Thai Fiction in Translation | Menu | Menu anglais

l’empreinte du tigre


Silâ Kômtchaï

>> The path of the tiger

 

 

 

1 - Vers le rideau de jungle

 

La pluie torrentielle qui s'était abattue avant que le jour ne pointe comme si le toit du ciel fuyait avait faibli puis cessé, mais le ciel à l'aube était maussade et plombé. Des gouttes d'eau accrochées aux branches du sindora siamois piquaient de ploc ! ploc ! les feuilles des papayers au bord du torrent. Branches et branchettes s'ébrouaient dans le silence universel comme si la tension venue d'en haut n'était pas près de se relâcher.

Le jeune homme assis jambes tendues en travers du seuil de la case en bambou se pencha pour regarder, par-delà l'auvent, le ciel au-dessus du torrent. Le chiffon dans ses mains essuyait soigneusement la crosse de son mousqueton. Un doute furtif brouilla un instant l'espoir luisant dans ses yeux. Tout ce dont il avait besoin était disposé autour de lui. Le mousqueton était déjà chargé de salpêtre et de plombs. Il s'apprêta à sortir. Prit la corne de salpêtre, la boîte en aluminium contenant les plombs et les chevrotines, et l'étoupe sèche en fibre de bambou. Les mit l'une après l'autre dans sa gibecière comme s'il les inspectait et les comptait.

« La pluie va remettre ça… Ne rentre pas trop tard, chéri, sinon tu risques de prendre froid », lui cria la jeune femme occupée à faire la cuisine sur la plate-forme. Elle se leva, vint à lui, glissa dans la gibecière un épais paquet de riz enrobé d'une feuille de bananier. Tendit le cou pour regarder à travers l'encadrement de la porte le petit garçon et la petite fille qui dormaient lovés sous une couverture fatiguée étendue de biais dans un coin de la pièce.

« On gèle avec toute cette pluie. Tu es sûr que les amorces ne sont pas humides ? » La jeune femme, se frottant les bras, regardait l'arme. Cela le fit hésiter. Il fit basculer la culasse en fer blanc pour examiner la gâchette. Décida de remettre la culasse en position. Mit l'arme à plat sur le plancher. Sortit la boîte en aluminium de la gibecière. Inspecta les amorces — des plaquettes de papier rouge avec des rangées de points noirs de la taille de têtes d'allumettes. Les mit à sécher auprès du feu, juste pour être sûr.

« Prends bien soin des mômes, vu ce qui tombe. » Sa voix était douce et profonde. Il ajusta sa gibecière. Saisit l'arme, prêt à se mettre en route.

« Si je tarde un peu ce soir, attends-… » Se coupa à temps. Les chasseurs ont toujours su qu'il faut être prêt et sur le qui-vive en permanence mais ne jamais anticiper — cela porte malheur.

Le ciel peinait sous son fardeau de nuages, dont l'étoupe en lente dérive s'accrochait aux sommets. Vraiment étrange : quand on est au milieu d'un nuage, on n'en voit pas les contours — une traversée du brouillard sans voir de brouillard. Il gravissait à présent la montagne mais n'avait conscience que de la pente alentour, couverte de variétés de bambous. Un peu plus tard, il parvint à une vaste esplanade tapissée de toutes sortes de grands arbres tropicaux pris dans un lacis brouillon de lianes et de plantes grimpantes.

Il n'était pas chasseur de profession — il s'était retiré du village pour éviter toute confrontation violente avec certains à propos de certains événements — mais sa vie dans les profondeurs de la montagne depuis près d'un an passé à chercher de quoi se sustenter l'avait forcé à apprendre au plus vite à tirer le meilleur parti de la jungle. Au début de la saison des pluies, les olives sauvages viraient au jaune mûr et, les nuits de pluie drue, tombaient et se répandaient sur le sol, dégageant un arôme léger, fruité, entêtant. Les chevreuils, affriolés, salivaient fort et prenaient grand soin de séparer la fine pulpe de la peau acide et astringente. Quand ils déglutissaient, la salive dans leurs bajoues rebondies était d'une douceur exquise. Ces matins-là, la faim au ventre, ils s'en venaient rôder autour des oliviers, et il fallait se trouver un arbre d'où on pourrait les tirer à coup sûr.

