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un pont de bambou sur des rapides


Seksan Prasertkoun

Du même auteur :
L'homme et le tigre


Seksan Prasertkoun, né en 1949, ancien dirigeant étudiant, ancien maquisard, professeur de science politique, chroniqueur, écrivain. Cette nouvelle autobiographique figure en tête du recueil Vivre debout publié en 1998 par les Éditions Kergour à Paris.

>> A bamboo bridge over rapids


 

 

1

 

Certaines histoires semblent s’incruster dans la mémoire avec obstination. Elles reviennent nous hanter les nuits de solitude, aux moments où nous nous abandonnons au bruit des vagues ou au souffle du vent. Sans cesse elles reviennent comme les tourbillons d’un courant, et forment la triste mélopée de la vie qui refait surface, où que l’on soit, à la moindre contrariété.

Le dernier jour du mois de septembre 1980, mes huit camarades et moi descendions d’une haute chaîne de montagne et, un peu avant midi, nous avons atteint le cours supérieur de la Kakeng. La pluie de mousson tombait sans discontinuer depuis des jours, parfois si drue qu’elle semblait vouloir niveler la chaîne tout entière, et parfois diffuse, en un crachin tenace qui durait de l’aube au crépuscule. Même lorsque la pluie cessait, la jungle restait sombre et humide comme un théâtre à l’abandon. L’odeur de vieilles feuilles et de bois pourri gorgé d’eau avait empli nos narines tout au long du chemin.

Nous avions marché pendant cinq jours pleins sous la pluie, au gré de crêtes abruptes qu’il fallait gravir ou dévaler. Nous venions de l’ouest, coupant au travers de la zone frontalière commune aux provinces d’Uthai Thani, de Tak et de Kanchanaburi, en vue de gagner l’orée de la jungle en un lieu appelé Sap Fa Pa. Encore un jour et nous serions rendus, à condition que nous puissions franchir les rapides de la Kakeng sans trop de difficultés. En cette fin de saison des pluies, l’eau était à son plus haut niveau. Le courant, turbide comme une mer de boue en ébullition, avait largement débordé de part et d’autre de son lit. Disséminés tout le long du cours du torrent on pouvait voir des arbustes à demi submergés vibrer de toutes leurs branches comme des nageurs paniqués appelant au secours. Des arbres entiers — racines, tronc, tout — dérivaient, et certains se prenaient aux arbustes que le courant n’avait pas encore emportés.

Sur la rive opposée, à quelque distance au-delà de notre piste, un énorme varan agrippé à une branche qui s’enfonçait sans cesse dans l’eau sous les coups de boutoir du courant se débattait pour rester à l’air libre, incapable de grimper sur la berge comme de lâcher prise pour se jeter dans les rapides. Quelle scène pathétique !

C’était un varan adulte qui avait dû en voir de dures avant de se trouver à la merci du courant...

 

2

 

Avant de décider de quitter la montagne à la fin de septembre 1980, j’avais passé plus de cinq années de ma vie dans la jungle. Cela n’avait pas toujours été facile pour quelqu’un que le hasard avait fait naître et vivre pendant près de deux décennies dans un village de bord de mer, et d’autant moins aisé pour quelqu’un qui avait toujours été conscient que ses parents nourrissaient l’espoir de le voir améliorer leur condition une fois qu’il serait diplômé de l’université.

La première difficulté, j’ai réussi à la surmonter en relativement peu de temps : il ne m’a pas fallu plus de deux saisons des pluies pour être en harmonie avec la jungle et la montagne. Mais il en est allé tout autrement de la seconde. Pendant ces cinq années, j’ai porté ce fardeau à chaque pas que j’ai fait, de nuit comme de jour, des pentes les plus raides aux ruisseaux les plus dolents.

Je me souviens bien du jour où j’ai dû partir. Je me suis rendu à Bang Pakong, où je suis né, pour prendre congé de mes parents. Ce jour-là, il n’y avait que papa à la maison. Maman était allée dans une province voisine acheter des fruits qu’elle revendrait au marché. Tout en l’attendant, je pensais au temps où j’étais enfant et où nous vivions encore tous ensemble. Plus je ressassais le passé et plus j’avais le sentiment que maman était un ange que le ciel avait puni en en faisant la mère de quelqu’un tel que moi.

