à bout portant
Soutchât Sawatsî [Suchart Sawasdisri], né en 1945, est le « pape de la nouvelle » en Thaïlande. Il dirigeait la seule revue trimestrielle de nouvelles du royaume, Tchor Kârakét, qui offrait une tribune aux jeunes talents. La revue a capoté à la mi 1999 et a repris vie en 2008. Il est aussi l’auteur de quelques nouvelles de facture résolument moderne, comme celle-ci.
270 271 272 273 274 278 289 282. Il n’était pas sûr. Peut-être était-ce 284
285 286. Sa cible était un objet de grande taille, mobile, immobilisé à un
carrefour à trois branches. À le voir, on aurait dit un serpent venimeux
embusqué sur le point de frapper. Les couleurs de son camouflage s’écaillaient
par endroits, sauf autour de ce qu’il visait, lui, le long fût droit qui
dépassait du corps principal. Une méchante bâche kaki enveloppait ce membre qui
pointait tel un phallus en pleine érection prêt à passer à l’acte. 289 290 291
292 295 299. Il avait l’impression que le membre branlait du chef comme pour le
défier et faire étalage de sa puissance. Sans attendre, il se mit à mitrailler.
330 331 332 334. Sans réfléchir. Sans rien ressentir. Sans le moindre état d’âme.
Tout, devant lui, était on ne peut plus clair. Ce qu’il voulait, c’était du
brut, du barbare, du cru. Pas d’autre impression à transmettre. Comme si
lui-même était nu, affronté à un objet tellement plus imposant que lui. L’objet
ne s’était guère approché mais semblait être soudain tout près, comme tapi dans
l’attente d’un ordre. Son grondement trépidant quand il se déplaçait avait nom
pouvoir d’intimider, de menacer, de réduire à merci. Il se tenait debout
immobile, l’objectif braqué sur la cible devant lui, esquissant quelques gestes
trompeurs et allant jusqu’à lui sourire quand il le jugeait nécessaire. Il
choisit le meilleur angle de prise de vue. Des gens qui allaient et venaient
près de l’objet en question le saluaient de la main et prenaient des poses,
prêts à subir sa vengeance sans broncher. Certains avaient l’air inquiet et
tripotaient leur brassard bleu ciel d’un air dubitatif. Certaines des images
encadrées posées sur l’objet de grande taille étaient comme des symboles qui le
rendaient sûr de lui. Il déplaça le cadrage vers le bas, les laissant hors
champ. Pas besoin de réflexion. Pas besoin d’émotion. Pas besoin de compassion.
338 339 340 345. Non, 344, plutôt. Les chiffres et lui avaient toujours été
brouillés. Aujourd’hui, c’était le troisième jour depuis le début des
événements. Il ne se passait rien. Pas le moindre affrontement violent. Les
voitures s’engluaient dans les rues en radeaux interminables. Les hordes de
piétons semblaient ne pas se soucier de ce qu’ils voyaient devant eux. Rien d’extraordinaire.
Ils avaient l’habitude. Il vit une femme accompagnée de deux très jeunes
enfants s’approcher de la cible de grande taille qu’il braquait. Ils se la
montraient à qui mieux mieux, se comportant comme s’ils
étaient venus faire un tour à la foire avant de rentrer chez eux continuer d’en
parler. Il était déçu qu’il ne se passe rien d’excitant. La vie, c’est souvent
comme ça. C’était à lui de sortir et d’en chercher le sens. Qu’il le trouve ou
pas. Pour lui, c’était la nudité totale que de se sentir transi de froid comme
s’il était abandonné, seul au monde, alors même qu’il y avait foule alentour.
Il y avait aussi toutes sortes de bruits porteurs de sens multiples, mais il ne
les entendait pas. La femme et les deux enfants, eux, avaient dû entendre
quelque chose car ils s’éloignaient lentement. Il faillit changer de cible pour
cadrer femme et enfants. La vision fugace qu’il en eut déclencha en lui une
vague d’appréhension. Mais cela, il n’en voulait pas. Mais alors, pas du tout.