Progression à pas mous et visqueux. Les feuilles craquantes de la saison sèche tombées à terre pourrissaient et fermentaient, relâchant des odeurs fétides, humus en voie de retour à la glèbe. Les chasseurs préfèrent la traque de saison froide. Quand ils s'approchent de leur proie, ils n'ont pas à se montrer aussi circonspects que durant les mois secs, lorsqu'ils doivent retenir leur souffle et éviter le moindre craquement de feuille sèche ou de brindille sous le pas qui alerterait l'animal ; l'air est torride et la brise incessante charrie partout la moindre odeur, même le musc discret de la rose sauvage. À la saison des pluies, l'abondance de fruits mûrs, de pousses de bambou et d'herbe tendre incite les animaux à s'aventurer hors de leur terroir familier. Ferments âcres, parfums légers, le babil soutenu d'un torrent, couvrent l'approche du chasseur jusqu'à ce qu'il ait une vue claire de sa cible et puisse appuyer sur la détente avec des chances de succès.

Sur la crête uniformément plate, le pas se ralentit, le pied se pose doux, l'oeil est constamment aux aguets, balayant de gauche et de droite pour élargir le champ de vision, notant dans l'instant le moindre frisson de feuilles. Si l'arme du chasseur est essentielle, l'acuité de vision et une oreille sensible au moindre bruit ne le sont pas moins.

Comme il frôlait des branchages touffus, en écartant un fouillis de plantes grimpantes il déclencha une ondée de gouttelettes sur sa tête. Ses vêtements étaient trempés. Il prenait soin que son arme ne prenne l'eau et s'enraye. Sa main gauche maintenait le canon pointé vers le sol. Sa main droite recouvrait la culasse, qui protégeait la gâchette et le percuteur.

 

Le chevreuil a la couleur d'une vache rousse au milieu d'un pré, la taille d'un chien thaï ordinaire, les pattes et le museau du daim, mais des cornes de seulement deux à trois pouces de long. Sa chair vaut bien celle du veau dans la force de l'âge — meilleure même, tout bien considéré, compte tenu de la difficulté à se la procurer. Et elle vous remplit l'estomac repas après repas, se dit-il avec envie.

« Oh non ! Quel con ! » grogna-t-il, confus et mécontent de lui-même. Quel foutu chasseur il faisait ! Il avait sans réfléchir bourré son arme de plombs au lieu d'une chevrotine, alors même qu'il était sorti dans l'intention de tirer un chevreuil.

On aurait dit que la jungle avait commencé à changer de nouveau et respirait sans cesse. À la saison sèche, les feuilles prenaient toutes les nuances du jaune au rouge vifs, et rouille et ocre jonchaient le sol. Certains arbres perdaient tout leur feuillage, puis branches et branchettes nues se couvraient de bourgeons d'un vert tendre, comme si elles se défaisaient de leurs vieux vêtements pour mettre une nouvelle tenue. De l'extérieur et à distance, la nature du changement n'est guère perceptible ; parcourir la jungle n'engendre que perplexité. L'espace plat de la crête, hier encore dénudé, était couvert de fougères et d'herbes folles qui se répandaient en un vaste cercle. Il avait plu sur la piste, et la croissance végétale l'avait effacée presque entièrement. La scolopendre, qui disparaissait pendant la saison sèche, proliférait en chatons ronds qui absorbaient la rosée au-dessus du sol. La jungle familière avait changé plus qu'il ne le pensait.

Vu le temps que lui avait pris la marche et grâce à de grands arbres dont il se souvenait, il se dit qu'il atteindrait bientôt le défilé. La large étendue plate de la crête s'étrécissait progressivement en une ligne de faîte clairement définie. À cet endroit-là, il y avait un énorme ficus, dont il aurait fallu trois ou quatre hommes bras tendus pour étreindre le tronc, à côté d'un sindora aux branches mortes qui projetait à contre ciel sa ramure noire et pourrissante ployée vers la gauche. Sur les deux versants de la crête, des petits ruisseaux gougeaient les pentes jusqu'aux profonds ravins en contrebas. Quand il atteignit l'endroit où il pensait pouvoir prendre ses repères, il vit que des branches tombées du sindora écrasaient les arbrisseaux couchés sous elles.

Il choisit la nodosité d'une racine du ficus pour s'asseoir et se reposer un moment. Posa son arme inclinée contre le tronc. Défit le pan d'étoffe enroulé autour de sa taille et essuya la sueur de son visage et de ses bras. Extirpa sa blague à tabac, une ancienne poche à sérum. Préleva une pincée de tabac et un morceau de feuille de bananier sèche pour se rouler une cigarette.

