairement c’était
l’horreur de son apparition et de ses actes. Tout cela faisait de lui un
monstre de cauchemar plutôt qu’un animal existant en réalité. Néanmoins, ce
qu’il avait fait était plus violent que n’importe quelle réalité, et en un clin
d’œil je me suis vu en train de fuir paniqué hors de ce cadre de bestialité,
fuir sans savoir où, perdant la tête car incapable de supporter ce que je
traversais, fuir paniqué comme la fois où j’ai assisté par hasard aux derniers
instants de la Mère Douang Boulane. J’ai dû faire un effort surhumain pour me
contrôler. Le Vieux Djanpâ était allongé sans bouger, sa poitrine se soulevant
au rythme de sa respiration, mais ses yeux étaient apaisés et brillants. Il
avait les sourcils froncés mais ne grimaçait plus. Son visage était redevenu
lisse. Ses mâchoires étaient soudées au point que du sang coulait des
commissures de ses lèvres sans qu’il en soit conscient. Son genou droit était
broyé au point que la partie inférieure de sa jambe semblait presque devoir se
détacher. Du sang rouge vif s’en écoulait sans arrêt et en certains endroits au
bord de la plaie commençait à former des caillots. Il n’émettait pas la moindre
plainte. Le calme de son regard m’a fait retrouver mes esprits. J’ai pris son
écharpe de coton pour en entourer la plaie. J’ai eu du mal à faire lâcher prise
une à une à ses mains crispées sur le tronc du banyan. Il s’y était accroché
avec une résistance surhumaine. Ses paumes étaient à vif. Tous ses ongles
étaient rouge foncé de sang pris. Ses bras étaient si tendus qu’ils étaient
parcourus de crampes. Son ventre était si tendu qu’il était parcouru de
crampes. J’ai passé nos deux fusils à mon épaule gauche, passé nos deux
gibecières à mon épaule droite et les ai ajustées pour qu’elles pendent du côté
gauche. De mes pieds j’ai recouvert les braises de feuilles et d’herbe
mouillées et les ai compressées pour étouffer le feu complètement. J’ai soulevé
le corps extrêmement lourd du Vieux Djanpâ pour l’épauler du côté droit, ses
bras ballant dans mon dos et ses jambes ballant par devant, et je me suis mis
en marche. Ce fut la marche la plus pénible et la plus douloureuse de toute ma
vie.
Je ne pensais qu’à une seule chose : comme
le Vieux Djanpâ n’était pas mort, il fallait que je le porte jusqu’à la cabane
aussi vite que possible. Je connaissais assez bien cette partie de la jungle
pour ne pas me perdre en chemin. J’ai forcé le pas. Je savais que la route
était encore longue. Je savais que marcher dans la jungle la nuit était un
comportement risqué. Il y avait du danger à chaque pas. La magie de la jungle
est intense et impossible à comprendre. Fantômes et autres âmes maléfiques
étaient de sortie. Animaux maléfiques de toutes sortes étaient de sortie en
quête de proies. C’était un comportement risqué que je ne pouvais éviter. Je me
disais que les blessures reçues par le Vieux Djanpâ mettraient des mois à
guérir. Je me disais qu’une fois guéri, sa jambe serait estropiée et le ferait
boiter. Je me disais que c’en était fini de sa vie de chasseur et qu’il devrait
mener une existence pathétique en évitant sans doute de rencontrer qui que ce
soit, qu’il se terrerait aux Hauts d’Ébène et ne voudrait pas retourner à Prek
Nâm Deng. C’était tout ce que je me disais, et qu’il était possible que, si ses
blessures guérissaient, et même s’il boitait, il ne déposerait pas son arme
avant d’avoir tué ce satané tigre de ses propres mains et, même s’il était
estropié et boitait, il serait toujours en vie et joyeux et continuerait de
chanter à tue-tête ses conneries d’airs de liké et de boire toujours
comme un trou jour après jour et de s’essayer à ses recettes à la noix et
d’aller dans la jungle pour recueillir ses plantes à la noix. Je savais qu’il
respirait encore. Le sang coulait toujours de ses blessures et tachait ma
chemise et mon pantalon et ma peau. Le sang coulait toujours des commissures de
ses lèvres et inondait ma chemise et le bas de mon épaule. Mais il ne poussait
pas la moindre plainte. C’était un vrai dur de fils de pute. J’essayais de
reconstituer ce qui s’était passé. Le Vieux Djanpâ avait dû s’allonger en
pensant qu’il allait juste fermer l’œil un moment pour soulager sa fatigue. Il
n’avait sans doute pas l’intention de dormir, mais l’épuisement et l’alcool
l’avaient entraîné dans le sommeil sans qu’il prenne la précaution de me
réveiller. Ce satané tigre devait déjà tournicoter autour de nous, de l’endroit
où nous nous étions arrêtés pour passer la nuit, nous observant, attentif au
moindre détail dans l’obscurité, silencieux, furtif et se rapprochant à chaque
tour davantage quand il a vu que le feu se mourrait et qu’on dormait à poings
fermés, cherchant la meilleure façon de nous sauter dessus et se demandant qui
du Vieux Djanpâ ou de moi serait la meilleure proie. Mais il avait sans doute
reculé en voyant l’un de nous remuer ou le feu soudain reprendre. Il avait dû
se tapir dans un fourré, peut-être grimper d’un bond jusqu’à la fourche d’un
grand arbre proche, nous observant sans ciller. Il avait dû s’éloigner et se
rapprocher plusieurs fois, peut-être même s’avancer au-dessus du Vieux Djanpâ
et le renifler, assez calme pour se retirer jusqu’à ce qu’il voie que le feu
était presque éteint et que personne ne se réveillait. C’est alors que, d’une
foulée, il s’est rapproché, tout près, assez près pour renifler mon entrejambes
ou celle du Vieux Djanpâ, mais aussi longtemps que nous dormions sur le dos ou
sur le ventre d’un seul tenant contre le sol il restait confondu, incapable de
décider comment planter ses crocs. Il ne savait que faire. Il doutait. Sa
sagesse était limitée. Mais dès qu’un bras, une jambe ou un cou de l’un de nous
se dégagerait, d’un seul bond il y planterait ses crocs. Pour lui ce singe à
deux pattes s’était bien des fois avéré suspicieux et ingénieux et pourrait
bien le mettre en danger mortel. Il avait dû observer des singes à deux pattes
endormis à maintes reprises et il avait appris à attendre en silence, à
patienter, et à laisser le singe à deux pattes exposer lui-même un point
faible. Du Vieux Djanpâ et de moi, il se trouve que je n’ai sans doute pas
bougé, mais lui oui. Sans le savoir j’ai eu de la chance, mais pas lui. Il
était ivre, il était en colère et il ne se méfiait pas assez et il avait oublié
ce qu’il m’avait dit et répété, « Reste allongé sur le dos d’un seul tenant,
bras au corps, et t’as rien à craindre d’un tigre ». Peut-être qu’une
fourmi rouge, une panorpe ou un mille-pattes l’avait mordu au mollet droit et,
sous l’effet de la douleur, il avait plié le genou sans s’en rendre compte, et
dans la même seconde cette ordure d’un cœur léger avait bondi et planté ses
crocs dans sa cuisse. Et c’est ce qui faisait que je titubais sous son poids
dans la jungle en pleine nuit. Je titubais dans la nuit terrifiante de la
jungle sous une pluie battante, portant mon père blessé qui respirait à peine,
et encombré des fusils et des gibecières. Une nuée de moucherons noirs
m’assaillaient et me piquaient. Les moustiques de la jungle me piquaient et se
gorgeaient de mon sang à en péter et repus se détachaient d’eux-mêmes. Des
grappes de sangsues s’attachaient à mes bras et jambes, se gorgeaient de mon
sang à en péter et repues se détachaient d’elles-mêmes. Des épines me
griffaient au visage et me balafraient le corps. Mais je n’y faisais pas
attention. Bien des fois je vacillais à en perdre l’équilibre, bien des fois
j’étais au bord de l’évanouissement et je me disais que j’en pouvais plus et
qu’il fallait que je me repose, mais je me forçais à continuer de mettre un
pied devant l’autre. Il n’y avait que ma respiration de forge, l’impression
d’être au bout du rouleau, le cœur battant à tout rompre. Et comme je
connaissais assez bien la jungle environnante j’ai pris des tas de raccourcis.
