l’empreinte du tigre
1
- Vers le rideau de jungle
La pluie torrentielle qui
s'était abattue avant que le jour ne pointe comme si le toit du ciel fuyait
avait faibli puis cessé, mais le ciel à l'aube était maussade et plombé. Des
gouttes d'eau accrochées aux branches du sindora
siamois piquaient de ploc ! ploc ! les feuilles des papayers au bord du torrent. Branches et
branchettes s'ébrouaient dans le silence universel comme si la tension venue
d'en haut n'était pas près de se relâcher.
Le jeune homme assis jambes tendues en travers du seuil de la case en bambou se pencha pour regarder, par-delà l'auvent, le ciel au-dessus du torrent. Le chiffon dans ses mains essuyait soigneusement la crosse de son mousqueton. Un doute furtif brouilla un instant l'espoir luisant dans ses yeux. Tout ce dont il avait besoin était disposé autour de lui. Le mousqueton était déjà chargé de salpêtre et de plombs. Il s'apprêta à sortir. Prit la corne de salpêtre, la boîte en aluminium contenant les plombs et les chevrotines, et l'étoupe sèche en fibre de bambou. Les mit l'une après l'autre dans sa gibecière comme s'il les inspectait et les comptait.
« La pluie va remettre ça… Ne rentre pas trop
tard, chéri, sinon tu risques de prendre froid », lui cria la jeune femme
occupée à faire la cuisine sur la plate-forme. Elle se leva, vint à lui, glissa
dans la gibecière un épais paquet de riz enrobé d'une feuille de bananier.
Tendit le cou pour regarder à travers l'encadrement de la porte le petit garçon
et la petite fille qui dormaient lovés sous une
couverture fatiguée étendue de biais dans un coin de la pièce.
« On gèle avec toute cette pluie. Tu es sûr que
les amorces ne sont pas humides ? » La jeune femme, se frottant les bras,
regardait l'arme. Cela le fit hésiter. Il fit basculer la culasse en fer blanc
pour examiner la gâchette. Décida de remettre la culasse en position. Mit
l'arme à plat sur le plancher. Sortit la boîte en aluminium de la gibecière.
Inspecta les amorces — des plaquettes de papier rouge avec des rangées de
points noirs de la taille de têtes d'allumettes. Les mit à sécher auprès du
feu, juste pour être sûr.
« Prends bien soin des mômes, vu ce qui
tombe. » Sa voix était douce et profonde. Il ajusta sa gibecière. Saisit
l'arme, prêt à se mettre en route.
« Si je tarde un peu ce soir, attends-… »
Se coupa à temps. Les chasseurs ont toujours su qu'il faut être prêt et sur le
qui-vive en permanence mais ne jamais anticiper — cela porte malheur.
Le ciel peinait sous son fardeau de nuages, dont
l'étoupe en lente dérive s'accrochait aux sommets. Vraiment étrange :
quand on est au milieu d'un nuage, on n'en voit pas les contours — une
traversée du brouillard sans voir de brouillard. Il gravissait à présent la
montagne mais n'avait conscience que de la pente alentour, couverte de variétés
de bambous. Un peu plus tard, il parvint à une vaste esplanade tapissée de
toutes sortes de grands arbres tropicaux pris dans un lacis brouillon de lianes
et de plantes grimpantes.
Il n'était pas chasseur de profession — il
s'était retiré du village pour éviter toute confrontation violente avec
certains à propos de certains événements — mais sa vie dans les profondeurs de
la montagne depuis près d'un an passé à chercher de quoi se sustenter l'avait
forcé à apprendre au plus vite à tirer le meilleur parti de la jungle. Au
début de la saison des pluies, les olives sauvages viraient au jaune mûr et,
les nuits de pluie drue, tombaient et se répandaient sur le sol, dégageant un
arôme léger, fruité, entêtant. Les chevreuils, affriolés, salivaient fort et
prenaient grand soin de séparer la fine pulpe de la peau acide et astringente.
