un couple qui tient la route
L'Empreinte du tigre
Ma femme est très prévoyante. Quand je lui dis que j’ai un rendez-vous important à trois heures de l’après-midi avec mon patron pour rencontrer un client influent dans un hôtel au bord du fleuve du côté de Khlong Sarn, elle me répond que nous devons quitter la maison dès neuf heures du matin. Pour sa part, elle a à faire à Saphan Kwai avant midi. Ce laps de temps devrait suffire à nos déplacements.
Sa prévoyance ne s’arrête pas là. Sur le siège
arrière de notre voiture, elle entrepose en permanence un seau de glaçons avec
des boissons, et une corbeille d’en-cas, des amuse-gueule et des douceurs tels
que graines de tamarin et groseilles, une salière, un sac poubelle et un vase
de nuit, et même un jeu de vêtements de rechange suspendus aux poignées
au-dessus des vitres. C’est à croire que nous partons en pique-nique.
Sur le plan théorique, nous appartenons à la
classe moyenne, comme en témoigne le fait que nous habitons à Sai Mai, une zone
résidentielle qui fait la jonction entre les districts de Lam Lukka et de Bang
Ken. Pour nous rendre en ville, l’itinéraire le plus pratique consiste à
traverser une enfilade de lotissements pavillonnaires de banlieue jusqu’au Km
25 de Paholyothin Road, tourner dans la direction de Rangsit, puis emprunter
Vipavadi Road jusqu’au pont des Sept Générations et, de là, entrer dans
Bangkok.
Si nous faisions partie des classes
défavorisées, nous habiterions quelque bidonville en plein centre-ville, tout
comme les gens de la haute, qui ont des appartements dans des tours d’où ils
admirent les couchers de soleil qui paillettent d’or les clapotis du fleuve.
Mais qu’est cela comparé à l’éblouissement
permanent des rêves qui nous animent ?
L’objectif des cohortes de postulants à l’élite
est évident, mais la route est parsemée d’embûches. Si bien que nous nous
éreintons à la tâche, tout en nourrissant quantité de projets personnels, avec
l’espoir de posséder un jour notre propre entreprise, quitte à changer de
projet sur une base quasi quotidienne. Tout ce que nous avons réussi jusqu’à
présent, c’est de posséder notre propre maison et notre propre voiture, bien
que cela écorne passablement notre budget.
Je ne nie pas qu’une des raisons pour lesquelles
nous possédons une voiture est d’élever notre statut social, mais la raison
fondamentale c’est que, désormais, nos corps protestent : ils ne peuvent plus
supporter de rester debout trois ou quatre heures d’affilée dans un autobus
bondé qui avance au pas dans la chaleur étouffante. Une voiture prise dans les
mêmes encombrements met à peu près autant de temps à couvrir la même distance,
mais être assis en climatisé à écouter nos airs favoris est infiniment
préférable.
C’est vraiment étrange : voici qu’à l’âge
de trente-huit ans, rentrant à la maison à onze heures du soir, je me traîne
jusqu’au lit complètement épuisé, comme si tous les ligaments de mon corps
avaient pris du jeu et étaient atteints par la limite d’âge, alors que quand
j’étais au lycée, je faisais partie de l’équipe de football de l’école, le prof
me faisait jouer libero – ou milieu de terrain, comme on dit aujourd’hui – et
je n’arrêtais pas de courir, une vraie dynamo !
Sans doute est-ce que je travaille trop, mais,
selon un bref documentaire que j’ai entendu à la radio entre deux programmes de
variétés, la pollution atmosphérique due à divers gaz toxiques porte atteinte à
nos fonctions corporelles et la tension due à notre vie quotidienne nuit à
notre efficacité.
Avoir une voiture de nos jours est une nécessité
car on y passe quasiment autant de temps qu’à la maison ou au bureau. Et comme
ma femme l’a équipée tout confort, notre auto est devenue une espèce de
maison-bureau ambulant.
Fort de ce constat, j’ai cessé de m’inquiéter
des conditions de la circulation. Je ne vois rien d’étonnant à ce qu’il y ait
des millions de voitures dans Bangkok, et qu’elles soient bloquées dans les
rues au point de sembler devoir y passer la nuit est devenu normal ; et,
peut-être parce que je commence à apprécier la vie en voiture, notre vie de
couple est devenue plus intime qu’auparavant. Parfois, nous déjeunons ensemble
sur l’autoroute comme tout couple heureux, échangeant rires et confidences. Par
exemple, lorsque la circulation est au point mort pendant des heures, nous
jouons à un jeu.
– Ferme les yeux, m’ordonne-t-elle.
– Pourquoi ? Je suis perplexe.
– S’il te plaît, chéri… dit-elle en tirant de
l’arrière le vase qu’elle place entre ses jambes sur le plancher de la voiture.