Je titubais, vacillais, à l’extrême limite de mes forces. Il m’a fallu cinq
longues heures pour regagner la cabane juste avant l’aube parmi les cocoricos
clairs des coqs sauvages et les cris à répons des koels et la lueur gris rose
qui naissait au-dessus du moutonnement de la jungle à l’est. C’est d’une voix
enrouée que j’ai appelé la Kârakét et je la revois encore qui ouvre la porte de
la cabane, tenant une lampe fumante et un parapluie en papier huilé pour se
porter vers moi, visage livide, yeux cernés, prunelles sèches montrant qu’elle
n’a pas dormi de la nuit, épuisée et meurtrie par la tension nerveuse. Elle
était devenue prisonnière, enfermée dans son propre domicile. Pour elle, mon
retour était signe de sécurité et elle s’apprêtait à se réjouir de sa
libération, mais elle a sursauté en voyant dans quel état était le Vieux
Djanpâ, elle a pris peur, elle a vacillé, mais elle n’a pas posé la moindre
question. Elle a serré les lèvres, elle s’est contrainte à recouvrer son
sang-froid et faire face au désastre. Elle s’est empressée de raviver le feu et
de faire bouillir de l’eau. Quand j’ai déposé le corps du Vieux Djanpâ sur la
plate-forme dans sa chambre, il respirait paisiblement de nouveau. Le sang de
sa blessure à la jambe s’était coagulé et collait au pansement de fortune. Le
sang aux commissures de ses lèvres était sec aussi. Son visage et son corps étaient
livides. Son corps s’était détendu mais ses mâchoires restaient soudées. Pas un
cri ne lui échappait et ses yeux étaient toujours brillants. La Kârakét m’a
aidé à nettoyer les blessures. Avec un chiffon propre imbibé d’eau tiède elle a
essuyé le sang et nettoyé le pourtour de la plaie, qu’elle a saupoudré de
gingembre sauvage pour qu’elle se cicatrise rapidement. La plaie au genou droit
était si vilaine que j’avais de la peine à la regarder. Les crocs avaient
atteint les os et les avaient broyés, et les deux jambes étaient striées de
griffures béantes plus ou moins profondes. Je me rendais bien compte que
c’étaient des plaies infectées. Il ne pouvait pas plier le genou. Quand j’ai
tiré doucement sur sa jambe pour la redresser, il a sursauté de tout son corps,
son visage s’est renversé, ses mains se sont crispées, ses yeux se sont
révulsés, sa bouche s’est ouverte en grand sans qu’il en sorte le moindre son
et il est mort. Et c’est ainsi qu’il est mort, mort sans un cri, sans le
moindre mot. J’ai dit à la Kârakét de sortir de la cabane. J’avais fait de mon
mieux. Même si je m’étais dit qu’il était possible qu’il s’en sorte, j’avais
aussi pensé qu’il pouvait mourir. Je lui ai ôté ses vêtements, les ai trempés
dans l’eau tiède et m’en suis servi pour lui faire une toilette aussi soignée
que possible. Je lui ai coupé les ongles des doigts et des orteils. Je l’ai
coiffé et j’ai jeté le peigne comme le veut la coutume. J’ai enduit son visage
et son corps de curcuma. J’ai choisi ses vêtements les moins abîmés et les lui
ai passés, à savoir un pantalon bleu marine ample et une chemise noire ample.
J’ai lavé et habillé le cadavre comme il convient. Je n’avais pas de larmes,
mais la solitude dans mon cœur était infinie quand je me disais qu’il fallait
que je l’enterre à la dure sans les moindres rites religieux, sans bonze pour
accompagner l’âme par ses prières. De la cabane à Prek Nâm Deng il fallait une
journée entière de marche à travers la jungle sans pratiquement de sente,
surtout pendant les pluies. Du village à la pagode, il fallait au moins deux
autres heures de marche sur une piste charretière. La façon la plus commode
pendant la mousson c’était de se déplacer en barque le long de voies d’eau qui
serpentaient et rallongeaient de beaucoup le trajet. Le mieux c’était pour moi
de l’enterrer sur les Hauts d’Ébène, puis de le déterrer pour sa crémation à la
pagode de Prek Nâm Deng à la prochaine saison chaude. Si je m’entêtais à
transporter le corps du Vieux Djanpâ à la pagode sans attendre, il faudrait que
je le porte sur mon dos à travers la jungle et la Kârakét devrait rester seule
pour garder la cabane. Moi-même à ce moment-là j’étais absolument éreinté et je
ne souhaitais qu’une chose, c’était de m’allonger et de dormir tout mon soûl.
Mais vu la situation telle qu’elle se présentait force m’était de garder les
yeux ouverts. Je n’avais pas d’autre solution. J’allais devoir enterrer le
Vieux Djanpâ sur le tertre, mais la première des choses à faire c’était de lui
fabriquer un cercueil. Il fallait que ce soit un cercueil solide et aussi bien
façonné que possible, un cercueil de dimensions convenables, un cercueil qui
ferme bien. J’avais une assez grande pratique du bois pour ce faire. Le bois
qu’on avait scié, il y en avait en abondance ; les outils nécessaires, je les
avais tous. Le corps du Vieux Djanpâ dormirait à l’aise dans son cercueil. Et
après la confection du cercueil, il fallait que je lui creuse une fosse, large
de trois coudées, profonde de trois coudées et longue de six (euh, trois
coudées de profondeur, est-ce que ça suffirait ?). Dans cette fosse, je
déposerais le cadavre la tête vers l’ouest, qui est la direction des morts.
Même si c’étaient des obsèques sans rites religieux, la coutume n’en serait pas
moins respectée. Je n’avais pas de larmes. J’étais recru de fatigue. Je
souffrais et j’étais triste à en mourir. Mais pas question de rester prostré,
j’avais encore beaucoup à faire. Est-ce qu’il fallait que je lui joigne les
mains sur la poitrine ? Est-ce qu’il fallait que je glisse dans ses mains
jointes un bouquet de fleurs et des bâtonnets d’encens ? Les « belle
aubaine » et les « rayons de soleil » qu’il avait plantés
en bordure du terre-plein de la cabane étaient en fleurs. Et si la Kârakét
allait en cueillir un bouquet pour le Vieux Djanpâ ? J’allais le lui demander
quand je l’ai entendue qui m’appelait. Elle se trouvait sur le terre-plein de
la cabane sous le crachin, debout sur le sol noir saturé d’eau et jonché de
pétales étiolés du sârapî, sous un ciel aux nuages noirs de pluie qui
croisaient à faible altitude. Son appel était faible, rauque et tremblant comme
si elle était transie de froid. J’ai passé le pas de la porte et je suis sorti.
Elle n’a dit rien mais s’est contentée de montrer du doigt le sol près de ses
pieds, toute raide comme ça. J’ai regardé ce qu’elle me désignait, des
empreintes de pas d’un tigre de grande taille. La patte avant gauche estropiée
touchait à peine le sol. C’étaient des empreintes toutes récentes, se dirigeant
mine de rien vers l’endroit où se trouvaient des humains. Ces empreintes
révélaient qu’il venait de passer quelques instants plus tôt ! Ces
empreintes faisaient le tour de la cabane, faisaient le tour de l’étable. Je
les ai suivies. J’ai vu mes propres empreintes de pas, très profondes du fait
de mon poids et du poids de mon père, louvoyant de la jungle jusqu’à la cabane
et j’ai vu les empreintes du tigre qui s’y superposaient. Un frisson m’a
parcouru des pieds à la tête et j’ai eu la chair de poule sur tout le corps. Ce
satané tigre m’avait suivi toute la nuit sans que je m’en rende compte. Il
devait être affamé, furieux, revanchard. Je lui avais retiré sa proie de la
gueule, je lui avais fait mal avec mes tisons. Combien de fois pendant que je
titubais sous le poids du corps du Vieux Djanpâ sans prendre de précautions et
sans la moindre possibilité de me battre avait-il dû penser m’attaquer ?