Quand ils déglutissaient, la salive dans leurs bajoues rebondies était d'une
douceur exquise. Ces matins-là, la faim au ventre, ils s'en venaient rôder
autour des oliviers, et il fallait se trouver un arbre d'où on pourrait les
tirer à coup sûr.
Progression à pas mous et visqueux. Les feuilles
craquantes de la saison sèche tombées à terre pourrissaient et fermentaient,
relâchant des odeurs fétides, humus en voie de retour à la glèbe. Les chasseurs
préfèrent la traque de saison froide. Quand ils s'approchent de leur proie, ils
n'ont pas à se montrer aussi circonspects que durant les mois secs, lorsqu'ils
doivent retenir leur souffle et éviter le moindre craquement de feuille sèche
ou de brindille sous le pas qui alerterait l'animal ; l'air est torride et
la brise incessante charrie partout la moindre odeur, même le musc discret de
la rose sauvage. À la saison des pluies, l'abondance de fruits mûrs, de pousses
de bambou et d'herbe tendre incite les animaux à s'aventurer hors de leur
terroir familier. Ferments âcres, parfums légers, le babil soutenu d'un
torrent, couvrent l'approche du chasseur jusqu'à ce qu'il ait une vue claire de
sa cible et puisse appuyer sur la détente avec des chances de succès.
Sur la crête uniformément plate, le pas se
ralentit, le pied se pose doux, l'oeil est
constamment aux aguets, balayant de gauche et de droite pour élargir le champ
de vision, notant dans l'instant le moindre frisson de feuilles. Si l'arme du
chasseur est essentielle, l'acuité de vision et une oreille sensible au moindre
bruit ne le sont pas moins.
Comme il frôlait des branchages touffus, en
écartant un fouillis de plantes grimpantes il déclencha une ondée de
gouttelettes sur sa tête. Ses vêtements étaient trempés. Il prenait soin que
son arme ne prenne l'eau et s'enraye. Sa main gauche maintenait le canon pointé
vers le sol. Sa main droite recouvrait la culasse, qui protégeait la gâchette et
le percuteur.
Le chevreuil a la couleur
d'une vache rousse au milieu d'un pré, la taille d'un chien thaï ordinaire, les
pattes et le museau du daim, mais des cornes de seulement deux à trois pouces
de long. Sa chair vaut bien celle du veau dans la force de l'âge — meilleure
même, tout bien considéré, compte tenu de la difficulté à se la procurer. Et
elle vous remplit l'estomac repas après repas, se dit-il avec envie.
« Oh non ! Quel con ! » grogna-t-il,
confus et mécontent de lui-même. Quel foutu chasseur il faisait ! Il avait
sans réfléchir bourré son arme de plombs au lieu d'une chevrotine, alors même
qu'il était sorti dans l'intention de tirer un chevreuil.
On aurait dit que la jungle avait commencé à
changer de nouveau et respirait sans cesse. À la saison sèche, les feuilles
prenaient toutes les nuances du jaune au rouge vifs, et rouille et ocre
jonchaient le sol. Certains arbres perdaient tout leur feuillage, puis branches
et branchettes nues se couvraient de bourgeons d'un vert tendre, comme si elles
se défaisaient de leurs vieux vêtements pour mettre une nouvelle tenue. De
l'extérieur et à distance, la nature du changement n'est guère perceptible ;
parcourir la jungle n'engendre que perplexité. L'espace plat de la crête, hier
encore dénudé, était couvert de fougères et d'herbes folles qui se répandaient
en un vaste cercle. Il avait plu sur la piste, et la croissance végétale
l'avait effacée presque entièrement. La scolopendre, qui disparaissait pendant
la saison sèche, proliférait en chatons ronds qui absorbaient la rosée
au-dessus du sol. La jungle familière avait changé plus qu'il ne le pensait.