Il ne voulait pas de la moindre émotion que ce soit. Il ne voulait pas faire
beau. Ce qu’il voulait, c’était se venger… Ce qui montrait bien que des
émotions l’habitaient malgré tout et qu’il ne voulait pas qu’elles se
manifestent. Cela tenait à une scène profondément enfoui dans son passé. Il
avait vu un de ses amis s’affaler raide mort et son sang se répandre en longues
coulées sur l’herbe de l’esplanade. Aujourd’hui encore, le sang durci formait
un sillon profond dans son cœur. Chaque fois qu’il passait par là, il ne voyait
que ces coulées de sang. C’était il y a longtemps… Depuis lors, il était sorti
maintes fois pour se camper face à ces objets de grande taille, les défiant
avec une détermination qu’aucune émotion ne venait ébranler. Ce genre de
situation s’était répétée dix-huit ou dix-neuf fois.
Son passé d’étudiant en histoire ne lui avait quasiment rien appris de nouveau,
si ce n’est les dates des événements. D’abord 1932 (il n’était pas encore
né à l’époque); 1933, trois fois ; 1947, une fois (il avait alors
deux ans) ; 1948, une fois ; 1949, une fois ; 1951, deux fois ;
1957, une fois ; 1958, une fois. Et puis plus rien pendant
longtemps : il avait grandi, commencé à travailler, couché avec une femme.
1971, une fois — et il ne comptait pas 1973 : cette fois-là, il était dans
la rue, il avait vu le sang répandu, il avait vu la gueule des canons chauffés
à blanc proclamer leur puissance avant de se retirer vaincus. Les mémoires
étaient vides lorsque l’horreur avait recommencé en 1976, mais à ce moment-là
il avait déjà entrepris de se venger. Il ne tirait pas très bien. 18 19 20 21
22 25 28 32. Stop ! car il y avait eu des
massacres dans plusieurs avenues. Tout était déjà fini. Ne subsistaient dans
ces artères que flaques de sang et traces de larmes, comme si parvenu aux
confins de la terre on assistait à la fin imminente du monde. Il n’arrivait pas
à y croire. Il attendait dans la solitude. Il s’était caché pour préparer sa
nouvelle mission. Il ne lui restait plus la moindre envie de quoi que ce
soit ; uniquement sa détermination, comme un artiste qui se donne à fond à
son œuvre. Il avait une vision claire de ce qu’il voulait faire et pourquoi. Il
voulait produire une œuvre d’art dans laquelle nulle émotion, nul sentiment n’interviendrait.
Tout art est affaire d’émotions. Mais pas dans son cas. Il n’avait pas d’émotions.
Il n’avait que son imagination et son travail d’automate. Quand l’ordre était
tombé, les hostilités avaient commencé. Il tirait sans compter. Les scènes qui
stimulaient sa vision se succédaient automatiquement. 102 103 105 108 120 121
125. Cette fois-là, il poussa jusqu’à 164 165 168 170 171 174 176, puis s’arrêta…
Il s’en souvenait parfaitement. 1981 : un événement majeur s’était produit
une fois de plus – beaucoup de morts, des combats de rue ici et là, comme il l’avait
prédit depuis le début. À cette occasion, il était sorti faire son travail dès
l’aube, en même temps que les bonzes qui faisaient le plein d’offrandes et les
enfants qui quittaient la maison pour l’école. Dans les avenues, les voitures
bouchonnaient en longues files comme à l’ordinaire. Rien n’était aussi
important et excitant que d’attendre que les longs radeaux progressent. Ils
avançaient par à-coups tels des reptiles au dernier stade de leur évolution sur
le point d’être effacés de la surface de la terre. 177 178 179 180 182 185 190.