Qu’est-ce qui l’avait retenu ? Quoi qu’il en soit, il m’avait suivi sans
relâche. Le sang du Vieux Djanpâ dont il avait eu un avant-goût avait dû le
rendre avide et affamé au point de quasiment en perdre la tête et il m’avait
suivi jusqu’à la cabane sans la moindre crainte. Peut-être même qu’il avait
épié à travers les interstices des murs en bambou de la cabane et longuement
observé le Vieux Djanpâ, la Kârakét et moi à l’intérieur et fait le tour de
l’étable et épié les bœufs par-delà la clôture en se disant,
« Intéressant, mais c’est pas encore le moment. La vérité c’est que je
suis un tigre mangeur d’homme ; chasser l’homme est risqué, je sais, mais
l’homme est une proie tellement plus succulente, et j’ai laissé échapper ma
proie humaine la nuit dernière. Attendez que j’en ai fini avec les hommes et
vous autres bœufs ici votre tour viendra ». Il a sans doute arrêté son
choix sur le Vieux Djanpâ et s’il nous avait suivis c’était pour récupérer sa
proie, et rien au monde ne le ferait changer d’avis. Mais à présent il faisait
jour, la cabane était sur une esplanade grande et dégagée et il lui fallait se
cacher quelque part dans la jungle et il reviendrait sûrement dans la nuit, mais
il se pouvait aussi qu’il ne soit pas capable d’attendre qu’il fasse nuit et
qu’il se risque à une attaque en plein jour. Quoi qu’il en soit, qu’il m’ait
suivi jusqu’à la cabane m’a à la fois terrorisé et profondément angoissé. Je me
suis assis sur la plate-forme de bambou sous le sârapî et, étreignant
mes jambes, tête entre les genoux, me suis mis à réfléchir sérieusement et
c’est alors que je me suis senti démuni et accablé par mon sort. J’aurais dû
avoir davantage d’occasions dans la vie, j’aurais dû apprendre les formules
magiques qui m’auraient permis de me transformer en tigre pour affronter ce
tigre de malheur. La Kârakét est venue s’asseoir près de moi. Elle-même n’était
plus en mesure de me consoler. Elle n’était pas plus solide que moi. Elle était
alors enceinte d’environ cinq mois et elle avait l’air have et abattue,
inquiète et sombre. Son ventre s’arrondissait alors qu’elle maigrissait. Ses
vêtements cendrés de paysanne accusaient sa tristesse. Ses cheveux étaient en
bataille ; ses yeux, secs de fièvre et comme absents. Elle était terrifiée
par ce qui était arrivé. Elle avait tellement pleuré qu’elle n’avait plus de
larmes. Elle se déplaçait comme si elle n’avait plus d’âme. Je me disais
qu’elle s’en voulait, qu’elle pensait que toutes les souffrances et les pertes
subies étaient de sa faute, car c’était elle qui avait proposé de défricher la
jungle sur les Hauts d’Ébène pour en faire une rizière, et elle se tenait
tranquille sans parler. Moi-même je ne savais pas comment la consoler. J’ai jeté
un regard distrait vers l’étable. Quand les deux bœufs m’ont vu de retour, ils
n’ont pas manifesté la moindre joie. À présent je les voyais tirer sur leur
longe. Ils n’avaient pas le cœur à boire ou à manger et ils étaient bien plus
maigres qu’auparavant. Ils ne se taquinaient plus mais se tenaient debout tout
raides, ils refusaient de s’agenouiller ou de se mettre sur le flanc. L’œil
vitreux, ils régurgitaient l’herbe qu’ils avaient mangé et la mâchonnaient de
nouveau, remuant parfois la tête, remuant parfois la queue, comme ils faisaient
quand ils se reposaient. Parfois ils s’agitaient, se dressaient les yeux
écarquillés, lançant des beuglements retentissants, se débattant sans retenue.
Le gros tigre qui s’était emparé de leurs amis était revenu rôder autour de
leur étable dès l’aube ! Il était évident que même les bœufs n’avaient
plus confiance en moi. Ils avaient amplement de quoi boire et manger. La
Kârakét s’était astreinte à s’occuper d’eux de façon irréprochable en mon
absence. Leur litière était impeccable de propreté, tapissée d’herbe sèche.
Leurs bouses avaient été ramassées et épandues au pied des arbres et leur pisse
recouverte de cendres, mais ils avaient l’air indifférents et insensibles. Ils
n’avaient qu’une envie, c’était de détaler à la poursuite de leur destin,
chacun pour soi. Ils ne faisaient que soupirer de tristesse. Dans la rizière
déjà repiquée le riz verdoyait et poussait dru mais les mauvaises herbes
renaissaient de leurs racines pourries non arrachées et verdoyaient et
poussaient dru pareillement. La partie de la rizière labourée se couvrait
d’herbes qui repoussaient, prêtes à grandir envers et contre tout, et il était
nécessaire de labourer de nouveau. Le sol aux endroits à peine défrichés était
couvert d’herbe à éléphant qui grainait à hauteur de taille. Les plantes
grimpantes avec ou sans épines croissaient à cymes que veux-tu. Les plantes
tubéreuses, lierres comme caladiums, étaient de toute beauté. Les outtapits explosaient
en bouquets fournis émettant des odeurs fétides qui portaient loin. L’outtapit
porte malheur ; l’outtapit est obscène. Et au-delà, en cercle fermé
de toutes parts, c’était la jungle étouffante et obscure, puissante et vivace,
prête à repousser l’homme et à le rejeter. Le cadavre de mon père, ma cabane,
ma femme, mes bœufs et même moi, nous étions pris au collet de cet isolement et
de ce mystère, comme quelque chose d’outrecuidant, d’inapproprié, en
contradiction avec tout ce qui nous entourait. Sous la pluie qui n’en finissait
pas de tomber, des papillons et des libellules voltigeaient ; des nuées de
fourmis rouges ailées brassaient lentement l’air, alors que sur le sol leurs
congénères coltinaient leurs œufs et leurs provisions vers des nids plus sûrs.
Des merles-pies sauvages trillaient allègrement. Je regardais tout autour de
moi, je me demandais si j’allais reculer ou me battre et, que je recule ou me
batte, il me fallait en décider tout de suite. Je m’étais beaucoup investi, le
Vieux Djanpâ aussi, la Kârakét aussi. Comment pouvais-je reculer et fuir ?
Il fallait que je vienne à bout de cette créature infernale. C’était sans doute
un tigre mangeur d’homme, peut-être un tigre saming, ingénieux, rusé,
extraordinairement cruel, mais tôt ou tard il fallait que j’en vienne à bout.
Encore heureux que pour l’instant il soit allé se cacher dans la jungle. Je
partirais à sa poursuite dès que j’aurais enterré le corps du Vieux Djanpâ.
J’ai abandonné l’idée de lui fabriquer un cercueil. Il était nécessaire que
j’enterre mon père en l’état. J’ai attrapé une bêche et me suis dirigé vers le
môle du grand ébénier en bordure du terrain que j’avais défriché côté ouest.
C’est là que je me suis mis à creuser une fosse pour le Vieux Djanpâ. Il
m’avait dit une fois voilà bien longtemps qu’il fallait être comme l’ébénier
car l’ébène est un bois dur merveilleux : de son écorce on fait une potion
pour vivre très vieux ; les experts en médicine des plantes l’appellent payâ
tchâng dam (‘suprême éléphant noir’). Ses branches et son tronc peuvent se
briser sous l’effet de la foudre ou d’une inondation, mais quand revient la
pluie l’ébénier est prêt à produire de nouvelles pousses. Ses racines sont plus
résistantes et plus profondément enfoncées que les racines de tout autre arbre.
Il est d’une plus grande longévité que tout autre arbre. Pauvre Vieux
Djanpâ ! Pour finir, voilà que mon père devait reposer sous cet ébénier.
Sans même un cercueil, hélas. Le sol était détrempé, friable, facile à bêcher.
La Kârakét avait pris une pelle pour m’aider. Elle y mettait toute son énergie.
Même encore maintenant je revois cette scène : un homme et une femme
creusant une tombe dans l’immensité de la jungle, sous une pluie incessante,
l’un et l’autre tendus, tristes et dolents à en mourir, absolument coupés du
monde extérieur. Au bout d’un certain temps la fosse avait à peu près la taille
voulue. Une lumière blonde filtrait à travers les nuages mais la pluie
continuait de tomber, fine, tenace, sans fin. Des gouttelettes de pluie
brillaient sur les cheveux ébouriffés et les longs cils courbes de la Kârakét.
Ses vêtements étaient trempés de sueur et de pluie ; ses bras ses jambes
ses mains étaient maculés de boue. Elle fatiguait et s’essoufflait plus vite
qu’avant du fait de sa grossesse. Elle a passé la main quand elle a vu que la
fosse était de dimensions suffisantes, mais j’ai continué à creuser pour la
faire un peu plus profonde que je ne le pensais au début, car je craignais que
ce diable d’animal qui hantait les environs ne vienne déterrer le cadavre du
Vieux Djanpâ pour le manger, et j’ai dit à la Kârakét d’aller prendre une
douche et, si elle voulait faire ses adieux au Vieux Djanpâ et lui demander son
absolution pour les offenses qu’elle avait pu commettre envers lui de son
vivant, qu’elle se dépêche de le faire. Elle s’est retirée docilement. Je
voulais être seul pour enterrer mon père. Elle était enceinte et facilement
affolée. Qu’elle m’ait aidé à creuser la fosse, c’était déjà trop. Une femme
enceinte ne devrait pas s’occuper des rites funéraires plus que nécessaire.