Vu le temps que lui avait pris la marche et
grâce à de grands arbres dont il se souvenait, il se dit qu'il atteindrait
bientôt le défilé. La large étendue plate de la crête s'étrécissait
progressivement en une ligne de faîte clairement définie. À cet endroit-là, il
y avait un énorme ficus, dont il aurait fallu trois ou quatre hommes bras
tendus pour étreindre le tronc, à côté d'un sindora
aux branches mortes qui projetait à contre ciel sa ramure noire et pourrissante
ployée vers la gauche. Sur les deux versants de la crête, des petits ruisseaux
gougeaient les pentes jusqu'aux profonds ravins en contrebas. Quand il
atteignit l'endroit où il pensait pouvoir prendre ses repères, il vit que des
branches tombées du sindora écrasaient les
arbrisseaux couchés sous elles.
Il choisit la nodosité d'une racine du ficus
pour s'asseoir et se reposer un moment. Posa son arme inclinée contre le tronc.
Défit le pan d'étoffe enroulé autour de sa taille et essuya la sueur de son
visage et de ses bras. Extirpa sa blague à tabac, une ancienne poche à sérum.
Préleva une pincée de tabac et un morceau de feuille de bananier sèche pour se
rouler une cigarette.
« La chance, voilà ce qu'il me faut »,
marmonna-t-il pour lui-même. Lentement expulsa la fumée par les narines, le
regard fixé sur le filet de brume qui frangeait la forêt dans le lointain. De
sa vie il n'avait abattu qu'un seul chevreuil. La culture en montagne de riz,
de maïs, de cucurbitacées et de piments ne lui laissait pas souvent des
loisirs, et il devait se contenter de chasser oiseaux, rats ou écureuils et de
pêcher dans le torrent qui flanquait sa case.
« Le pauvre diable devait être aveugle, sa femme
avait dit en souriant alors qu'ils désossaient ensemble le chevreuil.
— Mon expertise, tu veux dire ! avait-il
protesté, l'air solennel.
— Tu parles ! » Sa femme lui avait jeté un
regard provocant. Ses joues blanches et lisses brillaient. La sueur perlait
entre les racines de ses cheveux. Assise à croupetons sur le plancher, sarong
tendu sur les hanches, elle tenait le couteau d'une main ferme et taillait dans
la viande à gestes rythmés qui faisaient tressauter son opulente poitrine.
« Ouais, si c'était pas
mon expertise, comment est-ce que tu aurais l'occasion de bercer ces deux-là ?
— Idiot ! » Ses joues avaient pris la
couleur de l'euphorbe mûre.
Il écrasa le mégot, le jeta.
Souriant pour lui seul, pensant à ses deux enfants, la chair de sa chair, la
source de tous ses espoirs. Leur vitalité innocente le faisait les prendre dans
ses bras et les combler de câlins, et il y prenait un tel plaisir qu'il en
oubliait soucis, chagrins, lassitude. Ils grandissaient et cela faisait des
jours et des jours qu'ils se nourrissaient de riz et de verdure, comme du
bétail. Soyez patients, mes petits, et attendez papa.
Surgie du tréfonds de lui-même, une force
mystérieuse s'enfla dans sa poitrine, le poussant à se lever. Il s'empara de
son arme. Descendit une ravine sur la gauche débouchant sur un petit torrent en
fond de ravin. Se fraya un passage à travers un bosquet aux épines pointues,
aux feuilles larges comme des palmes. Esquive et passage en force, gravit une
petite colline sur le côté opposé — la jungle sombre, sinistre comme au
crépuscule, le froid de l'air alarmant. Les oliviers sauvages étaient juste devant lui.
Il choisit un épais bouquet de bambous pour s'y
cacher. Le vent était tombé. Il avait une vue dégagée des troncs des oliviers
et du sol alentour. Nul mouvement qui sorte de l'ordinaire. Le devoir du
chasseur est d'attendre patiemment. Celui qui traque contrôle la situation. Sa
préparation lui donne l'avantage en matière d'armement et de terrain. Il doit
bannir toute tension, laisser son cœur s'emplir
d'espoir, d'énergie et de joie en attendant que la proie d'elle-même pénètre
dans la ligne de tir.