« La chance, voilà ce qu'il me faut », marmonna-t-il pour lui-même. Lentement expulsa la fumée par les narines, le regard fixé sur le filet de brume qui frangeait la forêt dans le lointain. De sa vie il n'avait abattu qu'un seul chevreuil. La culture en montagne de riz, de maïs, de cucurbitacées et de piments ne lui laissait pas souvent des loisirs, et il devait se contenter de chasser oiseaux, rats ou écureuils et de pêcher dans le torrent qui flanquait sa case.

« Le pauvre diable devait être aveugle, sa femme avait dit en souriant alors qu'ils désossaient ensemble le chevreuil.

— Mon expertise, tu veux dire ! avait-il protesté, l'air solennel.

— Tu parles ! » Sa femme lui avait jeté un regard provocant. Ses joues blanches et lisses brillaient. La sueur perlait entre les racines de ses cheveux. Assise à croupetons sur le plancher, sarong tendu sur les hanches, elle tenait le couteau d'une main ferme et taillait dans la viande à gestes rythmés qui faisaient tressauter son opulente poitrine.

« Ouais, si c'était pas mon expertise, comment est-ce que tu aurais l'occasion de bercer ces deux-là ?

— Idiot ! » Ses joues avaient pris la couleur de l'euphorbe mûre.

 

Il écrasa le mégot, le jeta. Souriant pour lui seul, pensant à ses deux enfants, la chair de sa chair, la source de tous ses espoirs. Leur vitalité innocente le faisait les prendre dans ses bras et les combler de câlins, et il y prenait un tel plaisir qu'il en oubliait soucis, chagrins, lassitude. Ils grandissaient et cela faisait des jours et des jours qu'ils se nourrissaient de riz et de verdure, comme du bétail. Soyez patients, mes petits, et attendez papa.

Surgie du tréfonds de lui-même, une force mystérieuse s'enfla dans sa poitrine, le poussant à se lever. Il s'empara de son arme. Descendit une ravine sur la gauche débouchant sur un petit torrent en fond de ravin. Se fraya un passage à travers un bosquet aux épines pointues, aux feuilles larges comme des palmes. Esquive et passage en force, gravit une petite colline sur le côté opposé — la jungle sombre, sinistre comme au crépuscule, le froid de l'air alarmant. Les oliviers sauvages étaient juste devant lui.

Il choisit un épais bouquet de bambous pour s'y cacher. Le vent était tombé. Il avait une vue dégagée des troncs des oliviers et du sol alentour. Nul mouvement qui sorte de l'ordinaire. Le devoir du chasseur est d'attendre patiemment. Celui qui traque contrôle la situation. Sa préparation lui donne l'avantage en matière d'armement et de terrain. Il doit bannir toute tension, laisser son cœur s'emplir d'espoir, d'énergie et de joie en attendant que la proie d'elle-même pénètre dans la ligne de tir.

Combien de temps passa il n'avait pas idée. Ne cessait de changer de posture, se dressant pour s'étirer, puis s'accroupissant et scrutant les alentours. Mal à la jointure des genoux, des spasmes nouant les cuisses, des fourmis remontant jusqu'aux mollets. Le crachin crépitait sur les feuilles au-dessus de sa tête. Il releva les yeux et devint furieux du vide de l'esplanade devant lui. À bout de patience, il se décida. En quelques pas hâtifs gagna les oliviers, fouilla du regard les parages. Mais, merde ! pas la moindre trace, même ancienne.

« Refait, pauvre cloche ! » se dit-il d'un ton bougon.

Un réseau de fines gouttelettes couvrait ses bras. Sous sa tignasse dégoulinante, de minuscules moucherons piquaient son cuir chevelu et ça le démangeait. Leur morsure était toxique et quelques boutons sur son visage commençaient à s'infecter. Ce qui le rendait d'autant plus morose. Aujourd'hui il aurait dû rester chez lui, abattre une tige de bambou, la découper en lamelles et tresser un panier. À quoi ça rimait de parcourir la jungle sous la pluie pendant presque une demi-journée pour rentrer bredouille? Mais, bon, il avait l'excuse qu'invoquent les chasseurs pour se consoler en pareil cas : l'animal qu'il poursuivait n'était pas attaché à un arbre…