J’ai poussé un soupir. Je l’ai regardée s’éloigner jusqu’à ce qu’elle s’arrête
devant la cabane pour se laver les mains et les pieds avant de disparaître à
l’intérieur. J’ai continué à creuser à la limite de mes forces pendant un long
moment avant de regagner à mon tour la cabane. J’ai croisé la Kârakét alors
qu’elle sortait de la chambre du Vieux Djanpâ. Elle semblait encore plus égarée
qu’auparavant. Ses yeux étaient encore plus brûlants de fièvre et comme
vides ; son visage encore plus livide. Sur son avant-bras il y avait un
pagne noir et une chemise noire pour se changer. Sa main tenait une demi cosse
de noix de coco d’un noir luisant pour s’arroser avec, et un savon de sa
confection et de l’écorce de citronnier kaffir roussie au feu pour se laver les
cheveux. Elle allait se laver à l’appontement au bord du cours d’eau. Sa
participation aux obsèques n’allait pas plus loin. C’était mon tour à présent
de faire mes adieux au Vieux Djanpâ et de lui demander son absolution et de
prier pour que son âme repose en paix. Venu le moment d’agir ainsi, c’était
pénible, c’était difficile de prendre sur moi. Vu que j’étais orphelin de mère
depuis l’âge de dix ans, le Vieux Djanpâ avait été à la fois mon père et ma
mère, et quand je n’avais que dix ans encore c’est lui qui mélangeait l’eau de
riz au jus de canne à sucre pour me nourrir chaque matin. C’est lui qui m’avait
appris à écrire et les rudiments du calcul avant de me confier au révérend père
Korm, l’abbé de la pagode de Prek Nâm Deng, pour que j’apprenne le khmer.
Pendant que j’étais enfant de temple, il me rendait visite sans faute. Une fois
je me souviens que je ne pouvais plus pisser et il m’a fait manger de la canne
à sucre passée au feu. Une fois je souffrais d’eczéma du cuir chevelu et il a
couvert mes pustules de poudre de « jeune danseuse », la plante à
fleurs pourpres. Une fois la malchance a voulu qu’une vipère de Russel me morde
au mollet et j’ai bien failli mourir ; mon cœur battait la breloque et mes
yeux chaviraient et j’avais mal et une irrépressible envie de dormir et, sans
comprendre le moins du monde ce qui se passait, je croyais que je me trouvais
dans une plaine qui s’étendait à perte de vue avec des bouquets d’arbres secs
rabougris et de l’herbe sèche rabougrie et des arbres morts couverts de
corbeaux figés dans les rafales de vent et j’entendais quelqu’un m’appeler de
très loin et moi, sans pouvoir m’en empêcher, répondais à ces appels et le
Vieux Djanpâ en toute hâte broyait des feuilles de violette philippine qu’il
mélangeait à de l’alcool de riz et me forçait à avaler la mixture et appliquait
la lie des feuilles sur la morsure et me secouait et m’appelait pour m’empêcher
de sombrer dans le sommeil. C’est lui qui m’a appris à faire cuire le riz et à
cuisiner. Quand j’avais onze ans il m’a roué de coups parce qu’il m’avait acheté
un couteau de chasse et que je m’en étais servi pour taillader ses boutures de
laîche rouge histoire d’en éprouver le fil. Une fois, je devais avoir quatorze
quinze ans, je suis allé dans la jungle avec lui et j’ai tiré sur un sanglier
aux broches longues de trois doigts et je l’ai raté ; la balle n’a fait
qu’effleurer son épine dorsale et, tête baissée, le sanglier s’est rué sur moi
et je serais mort si le Vieux Djanpâ ne l’avait pas abattu d’une balle de
justesse. C’était la personne que je connaissais le mieux de ma vie. Venu le
temps de nous séparer, il m’était difficile de prendre sur moi. Je savais qu’il
avait un gros grain de beauté noir à la base du cou dont on dit que c’est signe
de malchance car qui le porte restera insatisfait toute sa vie. Je savais qu’il
souffrait de paludisme qu’aucun traitement ne parvenait à guérir et qu’il
devait s’aliter en grondant de détresse et en tremblant de tous ses membres
chaque fois qu’il pleuvait des jours durant et que sa fièvre ne tombait que
quand il broyait des plantes médicinales qu’il avalait en quantités
considérables. Je savais qu’à vrai dire, tout au fond de son cœur, il
commençait à être insatisfait de sa condition de chasseur et de glaneur de la
jungle car quand il allait en ville vendre ses produits il en obtenait des prix
dérisoires et les citadins le regardaient d’un drôle d’air, mi-curieux
mi-apitoyé, et il était écoeuré chaque fois qu’il voyait qu’il n’y avait pas
assez de riz dans la panière pour le repas suivant. Je savais qu’au fond il
commençait à être d’accord avec le travail de la rizière ; il en voulait
tout plein, des rizières, avoir du riz plein le silo, posséder un grand
troupeau de bovins et de belles charrettes, et vivre dans une demeure cossue.
Mais il était trop indifférent pour tenter de faire sien ce genre de rêve et il
était secrètement heureux que ce soit la Kârakét qui rêve à sa place et tente
de donner forme à ce rêve pour lui, et il voulait savoir jusqu’à quel point
elle était sérieuse et jusqu’à quel point j’étais sérieux et une fois qu’il se
serait parfaitement convaincu que c’était une bonne chose il se serait joint au
travail de la rizière l’année suivante ou l’année d’après. Je savais que de
tous les animaux de la jungle il tenait l’éléphant pour supérieur mais cela ne
l’avait pas empêché de tuer des éléphants pour leur ivoire et de manger de la
chair d’éléphant et de la trompe d’éléphant en curry. Je savais que de tous les
animaux de la jungle, il avait une tendresse particulière pour l’ours et
c’était un de ces hommes qui refusent de tirer sur un ours en quelque
circonstance que ce soit, car (comme il me l’avait raconté) il avait vu de ses
yeux vu au clair de lune un ours pénétrer dans son champ de pastèques à Prek
Nâm Deng, ne choisir que les fruits les plus mûrs, qu’il avait pris dans ses
bras, un et puis deux et puis trois, comme si c’était lui le proprio, et
précautionneusement aller les manger assis en bordure du champ, les manger
proprement, sans se presser, sans se goinfrer, les manger jusqu’à l’écorce
qu’il a jetée, ce qui contrastait avec le singe ou le sanglier qui saccagent
tout, y compris plante, feuilles et jeunes pousses, et (comme il me l’avait
raconté) il avait vu de ses yeux vu un ours à l’aube d’un jour de saison chaude
en train de manger un gros nid d’abeilles dans un fourré épineux au cœur d’un
massif de bambous denses. Il l’avait vu de près et ce qu’il avait vu l’avait
forcé à s’asseoir sur ses talons et à observer attentivement l’ours tandis
qu’il écartait les abeilles du nid à coups de patte flegmatiques et mangeait la
cire, le corps mou des abeilles et le miel, mangeait proprement, sans se
presser, sans se goinfrer, jetait ce qu’il ne mangeait pas, compressait le nid
et se fourrait le miel dans la gueule et mâchait comme un humain, les yeux bien
clos parce que de tout son corps il n’y avait que ses yeux que les abeilles
furieuses pouvaient mettre en danger. Tout en mangeant l’ours grommelait,
l’ours ronchonnait, parce qu’il se délectait et parce qu’il souffrait quand des
abeilles revanchardes pénétraient sa riche fourrure et parvenaient à piquer son
derme ou s’agglutinaient sur ses paupières et les piquaient par rancune. Même
s’il ne souffrait pas beaucoup, cela le démangeait et le rendait bougon, et le
Vieux Djanpâ m’avait dit que le comportement qu’il avait vu l’incitait à penser
que si l’envie vous prenait de manger du miel, il suffisait d’avoir le courage
de vous asseoir tout près de l’ours et de le secouer façon de lui demander de
partager : l’ours partagerait sans façons parce qu’il n’était pas question
pour lui d’ouvrir les yeux et qu’il comprenait qu’on n’était qu’un autre ours.
Et il avait vu de ses yeux vu pendant la saison chaude au bord d’un ruisseau
presque asséché sous un grand caoutchoutier une ourse et son petit en train
d’attraper les poissons qui sautaient hors de l’eau. L’ourse montrait à
l’ourson comment attraper un poisson, mais le petit n’était pas vraiment
intéressé, tapotait le poisson n’importe comment et semblait avoir plutôt envie
de s’allonger au frais dans l’eau, tout comme un gosse. Et il haïssait
quiconque tuait un ours rien que pour sa bile, ses pattes et sa graisse, et il
détestait quelque aliment que ce soit cuit dans de la graisse d’ours même si
elle avait pratiquement la même odeur et le même goût que la graisse de cochon.