Combien de temps passa il n'avait pas idée. Ne
cessait de changer de posture, se dressant pour s'étirer, puis s'accroupissant
et scrutant les alentours. Mal à la jointure des genoux, des spasmes nouant les
cuisses, des fourmis remontant jusqu'aux mollets. Le crachin crépitait sur les
feuilles au-dessus de sa tête. Il releva les yeux et devint furieux du vide de
l'esplanade devant lui. À bout de patience, il se décida. En quelques pas
hâtifs gagna les oliviers, fouilla du regard les parages. Mais, merde ! pas la moindre trace, même ancienne.
« Refait, pauvre cloche ! » se dit-il d'un ton
bougon.
Un réseau de fines gouttelettes couvrait ses
bras. Sous sa tignasse dégoulinante, de minuscules moucherons piquaient son
cuir chevelu et ça le démangeait. Leur morsure était toxique et quelques boutons
sur son visage commençaient à s'infecter. Ce qui le rendait d'autant plus
morose. Aujourd'hui il aurait dû rester chez lui, abattre une tige de bambou,
la découper en lamelles et tresser un panier. À quoi ça rimait de parcourir la
jungle sous la pluie pendant presque une demi-journée pour rentrer bredouille?
Mais, bon, il avait l'excuse qu'invoquent les chasseurs pour se consoler en
pareil cas : l'animal qu'il poursuivait n'était pas attaché à un arbre…
Alors qu'il tergiversait, incapable de se décider,
le cri d'un écureuil retentit en provenance du bouquet de bambous droit devant.
Il fut sur lui en un instant. Le petit animal gris sprintait de haut en bas des
tiges, de terreur ou de jubilation comment savoir, le staccato de ses cris
rauques résonnant dans le silence. Il plaqua le canon du mousqueton contre un
arbre et l'y maintint de sa main gauche pour qu'il ne dévie pas, fit jouer la
culasse pour dégager le chien, et se cala la crosse au creux de l'épaule. Son
genou gauche s'appuya contre l'arbre pour éviter que son corps en extension sur
sa jambe droite tendue ne bouge. La mire du mousqueton n'était qu'une rondelle
en fer surmontant le bout du canon. Il n'était pas si facile d'actionner la
gâchette de l'index droit et d'atteindre la cible. Il fallait attendre que la
bête se calme et s'immobilise.
Quelle chance, après tout, d'avoir chargé son
arme de plombs ! Les plombs conviennent à des cibles modestes, car ils se
dispersent sur un grand espace, tandis qu'une chevrotine peut emporter plus de
la moitié du corps d'un petit animal. Même peu de viande et beaucoup d'os vaut
mieux que de rentrer les mains vides. Si fades soient-ils, l'odeur et le goût
de la viande en bouillon avec de la citrouille aideraient les gosses à se
goinfrer de riz à en avoir le ventre ballonné.
L'écureuil s'était calmé, accroché à une tige de
bambou et dardant la tête de droite et de gauche. Il dirigea le canon vers
l'animal à queue fourrée et l'eut en point de mire. Alors qu'il retenait sa
respiration et commençait à appuyer sur la détente, le roucoulement d'un ramier
retentit en provenance de la vallée sur sa droite et détruisit sa
concentration.
L'arme était toujours fixée sur la cible, mais
l'expression dans ses yeux avait changé. Les écureuils sont des boules d'os et,
pour les rendre mangeables, il faut les hacher menu et broyer les os au
mortier. Le ramier est presque aussi gros qu'un poulet. Son bréchet a deux
beaux fuseaux de viande blanche au goût sans comparaison avec la viande
d'écureuil. Frits avec un assaisonnement corsé et servis avec du riz à la
vapeur tout chaud… Ou bien faire son affaire à celui-ci d'abord ? Le coup
de feu réveillerait la jungle et ferait détaler tous les animaux.