Alors qu'il tergiversait, incapable de se décider, le cri d'un écureuil retentit en provenance du bouquet de bambous droit devant. Il fut sur lui en un instant. Le petit animal gris sprintait de haut en bas des tiges, de terreur ou de jubilation comment savoir, le staccato de ses cris rauques résonnant dans le silence. Il plaqua le canon du mousqueton contre un arbre et l'y maintint de sa main gauche pour qu'il ne dévie pas, fit jouer la culasse pour dégager le chien, et se cala la crosse au creux de l'épaule. Son genou gauche s'appuya contre l'arbre pour éviter que son corps en extension sur sa jambe droite tendue ne bouge. La mire du mousqueton n'était qu'une rondelle en fer surmontant le bout du canon. Il n'était pas si facile d'actionner la gâchette de l'index droit et d'atteindre la cible. Il fallait attendre que la bête se calme et s'immobilise.

Quelle chance, après tout, d'avoir chargé son arme de plombs ! Les plombs conviennent à des cibles modestes, car ils se dispersent sur un grand espace, tandis qu'une chevrotine peut emporter plus de la moitié du corps d'un petit animal. Même peu de viande et beaucoup d'os vaut mieux que de rentrer les mains vides. Si fades soient-ils, l'odeur et le goût de la viande en bouillon avec de la citrouille aideraient les gosses à se goinfrer de riz à en avoir le ventre ballonné.

L'écureuil s'était calmé, accroché à une tige de bambou et dardant la tête de droite et de gauche. Il dirigea le canon vers l'animal à queue fourrée et l'eut en point de mire. Alors qu'il retenait sa respiration et commençait à appuyer sur la détente, le roucoulement d'un ramier retentit en provenance de la vallée sur sa droite et détruisit sa concentration.

L'arme était toujours fixée sur la cible, mais l'expression dans ses yeux avait changé. Les écureuils sont des boules d'os et, pour les rendre mangeables, il faut les hacher menu et broyer les os au mortier. Le ramier est presque aussi gros qu'un poulet. Son bréchet a deux beaux fuseaux de viande blanche au goût sans comparaison avec la viande d'écureuil. Frits avec un assaisonnement corsé et servis avec du riz à la vapeur tout chaud… Ou bien faire son affaire à celui-ci d'abord ? Le coup de feu réveillerait la jungle et ferait détaler tous les animaux.

« Veinard », murmura-t-il, avec un signe de tête à l'adresse de l'écureuil. Abaissa le canon du fusil. S'écarta de l'arbre en marchant rompu en deux. Prenant soin de poser le pied en biais, le poids de son corps portant sur la partie extérieure de la plante, il progressa vers le roucoulement.

On dirait qu'il y avait plus d'un oiseau. Immobile, attentif, il distingua deux chants. Oui, deux… Pensa vaguement à la formule « faire d'une pierre deux coups », en espérant que les ramiers énamourés seraient tout près l'un de l'autre à se faire la cour oublieux de tout. Les plombs se projetteraient en un grand cercle de métal véloce et abattraient promptement les volatiles. L'un frit avec des piments, l'autre haché menu et épicé… Ses yeux s'agrandirent et son cœur se gonfla dans sa poitrine.

À cet endroit-là se dressait un banian au feuillage dense et touffu. Les lianes qui pendaient formaient un rideau pour le canon de son fusil et ses yeux fureteurs alors qu'il atteignait la protection d'un palmier cycas. Les oiseaux marron foncé se cachaient dans quelque obscur recoin. Il inspecta les branches une à une de haut en bas presque comme s'il en comptait les feuilles. Comment diantre pourraient-ils s'échapper ?

Soudain il y eut un mouvement furtif et il en fut aussitôt conscient. L'œil vrillé, il s'efforça de distinguer les proies de leur cache d'ombre. Le canon pointa vers le haut et l'affût vint se poser sur la jointure d'une palme. Parfait ! Mais, bordel, qu'est-ce que… ? C'était comme si le Seigneur de la Jungle se moquait de lui, car voici que des pék ! pék ! aigus retentissaient en écho dans le vallon. L'appel d'un chevreuil !