J’ai appris par lui toutes sortes de choses. Quand il faut se séparer parce que
la mort intervient, il est difficile de se faire une raison. La Kârakét était
moins liée à lui que moi et elle lui avait fait ses adieux sans tarder. Dans la
cabane, je me suis agenouillé aux pieds du Vieux Djanpâ et mes larmes tièdes
ont oint ses pieds froids et rigides. J’étais à court de paroles ; je ne
savais que lui dire. Je suis sorti de la cabane. Dehors, l’aube rayonnait
déjà ; des nuages gris, épais, lourds s’étiraient dans le ventre du
ciel ; une bise languide soufflait du sud-ouest ; des rumeurs de
tonnerre provenaient de fort loin. La jungle terrorisée semblait retenir sa
respiration dans l’attente de quelque chose. Pas de chant d’oiseau, ni de cri
de coq sauvage ou d’écureuil. J’ai vu un couple de merles-pies immobiles au
faîte d’un bouquet de bambous par-delà notre rizière, et un caméléon figé dans
un lacis de lianes. Je commençais à m’inquiéter de ce silence soudain ; je
commençais à m’inquiéter parce qu’il me semblait que ça faisait une éternité
que la Kârakét était allée se baigner. Une grosse tortue qui rampait
laborieusement sur le terre-plein devant la cabane s’est arrêtée net et a
rentré tête et pattes dans sa carapace comme si elle pressentait un danger, et
les deux bœufs dans l’étable ont renâclé et tiré sur les longes qui les
attachaient aux piliers à les faire craquer. J’ai pressé le pas jusqu’aux
marches de l’appontement à fleur des touffes de pandanus flottant. Là, à
l’ombre du grand ficus, j’ai vu la Kârakét assise immobile comme une statue. Le
pagne noir qu’elle avait noué aux aisselles était mouillé au point de luire.
Son dos était d’une blancheur attrayante, ses épaules au galbe doux étaient
d’une blancheur attrayante et ses bras fuselés étaient d’une blancheur
attrayante, mais elle avait l’air affaiblie et amaigrie par le travail de la
rizière et sa grossesse. Ses cheveux qui lui arrivaient à mi dos étaient
trempés et avaient été relevés en chignon. Sa main droite pétrissait l’écorce
de citronnier kaffir dans la cosse de coco si bien que chair et eau semblaient
ne faire qu’une. Avant qu’elle ne déverse le liquide sur ses cheveux, elle a
courbé la tête vers l’avant et elle a sans doute fermé les yeux. L’odeur de
citron kaffir s’est répandue dans l’air, étonnamment revigorante. L’eau était
profonde et d’un blanc trouble, et le courant vif. Le cours d’eau alors était
large d’environ six mètres. Sur la berge opposée, juste en face de
l’appontement, des fourrés épineux et des étendues d’herbe à éléphant et de
caladiums étaient surmontés d’arbres tropicaux étagés d’une hauteur
vertigineuse. Et sur cette berge juste en face de l’appontement, ce tigre de
malheur, debout, fixait sans ciller la Kârakét en silence. Son apparition à cet
endroit-là était absolument naturelle. Il faisait véritablement partie de la
jungle, et réciproquement. Mais quel culot ! Il venait visiter un domicile
d’êtres humains même en plein jour. Il ne s’était pas du tout enfui et caché
comme je le croyais. Il était en train de se baisser pattes ployées prêt à
bondir par-dessus le cours d’eau – et puis il s’est ravisé. Devant lui, un
buisson d’épineux lui barrait le passage. Il a progressé le long de la berge
sans bruit comme une ombre, en quête d’un endroit plus propice, sans quitter
des yeux la Kârakét, laquelle, c’était évident, ne se rendait compte de rien.
Cette maudite bête estimait l’écart entre les deux rives. Il s’est reculé de
quatre ou cinq foulées et, tout à fait sûr de son coup, s’est ramassé pour
bondir sur la Kârakét. J’ai couru vers elle à toute vitesse, hurlant à gorge
déployée pour chasser ce salopard d’une voix rendue rauque par la colère, la
haine, la témérité la plus folle, l’envie de revanche et la terreur. Le grand
tigre s’est figé sur place, s’est relevé et a reporté ses yeux de la Kârakét
vers moi. C’était la première fois que je le voyais vraiment à la lumière du
jour. C’était un tigre énorme et magnifique, long de douze coudées de la tête à
la queue, et dans la fleur de l’âge. Sa patte de devant gauche touchait à peine
le sol mais ce défaut même contribuait à l’impression de puissance et de
danger. Ses yeux à la lumière du jour semblaient brasiller jaune et émettaient
des éclats cruels. Ses moustaches blanches fusaient en éventail. Sa grande
gueule était boursouflée et balafrée de traces de braise. Sa mâchoire et son
mufle étaient maculés de sang sec, le sang du Vieux Djanpâ. Il me regardait
fixement, il devait se souvenir de moi. Je le regardais fixement moi aussi et
quand il s’est mis à évoluer sur l’autre berge, je me suis mis à évoluer
parallèlement sur ma berge moi aussi. Quand il s’est baissé sur ses pattes
ployées, je me suis baissé et ai rampé sur le sol moi aussi. Quand il a grondé
dans sa gorge, j’ai grondé dans ma gorge moi aussi. Quand il a fait mine de me
bondir dessus, j’ai fait mine de lui bondir dessus moi aussi. À ce moment-là,
il a gonflé son poitrail et relevé la tête et émis un rugissement
retentissant ; j’ai gonflé ma poitrine, relevé la tête et émis un
rugissement retentissant moi aussi. Mon rugissement l’a laissé perplexe. Nous
nous sommes défiés du regard un long moment avant qu’il s’éloigne lentement et
disparaisse dans la végétation sous les grands arbres, fou de rage, de
malignité et de soif de sang déçue. La Kârakét me regardait comme si elle ne
m’avait jamais vu. J’ai regardé mes mains, mes pieds et le reste de mon corps
comme si je ne me connaissais pas non plus. J’ai attendu qu’elle finisse de se
baigner et l’ai raccompagnée à la cabane. J’ai attrapé L’Éclair, enlevé et jeté
l’amorce et la poudre qui s’y trouvaient, et je l’ai rechargé. J’y ai mis une
balle de dix saluengs, dont je ne me servais que très rarement. J’ai
transporté le corps du Vieux Djanpâ hors de la cabane jusqu’à la fosse que
j’avais creusée sur le tertre de l’ébénier, mais j’avais déjà décidé que je
n’allais pas l’enterrer. Son corps était roide et froid. Sa bouche était encore
grande ouverte, ses yeux encore grand ouverts. Je l’ai laissé glisser dans la
fosse en position debout, et ses jambes semblaient s’y être enfoncées de deux
coudées. J’ai disposé le corps de façon que sa tête soit tournée vers l’ouest.
Une bourrasque a rabattu ses cheveux gris. Un papillon blanc s’est mis à
voleter près de sa tête et a fini par se poser sur ses cheveux. Je l’ai
abandonné ainsi. J’ai traversé le terre-plein devant la cabane, traversé le
cours d’eau, gravi la berge opposée là où quelques instants plus tôt ce tigre
de malheur rugissait après moi. J’ai regardé l’empreinte de ses pattes. Il
avait suivi le Vieux Djanpâ à la trace toute la nuit et pour cette raison je me
servais du corps du Vieux Djanpâ pour l’attirer. Il était nécessaire que
j’agisse de façon aussi ignoble. Une fois, dix ans auparavant, le Vieux Djanpâ
s’était servi du cadavre de la Mère Douang Boulane comme appât pour attirer un
tigre pareillement. Je pistais cet animal diabolique avec précaution. Je savais
que j’étais exténué. J’étais rendu corps et âme. Je n’avais pas assez mangé ni
pris assez de repos, mais je ne pouvais pas attendre. Ses empreintes suivaient
le bord du cours d’eau plein nord puis tournaient vers l’est puis revenaient
vers le nord avant de se tourner vers l’ouest cette fois, traversaient le cours
d’eau et filaient droit sur ma cabane. C’était un parcours plein de
frustration. Il devait être fou de rage, il devait avoir une faim
insupportable. La nuit dernière il s’était vu arracher sa proie de la
gueule ; tout récemment, il s’était vu empêché de bondir sur une femme
enceinte. À cet endroit, il y avait une proie ; il ne pouvait pas quitter
cet endroit. C’était bien vrai, c’était vraiment vers ma cabane qu’il se
dirigeait, mais environ cinq cents mètres avant de l’atteindre, il s’était
arrêté sous un grand bois de fer, dont la fourche principale était à quelque
six mètres au-dessus du sol. L’empreinte de ses griffes était visible sur le
tronc et montrait qu’il l’avait escaladé, et j’en ai fait autant. Il s’était
arrêté à la première fourche, et j’en ai fait autant. De là, une grosse branche
était orientée vers le sud. C’est sur cette branche qu’il avait dû se tapir et
observer les alentours, et j’en ai fait autant. À travers le feuillage, je
voyais ma petite cabane au toit d’herbe à éléphant, voyais le silo à riz, le
terre-plein devant la cabane et le cours d’eau ; je voyais la partie de la
rizière déjà repiquée et la partie défrichée, le terrain non encore défriché et
les Hauts d’Ébène, et même le cadavre du Vieux Djanpâ à demi enfoncé droit dans
le sol sous l’ébénier. Je regardais toutes choses avec les yeux du tigre. Ce
fumier avait dû rester tapi sur cette branche une éternité, observant les
mouvements de mon père, de ma femme, de mes bœufs et les miens. Il était plus
rapide ; il était plus fort ; ses crocs et ses griffes signifiaient
la mort ; tous ses sens, qu’il s’agisse de la vue, de l’ouie, de l’odorat,
étaient plus affinés. Mais dans son esprit il n’en était que plus appréhensif.