Elle retrousse sa jupe et se baisse pour s’accroupir sous le volant. Je fais
comme elle me dit, plaçant mes mains devant mes yeux, mais gardant les doigts
écartés pour admirer cette chair qui ne m’est pas tout à fait inconnue. En de
tels moments, une forte émotion s’empare de moi et je suis tout excité.
– Hé là ! Pervers ! Tricheur !
Son affaire faite, elle me jette un regard en
coin et me boxe l’épaule pour cacher son embarras.
Nous nous sommes mariés tard dans la vie,
conformément à la directive du ministère de la santé publique, obéissant de
surcroît littéralement à son slogan enjoignant de n’avoir d’enfant que quand on
est prêts. Mais le temps que des culs-terreux comme nous se soient faits une
situation en ville et soient plus ou moins prêts, voilà que j’ai trente-huit
ans, et elle, trente-cinq. Et, désormais, le corps ne suit plus, à rentrer à la
maison à onze heures tous les soirs et à se traîner au lit passé minuit. Même
quand le désir est là, les gonades sont probablement à plat, et comme de toute
façon l’envie ne nous prend que tous les trente-six du mois, il n’y a guère
d’espoir.
Un jour, je me suis réveillé de bonne humeur et
en pleine forme, peut-être parce que j’avais bien dormi, ce qui ne m’était pas
arrivé depuis longtemps. J’ai admiré les rayons dorés de l’aube, respiré l’air
frais un bon coup et fait des exercices d’assouplissement sur un air de samba,
puis j’ai pris une douche et me suis lavé les cheveux, ai bu un verre de lait
et mangé deux œufs à la coque. Ma forme de demi de terrain semblait être de
retour. Même si la circulation était au point mort sur Vipavadi-Rangsit juste
après le carrefour de Kaset’, et si Peune, mon animatrice préférée, annonçait à
la radio de sa voix flûtée qu’un poteau électrique percuté par un semi-remorque
barrait la route devant l’immeuble de Thai International et qu’on s’occupait à
le dégager, je me sentais toujours au zénith.
Dans la voiture à l’arrêt dans la file de gauche
derrière nous, un garçon et une fille d’âge scolaire se chamaillaient comme des
chiots folâtres. Et qu’il te lui ébouriffe sa longue chevelure, et qu’elle se
tourne pour lui pincer le biceps, et qu’il entoure ses épaules de son bras, et
qu’elle lui bourre les côtes de coups de coude pour rire, et qu’il…
J’étais excité comme un remplaçant appelé à
descendre sur le terrain. Je me suis retourné pour dévisager ma femme. Elle
avait l’air plus belle que d’ordinaire. Mes yeux se sont attardés sur sa
poitrine pleine et ses cuisses rondes et lisses. Elle portait une jupe courte
et, pour faciliter les mouvements de ses pieds pendant la conduite, elle
l’avait relevée de façon plutôt provocante.
– Tu as de belles jambes. Ma voix chevrotait,
mon cœur battait étrangement fort.
– Ça va pas la tête ? Son ton n’était pas
aussi désobligeant que ses paroles. L’inspection de ses ongles terminée, elle a
relevé la tête. Son cou était blanc et lisse et gracile.
J’ai dégluti avec peine et détourné les yeux,
essayant d’apaiser le tumulte qui me tourmentait, mais tout ce que j’avais
aperçu continuait de stimuler mon imagination. Je ne pouvais pas me contrôler.
L’animal en moi était bel et bien éveillé et, comme tout animal supérieur aime
explorer et expérimenter pour découvrir des sensations insolites, je devenais
rapidement fou de frustration.
Mes paumes poissaient de sueur. En regardant
autour de moi, j’ai remarqué que les vitres de notre voiture étaient teintées,
comme celles d’autres voitures autour de nous, et doublées de surcroît de
pare-soleil en plastique. La climatisation était à fond et la radio diffusait
un concerto pour piano qui évoquait le flux tantôt paisible, tantôt tumultueux
d’un cours d’eau. J’ai allongé le bras et, d’une main tremblante, abaissé le
pare-soleil sur le pare-brise.
Notre intimité baignait à présent dans une
atmosphère romantique.
J’ai conscience que nous avons détruit notre
environnement naturel depuis si longtemps que notre propre nature se détériore
à son tour, au point que nous suffoquons sous les contraintes de la vie urbaine
– travail, pollution et embouteillages. Les activités familiales qui se
déroulaient jadis à leur propre rythme et de manière harmonieuse sont devenues
de plus en plus incohérentes du fait de notre course effrénée à travers les
obstacles de la vie.