« Veinard », murmura-t-il, avec un signe de tête
à l'adresse de l'écureuil. Abaissa le canon du fusil. S'écarta de l'arbre en
marchant rompu en deux. Prenant soin de poser le pied en biais, le poids de son
corps portant sur la partie extérieure de la plante, il progressa vers le
roucoulement.
On dirait qu'il y avait plus d'un oiseau.
Immobile, attentif, il distingua deux chants. Oui, deux… Pensa vaguement à la
formule « faire d'une pierre deux coups », en espérant que les ramiers
énamourés seraient tout près l'un de l'autre à se faire la cour oublieux de
tout. Les plombs se projetteraient en un grand cercle de métal véloce et
abattraient promptement les volatiles. L'un frit avec des piments, l'autre
haché menu et épicé… Ses yeux s'agrandirent et son cœur se gonfla dans sa
poitrine.
À cet endroit-là se dressait un banian au
feuillage dense et touffu. Les lianes qui pendaient formaient un rideau pour le
canon de son fusil et ses yeux fureteurs alors qu'il atteignait la protection
d'un palmier cycas. Les oiseaux marron foncé se cachaient dans quelque obscur
recoin. Il inspecta les branches une à une de haut en bas presque comme s'il en
comptait les feuilles. Comment diantre pourraient-ils s'échapper ?
Soudain il y eut un mouvement furtif et il en
fut aussitôt conscient. L'œil vrillé, il s'efforça de distinguer les proies de
leur cache d'ombre. Le canon pointa vers le haut et l'affût vint se poser sur
la jointure d'une palme. Parfait ! Mais, bordel, qu'est-ce que… ?
C'était comme si le Seigneur de la Jungle se moquait de lui, car voici que des pék ! pék !
aigus retentissaient en écho dans le vallon. L'appel
d'un chevreuil !
Figé, il écouta. Dès qu'il sut que l'appel
provenait de la haute crête droit devant, il se fendit
d'un large sourire. L'exultation le fit filer à grandes enjambées vers le tronc
du banian, la direction qui lui offrait la meilleure protection. L'excitation
faisait battre son cœur et dilatait sa poitrine. La joie fouettait son sang et
ses oreilles étaient en feu. Il lui fallait choisir : grimper jusqu'au
chevreuil ou faire en sorte qu'il descende jusqu'à la ligne de tir de son arme.
À coups d'ailes vigoureux, les oiseaux effarouchés s'étaient enfuis. Il les avait
totalement oubliés : ils avaient moitié moins de viande qu'une seule
cuisse de chevreuil.
Finalement, il choisit d'attendre contre le
tronc du banian.
Le pék ! pék ! disait qu'il s'agissait
d'une femelle. L'appel du mâle est plus rauque, quelque chose comme pôk ! pôk !
Il cueillit une feuille jeune et se la mit sous la langue. Du pouce et de
l'index de chaque main soudés, il étira les coins de sa bouche et souffla,
faisant vibrer la feuille en un pîk ! pîk ! perçant
qui était une imitation assez convaincante de l'appel d'un faon.
Une mère chevreuil penserait que son petit
s'était égaré, et la générosité commune à toutes les espèces pourrait aussi
pousser une chevrette encore vierge à s'approcher. Les chasseurs expérimentés,
les Hmongs en particulier, recourent souvent à ce
subterfuge, et souvent avec succès. Rien ne peut tromper le cœur aussi
funestement que le leurre de la compassion — sentiment noble universellement
reconnu, chaîne commune forgée à partir d'une multitude de liens chaleureux et
doux. En de tels moments, la suspicion, l'instinct de survie même, ne sont plus
de mise.