Ce devait être un tigre saming. À tous les coups, il devait être habité
par une âme maléfique ! Mais quoi qu’il en soit, satanée créature, tu le vois
le cadavre du Vieux Djanpâ, n’est-ce pas ? Tu considères qu’il est à toi,
n’est-ce pas ? Tu as déjà goûté de son sang, n’est-ce pas ? Et il
t’affriole, n’est-ce pas ? Le cadavre du Vieux Djanpâ t’attend sous
l’ébénier. Va donc t’en emparer. Sauf que si tu t’en empares, tu vas devoir
payer pour ça. Je suis redescendu de l’arbre, j’ai regagné le sol en étreignant
le tronc comme ce maudit tigre avait dû le faire. Il l’avait vraiment vu, le
cadavre du Vieux Djanpâ, parce que ses empreintes se tournaient vers le sud,
sinuant entre les fourrés et l’herbe à éléphant, n’allaient pas directement
vers la cabane mais droit sur l’ébénier. J’ai empoigné mon arme, je me suis
plié en deux, l’œil aux aguets, et j’ai pressé le pas, foulant à peine le sol,
sans faire de bruit. Quand j’ai pénétré dans ma propriété, ce n’était plus la
peine de suivre les empreintes : les empreintes les plus récentes étaient
tout à fait évidentes. Je l’entrapercevais par instants dans l’herbe à
éléphant. Je le voyais s’arrêter parfois, relever la tête, reniflant en quête
d’odeurs suspectes. De l’ouest il s’est tourné vers le tertre. Une fois arrivé
en bas du tertre, il s’est trouvé exactement en face du cadavre du Vieux
Djanpâ. Il s’est arrêté, a hésité, sans quitter le cadavre du regard. Je me
suis tassé plus encore et, me déplaçant sans bruit, j’ai contourné le tertre
par l’est. Je me suis retrouvé derrière le cadavre du Vieux Djanpâ, avec la
gueule du tigre juste en face. Un instant il a semblé percevoir mon odeur ou
m’entendre me déplacer et a paru prêt à faire demi-tour, mais le vent continuait
de souffler du sud-ouest, le soleil tantôt brillait tantôt se cachait, les
nuages gris continuaient de s’accumuler, serrés, lourds, et un crachin trouble
de tomber. C’était une matinée on ne peut plus ordinaire de la saison des
pluies, mais ce fut le jour qui eut la plus grande signification pour moi. Je
regardais la bête tapie derrière un enchevêtrement de plantes grimpantes. J’ai
assuré mon arme contre mon épaule, le chien relevé prêt à s’abattre, l’index
sur la gâchette. J’étais sûr que l’amorce fonctionnerait, que la poudre
fonctionnerait, que mon arme ne me trahirait pas. Il a marché droit sur le
cadavre du Vieux Djanpâ jusqu’à n’en être plus qu’à sept ou huit foulées, s’est
encore arrêté, a fixé le cadavre d’un air perplexe, a fixé la fosse d’un air
perplexe, plein d’incertitude. Il devait s’attendre à ce que l’odeur de sang du
cadavre soit plus forte qu’elle ne l’était. Il devait sentir le curcuma, une
odeur frauduleuse. Il scrutait le cadavre du Vieux Djanpâ sans ciller. C’était
bien la proie qu’il avait laissée échapper la nuit dernière. Il se souvenait
d’elle ; pourtant, elle avait quelque chose de changé, de suspect. Il se
montrait hésitant, prêt à s’éloigner, mais la faim le tenaillait. Il semblait
frustré et avide de sang. Il s’est tapi et, dans le même instant, alors que je
ne m’y attendais pas, il a poussé un rugissement assourdissant. C’était un
rugissement plus puissant et plus aberrant que jamais, un cri si puissant que
mon cœur a failli jaillir hors de ma poitrine et que mes membres se sont
retrouvés sans force, mes os sont devenus comme de cire exposée au feu. J’ai dû
faire un immense effort sur moi-même pour ne pas hurler de terreur. Il semble
que rugir de la sorte l’a rendu encore plus enragé et avide de sang. L’instant
d’après, il a bondi sur le cadavre du Vieux Djanpâ. Ses pattes de devant se
sont écartées, révélant ses griffes dardées ; sa gueule s’est ouverte en
grand, révélant ses longs crocs aiguisés et, à l’intérieur, les filets de bave
du glouton. Je me suis dressé de toute ma hauteur. J’ai appuyé sur la gâchette.
Le recul de l’arme m’a fait tituber de deux ou trois pas en arrière. La balle
de la justice l’a percuté en plein poitrail alors qu’il était en plein bond. Le
choc l’a renversé sur le cul au bord de la fosse, à un bras à peine du cadavre
du Vieux Djanpâ. La balle ne l’avait pas frappé en plein cœur. Il n’est pas
mort sur le coup. Je n’avais pas tiré assez juste, mais peu importait. Je ne
voulais pas qu’il meure tout de suite. Je voulais le voir mourir lentement, le voir
se débattre dans les affres de la mort. Tout son corps tremblait violemment, se
tordait violemment. Sa queue fouaillait comme un serpent frappé en plein corps.
Il a rugi, mais c’était un rugissement faible et pitoyable déjà. Il a gémi,
mais son gémissement était encore plus faible et pitoyable. Sa gueule grande
ouverte happait le vide, pleine d’écume de sang, son museau lui aussi plein
d’écume de sang. La balle avait dû lui perforer les poumons. Je tenais toujours
mon arme d’une main ferme. Je me suis dirigé vers lui, sans plus la moindre
crainte, et je l’ai regardé se tordre à mes pieds, mon épaule droite encore
endolorie par le recul de l’arme. À un moment ou à un autre, la Kârakét
est venue se tenir près moi, tremblant comme une feuille. Elle était livide,
yeux écarquillés, mains crispées. Ses membres étaient balafrés de boue. Elle
haletait fortement. Elle se mordait les lèvres au sang. Et je me suis adressé à
la bête immonde qui gisait à mes pieds, d’une voix forte, et j’ai dit
ceci : « Puisque tu voulais le cadavre de mon père, tu dois
l’échanger contre ta chienne de vie. » Il a relevé la tête, relevé ses
paupières et m’a fixé. Il semblait comprendre ce que je lui disais. Dans ses
yeux jaunes striés de bleu foncé il y avait des éclairs de colère, de haine et
de malignité. Je le fixais dans les yeux sans ciller. Pourquoi aurais-je
détourné le regard, puisque je me disais qu’à présent mes yeux avaient des
éclairs de colère, de haine et de malignité tout aussi terribles que les siens,
voire davantage, et qui plus est dans mes yeux il y avait l’éclat d’une
jubilation extrême et de l’exultation de la victoire. Ce fumier continuait de
rugir et de gémir. Il a détourné le regard pour le reporter sur la Kârakét,
fixement et longuement. La Kârakét a pris peur, a sursauté, ses genoux l’ont
lâchée et elle a chancelé, et elle a dû s’agripper fermement à mon bras. Je
n’ai pas supporté que ce fumier la regarde ainsi et il a eu beau donner
l’impression d’être prêt à se relever et à bondir sur moi par-delà toute
attente, je n’ai pas hésité et du pied je l’ai renversé ventre à l’air. Son
poitrail était couvert de sang. Le dessous de son mufle et le haut du poitrail
étaient entaillés de plaies pas encore sèches, profondes et longues, comme
autant de coups de griffes d’un autre grand tigre reçus lors d’un combat pour
une femelle ou pour un territoire. Une goutte de pissat était accrochée au bout
de son membre viril, résultat d’une douleur qu’il ne pouvait pas contrôler. De
la merde maculait la base de sa queue, résultat d’une douleur qu’il ne pouvait
pas contrôler pareillement. Sous sa patte avant gauche un piquant de porc-épic
était planté et l’avait traversée de part en part, et le dessus de la patte
était rongé à vif. Quand j’ai tiré sur le piquant, il a tressauté de tout son
corps. Du sang pourri et du pus jaune sombre en ont surgis, d’une puanteur à en
vomir. J’ai renfoncé le piquant au même endroit et du tranchant de la main l’ai
fait pénétrer plus avant, ce qui l’a fait tressauter encore plus et glapir. Je
n’aimais pas qu’il se comporte ainsi avec la Kârakét et je le lui ai dit. Je
lui ai dit ceci : « T’as plus de majesté et voilà que tu oses encore
manifester je ne sais quel pouvoir. Alors comme ça, t’es un tigre saming ?