Peut-être parce que cela faisait longtemps que
nos corps ne s’étaient pas unis, ainsi que mue par le désir d’avoir un enfant à
chérir comme toutes les mères, ou pour toute autre raison, son objection, «
N-non, ne fais pas ça… tu vas tout me froisser », et sa résistance initiale
n’ont pas résisté longtemps à l’inauguration de notre nid nuptial sur la voie
publique.
Notre vie est au comble de la félicité à présent
que nous nous livrons à d’autres activités communes telles que les mots
croisés, le scrabble et tous les jeux auxquels les jeunes couples s’adonnent
volontiers. On dirait que nous en sommes revenus à l’époque où nous étions
tombés amoureux l’un de l’autre, bien que presque toutes les émissions de radio
rapportent que les conditions de la circulation dans Bangkok ne cessent de se
détériorer – Sukhumvit est embouteillée sur toute sa longueur, idem pour
Paholyothin, le chaos règne de l’entrée de Lard Phrao au Monument à la
Victoire, Ramkhamhaeng et Paya Thai sont paralysées et rien ne bouge sur Rama
IV. Mais moi, j’ai l’impression d’être dans notre salon, installé dans mon
fauteuil favori.
Je songe à remplacer notre voiture par une
fourgonnette qui aurait un coin cuisine, des toilettes, une aire de jeux, et même
un lit. Il semble que la chance soit de mon côté. Ces derniers temps, pendant
les gros bouchons, les gens se sont mis à sortir de leur voiture pour se
détendre en faisant quelques pas au bord de la route, et moi aussi, et c’est
ainsi que j’ai fait la connaissance de pas mal de personnes. On se salue, on se
plaint des cours de la Bourse, on échange nos opinions sur la politique et la
situation économique et commerciale, sans oublier les matchs importants – bref,
on est comme des voisins.
Monsieur Witchaï est directeur de marketing dans
une grande entreprise de fabrication de serviettes et de papier hygiéniques.
Monsieur Prat possède une conserverie de poisson. Monsieur Pânou fabrique de
l’amidon pour le repassage, et je fais dans la publicité. Je me sers des
dernières données de notre service de recherche sur les tendances de la
consommation et les valeurs sociales actuelles pour épicer nos conversations
avec, je dois le dire, un certain succès, vu que j’ai recruté plusieurs clients
sur la voie publique de façon tout à fait inattendue.
Bien entendu, un bon employé comme moi est
souvent appelé par son patron pour travailler à ses côtés, comme c’est le cas
pour notre rendez-vous d’aujourd’hui. Notre client entend lancer une nouvelle
boisson – de la gnôle en cannette – et il veut que nous lui présentions une
stratégie complète de marketing : trouver un nom attrayant, facile à
retenir et qui s’impose dès qu’on pense alcool ; lancer le produit sur le
marché des consommateurs de la classe moyenne ; et concevoir une campagne
publicitaire, assortie d’une promotion agressive, qui créera une image du
produit susceptible d’attirer les consommateurs visés – le tout avec un budget
annuel de dix millions de bahts.
Cela veut dire que je dois aider mon patron à
expliquer en détail notre plan de travail – faire une présentation, comme nous
disons – et être assez persuasif pour mettre notre client en confiance et le
convaincre.
La circulation dans les artères de Bangkok est
toujours aussi fluide que du caramel mou. J’ai rendez-vous à trois heures et il
n’est que onze heures et quart ; j’ai donc tout mon temps. Je pense aux
tâches urgentes qui m’attendent et rêve de posséder une nouvelle voiture, plus
grande et plus confortable – un rêve moins inaccessible qu’il n’y paraît.
Au sortir de l’autopont du carrefour de Kaset’,
notre voiture se trouve bloquée, non loin de l’endroit où notre union conjugale
s’est consommée en plein soleil cette fois-là. De longs radeaux de voitures
s’étirent devant nous. Après plus de dix minutes de sur-place, j’ai le
pressentiment qu’on en a pour un bon bout de temps. Je me cale le dos contre le
siège, menton relevé et yeux clos, et m’efforce de penser à mon travail, mais
voici que mon coeur se met à palpiter…
C’est comme si le sortilège d’une torride
intimité continuait de hanter les parages. Dans mon for intérieur, je sais que
ce qui s’est passé ici n’était pas bien. Nous avons dû agir en douce, à la va-vite,
la peur au ventre, en nous contorsionnant dans un espace exigu. C’était
stimulant et excitant en diable, comme les fois où, gamin, j’escaladais à la
sauvette les arbres du monastère pour chaparder des mangoustans.
Ses beaux vêtements étaient tout froissés, à
cause non seulement de mes avances mais aussi de l’ardeur de ses réactions, qui
ont fait monter la température à l’intérieur de la voiture comme si le
climatiseur était à court de réfrigérant. Ses mains, qui s’étaient saisies des
miennes pour les empêcher de marauder à leur guise, les ont repoussées pour
s’emparer de mes épaules, ses ongles se sont enfoncés dans ma peau à me faire
mal, et nous nous sommes étreints brutalement en respirant fort…
J’avance la main pour baisser le pare-soleil à
nouveau.