Il peut sembler cruel de recourir à ce genre de
procédé, mais quel chasseur digne de ce nom ne se livrerait pas à toutes sortes
de ruses et de stratagèmes pour s'assurer de sa proie plutôt que de méditer le
« Tu ne tueras point » avant de se mettre à l'ouvrage ?
Le bruit léger de feuilles arrachées et broutées
et de brindilles pourries et humides craquant au sol venait de tout en haut et
progressivement se rapprochait. Hilare, il se retenait pour ne pas éclater de
rire — comment aurait-il pu imaginer que ce serait aussi facile ? Arme au
poing, il chercha soigneusement un espace de tir dégagé. Visa en direction du
bruit toujours plus proche. Des buissons bas frémissaient en ligne çà et là.
Arma le chien, qui se mit en place avec un déclic. Attendit. Quand le roux
fauve fut bien en évidence, il bloqua l'arme au creux de son épaule et en tint
l'affût fermement. Ferma l'œil gauche. Le droit voyait le poitrail de la bête
aller et venir au-dessus de la mire.
Elle était aussi grosse qu'un chien thaï bien
nourri. Il se demanda avec inquiétude si des plombs pas plus gros que de la
grenaille seraient assez puissants pour abattre une montagne de chair aussi
abondante et délicieuse. Dans son excitation du moment, il fit une erreur. Ne
vit pas qu'un de ses pieds se posait sur une branche pourrie. À l'instant même
où il s'en rendait compte, elle cassa. La chevrette, alarmée, releva
brusquement la tête. C'était sa dernière chance. Son index écrasa la détente.
Le coup de feu déchira le silence et ricocha
sans fin à travers la jungle en échos vibrants qui déferlaient entre les nappes
d'arbres comme des jusants. Un rideau de fumée gris bleu s'éleva, brouillant sa
vue. Dans la lumière diffuse, il vit la chevrette s'effondrer, se relever,
chanceler un instant, puis se ruer vers le haut de la crête.
Bondissant hors de sa cachette, il courut après
elle aussi vite qu'il put, craignant de la perdre de vue. Les trombes qui
s'étaient abattues sur la pente avaient rendu le sol mou et glissant, et il
perdit l'équilibre et s'en alla dinguer en tous sens à plusieurs reprises.
Quand il finit par atteindre le faîte de la crête, il se rendit compte que
l'arme dans sa main n'était pas chargée et était moins utile qu'un gourdin. Les
traces de blessure étaient partout en évidence. La scolopendre piétinée était
broyée au ras du sol. Les touffes d'herbe couchées indiquaient clairement le
chemin pris. Voyons donc ce que tu sais faire !
Prenant son temps, il bourra à nouveau son
mousqueton de salpêtre. Et cette fois il n'allait pas commettre d'impair. Il
choisit une chevrotine.
canevas
2 - Le chasseur poursuit la
chevrette, grâce aux traces de sang qu'elle laisse. Il a à peu près perdu sa
proie quand il la retrouve, mais le déclic du chien alerte la bête, qui s'enfuit,
et dans la pluie il perd sa trace — et se perd, en colère contre lui-même, sa
proie, le monde entier, et apitoyé sur son sort : « j'aurais dû être
instit ». Pour essayer d'attirer l'attention de quelque chasseur ou paysan
éventuellement dans les parages, il tire un coup de feu en l'air. En vain.
3 - N'ayant plus rien à
manger, il pense à comment il se ferait la cuisine si seulement il avait du
riz, et un abri improvisé pour la nuit qui approche. Il traverse un endroit
infesté de sangsues et bientôt tombe sur des traces du passage récent d'un
tigre. Il s'éloigne de l'endroit aussi vite qu'il peut. La pluie s'arrête. Mais
voici d'autres empreintes de tigre. A-t-il marché en rond ? Ou est-ce que
le tigre est en train de tourner autour de lui ? Il va bientôt faire nuit,
mais les insectes de la nuit se taisent. Il s'arrange pour se reposer,
reprendre des forces. Pense à ses enfants, à sa femme, et les blâme de le
contraindre à cette vie duraille. Au village, il passait pour forte tête, sans
autre raison que son parler bourru. Soudain retentit un feulement de tigre, qui
semble venir de toutes les directions à la fois. Terrifié, il se réfugie sur un
arbre. Il se remémore comment il a été traqué à plusieurs reprises par l'homme,
en raison de prétentions injustes de voisins sur la propriété familiale, qui
valut à son père d'être arrêté et détenu un an peu avant de mourir, et qui
finit par le forcer à s'exiler du village.
