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sonne l’heure Chart Korbjitti
Editions
du Seuil, mai 2002 Du même auteur : >> The personal knife | The judgment | Mad dogs & co | Time | An ordinary story (and others less so)
(...) Le silence règne à
nouveau. Il n’y a que le bruit de l’horloge qui se poursuit sans
discontinuer. Dans ce silence, on dirait que tout le monde
s’agite dans l’attente de quelque chose. Mémé Taptim n’en peut plus d’attendre. Elle se lève de son lit, qui est près de la porte, va jeter un regard dehors, retourne déçue puis traverse l’allée pour se rendre au lit d’en face. « Toujours pas là, ma bonne Eup. – Je me demande ce qui la retient. Elle est jamais aussi en retard. Ben ouais, si on était
chez nous on n’aurait pas besoin d’elle. » Il y a comme du ressentiment dans la voix de Mémé
Eup. Mémé Taptim sourit,
montrant les quelques dents cariées qui lui restent, elle sourit parce
qu’elle sait que ce qu’elle entend est impossible. « Vos enfants vous manquent toujours,
n’est-ce pas, ma bonne Eub ? – Mais non, j’y pensais
pas. Je sais bien que c’est sans espoir. Si j’en parle comme ça, c’est juste
au cas où ça deviendrait vrai. » Mémé Eup sourit d’un
air penaud de s’être laissé aller à parler de chez elle. « Moi, ça fait longtemps que j’y pense plus.
On les élève, on les lance dans la vie, et voilà tout. À présent, le seul qui
me tire souci c’est mon petit dernier. J’ai peur qu’il lui arrive quelque
chose. » La voix de Mémé Taptim se brise et
ses traits s’affaissent. « Je me fais du souci que pour lui. Ça fait un mois
qu’il a disparu… Je le voyais assis là contre le montant de la porte, il
disparaissait un jour ou deux mais il revenait toujours. Ô misère ! » Ses yeux sont fixés sur la porte, comme si son
fils était réellement là. « Il est bien à plaindre, en effet… Il comprend rien à ce qu’on lui dit, mais il trouve
toujours le moyen de venir voir sa mère pour la rendre heureuse. Quant à moi,
pas une seule fois. Dix qu’ils sont. Jamais, pas un seul. » Mémé Eup pense à ses
propres enfants. On dirait que Mémé Taptim
ne s’intéresse pas à ce que raconte Mémé Eup, son
cœur tout à son petit dernier. « Ô mon petit, et s’il t’était arrivé
quelque chose, comment je le saurais… » Elle essuie des larmes
silencieuses, joint les mains et les élève au-dessus de sa tête.
« Plaise au Ciel qu’il lui arrive rien ! » Les larmes de Mémé Taptim
suscitent à leur tour les larmes de Mémé Eup. Ces deux-là, bien qu’elles n’aient aucun lien de parenté,
sont comme des parentes ; bien qu’elles ne se connaissaient pas avant,
elles sont devenues compagnes d’infortune. « Que voulez-vous qu’il lui arrive ? Le
Bouddha le protège. Il a jamais fait de mal à personne. » Mémé Eup console son
amie tout en pleurant, la voit qui continue de pleurer, le regard fixé sur la
porte. « Vous êtes une drôle de femme, vous savez.
Quand votre fils est là, vous pleurez. Et maintenant qu’il vient plus depuis
un moment, voilà que vous pleurez encore. » Mémé Eup
essuie ses propres larmes, essaie de tourner les choses à la plaisanterie.
« Soyez optimiste, voyons. Si ça se trouve, ses aînés l’ont retrouvé et s’occupent de lui. – Ma pauvre Eup !