Eh bien, change-toi donc en homme un peu pour voir. Ta fin, c’est à ta propre
connerie que tu la dois. » Et je lui ai craché à la gueule et même s’il
continuait de haleter vite, à coups de pied je l’ai fait basculer dans la
fosse. Je l’ai enterré en compagnie du Vieux Djanpâ, voilà tout, je l’ai saisi
un peu n’importe comment en faisant attention seulement que son mufle se trouve
sous la plante des pieds du Vieux Djanpâ et je me suis dit que l’âme de mon
père devait s’en réjouir.
Mais voilà qu’à dater de ce jour, la Kârakét et
moi on est tombés malades et on a dû rester couchés. Les symptômes de la
Kârakét étaient bien plus graves que les miens. Elle brûlait d’une forte fièvre
et tout son corps était couvert de gouttelettes de sueur. Elle ne mangeait
pratiquement rien et ne faisait que boire de l’eau, ce qui a encore contribué à
l’amaigrir. Ses yeux ont commencé à se voiler, incapables d’accommoder, et ses
pupilles ont viré au jaune. Elle dormait comme une masse dans la journée et
délirait. Elle ne supportait pas la lumière. Son ventre grossissait de plus en
plus et son état de santé m’inquiétait fort. La nuit elle ouvrait les yeux et
se réveillait, respirait bruyamment et se tournait et se retournait. Elle
faisait les cent pas à l’intérieur de la cabane et autour de la cabane et elle
tournait aussi autour de l’étable. Elle restait assise et me regardait sans
bouger pendant des heures sans s’en rendre compte. Je me disais seulement que
sa fièvre était sans doute due à la chaleur suffocante et au froid vif
suffocant qui régnaient dans la jungle, aux violentes terreurs qu’elle venait
d’éprouver et sans doute aussi au fait qu’elle était enceinte. Je m’occupais
d’elle autant que je pouvais car j’étais moi-même mal fichu un jour sur deux.
Elle n’arrêtait pas de délirer. Elle disait que ce maudit tigre était un tigre saming,
qu’il avait tué et mangé plusieurs personnes et qu’il était habité par une âme
maléfique et déterminée, et elle disait qu’il n’était pas mort. Elle disait
d’une voix convaincue qu’elle le voyait encore tant le jour que la nuit, elle
le voyait marcher en solitaire le long du cours d’eau et en laper l’eau
tristement, elle le voyait tapi immobile sur le terre-plein devant la cabane
sous la pluie, elle le voyait debout sous l’ébénier, observant le crépuscule
d’un regard absent, elle le voyait entrer dans la cabane, entrer dans la
chambre du Vieux Djanpâ, entrer dans la cuisine, entrer dans notre chambre et
nous observer avec une malignité rancunière. Je me disais que c’était la fièvre
qui lui donnait des cauchemars et que ce qu’elle voyait ce n’était qu’un tigre
de cauchemar. Moi-même je n’allais pas très bien, je respirais avec difficulté,
j’avais bras et jambes coupés tant j’étais épuisé, j’avais mal partout, mes
yeux me jouaient des tours, je voyais tout double ou triple. J’avais la bouche
amère ; la nourriture n’avait pratiquement pas de goût. Il fallait que
j’entoure la cabane d’une palissade et j’ai ligoté les tiges de bambou les unes
aux autres et les ai solidement abutées au toit de la cabane. J’ai renforcé les
fenêtres de barres de bois croisées et refait le loquet de la porte pour le
renforcer et, sans prendre le temps de me reposer, je me suis remis à labourer
et herser la rizière. J’allais l’élargir sur quinze raïs coûte que
coûte. L’endroit était un fouillis d’herbe et de chiendent. J’ai passé la
charrue par deux fois avec hargne. J’ai passé et repassé la herse jusqu’à ce
que l’herbe coupée menue pourrisse. J’ai déterré les racines par brassées. J’ai
débotté les semis et me suis mis à les repiquer. Pas question pour moi de me
tourner les pouces. Le moment venu, je moissonnerais sans doute seul, car pas
plus tard que fin décembre la Kârakét accoucherait et je devrais l’accompagner
pour qu’elle accouche à Prek Nâm Deng, et la saison chaude de l’année suivante
il serait temps que je construise une maison et il faudrait sans doute que je
retourne demander l’aide de la parentèle et des amis de Prek Nâm Deng et que
j’achète deux autres bœufs, ce qui me causerait pas mal de dépenses, et il
vaudrait mieux que j’aie du riz à vendre ou à échanger contre le nécessaire. Et
je pensais à mon enfant, si ce serait un gars ou une fille, à qui il
ressemblerait, s’il serait robuste ou pas vu que la Kârakét n’avait pas du tout
l’air solide. J’étais fourbu jusqu’aux os. Il me restait encore dix kratongs
à labourer, un kratong équivalant à plus de la moitié d’un raï.
Les bœufs, il n’en restait que deux. Je me levais à l’aube et ne rentrais à la cabane
qu’à la tombée de la nuit et je devais encore faire la cuisine et il y avait
cette autre personne malade qui me faisait souci. Le Vent et le Feu étaient si
maigres que leurs côtes saillaient. Ils étaient attelés en permanence, leurs
épaules mâchurées par le joug. Ils ne mangeaient pratiquement pas d’herbe
fraîche ; quant aux feuilles tendres d’arbre de pluie ou de tamarinier
comme complément nutritif, n’en parlons pas : je n’avais pas le temps
d’aller leur en couper. La pluie n’arrêtait pas de tomber et l’eau dans le
cours d’eau de monter, d’un blanc de plus en plus trouble, et le courant de
plus en plus vif, et dans ces conditions ça grouillait de serpents. Il fallait
que je me dépêche de labourer et de herser et que je me dépêche de transplanter
les pousses de riz afin que le riz grandisse assez vite pour qu’il résiste à
une inondation. La jungle alentour semblait de plus en plus haute, de plus en
plus sombre et sauvage, et resserrait son cercle, pleine d’arrogance et de
menace. Avant que j’aie baigné les bœufs, coupé de l’herbe et fait du feu pour
eux, il faisait nuit chaque jour. Les grillons stridulaient à tue-tête, les
rainettes coassaient à tue-tête, les lucioles par centaines de milliers
ponctuaient la jungle d’escarbilles lumineuses les nuits de pluie. Dès que
j’avais fini de manger, je m’allongeais. Ma tête touchait à peine l’oreiller
que je dormais. La Kârakét était de plus en plus maigre et sa peau jaune pâle.