4 - Dans l'arbre, comme la
nuit avance, il se rappelle le bon temps de l'école normale, les cours de
musique en particulier. Il a mal partout. À travailler la terre, il s'était
endurci, de corps et de sentiments. Qu'est-ce que j'ai fait pour mériter ce
sort ?
5 - Au fil de la nuit, il
s'arrange pour dormir un peu, dans une position malaisée, tout en défiant le
tigre en gueulant de temps en temps. Et voici que le tigre à nouveau rugit.
Tout près. Si près qu'il entend la queue du tigre fouetter le sol. Le tigre a
trouvé sa proie et engage une guerre psychologique. Mais l'homme dans l'arbre
crie son défi. Vers la fin de la nuit, il s'apprête à la confrontation
inévitable, advienne que pourra. Trempé par la rosée, il s'endort un peu avant
l'aube.
6 - À l'aube, il descend de
l'arbre et s'écarte du lieu à marche forcée. Il pense à la mort de son père,
comment la femme de celui-ci lui répétait de ne penser qu'au Bouddha. Lui-même
se rappelle la visite au village d'un vieil ascète qui se fait agonir d'injures
parce qu'il refuse de pronostiquer le numéro gagnant de la loterie nationale.
Ce qui motivait cet homme, c'était la foi, la seule chose nécessaire pour
traverser la jungle sans être molesté par les bêtes sauvages. Le cri du tigre
retentit à nouveau. Alors qu'il vient de s'apercevoir que son fusil a pris
l'eau, il aperçoit le tigre. Le pelage roux du tigre, ou plutôt son maintien
majestueux, lui fait penser au bonze ascétique. Le tigre disparaît de l'autre
côté de la crête. Le chasseur fait sécher son arme et est bientôt prêt à la
rencontre.
7 - Le chasseur se désaltère
dans un torrent et reprend sa route vers le sud, sans très bien savoir où le
sud se trouve. Il pense bouffe : figuier sauvage ou coeur
de palmier… S'aperçoit bientôt qu'il n'a fait que marcher en rond. Trouve des
champignons, les fait griller, les dévore, poursuit sa route. Et se trouve nez
à mufle avec le tigre. Il n'est pas sûr que son arme ne va
pas s'enrayer. Mais que faire d'autre sinon tirer ? Et puis voilà qu'une
épiphanie se produit : le tigre est comme un bonze, comme l'ascète ;
le chasseur se rend compte que depuis deux jours il vit de façon incohérente,
et se dit que la seule réaction qui vaille est l'équanimité.
8 - La confrontation entre
l'homme et le tigre devient un échange, un test non de volonté mais
d'impassibilité. Finalement, le tigre se détourne et s'éloigne. « La
confrontation semblait l'avoir rendu conscient d'une part de lui-même inconnue
de lui jusque là. Quand il eut repris ses esprits, il se remit en marche, se
sentant profondément soulagé. » Au pied d'une euphorbe sauvage, il rencontre
les restes déchiquetés de la chevrette. « 'Quand un tigre est repu, il cesse de
manger', marmonna-t-il comme il se détournait de cette scène horrible. » (En
fait, si le tigre l'a épargné, c'est qu'il avait dévoré la chevrette.)