C’est tout à fait impossible. Même dans mes rêves, j’ai
jamais rêvé à une chose pareille. Alors comment que ça pourrait se produire
dans la réalité ? Désormais, je me dis que c’est mon triste sort. C’est
notre triste sort, ma pauvre mère. » Les deux vieilles femmes se contentent de rester
assises à se dévisager, les yeux noyés de larmes, comme si elles avaient
conscience de leur sort commun. Mais le sort de chacune provient des actes
préalables, qui ne sont pas les mêmes dans le cours d’une vie, et on ne peut
se fier ou ne s’en prendre qu’à soi-même. Cela, elles le comprennent. Il y a un bruit de pas précipités à la porte qui
les fait se dépêcher d’essuyer leurs larmes. Elles ne veulent pas qu’on les
voie. « Voilà, voilà ! J’arrive ! »
Une marchande entre deux âges apparaît, portant un panier au bout de ses deux
bras. Elle pose le panier au pied du lit de Mémé Eup.
« Oh qu’est-ce que j’suis fatiguée… Eh ? Qu’est-ce qui se
passe ? Pourquoi ces yeux rougis ? – C’est rien, c’est rien. » Mémé Eup s’oblige à parler d’une voix normale.
« Dites-nous plutôt : comment ça se fait que vous soyez si en
retard ? – Mes enfants. Ils bachotent pour l’examen, vous
savez. » La marchande bougonne. « Ils se lèvent aux aurores et n’en
ont que pour leurs bouquins. Je dois tout faire moi-même. Vous croyez qu’ils
penseraient à me donner un coup de main ? Pas du tout. – Voyons, c’est pour leur avenir. Avant peu, ils
seront comme des coqs en pâte et ils prendront soin de vous quand vous serez
vieille, dit Mémé Eup tout en choisissant de la
nourriture en sachets dans le panier. – Je sais pas quand ils
en auront fini. Si je dois me décarcasser, c’est bien pour eux, se plaint la
marchande comme si elle ne peut dominer son irritation. – Oh, n’allez pas croire, c’est
jamais fini. Même quand ils ont fondé une famille et qu’ils sont levés de
devant. C’est quand on part les pieds devant que c’est vraiment fini. » Mémé Eup a fini de
choisir la nourriture qu’elle va offrir au bonze. et c'est au tour de Mémé Taptim. « Trop peu pour moi. Une fois qu’ils seront
levés de devant, ce sera leur affaire, pas la mienne. – C’est pas comme ça que
ça se passe, ma pauvre dame. On dit ça, mais quant à le faire, c’est autre
chose. Quoi qu’il en soit, c’est toujours nos enfants. » Mémé Taptim l’avertit d’expérience. « Bon, voilà pour
moi, un sachet de riz, un de curry, et un bouquet. » Mémé Taptim les pose
pour qu’elle les voie. « Huit bahts, dix bahts, douze bahts en
tout », dit la marchande en désignant chaque denrée. Mémé Taptim dénoue son
sarong, sort de l’argent, détache soigneusement un billet de vingt bahts et
le tend à la marchande, qui lui rend la monnaie. « Et pour moi, c’est combien ? » Mémé Eup montre ce
qu’elle a choisi. « Quinze bahts. » Mémé Eup se lève et va
soulever l’oreiller à la tête de son lit, prend des pièces et les compte. « Oh ho ! Tous ces sous. Un vrai
pactole, dites donc, plaisante la marchande à voix
haute tandis qu’elle attend debout. – Pensez donc, rien que des fifrelins. » Mémé Eup sourit, puis
lui tend l’appoint. La marchande prend l’argent, soulève le panier et
va au lit suivant, le lit de Mémé Sone. Elle ne traverse pas pour aller aux
deux lits d’en face car leurs occupantes sont inconscientes depuis de
nombreux jours. Quand elle a fini de vendre ses articles à Mémé
Sone, elle passe devant le lit de Mémé Nouane et
traverse l’allée pour se rendre auprès du lit de Mémé You. Mémé You est allongée, ses yeux grands ouverts
fixés sur la marchande. « Vous voulez faire une offrande,
mémé ? demande la marchande à voix haute. – Euh… euh ! » Cela émis d’un ton affirmatif. « Oubone ! Oubone ! crie la marchande, cherchant du regard la