– Non, s’écrie-t-elle avant de se tourner vers
moi pour me dévisager. Je ne sais pas ce que j’ai aujourd’hui, je ne me sens
pas dans mon assiette.
Je soupire, détourne le regard et m’efforce de
me ressaisir et de chasser mes fantasmes. Je tire le panier du siège arrière et
prends un sandwich pour tromper mes envies, tandis qu’elle, l’air passablement
chiffonnée, attrape une poignée de graines de tamarin et les mâche en semblant
se délecter.
Une fois rassasié, je commence à m’ennuyer.
J’ouvre la portière et sors me balader histoire de me changer les idées.
J’adresse des sourires crispés aux gens qui sont aussi sortis de leur voiture
et qui vont et viennent en étirant leurs bras et en ployant leur dos pour se
dégourdir. On se croirait dans un lotissement pavillonnaire quand les gens se
lèvent aux aurores pour se donner de l’exercice à la mode du jour. J’ai
l’impression que j’ai affaire à des voisins de mon quartier.
À quelque distance sur ma droite, au milieu de
la chaussée, un homme d’âge moyen est en train de creuser à la pelle la terre
du refuge piétonnier. Intrigué par son comportement, je m’approche de lui.
– Dites-moi, monsieur, qu’est-ce que vous faites
? lui demandé-je en guise de salut.
– Je plante des bananiers, répond-il sans
détourner les yeux de son travail. Ce n’est que quand il a fini de creuser son
trou qu’il se tourne et me sourit.
– Les feuilles de bananier sont larges et
longues, s’pas, si bien qu’elles absorbent pas mal d’air pollué, explique-t-il
avec l’aisance d’un écolo convaincu. J’en plante deux ou trois par jour. Vous
voulez essayer ? Il me reste quelques pousses dans la voiture. On n’est
pas près de redémarrer : la radio dit qu’il y a eu deux carambolages de
sept ou huit bagnoles, un à l’autopont de Lard Phrao, l’autre en face de Mochit…
– Bonne idée. Avant peu, on aura une vraie
plantation dans le coin, dis-je en prenant la pelle.
Ce n’est pas seulement histoire de lutter contre
l’ennui. En réalité, j’ai grandi dans une ferme à la campagne et cette besogne
jadis familière m’est devenue étrangère par manque de pratique. L’important,
c’est que ça me permet de me défouler et d’évacuer de mon système des pulsions
indésirables – un transfert d’émotions d’une espèce de banane à une autre, en
quelque sorte. En outre, planter me rappelle mon passé lointain.
– Quand les feuilles commenceront à pousser, ce
sera comme si on conduisait à travers un verger. Imaginez l’air pur qu’on aura,
dit-il, une fois terminé notre travail de jardinage. L’amitié se noue
facilement ; on se sent proches l’un de l’autre et on en oublie qu’on est
sur la route. Tandis qu’on échange nos cartes de visite, il m’invite à prendre
un café dans sa voiture, mais je décline l’invitation car ça fait déjà un bon bout
de temps que j’ai quitté la mienne.
– Je n’en peux plus. Prends le volant, tu
veux ? se plaint ma femme d’une voix rauque dès que j’ouvre la portière.
Elle est pâle comme un linge et des gouttes de sueur perlent à son front. Elle
tient le sac en plastique à portée de sa bouche.
– Ça ne va pas ? Son apparence m’inquiète.
– J’ai le vertige et des nausées en permanence.
– À ce point ? Est-ce que tu peux tenir le
coup encore un peu ? Je vais te conduire chez le docteur.
– Ne t’en fais pas, ce n’est rien, dit-elle, en
se forçant à lever la tête et à soutenir mon regard. Mes règles sont en retard
depuis bientôt deux mois. Je crois que je suis enceinte…
Tétanisé, je reste raide comme un piquet pendant
un long moment, puis pars d’un immense vivat intérieur. Ses haut-le-cœur et
l’odeur de vomi ne me dérangent nullement. J’exulte tellement que j’ai envie de
descendre et de crier à la cantonade : « Ma femme est enceinte !
Elle est tombée enceinte sur la route ! »
C’est moi qui conduis quand la voiture
recommence à avancer. Je pense à notre petit bébé, qui va parfaire notre vie de
famille. Je pense à notre future voiture qui sera assez spacieuse pour papa,
maman et bébé et tous les accessoires et activités qui s’imposent.
C’est effectivement la priorité absolue pour une
vie de famille comblée dans les artères de la Cité des Anges.