Maman était une femme qui parlait peu, et rares furent les fois où elle s’emporta contre nous. Elle n’en était pas moins une des femmes les plus dignes que j’ai jamais connues. Abandonnée par son père dans sa prime enfance, sans proches et sans éducation, elle avait appris à ne compter que sur elle-même dès son plus jeune âge. Si pauvre qu’elle ait été, elle n’avait jamais rien demandé à personne. Même avec ses enfants, elle n’ouvrait pas la bouche pour nous demander de l’aider si nous n’étions pas assez prévenants pour songer à soulager sa peine.

D’ordinaire, elle se levait avant l’aube pour transporter ses denrées au marché, soit dans les paniers de sa palanche, soit dans sa voiturette, selon qu’il y en avait peu ou prou. Après qu’elle avait fait le tri de ses fruits et juste avant qu’il ne soit temps pour elle de se rendre au marché, elle me réveillait d’une tape ou en prononçant mon nom de sa voix habituelle. Jamais au grand jamais elle n’aurait crié, car elle avait horreur des éclats de voix et, en outre, elle craignait d’éveiller inutilement mon petit frère et mes deux petites soeurs, qui étaient encore très jeunes.

Il s’est trouvé qu’un jour elle a essayé à trois reprises de me réveiller mais que je ne voulais pas me lever. Éveillé, je l’étais, mais je voulais continuer de dormir comme tout enfant qui monte en graine et connaît les premiers signes de la puberté. Après être resté allongé un moment, j’ai eu comme l’impression que maman était anormalement silencieuse. Je me suis levé et je l’ai vue, la palanche sur l’épaule, toute occupée à saisir ceci et attraper cela, et sur son visage, qui commençait à se couvrir de rides, j’ai vu que des larmes coulaient.

« Ce n’est pas la peine que tu m’aides ! » Elle a repoussé mes mains quand j’ai bondi pour la décharger de ce qu’elle tenait.

À dater de ce jour, je ne l’ai plus jamais laissée m’appeler plus d’une fois pour me réveiller.

Ce ne fut pas pour autant la fin de notre triste histoire.

Il fut un temps où ma mère n’avait ne serait-ce que l’argent nécessaire pour acheter les fruits qu’elle revendait ou pour payer le loyer de son stand au marché de la commune. Elle tirait cinq à dix bahts par jour de la vente, au point de départ des camionnettes de transport public qui faisaient la navette entre Bang Pakong et Chonburi, de pain grillé et de glace pilée arrosée de sirop. À la même époque, mon père avait dû partir à la recherche d’un travail dans le Sud et mon grand frère et ma grande sœur gagnaient leur vie dans d’autres provinces, si bien que j’étais l’enfant le plus âgé à la maison. Avec mes trois cadets, cela faisait bien des bouches à nourrir tous les jours.

Maman avait une tirelire en plâtre en forme de cheval. Il y avait là-dedans une douzaine de pièces diverses et un billet de cinq bahts. Les jours où son commerce ne lui rapportait pas assez pour acheter à manger, elle prenait les pièces pour compléter le peu qu’elle avait, et les jours où il lui restait un baht ou deux, elle les ajoutait aux autres. Ainsi en alla-t-il pendant longtemps.

Un jour, maman est rentrée à la maison l’air tout à fait vannée. Elle s’est plainte qu’elle n’avait pas vu un chat de la journée. Après s’être assise un moment pour récupérer, elle s’est emparée du cheval tirelire, l’a mis pattes en l’air et s’est servie d’une épingle à cheveux pour extraire le billet de cinq bahts dont elle avait besoin pour se tirer d’affaire momentanément.

L’instant d’après, son visage s’est tendu et elle a éclaté en sanglots.

« En être où on en est, et ils osent encore me faire ça ! » a-t-elle dit entre deux hoquets.