C’était un matin d’une clarté radieuse. Une brise légère soufflait. Les gens se
promenaient, curieux comme à l’accoutumée. Des bouffées de musique patriotique
retentissaient dans le lointain, et une chaîne de télévision ou une autre
diffusait des « bulletins spéciaux » entre deux compositions
musicales de Sa Majesté. Tout était du déjà-vu. Rien qui sorte de l’ordinaire.
Pas la moindre surprise. Le soleil grimpait et devenait plaisamment chaud.
Seuls des flocons de nuages recouvraient le ciel. Le jaune de la lumière
contrastait avec le noir luisant et le kaki des filets de camouflage. Les
couleurs se heurtaient et éclataient aux angles en reflets du meilleur effet. S’il
cadrait bien l’image, il obtiendrait une œuvre d’art exceptionnelle. Mais il n’était
pas un artiste. Il n’était pas un professionnel qui aspire à la réussite dans
la voie qu’il s’est choisie. Il n’était qu’un homme comme les autres. Le jeu
des reflets ne l’intéressait pas. La seule chose qui l’intéressait, c’était l’extrême
dégoût de la vie. Il devait garder son emprise sur lui-même au lieu de se
laisser aller au gré des circonstances. La beauté, il n’en avait que faire,
bien entendu ? Erreur ! Il s’y intéressait tout particulièrement au
contraire. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle il consacrait autant de
temps à cette œuvre. Depuis qu’il avait commencé le décompte — 1 2 3 4 5 6 10
20 30 40 50 60 — quel chiffre avait-il atteint à présent ? Est-ce qu’il s’en
souvenait seulement ? Bien sûr qu’il s’en souvenait. Une dernière fois en
cette belle journée ensoleillée, il avait vu surgir vers lui la forme
volumineuse dans toute sa puissance. Elle pivotait sur 45 degrés en tous sens, manœuvrait
et pointait à volonté en direction d’un ennemi invisible, dont le prochain
commandement révèlerait la position. Vu sous cet angle, ce lance-flammes lui
fit peur pour la première fois, et il devint tout à fait conscient que ce
machin était nu et éjaculait droit devant comme un phallus en pleine érection.
Mais où donc se cachait le yoni ? L’instrument de
pouvoir qu’il voyait devant lui n’avait nul attrait esthétique : ce n’était
qu’une de ces machines qui servent à menacer et à tenir en respect. Toutes les
factions s’en servaient et ça faisait un bail que lui-même le défiait. Cette
fois-ci, il compta jusqu’à 191 195 200 210 212 218 230. Le message était
clair : c’était le message de la force. Sous toutes ses formes, le message
était toujours le même. La dernière fois, il avait interrompu son travail aux
abords de Sanam Suea Pa, et
il continua de compter jusqu’à 236 237 240 250 260 265 266 269. C’était bien
ça. Il ne s’était pas trompé. Il s’était arrêté à 269. Son dernier acte de
vengeance commençait aux numéros 270 271 274 278… À partir de Sri Ayutthaya
Road, puis Sukhothai Road, longeant Chitralada, le
palais royal, puis prenant à droite dans Ratchadamnern
Extension et ensuite Ratchadamnern même. 338 339 342
343 345. Non, trop loin. Seulement 344… Il s’était arrêté pour se reposer près
du Monument à la Démocratie et c’est alors qu’il avait vu la femme et les deux
enfants s’approcher du canon du char d’assaut M-41. Il avait frissonné de froid
alors qu’il était couvert de sueur. Lorsque la femme et les deux enfants
reçurent l’avertissement lancé d’une voix forte mais avec un sourire par les
hommes sur le blindé, " N’approchez pas : c’est
dangereux ", ce fut comme s’il se retrouvait rejeté, le dernier homme
sur terre. Il fut pris d’un dégoût extrême.
345. Il ne se souvenait plus de la photo qu’il avait prise, mais ce n’était
pas celle de la gueule du canon.