garde-malade. – Qu’est-ce qu’il y a ? crie une voix
sortant de la salle d’eau. – Mémé You va faire une offrande. – Un instant. Faites-la choisir d’abord. Je vous
paierai dans un moment. » Oubone est toujours occupée à laver les vases de nuit. La marchande élève le panier et l’incline à la
hauteur du regard de Mémé You, qui ne fait que bouger les yeux vers le bas
puis lentement lève la main et désigne un sachet et puis un autre avec le peu
de conscience qui lui reste. La marchande prélève ce que Mémé You montre,
puis elle rassemble les sachets sur le dessus du meuble de chevet. Elle se rend auprès du lit de Mémé Bounreuane, sans même regarder vers les deux lits d’en
face car elle sait bien que les corps allongés sur ces lits attendent le
moment du grand départ eux aussi. La marchande reçoit l’argent de Mémé Bounreuane et se dirige vers le lit de Mémé Djane. Mémé Djane ne choisit
qu’un sachet de riz et tend un billet de dix bahts. « Pourquoi vous ne prenez que du riz
aujourd’hui ? » demande la marchande tandis qu’elle cherche de la
monnaie dans sa poche. Mémé Djane prend la
monnaie, l’étreint fortement dans sa main et n’offre pas de réponse. « Qu’est-ce qui va pas, mémé ? Pourquoi
vous me parlez pas ? » Mémé Djane reste
assise, immobile, comme si elle n’avait pas entendu la question. « Ou c’est-y que vous
aimez pas ce que j’ai préparé aujourd’hui ? insiste la marchande. – On m’a volé mon argent, voilà. Me reste plus
rien. Encore heureux que la mère Nouane m’a prêté
dix bahts, sans quoi j’aurais même pas pu acheter du
riz pour l’offrande », dit Mémé Djane d’un ton
véhément. Ses yeux commencent à s’emplir de larmes. « Quoi ! Comment est-ce possible ?
Vous l’avez pas perdu quelque part, plutôt ? – Ousque j’irais le
perdre ? Je ne bouge pas d’ici. » Il y a comme de la rancune dans sa voix ; la
marchande du coup se tait, attend la garde-malade. Son travail fini, Oubone
sort de la salle d’eau, deux pots de chambre dans chaque main. Son regard
avise la marchande qui l’attend assise sur le lit de Mémé Djane. « Allez m’attendre auprès du lit de Mémé
You », dit-elle à la marchande en se tournant vers elle. La marchande soulève son panier et va attendre
auprès du lit de Mémé You, regarde Oubone remettre
en place les pots de chambre sous les lits et se sent fatiguée à sa place,
jusqu’à ce qu’Oubonne revienne, le visage couvert
de sueur. « Mémé Djane s’est
fait voler son argent ? chuchote la marchande. – Je n’en sais rien. C’est difficile à dire. Je
ne sais pas si elle s’est fait voler ou si elle l’a perdu. Je n’ai pas envie
d’en parler. » La marchande hoche la tête. « Combien pour Mémé You ? » Le regard d’Oubone est
fixé sur les sachets de nourriture et le bouquet composé de fleurs, d’encens
et d’un cierge sur le dessus de la commode. « Trente-sept bahts. » La marchande
avait déjà le chiffre en tête. « Je sais pas si
elle sait ce qu’elle fait ou pas. Elle a montré ceci cela et je l’ai mis de
côté comme elle voulait. Mais ce qui est étrange, c’est qu’elle
a pas voulu montrer de riz, alors j’en ai pris un sachet pour elle. Ça
fait rien, n’est-ce pas ? Ou alors je le remets dans le panier ? – Pas la peine. » Oubone
se tourne vers Mémé You et lui sourit. « Alors comme ça, mémé, vous
faites une offrande sans mettre de riz ? Comment va faire le bonze pour
manger ? » Elle rie, puis sort un trousseau de clés de la
poche de sa chemise, ouvre le chevet, prend de l’argent et fait l’appoint,
referme le meuble à clé et remet le trousseau dans sa poche. « Aujourd’hui je ne sais pas ce qu’elle a.