Figé sur mon siège, je jetais des regards furtifs sur les larmes qui dévalaient les joues ravinées de ma mère. J’ai eu soudain envie de la prendre dans mes bras et de lui dire quelque chose, mais j’ai eu l’impression que, pour des gens comme nous qui n’avions eu que des rôles sans joie à jouer depuis le jour de notre naissance, ce serait en faire trop. Je savais bien que maman ne se désolait pas pour l’argent mais qu’elle s’affligeait que nous nous fassions du tort quand le reste du monde s’amusait fort à ne faire que ça.

Ce jour-là — le jour de mon départ — j’ai attendu maman presque jusqu’à la tombée de la nuit, mais elle n’est pas rentrée. Papa, qui ne savait pas au juste pourquoi j’étais revenu à la maison, a essayé de me retenir pour la nuit, mais j’ai dû refuser. Un rendez-vous avait été pris que je ne pouvais manquer — un rendez-vous avec mon destin qui était étroitement lié au devenir du pays.

D’un pas vacillant, papa m’a raccompagné jusqu’à l’entrée de l’allée devant chez nous. Tandis que je m’éloignais en silence, je n’ai pas osé me retourner pour le regarder en face de crainte qu’il ne s’avise que notre séparation cette fois pourrait bien être définitive. En outre, je savais pertinemment qu’il détestait qu’un de ses enfants pleure.

Surtout un de ses fils.

 

3

 

Tandis qu’on faisait halte pour le repas de midi, on a discuté de la meilleure façon de franchir les rapides. Il y avait parmi nous une jeune femme, ma compagne, Jit, et elle ne savait pas nager, ce qui éliminait l’option de mettre nos sacs à dos sur nos têtes et de nous laisser dériver jusqu’à la rive opposée. Mais, même si elle avait su nager, je doute qu’on aurait choisi une telle méthode. Nous n’avions aucun moyen de savoir ce qui nous attendait sous ces eaux au débit furieux. On m’avait raconté l’histoire d’un homme dans la pleine force de l’âge qui, en essayant de traverser à la nage un torrent de jungle, s’était pris un bout de bois effilé en travers de la gorge. Moi-même je m’étais trouvé dans une crue subite, à me débattre avec de l’eau jusqu’à la poitrine, et, outre que j’avais dû lutter de toutes mes forces pour résister au courant, j’avais marché en plein sur des épines submergées. Le temps de parvenir à rejoindre la rive, j’étais en piteux état. Le danger des eaux dans la jungle ne peut s’évaluer à l’œil nu.

Une méthode qui nous a paru possible consistait à demander au plus costaud d’entre nous de s’attacher à une corde et de nager à contre-courant vers la rive opposée, puis d’assujettir la corde pour en faire une ligne à laquelle nous pourrions nous accrocher pendant la traversée. Pour tester cette théorie, un de mes camarades, qui m’avait servi de garde du corps tout au long de la descente, a entrepris de s’aventurer dans le chenal principal pour vérifier sa profondeur et la force du courant. En un clin d’œil, lui qui était grand et massif s’est trouvé aspiré comme par un esprit. Je l’ai vu ballotté par le courant le temps d’une éternité et quand, enfin, il est parvenu à saisir une branche près de la rive, il s’est retrouvé quasiment cinquante mètres en aval.

Le test était concluant au-delà de toute supputation : même si nous étions capables de tendre une ligne en travers des rapides, s’y accrocher pour atteindre la rive opposée n’était vraiment pas la chose à faire. Si l’un d’entre nous, happé par le courant, lâchait prise, il nous faudrait des jours et des jours pour retrouver son corps et lui donner une sépulture, pour ne rien dire de l’éternité dont nous aurions besoin pour surmonter notre chagrin.

Si bien qu’il ne restait qu’une solution : construire un pont au-dessus du torrent.