« …il lui revint tout à coup
que les ruisseaux font les torrents et les torrents les rivières, et qu'il
suffisait qu'il suive le cours d'eau. Plus besoin de gravir des crêtes ou de
couper à travers jungle. L'eau claire le conduirait vers la vallée, vers les
gens et vers sa propre case.
« Il marcha
lentement à la rencontre de la fraîcheur en contrebas, se sentant heureux et
sans souci.
« C'était aussi simple que ça.
» Fin.
L'ensemble fait environ 80
feuillets de 1500 signes.
L'auteur : Silâ Kômtchaï
Winaï Bountchoué, alias Silâ
Kômtchaï (Sila Komchai), est né en 1952, le second des six enfants d'une famille
modeste du sud, à Nakhon Si Thammarat — son père était instit et sa mère,
propriétaire d'un verger, faisait des vêtements pour arrondir les fins de mois.
Il a été essentiellement élevé par des voisins. À quinze ans, il va étudier à
Bangkok dans une école de monastère. Il rate l'examen national d'entrée à
l'université mais, un an plus tard, s'inscrit en fac de droit à l'université «
ouverte » de Ramkamheng. Il publie sa première
nouvelle en août 1973, ainsi qu'un journal étudiant, mais il est surtout connu
comme chanteur dans le groupe pop engagé ‘Kômtchaï’
(l'éclat de la torche). Après le massacre d'étudiants de gauche à Bangkok en
octobre 1976, Winaï rejoint le maquis communiste. Il
restera dans la jungle cinq ans et demi (plus longtemps que la plupart de ses
camarades), où il est affecté à la propagande. À son retour à Bangkok, il vend
des sous-vêtements féminins, entre autres jobs. Il finira par devenir
journaliste, ce qu'il est toujours, en tant que senior editor dans un groupe de
presse économique.
Il est aussi un écrivain fêté, ayant obtenu en
1993 le SEA Write Award
pour un recueil de nouvelles intitulé Un Couple qui tient la route [A traffic-wise couple].
Son premier roman reportage, Naï Krong Lép (littéralement, Dans les serres [de
l'aigle ?]), il l'a écrit dans la jungle et publié sous forme de livre en
1993 seulement : il y relate, sur la foi de témoignages recueillis, la
détention de près de 2000 manifestants arrêtés dans la foulée du massacre
d'octobre 1976. Le thème dominant en est le pouvoir de la solidarité humaine et
militante ; ce court ouvrage est plus un tract politique idéaliste qu'un
roman.
Entre temps, en 1989, il a publié L'Empreinte
du tigre, à ce jour sa meilleure œuvre, qui est une manière de parabole de
son séjour dans la jungle et de bilan de son engagement politique : avant
de songer à réformer la société, il faut reconnaître ses propres faiblesses et
atteindre l'équanimité pour connaître la nature vraie des choses (pour ne pas
dire « illumination »). Ce beau roman au dénouement quelque peu artificiel
quoique spirituel n'a obtenu l'estime que d'un public restreint : beaucoup
reprochent au style d'être trop lapidaire (l'auteur ayant supprimé aussi
souvent qu'il croyait le pouvoir les pronoms personnels, poussant ainsi — à
l'excès ? — une tendance de la langue thaïe, qui autorise ce genre
d'impasse jusqu'à un certain point ; il en résulte parfois des confusions
sur qui fait quoi à qui — et le traducteur, en français comme en anglais, ne
peut pas suivre et doit restituer un minimum de pronoms).
Plus récemment, Silâ Kômtchaï a publié un livre de souvenirs, assez décevant,
dont j'oublie le titre, sur sa vie dans la jungle : un recueil d'anecdotes
amusantes, de chansons de lutte, de jeux de mots (souvent intraduisibles),
niveau jamboree de boy-scout. On est loin du magnum opus annoncé, mais c'est
très thaï-thaï et ça a bien plu.
Depuis, il a persévéré dans la littérature de
divertissement que semble demander l’époque, et assurément le marché thaïlandais.