Ce matin, elle a voulu que je la lave, à présent elle veut faire une
offrande… Ça ne présage rien de bon », dit-elle à voix basse. La marchande dévisage Mémé You, comme si elle
savait ce qu’Oubone veut dire. « Elle a l’air plus éveillée que les autres
jours. Mais mieux vaut ne rien dire. Ça porte malheur. » La marchande n’exprime pas d’opinion, mais on
dirait que toutes les deux savent de quoi elles parlent. Je ne sais pas si ce dont parlent les deux femmes
sur scène est la même chose que ce à quoi je pense, mais cela me fait penser
à ma fille, qui est morte il y a onze ans. À l’époque, je tournais un film à Phitsanouloke. On y était allés pour quatre jours afin de
finir les scènes sur les maisons flottantes. Je me souviens que je n’ai
quasiment pas dormi de la nuit le deuxième jour, comme s’il y avait quelqu’un
tout près qui serait venu m’embêter, et il y avait aussi une forte odeur de boue
dans la chambre en permanence, mais je n’y faisais pas vraiment attention. Je
me suis dit simplement que c’était parce que dans la journée on avait pataugé
dans la boue et l’odeur avait dû rester. Le lendemain en fin de matinée,
alors qu’on ajustait l’éclairage avant de filmer, mon assistant réalisateur
est venu me glisser dans l’oreille qu’on avait téléphoné de chez moi à
l’hôtel en disant qu’il y avait une urgence et de rappeler dès que possible.
J’ai eu le pressentiment que c’était une mauvaise nouvelle, car d’ordinaire
ma femme ne me dérangeait jamais dans mon travail, c’était une règle tacite
entre nous. J’ai attendu que l’équipe s’arrête pour le
déjeuner afin de me hâter de rentrer à l’hôtel et de téléphoner chez moi. Ma fille s’était noyée. Ma femme m’a raconté qu’à l’aube du jour où notre
fille est morte, alors qu’elle-même attendait devant la porte que les bonzes
viennent recevoir l’offrande de nourriture comme tous les jours, notre fille
est sortie pour se joindre à elle. Ma femme lui a demandé pourquoi elle se
décidait à faire une offrande tout à coup car elle ne l’avait encore jamais
fait. Acquérir des mérites ne l’intéressait pas. Ma femme en avait déjà parlé
avec elle et notre fille avait fait valoir qu’elle n’avait pas besoin de
faire d’offrande, qu’il suffisait qu’elle ne fasse de mal à personne et que
ça valait mieux que ceux qui font des offrandes et n’arrêtent pas de faire du
mal aux autres. Ma femme n’avait rien dit car elle estimait que notre fille
était assez grande, qu’elle avait ses raisons et que ses raisons ne portaient
préjudice à personne. Mais ce matin-là notre fille a répondu à sa mère: ‘Si
je meurs, j’irai au même endroit que toi, car tu fais des offrandes tous les
jours et moi jamais, si bien qu’une fois mortes si ça se trouve on sera
séparées.’ Ce soir-là ma fille s’est noyée en rentrant de
l’université quand le bac dans lequel elle était a chaviré. On a retrouvé son
cadavre le lendemain matin. Ma femme n’a pas cessé de se lamenter, de
sangloter, désespérée parce que notre fille lui ait donné un présage mais
qu’elle ne l’avait pas compris, se culpabilisant, en colère contre elle-même
de ne pas avoir su arracher notre fille à l’emprise de la mort. En ce qui me concerne, je ne crois pas aux
histoires de présage. J’ai toujours pensé que les présages apparaissent une
fois que quelqu’un est mort. Quand quelqu’un est mort, ce qu’il a dit ou ce
qu’il a fait est interprété comme un présage. Mais ma femme croyait fermement aux présages. Tout comme la marchande sur scène, qui elle aussi
doit croire aux présages, sinon pourquoi aurait-elle dit « Mieux vaux ne
rien dire, ça porte malheur » ? Je pense qu’elle en parle dans le même
sens que ce à quoi je pense. La marchande s’éloigne du lit de Mémé You le long
de l’allée centrale.
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