Tandis que Jit et moi nous servions à tour de rôle de l’unique cuiller que nous avions pour porter le riz à notre bouche, deux ou trois jeunes qui avaient déjà mangé sont partis à la recherche de longs bambous dans les bouquets qui jalonnaient notre route. Nous avions la chance d’avoir avec nous deux frères H’mongs qui nous servaient de guides. Au cours des cinq années écoulées, je n’avais jamais vu personne se servir d’un coupe-coupe avec autant de dextérité que les membres de cette ethnie, surtout pour couper du bois dans la jungle. Qu’on se le dise : pour les gens de la jungle, couper des bambous est affaire de spécialistes. La moindre erreur se paie souvent du don d’une vie aux puissances des bois et des monts. Les histoires de poitrines transpercées, de gorges tranchées et d’artères tailladées par des tiges de bambou sont monnaie courante en ces contrées et, une fois, j’ai vu un ami intime allongé pour le compte après que la tige qu’il coupait l’ait, au rebond, percuté en plein front. Seul un expert peut dire comment le haut des bambous s’enchevêtre et dans quelle direction ils vont tomber quand on les coupe à la base.

Je n’avais pas fini de me rouler une cigarette dans une feuille d’arbre que, déjà, retentissaient des coups de coupe-coupe sur les tiges de bambou. Ils nous parvenaient à travers le crépitement de la pluie frappant les feuillages et le grondement assourdissant des rapides et rythmaient une chanson bizarre que seul son créateur peut-être était à même d’apprécier et de comprendre.

Même sur le chemin de la défaite il nous faut encore triompher de certains obstacles, ai-je pensé tandis que je tirais de ma cigarette de pauvre des nuages de fumée qui flottaient dans l’air.

Il ne nous a pas fallu longtemps pour rassembler autant de longs bambous qu’on en avait besoin. L’homme le plus costaud de notre groupe de nomades a été chargé d’aller à quelque distance en amont pour se laisser rabattre par le courant et saisir l’arbre le plus proche en face de nous. Tandis qu’on avançait la première tige de bambou depuis la rive, il lui est revenu de l’attacher à une des branches juste au-dessus du niveau de l’eau. Ensuite on a avancé une deuxième tige parallèlement à la première et, comme la précédente, il l’a attachée solidement à la branche. Notre pont improvisé était en train de prendre forme.

L’un de nous a rampé et s’est assis à califourchon sur ce premier segment pour aider à mettre en place deux autres grosses tiges de bambou de façon qu’elles atteignent l’arbuste suivant plus avant dans le courant. Nous avons utilisé la même méthode pour placer d’autres tiges d’arbuste en arbuste, en les attachant solidement avec des cordes ou des lianes, tandis que certains d’entre nous attendaient dans l’eau pour se saisir des tiges et coordonner le travail. Nous nous sommes tous entraidés à faire ce qu’il y avait à faire du mieux que nous le pouvions. L’endroit retentissait sans cesse de cris énergiques, et ceux qui ont dû demeurer dans l’eau des heures durant ont fini par se plaindre du froid. La pluie continuait de tomber sans arrêt et le courant de couler en rugissant.

Un peu avant la tombée de la nuit, le pont de bambou au-dessus des rapides était enfin terminé. Il n’était large que de l’épaisseur de deux tiges ligaturées et suivait un cours en zigzag de quatre ou cinq sections. Il s’étendait presque à ras de l’eau et vibrait au gré du balancement forcené des arbustes qui servaient de piliers. À hauteur de la taille, sur toute la longueur, nous avions attaché un câble pour que chacun puisse s’y accrocher et garder l’équilibre pendant la traversée.

Nous avons rassemblé nos armes et effets personnels, puis emprunté le pont un par un. Ce n’est qu’alors que nous nous sommes aperçu que l’énorme varan coincé sur sa branche sur la rive opposée avait disparu. À force de se démener, il avait dû être emporté par le courant pendant que nous étions occupés à construire le pont.