Figé, il écouta. Dès qu'il sut que l'appel provenait de la haute crête droit devant, il se fendit d'un large sourire. L'exultation le fit filer à grandes enjambées vers le tronc du banian, la direction qui lui offrait la meilleure protection. L'excitation faisait battre son cœur et dilatait sa poitrine. La joie fouettait son sang et ses oreilles étaient en feu. Il lui fallait choisir : grimper jusqu'au chevreuil ou faire en sorte qu'il descende jusqu'à la ligne de tir de son arme. À coups d'ailes vigoureux, les oiseaux effarouchés s'étaient enfuis. Il les avait totalement oubliés : ils avaient moitié moins de viande qu'une seule cuisse de chevreuil.

Finalement, il choisit d'attendre contre le tronc du banian.

Le pék ! pék ! disait qu'il s'agissait d'une femelle. L'appel du mâle est plus rauque, quelque chose comme pôk ! pôk ! Il cueillit une feuille jeune et se la mit sous la langue. Du pouce et de l'index de chaque main soudés, il étira les coins de sa bouche et souffla, faisant vibrer la feuille en un pîk ! pîk ! perçant qui était une imitation assez convaincante de l'appel d'un faon.

Une mère chevreuil penserait que son petit s'était égaré, et la générosité commune à toutes les espèces pourrait aussi pousser une chevrette encore vierge à s'approcher. Les chasseurs expérimentés, les Hmongs en particulier, recourent souvent à ce subterfuge, et souvent avec succès. Rien ne peut tromper le cœur aussi funestement que le leurre de la compassion — sentiment noble universellement reconnu, chaîne commune forgée à partir d'une multitude de liens chaleureux et doux. En de tels moments, la suspicion, l'instinct de survie même, ne sont plus de mise.

Il peut sembler cruel de recourir à ce genre de procédé, mais quel chasseur digne de ce nom ne se livrerait pas à toutes sortes de ruses et de stratagèmes pour s'assurer de sa proie plutôt que de méditer le « Tu ne tueras point » avant de se mettre à l'ouvrage ?

Le bruit léger de feuilles arrachées et broutées et de brindilles pourries et humides craquant au sol venait de tout en haut et progressivement se rapprochait. Hilare, il se retenait pour ne pas éclater de rire — comment aurait-il pu imaginer que ce serait aussi facile ? Arme au poing, il chercha soigneusement un espace de tir dégagé. Visa en direction du bruit toujours plus proche. Des buissons bas frémissaient en ligne çà et là. Arma le chien, qui se mit en place avec un déclic. Attendit. Quand le roux fauve fut bien en évidence, il bloqua l'arme au creux de son épaule et en tint l'affût fermement. Ferma l'œil gauche. Le droit voyait le poitrail de la bête aller et venir au-dessus de la mire.

Elle était aussi grosse qu'un chien thaï bien nourri. Il se demanda avec inquiétude si des plombs pas plus gros que de la grenaille seraient assez puissants pour abattre une montagne de chair aussi abondante et délicieuse. Dans son excitation du moment, il fit une erreur. Ne vit pas qu'un de ses pieds se posait sur une branche pourrie. À l'instant même où il s'en rendait compte, elle cassa. La chevrette, alarmée, releva brusquement la tête. C'était sa dernière chance. Son index écrasa la détente.

Le coup de feu déchira le silence et ricocha sans fin à travers la jungle en échos vibrants qui déferlaient entre les nappes d'arbres comme des jusants. Un rideau de fumée gris bleu s'éleva, brouillant sa vue. Dans la lumière diffuse, il vit la chevrette s'effondrer, se relever, chanceler un instant, puis se ruer vers le haut de la crête.

Bondissant hors de sa cachette, il courut après elle aussi vite qu'il put, craignant de la perdre de vue. Les trombes qui s'étaient abattues sur la pente avaient rendu le sol mou et glissant, et il perdit l'équilibre et s'en alla dinguer en tous sens à plusieurs reprises. Quand il finit par atteindre le faîte de la crête, il se rendit compte que l'arme dans sa main n'était pas chargée et était moins utile qu'un gourdin. Les traces de blessure étaient partout en évidence. La scolopendre piétinée était broyée au ras du sol. Les touffes d'herbe couchées indiquaient clairement le chemin pris. Voyons donc ce que tu sais faire !