Moi-même je me rendais compte que je maigrissais et que ma peau virait au jaune
pâle. En l’absence du Vieux Djanpâ tout était devenu si silencieux qu’on se
sentait bien seuls. La Kârakét se faisait beaucoup de souci pour moi. Maintes
fois, alors qu’elle était entre somme et veille, elle me prenait la tête et la
posait sur son giron, me caressait le visage et pleurait d’abondance. Ses
larmes luisaient à la lumière de la lampe à ressort tandis qu’à l’extérieur la
jungle brouillonne et immense exultait avec une vivacité bizarre et
incompréhensible. Notre mode de vie, à la Kârakét et à moi, était factice, et
il semblait que la jungle faisait tout pour nous expulser ou pour nous dévorer
et nous digérer. Certains jours quand sa fièvre tombait, la Kârakét sortait
m’aider dans la rizière, mais le Vent et le Feu – je savais pas ce qui les
prenait, mais ils ne supportaient plus la Kârakét, ils avaient peur, ils
regimbaient, tentaient de se débarrasser du joug et de prendre la fuite. Les
bœufs s’étaient mis à détester la Kârakét. Elle ne disait rien. Elle allait
déterrer des plants de riz et se mettait à repiquer. De loin en loin elle se
relevait, s’étirait, pivotait sur ses hanches pour se déraidir. Son ventre
ballonnait de plus en plus et la pluie tombait drue et le ciel tonnait et la
foudre frappait, et je la revois encore le corps ployé sur ses boutures sous un
ciel dément et une pluie battante et je me revois encore labourant en injuriant
les bœufs sous un ciel dément et une pluie battante. Et puis voilà que la
Kârakét est retombée malade et que moi-même je me suis aperçu que je devais me
forcer pour me lever à l’aube, j’avais l’impression que je venais juste de
m’endormir et par la suite je toussais, j’avais mal à la gorge, le nez qui
coulait, les oreilles bouchées et pour finir je me suis retrouvé grabataire moi
aussi. Elle et moi, on se regardait l’un l’autre allongés en silence. Elle se
faisait plus de souci pour moi que pour elle. Elle s’est forcée à se lever pour
faire à manger. Elle me nourrissait et me donnait à boire. Elle a cueilli une
variété d’acanthe amère qu’elle a fait bouillir et m’en a fait boire le jus
pour faire tomber la fièvre. Elle a arraché une variété de liane qu’elle a
coupé en morceaux et fait bouillir et m’en a fait boire le jus comme
fortifiant. Sa peau était de plus en plus jaunâtre tant sur son corps que sur
son visage et parfois je voyais des rayures noires foncées par-dessus son teint
jaunâtre et je devais y regarder à deux fois avant de me rendre compte que mes
yeux me jouaient des tours. Ma peau aussi était jaunâtre tant sur mon corps que
sur mon visage et parfois je voyais des rayures noires foncées par-dessus mon
teint jaunâtre et je devais y regarder à deux fois avant de me rendre compte
que mes yeux me jouaient des tours. Une nuit, sous l’effet d’une fièvre
étouffante, j’ai rêvé que j’étais devenu tigre. Je pensais comme un tigre et je
faisais le tour de ma cabane et je faisais le tour de ma rizière. J’étais un
tigre féroce, jaloux de son territoire, et j’étais prêt à protéger toutes les
vies dans ce territoire, j’étais prêt à lutter avec toute créature qui y entrerait
par effraction. En même temps je me sentais déprimé d’être devenu tigre et sans
doute incapable de redevenir homme et le chagrin d’avoir perdu ma qualité
d’homme était si profond et si fort que je me suis réveillé. Et même une fois
éveillé, j’ai continué d’avoir l’impression que c’était en tigre que je m’étais
réveillé. Une autre fois en pleine nuit de lune montante où le ciel était assez
clair, le clair de lune à travers le mur de la cabane découpait des bandes
d’ombre sur ma poitrine et mes membres jaunâtres et j’ai failli perdre la
raison quand je me suis dit que j’étais vraiment devenu tigre. Une fois que ma
fièvre est réellement tombée, je suis sorti voir la rizière. Je n’ai pu
m’empêcher de m’étonner : la partie de la rizière encore non labourée portait
par endroits trace d’un premier labour. Qui d’autre, sinon la Kârakét ?
Elle se faisait du souci pour la rizière, elle se faisait du souci pour le
travail, elle ne voulait pas que tout le fardeau me tombe dessus, elle avait
l’intention d’en assurer sa part. Le Vent et le Feu avaient l’air encore plus
étiques, avec des plaies profondes aux épaules. Leurs yeux larmoyaient sans
cesse, assaillis par des moucherons agressifs. Ils semblaient être mis à
contribution sans jamais se reposer, ils semblaient être mis à contribution la
nuit aussi. Certaines nuits je me réveillais et je savais que la Kârakét
n’était pas dans la cabane, mais j’étais trop ensommeillé pour désirer savoir
vraiment où elle se trouvait et je me disais qu’elle avait dû sortir s’asseoir
sur la plate-forme en bambou sous le sârapî devant la cabane. Une nuit
de pleine lune du huitième mois lunaire (juillet) de l’an mil huit cent
quatre-vingt-quatorze, je m’étais réveillé et restais allongé à rêvasser sans
pouvoir me rendormir. Je suis sorti dans l’intention de m’asseoir sur la
plate-forme pour discuter avec la Kârakét, mais elle ne s’y trouvait pas. Je me
suis étonné bien davantage quand j’ai vu que le Vent et le Feu n’étaient pas
dans l’étable, et je me suis mis à penser à ce à quoi je ne voulais pas penser
– le tigre ! Mais comment serait-ce possible ? Cette créature
infernale était bel et bien morte, voyons. C’est moi qui l’avais abattue de mes
propres mains. Ou alors c’était un autre tigre ? La pleine lune projetait
une lueur grise diffuse de derrière les nuages. Les fleurs de la nuit
embaumaient de toutes parts. Je me suis emparé du trident du Vieux Djanpâ qu’il
gardait sous le toit au-dessus de la porte de la cabane et je suis sorti en le
tenant bien en main. Je n’étais pas le moins du monde effrayé. Après avoir tué
ce tigre de malheur, je me disais que plus rien ne me ferait peur dans la vie,
que ce soit un animal, un être humain ou même un fantôme. Je suis allé jusqu’au
bord du de la cabane. En regardant vers la rizière, j’ai vu mes deux bœufs
attelés à la herse et contraints de herser la rizière et je me suis dit que ce
ne pouvait être que la Kârakét. Si tard dans la nuit, et elle malade et
enceinte. Mais par inquiétude pour moi et pour la rizière, la voilà qui
s’entêtait à m’aider, pour en finir vite avec le labour. Je me suis rapproché,
et j’ai dû raffermir encore le trident dans ma poigne : dans la clarté
douteuse de la lune, ce qui se tenait debout sur la herse ce n’était pas la
Kârakét mais un tigre long de douze coudées de la tête à la queue. Sa patte
avant gauche touchait à peine le limon central de la herse. J’ai cligné des
yeux. J’ai regardé de nouveau. Pour sûr, c’était bien ce fantôme de
l’enfer ! Je me suis mis à courir vers lui. J’ai brandi le trident au-dessus
de ma tête et l’ai lancé de toutes mes forces. Les trois dents se sont
profondément enfoncées dans l’échine de la bête, qui s’est tournée vers moi,
m’a coulé un regard torve, a émis un hurlement glacial qui a retenti dans toute
la jungle, et d’un galop bancroche a disparu dans l’obscurité laiteuse. J’ai
détaché les bœufs de la herse et du joug et, les prenant par leur longe, les ai
reconduits à l’étable. Mon cœur battait à contretemps. Je ne rêvais pas. Mais
rêve ou réalité, à partir de maintenant il fallait que j’interdise absolument à
la Kârakét de sortir de la cabane la nuit de nouveau. On n’était pas en
sécurité comme je l’avais cru. Quand je suis rentré une nouvelle fois dans la
cabane, j’ai entendu la Kârakét qui gémissait sous le coup d’une douleur
insoutenable et sanglotait à fendre l’âme. J’ai allumé la lampe. Sur la
plate-forme en bambou, la Kârakét était allongée sur le côté et me tournait le
dos. Son ventre énorme reposait sur les lattes de bambou. Au milieu de son dos
le trident était planté. Du sang s’en écoulait et se répandait sur sa chemise
de façon effrayante. J’ai tiré d’un coup sec sur le trident. J’ai pris son
corps dans mes bras et l’ai tourné vers moi. Elle a respiré en écume de sang,
s’est débattue violemment une fois, et a expiré. J’ai enterré la Kârakét et
l’enfant dans son ventre aux côtés du Vieux Djanpâ. J’ai fait sortir les bœufs
de l’étable et j’ai mis le feu à l’étable. Je n’ai rien retiré de la cabane et
j’ai mis le feu à la cabane. J’ai rendu tout ce terrain à la jungle. Ma maison
à Prek Nâm Deng, j’en ai fait don à la pagode. Mes deux bœufs, j’en ai fait don
à la pagode. Je n’ai plus jamais songé à être chasseur ou à être maître
magicien capable de se transformer en tigre ou à être paysan. Je me suis fait
bonze. Je n’ai jamais quitté l’habit et depuis ce moment-là jusqu’à aujourd’hui
il s’est passé soixante-treize ans. J’ai déterré le corps de mon père et les
corps de ma femme et de mon enfant et le corps de ce tigre pour leur crémation
au cours de la saison chaude de l’an mil neuf cent quarante-sept seulement,
quand je suis rentré de mon pèlerinage aux Indes, là-bas.
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