 

4

 

J’ai appris la mort de ma mère au mois de novembre 1977, presque quatre mois après son décès. Je me trouvais alors sur la cordillère de Rongkla. La lettre m’est parvenue, bien après que le soleil ait disparu derrière la crête, alors que j’étais en réunion avec plusieurs de mes camarades. Je l’ai dépliée et l’ai lue de bout en bout à la lumière d’une torche. J’ai mis mon fusil à l’épaule et suis sorti de la case sans mot dire pour marcher seul le long d’une sente de jungle sous la chiche lumière de la lune et des étoiles qui filtrait à travers la futaie.

Je ne sais pas combien de temps je suis resté assis, adossé à un tronc d’arbre, le front pressé contre le canon de mon fusil d’assaut. Je sais seulement que les larmes qui descendaient le long du canon jusqu’à la chambre de l’arme luisaient dans l’obscurité et semblaient ne jamais devoir prendre fin.

Près de l’aube, je me suis retrouvé dans notre case, fixant dans un silence affligé le feu qu’on entretenait pour se protéger du froid. Les flammes étaient floues comme si le feu se trouvait derrière un rideau d’eau claire. Quand je cillais, elles se mouvaient au gré des plis du rideau. Ma compagne caressait mon bras comme pour me dire que, quoi qu’il arrive, je n’étais pas seul.

Je savais cela, mais je ne pouvais m’empêcher de penser au cheval tirelire. J’aurais voulu dire à maman que je n’avais jamais songé à profiter d’elle et des trois petits. Si j’avais pris le billet de cinq bahts pour aller jouer aux cartes avec les copains derrière le marché, c’était parce que je pensais que ce serait le moyen de nous tirer d’affaire une bonne fois. Je n’avais nullement voulu faire de chagrin à maman ; j’avais seulement oublié de réfléchir à fond et de comprendre qu’il est des solutions qui rendent une mauvaise situation pire encore.

Le soleil s’est mis à baisser rapidement. J’ai soulevé le sac à dos, qui contenait en tout et pour tout les manuscrits des nouvelles que j’avais écrites, et je l’ai passé à l’épaule. Je me suis attaché autour de la taille une corde que j’ai ensuite attachée autour de la taille de Jit, qui attendait pour traverser avec moi. Pour ce voyage, je n’avais sur moi qu’un pistolet, ce qui ne représentait pas un bien lourd fardeau. J’ai noué mes savates au sac à dos pour que mes pieds nus puissent adhérer aux bambous avec un maximum d’efficacité. Après être resté debout immobile un moment, j’ai commencé à mettre un pied devant l’autre. Jit s’agrippait d’une main à mon dos et me suivait pas à pas sans mot dire.

Notre poids combiné a fait se ployer les bambous, qui touchaient l’eau et même s’y enfonçaient un peu par endroits. Le pont vibrait sous la force du courant ; je sentais les vibrations sous la plante de mes pieds monter le long de mes jambes jusqu’à mon coeur. Un faux pas et nous mourrions ensemble, mais en un instant aussi critique, comment aurions-nous pu traverser séparément ?

À ce moment-là, la largeur de la Kakeng semblait sans limite. J’avais l’impression qu’il nous faudrait une éternité pour atteindre la dernière section du pont, laquelle s’incurvait sous la surface de l’eau plus que toute autre. Le courant glacé balayait mes chevilles comme pour m’expulser de là au plus vite. En même temps, le pont s’ébrouait comme s’il détestait subir les pas d’un vaincu. Mais nous avons fini par atteindre la rive opposée. L’un des nôtres avait déjà fait un feu et s’employait à sécher sa chemise.

Assis auprès du feu, je me suis retourné à maintes reprises pour regarder le cours d’eau que nous venions de traverser. Toutes sortes d’idées flottaient dans ma tête. Pas plus tard que demain j’allais officiellement rendre les armes, ainsi que mon espoir de créer un monde dans lequel les chevaux tirelire ne seraient plus nécessaires.

Je ne savais pas pendant combien de temps je serais entraîné dans le courant des souvenirs, tellement plus oppressant que le courant des rapides de la Kakeng. Je savais seulement que, désormais, j’aurais à lutter seul pour bâtir mes ponts.

 

Δ

 

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