Prenant son temps, il bourra à nouveau son mousqueton de salpêtre. Et cette fois il n'allait pas commettre d'impair. Il choisit une chevrotine.


canevas

 

2 - Le chasseur poursuit la chevrette, grâce aux traces de sang qu'elle laisse. Il a à peu près perdu sa proie quand il la retrouve, mais le déclic du chien alerte la bête, qui s'enfuit, et dans la pluie il perd sa trace — et se perd, en colère contre lui-même, sa proie, le monde entier, et apitoyé sur son sort : « j'aurais dû être instit ». Pour essayer d'attirer l'attention de quelque chasseur ou paysan éventuellement dans les parages, il tire un coup de feu en l'air. En vain.

 

3 - N'ayant plus rien à manger, il pense à comment il se ferait la cuisine si seulement il avait du riz, et un abri improvisé pour la nuit qui approche. Il traverse un endroit infesté de sangsues et bientôt tombe sur des traces du passage récent d'un tigre. Il s'éloigne de l'endroit aussi vite qu'il peut. La pluie s'arrête. Mais voici d'autres empreintes de tigre. A-t-il marché en rond ? Ou est-ce que le tigre est en train de tourner autour de lui ? Il va bientôt faire nuit, mais les insectes de la nuit se taisent. Il s'arrange pour se reposer, reprendre des forces. Pense à ses enfants, à sa femme, et les blâme de le contraindre à cette vie duraille. Au village, il passait pour forte tête, sans autre raison que son parler bourru. Soudain retentit un feulement de tigre, qui semble venir de toutes les directions à la fois. Terrifié, il se réfugie sur un arbre. Il se remémore comment il a été traqué à plusieurs reprises par l'homme, en raison de prétentions injustes de voisins sur la propriété familiale, qui valut à son père d'être arrêté et détenu un an peu avant de mourir, et qui finit par le forcer à s'exiler du village.

 

4 - Dans l'arbre, comme la nuit avance, il se rappelle le bon temps de l'école normale, les cours de musique en particulier. Il a mal partout. À travailler la terre, il s'était endurci, de corps et de sentiments. Qu'est-ce que j'ai fait pour mériter ce sort ?

 

5 - Au fil de la nuit, il s'arrange pour dormir un peu, dans une position malaisée, tout en défiant le tigre en gueulant de temps en temps. Et voici que le tigre à nouveau rugit. Tout près. Si près qu'il entend la queue du tigre fouetter le sol. Le tigre a trouvé sa proie et engage une guerre psychologique. Mais l'homme dans l'arbre crie son défi. Vers la fin de la nuit, il s'apprête à la confrontation inévitable, advienne que pourra. Trempé par la rosée, il s'endort un peu avant l'aube.

 

6 - À l'aube, il descend de l'arbre et s'écarte du lieu à marche forcée. Il pense à la mort de son père, comment la femme de celui-ci lui répétait de ne penser qu'au Bouddha. Lui-même se rappelle la visite au village d'un vieil ascète qui se fait agonir d'injures parce qu'il refuse de pronostiquer le numéro gagnant de la loterie nationale. Ce qui motivait cet homme, c'était la foi, la seule chose nécessaire pour traverser la jungle sans être molesté par les bêtes sauvages. Le cri du tigre retentit à nouveau. Alors qu'il vient de s'apercevoir que son fusil a pris l'eau, il aperçoit le tigre. Le pelage roux du tigre, ou plutôt son maintien majestueux, lui fait penser au bonze ascétique. Le tigre disparaît de l'autre côté de la crête. Le chasseur fait sécher son arme et est bientôt prêt à la rencontre.

 

7 - Le chasseur se désaltère dans un torrent et reprend sa route vers le sud, sans très bien savoir où le sud se trouve. Il pense bouffe : figuier sauvage ou coeur de palmier… S'aperçoit bientôt qu'il n'a fait que marcher en rond. Trouve des champignons, les fait griller, les dévore, poursuit sa route. Et se trouve nez à mufle avec le tigre. Il n'est pas sûr que son arme ne va pas s'enrayer. Mais que faire d'autre sinon tirer ? Et puis voilà qu'une épiphanie se produit : le tigre est comme un bonze, comme l'ascète ; le chasseur se rend compte que depuis deux jours il vit de façon incohérente, et se dit que la seule réaction qui vaille est l'équanimité.

 

8 - La confrontation entre l'homme et le tigre devient un échange, un test non de volonté mais d'impassibilité. Finalement, le tigre se détourne et s'éloigne. « La confrontation semblait l'avoir rendu conscient d'une part de lui-même inconnue de lui jusque là. Quand il eut repris ses esprits, il se remit en marche, se sentant profondément soulagé. » Au pied d'une euphorbe sauvage, il rencontre les restes déchiquetés de la chevrette. « 'Quand un tigre est repu, il cesse de manger', marmonna-t-il comme il se détournait de cette scène horrible. » (En fait, si le tigre l'a épargné, c'est qu'il avait dévoré la chevrette.)

 

« …il lui revint tout à coup que les ruisseaux font les torrents et les torrents les rivières, et qu'il suffisait qu'il suive le cours d'eau. Plus besoin de gravir des crêtes ou de couper à travers jungle. L'eau claire le conduirait vers la vallée, vers les gens et vers sa propre case.

« Il marcha lentement à la rencontre de la fraîcheur en contrebas, se sentant heureux et sans souci.

« C'était aussi simple que ça. » Fin.

 

L'ensemble fait environ 80 feuillets de 1500 signes.


L'auteur : Silâ Kômtchaï

 

Winaï Bountchoué, alias Silâ Kômtchaï (Sila Komchai), est né en 1952, le second des six enfants d'une famille modeste du sud, à Nakhon Si Thammarat — son père était instit et sa mère, propriétaire d'un verger, faisait des vêtements pour arrondir les fins de mois. Il a été essentiellement élevé par des voisins. À quinze ans, il va étudier à Bangkok dans une école de monastère. Il rate l'examen national d'entrée à l'université mais, un an plus tard, s'inscrit en fac de droit à l'université « ouverte » de Ramkamheng. Il publie sa première nouvelle en août 1973, ainsi qu'un journal étudiant, mais il est surtout connu comme chanteur dans le groupe pop engagé ‘Kômtchaï’ (l'éclat de la torche). Après le massacre d'étudiants de gauche à Bangkok en octobre 1976, Winaï rejoint le maquis communiste. Il restera dans la jungle cinq ans et demi (plus longtemps que la plupart de ses camarades), où il est affecté à la propagande. À son retour à Bangkok, il vend des sous-vêtements féminins, entre autres jobs. Il finira par devenir journaliste, ce qu'il est toujours, en tant que senior editor dans un groupe de presse économique.

Il est aussi un écrivain fêté, ayant obtenu en 1993 le SEA Write Award pour un recueil de nouvelles intitulé Un Couple qui tient la route [A traffic-wise couple]. Son premier roman reportage, Naï Krong Lép (littéralement, Dans les serres [de l'aigle ?]), il l'a écrit dans la jungle et publié sous forme de livre en 1993 seulement : il y relate, sur la foi de témoignages recueillis, la détention de près de 2000 manifestants arrêtés dans la foulée du massacre d'octobre 1976. Le thème dominant en est le pouvoir de la solidarité humaine et militante ; ce court ouvrage est plus un tract politique idéaliste qu'un roman.

Entre temps, en 1989, il a publié L'Empreinte du tigre, à ce jour sa meilleure œuvre, qui est une manière de parabole de son séjour dans la jungle et de bilan de son engagement politique : avant de songer à réformer la société, il faut reconnaître ses propres faiblesses et atteindre l'équanimité pour connaître la nature vraie des choses (pour ne pas dire « illumination »). Ce beau roman au dénouement quelque peu artificiel quoique spirituel n'a obtenu l'estime que d'un public restreint : beaucoup reprochent au style d'être trop lapidaire (l'auteur ayant supprimé aussi souvent qu'il croyait le pouvoir les pronoms personnels, poussant ainsi — à l'excès ? — une tendance de la langue thaïe, qui autorise ce genre d'impasse jusqu'à un certain point ; il en résulte parfois des confusions sur qui fait quoi à qui — et le traducteur, en français comme en anglais, ne peut pas suivre et doit restituer un minimum de pronoms).

Plus récemment, Silâ Kômtchaï a publié un livre de souvenirs, assez décevant, dont j'oublie le titre, sur sa vie dans la jungle : un recueil d'anecdotes amusantes, de chansons de lutte, de jeux de mots (souvent intraduisibles), niveau jamboree de boy-scout. On est loin du magnum opus annoncé, mais c'est très thaï-thaï et ça a bien plu.

Depuis, il a persévéré dans la littérature de divertissement que semble demander l’époque, et assurément le marché thaïlandais.


Δ
Thai Fiction in Translation | Menu | Menu anglais